--Regarde à la page que j’ai marquée, dit Mme Férailleur à son
fils...
Il regarda, et lut:
«(MODÈLE 198).--LETTRE D’UNE JEUNE DEMOISELLE AYANT JURÉ A SON PÈRE
MOURANT DE RENONCER A CELUI QU’ELLE AIME ET D’ACCORDER SA MAIN A UN
AUTRE.
«_Monsieur_,
«_Suppliée par M... par mon père à l’agonie, je n’ai pas eu le
courage de résister... etc., etc_.»
Et cela continuait ainsi, de ligne en ligne, le billet étant la copie
exacte, aux fautes d’orthographe près, de la prose idiote, de
«l’indispensable secrétaire.»
Le doute, désormais, n’était plus possible.
Il semblait à Pascal que les écaillés lui tombaient des yeux et qu’il
voyait se dérouler admirablement distincte et logique en son infamie, la
double intrigué ourdie pour creuser un abîme entre Mlle Marguerite et
lui...
On l’avait déshonoré, lui, avec l’espoir qu’elle le repousserait et le
renierait, on s’était trompé sans doute, et on avait imaginé cette
fausse rupture pour le cas où il serait tenté de venir se justifier.
Ainsi, son amour, en dépit de quelques défaillances de courte durée,
avait été plus clairvoyant que tous les raisonnements et plus fort que
les apparences...
Ainsi, il avait eu raison de dire à sa mère:
--Que Marguerite m’abandonne au moment où je suis si malheureux... Que,
avant que je me sois défendu, elle n’ait pas foi en moi plus qu’en tous
les misérables qui m’accusent, c’est ce que jamais on ne me
persuadera... L’évidence semble être contre moi, la vraisemblance me
condamne, peu importe...
Maintenant, certaines circonstances s’accordaient, qui lui avaient paru
absolument contradictoires.
Quelques instants plus tôt, il se disait encore: Comment, Marguerite
m’écrit que son père, avant de mourir, lui a arraché ce serment qui me
désespère, et d’un autre côté le marquis de Valorsay affirme que le
comte de Chalusse est mort trop subitement pour avoir seulement le temps
de reconnaître sa fille et de lui léguer son immense fortune...
Une de ces allégations, certainement, était mensongère... Laquelle?...
Celle du billet, très-probablement...
Quant au faux, en lui-même, il ne pouvait pas n’être pas l’œuvre de
Mme Léon... La certitude à cet égard était complète, indiscutable,
absolue...
Et quand il n’y eût pas eu déjà des preuves irrécusables, la
circonstance de «l’indispensable secrétaire» l’eût trahie...
Cette infamie expliquait d’ailleurs à Pascal le trouble et le malaise de
l’estimable femme de charge, à la petite porte du jardin. Elle
frémissait à cette idée qu’elle avait peut-être été épiée et suivie, et
que d’un moment à l’autre, Mlle Marguerite pouvait survenir et tout
découvrir...
--Mon avis, objecta Mme Férailleur, est qu’il serait prudent et
habile de faire savoir à cette malheureuse jeune fille que sa dame de
compagnie est une créature de Valorsay, chargée de l’espionner.
Pascal ouvrait la bouche pour approuver, mais réfléchissant:
--Marguerite doit être surveillée de très-près, répondit-il, et si je
cherchais à la voir, si même je me hasardais à lui écrire, nos ennemis
en seraient sans doute informés... Et alors, adieu les chances les plus
favorables de la partie que je joue en ce moment, et que je gagnerai.
--Tu préfères la laisser exposée à toutes sortes d’embûches?...
--Oui... en admettant toutefois qu’elle y soit exposée, ce qui n’est
rien moins que certain... Marguerite doit à son passé une expérience
bien au-dessus de son âge et de sa situation, et on me dirait qu’elle a
pénétré Mme Léon, que je n’en serais pas bien surpris.
Il importait cependant de savoir ce que devenait Mlle Marguerite, et
Pascal se creusait la tête, quand tout à coup:
--Et la Vantrasson!... s’écria-t-il... Nous l’avons, utilisons-la...
Trouver un prétexte pour l’envoyer à l’hôtel de Chalusse ne doit pas
être la mer à boire... Elle fera bavarder les domestiques, nous la
laisserons causer, et ainsi nous serons au courant de tout...
C’était une héroïque résolution que prenait là Pascal, et qui, la
veille, l’eût fait reculer... Mais l’héroïsme est facile, à qui espère,
et il voyait, d’heure en heure, pour ainsi dire, croître ses chances de
succès, et s’aplanir des obstacles que tout d’abord il avait jugés
presque insurmontables.
L’opposition même de sa mère, qu’il avait considérée d’abord comme un
immense malheur, avait cessé de le préoccuper.
Comment s’inquiéter et que craindre après la surprenante preuve d’équité
que venait de donner cette rigide bourgeoise en établissant la fausseté
du billet, c’est-à-dire en déchargeant Mlle Marguerite du soupçon
d’avoir abandonné Pascal...
Il dormit peu et mal pourtant, cette nuit-là et de toute la journée du
lendemain il ne bougea pas de la maison et ne desserra pas les dents...
C’est qu’il avait à mûrir le plan d’attaque qu’il projetait contre M. le
marquis de Valorsay...
Ses avantages étaient considérables, grâce au baron Trigault, qui
mettait à sa disposition cent mille francs... L’important était de se
servir de cette somme assez habilement pour capter la confiance du
marquis et l’amener à se livrer.
Du moins, ses méditations ne furent pas perdues...
Et le moment de se rendre chez son ennemi venu:
--J’ai trouvé, dit-il à sa mère, et si le baron me permet d’agir à ma
guise... Valorsay est à moi!