Sous un ciel bleu comme une plume de geai, quand le soleil suspend ses
rayons de miel aux feuilles des aulnes et quand les champs de blé sont
comme l’intérieur des lis, la petite ferme est fraîche. Elle est comme
la niche du chien du Bon Dieu. Peut-être est-elle placée au milieu de la
Terre, et que c’est là qu’habite la fidélité. Endroit sauvage! A deux
kilomètres, sur le chemin qui continue la rue Moncade, tu tournes à
gauche. De là un chemin défoncé, tantôt boueux tantôt friable, t’y
conduit, à trois cents mètres. Les champs sont sur le versant d’un
coteau qui s’incline de l’Est à l’Ouest. Au bas, un petit ruisseau les
borne où de minces insectes patinent, projetant sur son fond blond leurs
ombres en feuilles de trèfle. On les nomme des cordonniers à cause des
mouvements qu’ils font. Recherche la noirceur de l’Été pour déjeuner là
sur l’herbe en écoutant les maïs se froisser entre eux. En amont le
ruisseau s’enfonce dans des terrains détrempés où croît en abondance le
baume, cet arbuste coriace à l’odeur d’encens, et où l’on trouve çà et
là des rossolis.
Lorsque je ne serai plus, dis-toi que par là je poursuivais les bécasses
et que parfois cette solitude semblait lentement s’élargir et se
refermer sous mon coup de fusil.
Le terrain qui se relève à l’Ouest au delà du ruisseau est flanqué de
légers bosquets. Une ferme, en face de la nôtre, le domine dans les
vignes. C’est la propriété de Dabitou qui invoque, le verre à la main,
le pacte cordial du voisinage ancien.
Sur la crête opposée serpente le chemin craquelé qui fait songer à la
fable torride: _Le Coche et la Mouche_. Il surplombe des ajoncs épineux
tout bourdonnants d’abeilles dans l’après-midi qu’ils endorment.
Vers le Sud une claire échappée en éventail rafraîchit l’âme. Une tour
en ruine et des montagnes lustrées semblent parler d’un pèlerinage au
Ciel.
Pense à ce pèlerin, prie pour lui, ô ma Bernadette! quand tu entendras
la douceur du bétail respirer dans la pauvreté de l’étable.
_LA VIE_
_La vie est comme une petite maison bâtie sur le bord d’un sentier,
ô ma Bernadette,
une maison toute simple aux gros murs honnêtes
dans le jardin de laquelle on cueille du chasselas et des noisettes.
Puis l’on s’en va._
_Vois la petite maison
avec son perron.
Elle est là comme nous sommes là et la saison avance à grands pas._
_Qu’est-ce qui demeure,
de tout cela quand a sonné la dernière heure, celle où comme un filet
d’eau une ombre à genoux pleure?
Dieu._
_Il reste Dieu, c’est-à-dire la maison
d’où jamais nous ne sortirons,
la maison où l’ange en prière sur le perron
ferme les yeux._
_Mais apprends bien, ô Bernadette, pendant que tu es dans la vie
comment elle est, cette vie; sache-la comme une leçon qu’on a suivie
du bout du doigt et qui t’aura ravie
jusqu’à la fin._
_Et quand ton front si doux et bosselé
se relèvera du grand livre où tu auras épelé
le pain qui naît du blé
et le vin du raisin,_
_tu comprendras combien la petite maison est chère,
la maison sur le sentier, dans laquelle il n’y a rien
d’extraordinaire,
mais où vivent quatre cœurs: ton père, ta mère, ta grand’mère et toi._
_Et voici que le ciel
doré comme le miel
après notre réveil
s’élève sur le toit._