La crainte d’être soupçonné de «manquer d’estomac» par un gentilhomme
tel que M. de Valorsay, eût suffi, non-seulement à lever tous les
scrupules, mais encore à le pousser aux dernières extravagances, et à
pis que cela, au besoin...
Pour lui, dont M. de Coralth avait été l’oracle, le marquis planant dans
les sphères les plus hautes de la «grande vie» devait être un dieu.
Aussi, tout en gagnant d’un bon pas l’hôtel de Mme d’Argelès:
--Tiens!... pourquoi donc n’irai-je pas chez elle, se disait-il... Je ne
lui ai rien fait, moi! Et d’ailleurs elle ne me mangera pas...
Et songeant qu’il aurait à raconter son entrevue, il s’apprêtait à s’y
montrer excessivement supérieur et à rester quand même froid et
goguenard, tel qu’il avait vu si souvent M. de Coralth.
--Car il vous a un chic, cet excellent bon, pensait-il, non sans une
secrète jalousie. Oh!... mais un chic... et quelle distinction!
Cependant, l’aspect inaccoutumé de la maison ne laissa pas que de le
surprendre et de l’intriguer considérablement.
Devant la porte, trois immenses voitures de déménagement, remplies à
rompre, stationnaient...
Dans la cour de l’hôtel, on apercevait deux voitures pareilles qu’une
douzaine de déménageurs en bras de chemise étaient en train de charger.
--Eh!... eh!... murmura M. Wilkie, j’ai joliment bien fait de venir!...
Ça, c’est une vraie veine!... Elle allait filer comme un caissier.
Aussitôt, s’avançant vers un groupe de domestiques, en grande conférence
sur le perron, de son accent le plus impérieux, il demanda:
--Mme d’Argelès!...
Les gens tout d’abord échangèrent des regards stupéfaits.
Ce visiteur, ils le remettaient parfaitement, ils savaient à cette heure
qui il était, et ils ne comprenaient pas qu’après l’odieuse scène de la
nuit il eût l’audace, l’impudeur de se présenter...
--Madame est là, lui répondit enfin l’un d’eux, d’un ton moins que poli,
et je vais lui demander si elle consent à vous recevoir... Attendez-moi
là...
Il s’éloigna, et M. Wilkie demeura au bas du perron, se redressant dans
son faux-col, effilant fièrement sa mince moustache... en réalité
très-embarrassé de son personnage....
C’est que les domestiques ne se gênaient aucunement pour le toiser, et
il lui était impossible de ne pas lire dans leurs yeux toutes sortes de
menaces, et le plus parfait mépris... Ils ricanaient très-haut, se le
montraient du doigt, et il put recueillir cinq ou six épithètes d’une
énergie toute biblique, lesquelles ne pouvaient s’adresser à d’autres
qu’à lui...
--Drôles, pensait-il, bouillant de colère, coquins!... Ah! si
j’osais!... Ah! s’il n’était pas défendu à un gentleman tel que moi de
se commettre avec cette vile canaille... quels coups de canne!...
Le valet qui était allé prévenir Mme d’Argelès reparaissant, mit fin
à son supplice...
--Madame veut bien vous recevoir, lui dit grossièrement cet homme...
Ah! si j’étais à sa place!... Enfin, arrivez...
Il s’élança sur les talons du valet, et fut conduit à une pièce dont les
tentures, les rideaux et les meubles avaient déjà été enlevés...
Là était Mme d’Argelès, occupée à entasser dans une grande malle du
linge et divers effets d’habillement...
Par une sorte de prodige, elle avait survécu, l’infortunée, à
l’épouvantable crise qui eût dû la tuer... Mais elle n’en avait pas
moins reçu le coup de la mort, il ne fallait que la regarder pour en
être sûr...
Elle était si extraordinairement changée, que sur le premier moment M.
Wilkie se demanda si c’était bien elle qu’il avait devant les yeux...
C’était une vieille femme, désormais... On lui eût donné plus de
cinquante ans, maintenant qu’elle apparaissait telle que l’avaient faite
vingt années de tortures, de désillusions et de regrets, les larmes, les
nuits sans sommeil, d’incessantes angoisses, et à la fin l’indigne
conduite de son fils...
Jamais, sous ses vêtements noirs, on n’eût reconnu cette Lia d’Argelès,
qui, la veille encore, mollement étendue sur les coussins de sa
victoria, étalait autour du lac l’insolence de ses toilettes.
Rien ne restait de la mondaine fringante, que ses cheveux d’un blond
ardent, qu’elle était condamnée à garder tels qu’elle les avait obtenus
à force de teintures, comme des stigmates flétrissants de son passé...
Elle se redressa péniblement lorsque entra M. Wilkie, et de cette voix
sans expression qui est celle des désespérés:
--Que voulez-vous de moi?... interrogea-t-elle.
Lui, comme toujours, au moment de réaliser ses plus heureuses
conceptions, se sentit quelque peu suffoqué.
--Je venais, répondit-il, pour causer de notre affaire, vous savez!...
Et puis, v’lan!... voilà que vous déménagez.
--Je ne déménage pas.
--Allons donc! ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là... Et ces
voitures qui sont dans la cour?
--Elles vont porter tous les meubles qui garnissaient cet hôtel rue
Drouot, à la salle des ventes...
L’intelligent jeune homme eut un moment de stupeur.
--Quoi! s’écria-t-il, lessive générale, vous vendez tout?...
--Oui.
--Épatant, parole d’honneur!... Mais après?
--Je quitterai Paris...
--Bah!... Et où irez-vous?...
Elle eut un geste d’insouciance navrante, et doucement:
--Je ne sais, répondit-elle... J’irai là où personne ne me connaîtra, là
où il me sera possible de cacher ma honte.
Jugeant l’entretien mal engagé, M. Wilkie n’insista pas.
--Halte-là!... pensa-t-il, si je continue elle va me faire encore la
morale, et il n’en faut pas!...
Mais, d’un autre côté, une terrible inquiétude l’agitait:
Cette vente soudaine, ce départ, qui ressemblait à une fuite, cet
accueil glacé, quand il s’attendait aux plus violents reproches; tout
cela ne trahissait-il pas de la part de Mme d’Argelès l’inébranlable
résolution de s’obstiner dans sa résistance.
--Diable! reprit-il, je ne la trouve pas drôle... Qu’est-ce que je vais
devenir quand vous ne serez plus là?... Comment réclamerai-je l’héritage
du comte de Chalusse?... C’est que je le veux, cet héritage, il m’est
dû, j’y tiens, je vous l’ai dit. Et quand il y a quelque chose sous ce
front-là...
Il s’interrompit, incapable de supporter plus longtemps les regards dont
l’écrasait Mme d’Argelès.
--Rassurez-vous, prononça-t-elle d’un ton amer, je vous laisserai les
moyens de faire valoir vos droits à la succession de mes parents...
--Ah!... comme cela...
--Vos menaces m’obligent à prendre ce parti si contraire à mes
intentions... J’ai compris que vous ne reculeriez devant aucun
scandale...
--Dame!... quand il s’agit de je ne sais combien de millions!...
--J’ai réfléchi ensuite que, sur la pente dangereuse où je vous vois
lancé, rien ne peut plus vous arrêter qu’une grande fortune... Pauvre,
réduit à gagner votre pain chaque jour, rebelle au travail et peut être
incapable, qui sait en quels bourbiers vous rouleriez?... Avec vos
goûts, vos ridicules et vos vices, qui peut dire à quelles infamies vous
demanderiez de l’argent!... Avant longtemps, on vous verrait sur ces
bancs de la police correctionnelle où sont allés s’échouer tant de vos
pareils, et c’est par votre flétrissure que j’aurais de vos nouvelles...
Riche, au contraire, vous aurez sans doute l’honnêteté des gens qui, ne
manquant de rien, ne sont pas exposés aux terribles suggestions du
besoin... honnêteté facile, dont il n’y a pas à se glorifier... Qui dit
vertu, en effet, suppose la tentation, une lutte et la victoire...
Quoique ne comprenant pas très-bien, M. Wilkie voulait présenter une
objection, mais déjà Mme d’Argelès poursuivait:
--Je suis donc allée ce matin même chez mon notaire, je lui ai tout dit,
et à cette heure, ma renonciation à la succession du comte de Chalusse
doit être enregistrée au greffe du tribunal...
--Comment, votre renonciation!... Ah! mais non... Ah! mais...
--Laissez-moi achever, si vous ne comprenez pas... Du moment où je
renonce à cette succession, c’est à vous, mon fils, qu’elle revient...
--Vrai!...
--Oh!... soyez tranquille, je ne veux pas vous tromper... Ce que je
voudrais, c’est que le nom de Lia d’Argelès ne fût pas prononcé... Je
vous remettrai les pièces qui vous sont nécessaires, mon contrat de
mariage et votre extrait de naissance.
C’était la joie, maintenant, qui suffoquait M. Wilkie.
--Et quand me donnerez-vous ces titres? bégaya-t-il.
--Vous les aurez avant de sortir d’ici... Mais il faut que je vous
parle...