M. Wilkie bondit sur sa chaise.

--Des sommes immenses!... fit-il. Est-ce possible!...

--Dame!... que monsieur soit juge... Le matin de sa mort, M. le comte

avait dans son secrétaire plus de deux millions en billets de banque et

en valeurs au porteur... Et, quand la justice est venue pour

l’inventaire, on n’a plus rien retrouvé... Même, nous autres, les gens

de la maison, nous étions dans une colère terrible, craignant d’être

inquiétés...

Ah!... si M. Wilkie eût été seul... Mais là, sous l’œil du marquis et

de M. de Coralth, pouvait-il ne pas garder un maintien stoïque... Il y

réussit presque, et d’une voix qui n’était pas trop altérée:

--Je la trouve mauvaise... fit-il. Deux millions, c’est un joli

banco!... Et dites-moi, mon ami, connaît-on le voleur?...

Le regard trouble du valet de chambre trahit l’inquiétude de sa

conscience... Mais il s’était trop avancé pour reculer.

--Je ne voudrais pas accuser un innocent, répondit-il, cependant il y a

une personne qui a eu toute la journée entre les mains la clef du

secrétaire... Même sans moi les gens de l’hôtel lui auraient fait un

mauvais parti...

--Et qui est cette personne?...

--Mlle Marguerite...

--Connais pas!...

--C’est une jeune demoiselle qui est, à ce que disent d’aucuns, la fille

naturelle de M. le comte... Elle faisait la pluie et le beau temps à

l’hôtel...

--Qu’est-elle devenue?...

--Elle s’est retirée chez un ami du défunt, monsieur le «général» de

Fondège... Même, elle n’a jamais voulu emporter ses bijoux et ses

diamants, ce qui a paru louche, car il y en avait pour plus de cent

mille écus. Et même, les Bourigeau me disaient: «Ça, M. Casimir, ce

n’est pas naturel...» Les Bourigeau, c’est les concierges de l’hôtel, de

braves gens. Monsieur n’en trouverait pas de pareils.

Malheureusement, la réclame qu’en bon camarade il allait faire à ses

amis les portiers fut interrompue par un valet de pied, qui, après avoir

respectueusement gratté à la porte, entra et dit:

--M. le docteur est là qui désirerait parler à M. le marquis.

--Bien, fit M. de Valorsay; priez-le d’attendre. Quand je sonnerai, vous

l’introduirez...

Et s’adressant à M. Casimir:

--Vous pouvez vous retirer, ajouta-t-il, mais ne quittez pas l’hôtel.

Monsieur vous fera connaître ses intentions...

Le digne valet de chambre sortit à reculons, et dès qu’il fut dehors:

--Voilà une histoire!... s’écria M. Wilkie... Un vol de deux

millions!...

Le marquis branla tristement la tête, et d’un ton grave:

--Ce n’est rien, cela, prononça-t-il. Je soupçonne quelque chose de bien

autrement terrible...

--Quoi donc!... Parole sacrée vous m’effrayez...

--Attendez!... Je me trompe peut-être, il se peut que le docteur se soit

trompé... Enfin vous allez l’entendre...

Et sans plus écouter M. Wilkie, il tira le cordon de la sonnette, et

l’instant d’après le domestique annonça:

--M. le docteur Jodon!...

C’était bien ce même médecin qui, devant le lit de mort du comte de

Chalusse, avait obsédé Mlle Marguerite de ses empressements

intéressés et de l’impudence de ses questions...

C’était toujours l’ambitieux déçu, au sourire pâle errant sur ses lèvres

plates, dévoré de convoitises et prêt à tout pour les assouvir, l’homme

selon son siècle, enfin, ayant tout sacrifié aux apparences où il

espérait prendre les autres, et crevant de faim et de rage au milieu du

clinquant de son faux luxe.

M. Casimir n’était qu’un complice inconscient... Lui, savait ce qu’il

faisait.

Mis en rapport par Mme Léon avec le marquis de Valorsay, il l’avait

tout d’abord pénétré... Dignes de s’entendre, ils s’étaient entendus...

Pas un mot précis n’avait été prononcé entre eux, ils étaient trop forts

l’un et l’autre pour qu’il en fût besoin, et cependant un pacte avait

été conclu, chacun s’engageant tacitement à servir l’autre selon ses

moyens...

Dès que parut le médecin, M. de Valorsay se leva pour lui serrer la

main, et après lui avoir avancé un fauteuil:

--Je ne vous cacherai pas, docteur, dit-il, que j’ai préparé

monsieur--il désignait M. Wilkie--à vos terribles confidences...

Sous l’attitude roide du docteur, un observateur eût constaté cette

trépidation intérieure qui précède une mauvaise action froidement conçue

et résolue.

--En vérité, commença-t-il,--cherchant péniblement ses phrases,--au

moment de parler, j’hésite presque... Notre profession a des exigences

pénibles... Peut-être est-il bien tard... S’il s’était trouvé à l’hôtel

de Chalusse un parent du comte, ou seulement un héritier, j’aurais

certainement provoqué une autopsie... Tandis que maintenant...

A ce mot d’autopsie, M. Wilkie s’était mis à rouler des yeux effarés...

Il ouvrit la bouche pour interrompre, mais déjà le médecin poursuivait:

--Je n’ai d’ailleurs que des soupçons... basés, il est vrai, sur des

circonstances inquiétantes et anormales... Je suis homme, c’est-à-dire,

sujet à l’erreur... En l’état actuel de la science, affirmer serait une

impardonnable témérité...

--Affirmer quoi? interrompit M. Wilkie.

Le docteur ne parut pas l’entendre, et toujours du même ton dogmatique:

--En apparence, continua-t-il, le comte est mort d’une attaque

d’apoplexie... Mais certaines substances toxiques produisent des

symptômes analogues et même identiques, très-capables d’abuser

l’expérience la plus éclairée... La persistance de l’intelligence de M.

de Chalusse, la rigidité musculaire alternant avec un relâchement

complet, la dilatation des pupilles et plus que tout l’intensité de ses

dernières convulsions m’ont amené à me demander si une main criminelle

n’avait pas hâté sa fin...

Plus blanc que sa chemise, et tremblant comme la feuille, M. Wilkie se

dressa.

--J’avais donc bien compris!... s’écria-t-il. Le comte est mort

assassiné, empoisonné!...

Mais le médecin aussitôt protesta.

--Oh!... pas si vite!... fit-il. Ne changez pas mes conjectures en

affirmation... Pourtant, je ne dois pas vous taire les circonstances qui

ont éveillé mes soupçons... Dans la matinée du jour où il a été frappé,

M. de Chalusse a bu environ deux cuillerées du contenu d’une fiole qu’on

n’a pu ou qu’on n’a pas voulu me représenter. Que contenait cette

fiole?... On me répond: «Un remède contre l’apoplexie.» Je ne dis pas

absolument non, mais prouvez... Quant au mobile qui aurait déterminé le

crime, il saute aux yeux... Le secrétaire renfermait deux millions, et

ils ont disparu... Montrez-moi la fiole, retrouvez l’argent, et

j’avouerai que j’ai tort... Jusque-là je douterai...

Ce n’était pas un médecin qui parlait, c’était un juge d’instruction, et

sa menaçante déduction s’enfonçait comme un coin dans la cervelle de M.

Wilkie.

--Qui donc, demanda-t-il, aurait commis le crime?

--La personne qui seule pouvait en profiter, puisque seule elle

connaissait l’existence des valeurs et que seule elle avait à sa

disposition la clef du meuble où elles étaient enfermées...

--Et... cette personne?...

--Est une fille naturelle du comte, qui vivait chez lui, Mlle

Marguerite.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 126 / 138 题