VI

Nous nous mîmes en route en grande hâte et je crus m'apercevoir, cette

fois, que j'étais devenu l'objet d'une surveillance beaucoup plus

sévère. On avait resserré mes liens avec une sollicitude qui ne me

présageait rien de bon; et il était è craindre qu'en cas d'une attaque

soudaine je fusse le premier à recevoir les balles amies des Français.

Nous galopions depuis une heure et nous n'avions encore rien aperçu qui

put donner raison aux craintes de mon escorte.

Malgré tout, j'espérais toujours et mon attente ne fut pas de longue

durée.

Un bruit lointain de voix animées parvint à mes oreilles et mes gardes

firent une halte spontanée. Ils se consultèrent à voix basse et l'un

d'eux se tournant vers moi:

--Je vous avertis, dit-il, qu'au premier mouvement suspect de votre part

je vous brûle la cervelle.

Mouvement suspect! J'aurais bien voulu pouvoir en faire de ces

mouvements là, entortillé comme je l'étais par un lasso en cuir qui me

coupait dans les chairs.

J'aurais pu crier; mais mes diables de _Chinacos_ ne m'en laissèrent pas

la chance. On me bâillonna précipitamment, en m'étouffant sus les plis

d'un mauvais foulard qu'on avait oublié de me confisquer, lors de ma

capture sur la route de Salinas.

Je m'aperçus que mes deux Juaristes auraient voulu se voir à cent pieds

sous terre, quoiqu'ils ne fussent pas encore certains de la nature des

bruits qui nous arrivaient de plus en plus distincts.

Pour moi, je n'avais qu'à faire le mort--et me résigner; impatiemment si

vous le voulez, mais c'est à peu près tout ce que je pouvais faire dans

des circonstances aussi peu rassurantes. En attendant mes Mexicains

demeuraient indécis et ne savaient évidemment quel parti prendre.

Ils ne furent pas longtemps dans l'attente.

Un éclat de rire prolongé, accompagné d'un juron formidable venaient de

nous apprendre à qui nous avions affaire.

Les Français s'approchaient en nombre.

Un brusque détour de la route, seul les empêchaient de nous apercevoir.

Mes Mexicains ne furent pas lents à tourner bride et enfonçant leurs

éperons dans les flancs de leurs montures, en même temps qu'ils

excitaient mon cheval de quelques coups de plats de sabre, nous nous

élançâmes à fond de train,--bien malgré moi--sur la route que nous

venions de parcourir.

Attaché comme je l'étais, sur mon cheval qui bondissait en essayant de

me désarçonner en ne sentant pas la main d'un cavalier pour le conduire,

je fus pris d'un vertige que me fit bientôt perdre connaissance.

J'entendis vaguement quelques coups de feu; j'entrevis comme dans un

rêve l'uniforme bleu-ciel des Chasseurs d'Afrique qui se pressaient

autour de moi et ce fut tout.

Anita: Souvenirs d'un contre-guérillas · 第 10 / 12 题