Mais revenons à la grande route de Salinas et aux cavaliers inconnus qui
galopaient devant moi.
J'avait donc fait taire mes soupçons et j'avais même oublié toute idée
de danger, quand j'arrivai, toujours su galop, à un endroit où la route
faisait un brusque détour. Mes Mexicains de tout-à-l'heure,
m'attendaient là le revolver au poing, et je fus accueille par un
brusque:
--_Alto ahi!_--Halte là!
[Illustration 13.png]
Mon cheval se cabra, et ma main droite fouillait encore les fontes de ma
selle quand j'entendis derrière moi, le sifflement bien connu du lasso.
Je sentis la corde se resserrer autour de mes épaules et un instant plus
tard je roulais dans la poussière. Un brigand de _Chinaco_ m'avait
_ficelé_ par derrière pendant que ses dignes compagnons me mettaient en
joue par devant.
Jolie position, pour un sous-officier qui avait l'honneur de servir sous
Dupin. Je me sentais attrapé comme le corbeau de la fable.
J'avais honte de moi-même.
En vrais Mexicains qui font leur métier avec un oeil aux affaires, mes
braves adversaires commencèrent par me dépouiller de tout ce que je
possédais qui pouvait avoir pour un sou de valeur et me donnèrent, par
ci, par là, quelques coups de pieds pour me faire sentir que j'étais à
leur merci. Les épithètes les plus injurieuses ne me manquèrent pas non
plus, pendant que l'on me liait solidement les bras de manière à me
mettre dans l'impossibilité de faire un seul mouvement pour me défendre.
Je souffris tout en silence, me réservant mentalement le droit de me
venger au centuple si jamais l'occasion s'en présentait.
On me plaça sur mon cheval et après m'avoir attaché les jambes à la
sangle afin qu'il ne me prit aucune envie d'essayer à m'échapper, nous
laissâmes la grand'route pour nous enfoncer dans les broussailles. Après
avoir voyagé pendant quelques heures nous arrivâmes à une mauvaise hutte
abandonnée, située sur les bords d'un ruisseau qui descendait des
montagnes environnantes pour se jeter probablement dans le _Rio
Salinas_.
Nous y passâmes la nuit et on me fit l'honneur de placer une sentinelle
pour veiller sur moi; précaution bien inutile en vue des liens dont
j'était littéralement couvert des pieds à la tête.
Avec une libéralité que je n'attendais pas d'eux, mes gardiens me
donnèrent ma part d'un souper excellent qu'ils préparèrent avec soin et
ils m'offrirent même un bon verre de _mescal_ que j'acceptai volontiers.
Aux questions que j'adressai sur ce que l'on prétendait faire de moi, on
répondit invariablement que je saurais le lendemain soir à quoi m'en
tenir à ce sujet.
J'attendais avec un impatience que vous comprenez, lecteur, l'heure qui
m'apprendrait le sort qui m'était destiné.
Je dormis tant bien que mal et nous reprîmes de bonne heure un sentier
qui conduisait à la grande route.
J'étais toujours ficelé jusqu'aux oreilles, et je faisais piteuse mine
entre les deux grands gaillards qui étaient chargés de ma garde.
Vers midi, nous avions atteint Lampassas; et ce n'est que lorsque
j'aperçus un bataillon de _Chinacos_, qui grouillait sur la place
publique, que je commençai à comprendre ce qu'on voulait de moi.
Je sentis que selon leur habitude, MM. les Juaristes allaient d'abord
essayer de me faire _causer_, en m'offrant probablement un grade
quelconque comme prix des informations que je pourrais leur donner, et
que si je m'y refusais absolument, on pourrait bien me passer _l'arme à
gauche_.
Cette manière d'agir avec leurs prisonniers était proverbiale chez les
mexicains, et je m'y attendais avec un calme assez mal emprunté à mon
dessein bien arrêté de paraître indifférent au danger de ma position.