VIII

C'était en 1869.

Ma carrière militaire avait été brusquement terminée par l'exécution du

10 juin 1867.

Après avoir visité la France avec la plupart de mes compagnons d'armes

et être demeuré quelques mois à la Nouvelle Orléans, j'avais repris le

chemin du Mexique.

J'étais employé comme comptable interprète, au chemin de fer: Vera Cruz

et Mexico. Cette ligne commencée depuis nombre d'années était enfin

terminée sur toute sa longueur de Vera Cruz à la capitale, et pour

célébrer cet événement, il y avait grand banquet au palais municipal de

Puebla. Le président de la République Mexicaine y assistait accompagné

d'un nombreux état-major. Les gouverneurs des différents Etats avaient

aussi répondu à l'invitation des capitalistes anglais qui avaient

conduit à bonne fin, malgré les difficultés sans nombre qu'avait

engendrées la guerre civile, l'entreprise de relier Mexico au littoral

du golfe par une voie ferrée.

J'assistais à la fête comme employé, et la vue de tous ces généraux de

l'armée Juarez me rappelait de bien tristes souvenirs.

Par hasard, pendant le grand bal de gala qui eut lieu pour clore les

réjouissances du jour, je me trouvai placé auprès du gouverneur de

l'Etat de Nuevo Leon: le général Geronimo Trevino.

Je me rappelais la figure de celui-là: c'était mon homme de Lampassas

qui avait jugé à propos de m'expédier à Santa Rosa où je n'arrivai

jamais, au lieu de me faire danser au bout de la branche d'un arbre,

comme c'en était l'habitude, en ces temps-là.

Je lui devais de la reconnaissance et j'entamai la conversation.

Après les compliments d'usage en pareille occasion, je lui demandai s'il

se rappelait, par hasard, les circonstances de notre première entrevue à

Lampassas, en 1866.

Il se remettait ma figure et me demanda de vouloir bien lui rafraîchir

la mémoire par un récit circonstancié des événements qui avaient marqué

notre première rencontre.

Je luis redis mon histoire et il me félicita d'avoir pu, en des temps

aussi difficiles m'en être retiré avec la vie sauve.

Nous causâmes longuement et il m'avoua que j'avais eu une chance toute

particulière de ne pas l'avoir rencontré quinze jours plus tard.

Je lui en demandai la raison.

--Ma brigade quitta Lampassas, le lendemain de votre départ pour Santa

Rosa, me répondit-il. Nous nous rendions à Durango dans le dessein

d'attaquer le colonel Jeannin-Gros qui s'y trouvait en garnison avec un

bataillon de la Légion Etrangère. Nous attaquâmes avec des forces

supérieures, cinq contre un et force fut au brave colonel d'évacuer la

ville et de se retirer devant nos troupes. Nous avions raison de croire

que nous resterions en possession du pays, au moins pour quelques jours,

comme les troupes françaises se trouvaient alors en grande partie

occupées à Guadalajara. Nous avions compté sans Dupin qui rôdait dans

ces parages. Deux jours après notre entrée, Jeannin-Gros que nous

croyions en pleine déroute revint à la charge et nous attaqua assez

vivement pour me décider à détacher deux régiments de ma brigade, pour

le combattre en rase campagne. Ce diable de Dupin s'était concerté avec

lui, et nos soldats avaient à peine franchi les fortifications et engagé

le feu contre la Légion Etrangère, que deux escadrons de Cavaliers et

une batterie de campagne des Contre-guerillas, cachés dans le champaral,

se ruèrent sur notre arrière-garde. Je commandais en personne, mais mes

hommes crurent, aux cris poussés par les "diablos colorados" que nous

avions affaire à des forces supérieures. Une panique s'ensuivit et nous

rentrâmes pêle-mêle dans Durango après avoir perdu 500 hommes tués,

blessés et faits prisonniers. Le soir même, à la faveur de l'obscurité,

nous fûmes forcés à notre tour, de nous retirer devant les forces

combinées de Jeannin-Gros et de Dupin. Jugez de mon humeur. C'est ce qui

me fait vous dire que si j'avais eu alors, entre mes mains, un homme

appartenant à la contre-guerilla, je lui aurais, tout probablement, fait

passer un mauvais quart-d'heure.

--En effet, répondis-je, je tiens du colonel Dupin lui-même les détails

de cette affaire. Mais que voulez-vous, général, malgré tous nos succès

d'alors, les circonstances nous ont forcés d'abandonner l'espoir

d'établir un empire sur le sol du Mexique. Espérons ensemble, que

l'avenir réserve à votre pays natal une ère de paix et de prospérité.

Le général me serra la main et me remercia de mes bons souhaits pour la

République Mexicaine.

La foule nous sépara bientôt et je ne l'ai jamais revu depuis, quoique

j'aie appris qu'il s'était rallié au gouvernement de Porfirio Diaz,

après avoir eu lui-même des velléités de candidature au fauteuil de

président de la République.

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Anita: Souvenirs d'un contre-guérillas · 第 12 / 12 题