Quelques instants plus tard, je galopais sur la route poudreuse qui
longe la base des montagnes élevées qui entourent Monterey. Mon cheval
faisait merveille et j'étais enthousiasmé de la surprise que j'allais
causer à mon Anita qui me croyait encore à Victoria, à guerroyer contre
ce brigand de Canales.
Je répondais d'un air souriant aux _Buenos Dias_ hypocrites des
_rancheros_ que je rencontrais sur la route. Il était notoire que ces
coquins nous disaient bonjour du bout des lèvres, tandis que dans leurs
coeurs, ils nous vouaient à tous les diables. Mais j'étais de bonne
humeur et j'oubliais pour le moment que j'étais en pays ennemi.
Je fis ainsi, sans y penser, cinq ou six lieues. Le coeur me battait
d'aise, à la pensée de l'heureuse inspiration que j'avais eue de me
procurer une nouvelle monture qui me permettrait de passer sept ou huit
heures auprès de l'objet de mes affections; ce qui est une dose de
bonheur énorme pour un militaire en campagne, croyez m'en sur parole,
heureux lecteur qui n'êtes jamais sorti de la paisible catégorie des
péquins.
Je galopais donc content de moi-même et ne pensant nullement au danger,
quant j'arrivai au gué d'une petite rivière qu'il me fallait traverser
pour continuer ma route. Je lâchai la bride à mon cheval pour lui
permettre de s''abreuver à l'eau claire qui roulait sur un lit de
cailloux. Je me préparais à fumer une cigarette, quand le bruit des pas
de plusieurs chevaux me fit tourner la tête. Je vis cinq ou six
cavaliers qui se dirigeaient vers moi, mais qui, évidemment, jusque là,
ne m'avaient pas encore aperçu.
Leur tenue demi militaire me fut un devoir de m'assurer à qui j'avais
affaire, avant de les laisser s'avancer plus près, et je les interpellai
de la phrase habituelle:
--_Quien vive?_
--_Amigos!_ répondirent en choeur mes interlocuteurs qui s'avançaient
toujours, et qui me lancèrent en passant des bonjours équivoques. Je les
laissai s'avancer et traverser la rivière, mais je résolus de ne pas les
perdre de vue, pour éviter toute espèce de malentendu de la part de ces
messieurs que je soupçonnais fortement d'appartenir à quelque bande du
voisinage. Je les suivis donc à distance, bien décidé à ne pas leur
donner la chance de se cacher dans les broussailles et de me lancer une
balle à la manière proverbiale des brigands à qui nous faisions la
guerre.
Je crus m'apercevoir que l'un d'entre eux tournait de temps en temps la
tête, comme pour s'assurer que je les suivais toujours, mais j'en
arrivai bientôt à ne plus y porter attention et à croire, qu'après tout,
ces pauvres diables pouvaient bien n'être pas autres que de paisibles
fermiers du voisinage qui revenaient de Monterey. Je me relachai donc de
ma surveillance et je retombai peu à peu, dans la série d'idées couleur
de rose que m'avait inspirées l'espoir de me trouver bientôt auprès de
mon Anita.
Vous souriez probablement, lecteur, de mon infatuation amoureuse quand
je vous nomme ma passion; mais avant de vous raconter les aventures que
me valurent un attachement digne d'un meilleur sort, laissez-moi vous
dire qu'elle en valait la peine, ma mexicaine.
[Illustration 11.png]Voilà bientôt onze ans que je l'ai oubliée et
parole d'ex-_contre-guérilla_, quand j'y pense par hasard, je me
surprends à regretter la _plaza_ de Monterey et les charmantes
promenades que nous y faisions,_Anita et moi_ en écoutant la musique du
95ème. Je faisais retentir mes éperons et sonner mon grand sabre de
cavalier sur le pavé, et elle souriait sous sa mantille,--la
coquine--aux officiers d'état-major que me jalousaient ma bonne fortune.