M. Wilkie était devenu plus blanc que sa chemise.

--Vous me trompez, bégaya-t-il.

--Demain, je vous montrerai mon contrat de mariage...

--Pourquoi pas ce soir?

--Parce qu’il est serré dans une pièce pleine de monde en ce moment.

--Et comment se nomme mon père?

--Arthur Gordon... Il est Américain.

--Alors, moi, je m’appelle Wilkie Gordon?...

--Oui.

C’est avec une indicible angoisse que Mme d’Argelès épiait la

physionomie bouleversée de son fils... Quelle résolution allait sortir

de la méditation où elle le voyait plongé?... Aucune. M. Wilkie en était

à se désoler de voir lui échapper le nom de Chalusse et cette couronne

de comte, qu’il devait faire peindre sur son coupé.

--Et... est-il riche mon père?... reprit-il...

--Non.

--Que fait-il?...

--Tout ce qu’on peut faire quand on a le goût du luxe et l’horreur du

travail!

Cette réponse était si explicite en sa concision, elle exprimait tant

d’accusation terribles, que M. Wilkie en fut saisi...

--Diable! s’exclama-t-il, et où est-ce qu’il demeure?

--Il habite Bade ou Hombourg l’été, Paris ou Monaco l’hiver...

L’imagination de M. Wilkie lui représenta aussitôt un de ces redoutables

chevaliers de tapis vert et de table d’hôte qui dissimulent sous un

vernis de bonne compagnie leur immoralité profonde, leur cynisme et leur

crapule, leur scélératesse et leur avilissement...

--Oh!... fit-il sur trois tons différents, oh!.... oh!...

Ce qu’il y avait à attendre d’un tel père, il le comprenait...

Aussi à sa stupeur première, la colère succéda, une de ces terribles

colères blanches, qui charrient la bile et non le sang... Il vit ses

espérances jouées, ses ambitions déçues. Luxe, chevaux, maîtresses à

cheveux jaunes, éclat, scandale... plus rien... Il se vit réduit à la

portion congrue, tenu en bride, dompté par quelque féroce père «noceur.»

--Ah! je vois votre plan, ma mère... s’écria-t-il en grinçant des dents.

Si vous faisiez valoir simplement vos droits, tout se passerait sans

bruit, et j’aurais le temps de mettre l’héritage à l’abri avant que mon

père ne fût prévenu... Au lieu de cela, comme vous me haïssez, vous me

forcez de m’adresser à la justice pour que le scandale attire mon père,

qui prendra tout... Mais on ne me la fait pas à moi, celle-là... Vous

allez écrire à l’instant pour réclamer la succession de votre frère...

--Non!...

--Ah!... vous ne voulez pas... Ah! vous dites non!...

Menaçant, il marcha sur elle, et lui saisissant le bras qu’il serra à le

briser:

--Ecrivez!... vociféra-t-il, prenez garde!... Ne me poussez pas à

bout...

Plus froide que le marbre, Mme d’Argelès montrait cette résignation

des martyrs dont nulle violence ne triomphe.

--Vous n’obtiendrez rien de moi, prononça-t-elle, rien, rien, rien!...

Ivre de fureur, enragé, fou, M. Wilkie osa lever le bras...

Mais la porte s’ouvrit violemment, et un homme bondit jusqu’à lui, dont

la main puissante s’abattant sur son épaule le renversa avant qu’il eût

frappé!...

C’était le baron Trigault...

De même que tous les joueurs, il avait vu l’effroyable impression

produite sur Mme d’Argelès par une simple carte de visite...

Mais il eut sur les autres cet avantage qu’il crut deviner et

s’expliquer les causes de ce soudain et incompréhensible effarement.

--On l’a trahie, la malheureuse, pensa-t-il, son fils est là!...

Néanmoins, tandis que les habitués s’empressaient autour de la pauvre

femme, lui n’abandonna pas le tapis vert.

Il avait en face de lui M. de Coralth, et il lui avait semblé voir le

brillant vicomte tressaillir et pâlir... Des soupçons lui vinrent, qu’il

voulut vérifier.

Plus que jamais, donc, il parut absorbé par les cartes, et on put

l’entendre gourmander les joueurs qui s’étaient dérangés.

--Au bac!... messieurs, criait-il, au bac, sacrebleu!... Nous gaspillons

un temps précieux!... Nous aurions, pendant que vous flânez là, gagné ou

perdu cent louis...

Il n’en était pas moins très-alarmé, et l’absence de Mme d’Argelès se

prolongeant, ses alarmes ne firent que croître de minute en minute.

Au bout d’une heure environ, il n’y tint plus...

Profitant adroitement d’un coup presque imperdable qu’il perdit, il se

leva en jurant que ce bête d’évanouissement avait dérangé la veine, et,

passant dans le second salon, il put sortir sans être remarqué.

--Où est madame?... demanda-t-il au premier valet qu’il trouva.

--Dans le petit salon d’été.

--Seule?...

--Non, avec un jeune homme.

Le baron ne douta plus de la justesse de ses conjectures, et son

inquiétude en fut doublée.

Rapidement, alors, en homme qui se sent chez lui et qui connaît les

êtres, il courut à la porte du petit salon et écouta.

La rage des convoitises déçues donnait en ce moment d’effrayantes

intonations à la voix de M. Wilkie.

Le baron eut peur...

Il se pencha, appliqua son œil à la serrure, vit M. Wilkie la main

levée, et enfonça plutôt qu’il n’ouvrit la porte.

Et il arriva juste à temps pour abattre M. Wilkie et sauver Mme

d’Argelès de cet épouvantable malheur, de ce suprême outrage d’être

battue par son fils.

--Ah!... misérable!... criait le brave baron, transporté d’indignation;

brigand! Crevé de deux sous!... C’est ainsi que tu traites une

malheureuse femme qui s’est immolée pour toi... Ta mère!... Tu voulais

battre ta mère, toi qui devrais baiser les traces de ses pas!...

Livide comme si tout son sang se fût tourné en fiel, la lèvre sèche et

tremblante, l’œil injecté, M. Wilkie se relevait péniblement,

frottant de la main droite son coude gauche, qui, dans sa chute, avait

porté contre l’angle d’un meuble.

--Manant! grondait-il d’un ton farouche, brutal!... butor!...

Et se reculant un peu:

--Qui vous a permis d’entrer ici?... ajouta-t-il. Qui êtes-vous?... De

quel droit vous mêlez-vous de mes affaires?...

--Du droit qu’a tout honnête homme de châtier un lâche gredin!...

Les poings de M. Wilkie se crispèrent:

--Lâche vous-même, insolent!... riposta-t-il... Faites donc attention à

qui vous parlez!... Il faudrait voir à changer un peu vos manières,

espèce de vieux...

Le mot qu’il prononça était ignoble et bas, et de ceux qui ne sauraient

être une insulte pour un homme de cœur...

N’importe!... le baron en fut cinglé comme de la lanière d’un fouet...

Sa large face s’empourpra comme s’il eût été touché par l’apoplexie...

Un éclair de colère jaillit de ses yeux, si menaçant et si terrible,

qu’il tira Mme d’Argelès de l’anéantissement où elle était plongée...

Elle vit son fils broyé, et étendant le bras pour le protéger:

--Jacques!... balbutia-t-elle, d’une voix suppliante, Jacques!...

C’était là le nom qui était resté figé dans la mémoire de M. Wilkie, le

nom qu’il avait entendu prononcer quand il était tout enfant...

Jacques!... C’était bien ainsi qu’on appelait l’homme qui lui apportait

des gâteaux et des jouets, dans ce bel appartement où il n’était resté

que quelques jours...

Il comprit, ou du moins crut comprendre.

--Ah! ah! fit-il avec un rire idiot et féroce à la fois, je la trouve

bien bonne!... Monsieur est l’amant! Il fallait donc le dire, il fallait

donc...

Il n’eut pas le loisir d’achever.

D’un mouvement prompt comme la pensée, le baron l’empoigna à la

poitrine, par les habits, le souleva d’un bras irrésistible, et le

planta aux genoux de Mme d’Argelès en criant:

--Demande pardon, misérable!... Demande grâce!... sinon...

Sinon... c’était le poing crispé du baron, levé sur la tête de M.

Wilkie, poing énorme, comme une masse d’abattoir.

L’ingénieux jeune homme eut peur... si grand peur que ses dents

claquèrent.

--Pardon!... bégaya-t-il.

--Mieux que cela... plus haut... il faut que ta mère te réponde!...

L’infortunée, hélas!... n’entendait même plus.

Elle avait fait depuis une heure de tels prodiges d’énergie que ses

forces étaient à bout... la chair avait trahi sa volonté virile et elle

s’était affaissée sur un fauteuil, en murmurant quelques paroles

inintelligibles, paroles de miséricorde, sans doute...

Le baron attendit une minute, et voyant que les yeux de Mme d’Argelès

restaient obstinément fermés:

--Voilà ton œuvre, misérable, dit-il à M. Wilkie.

Et le saisissant de nouveau, aussi aisément qu’il l’avait abattu, il le

remit sur ses pieds en disant d’un ton plus calme, bien que n’admettant

pas de réplique:

--Réparez le désordre de vos vêtements et hâtez-vous...

La précaution n’était pas superflue.

Le baron Trigault n’y allait pas de main morte quand il s’y mettait, et

M. Wilkie était sorti fort dépenaillé de ses redoutables étreintes... Sa

cravate était arrachée, sa chemise était toute froissée et déchirée, et

son gilet à cœur, un de ces délicieux gilets ouverts jusqu’à la

ceinture et retenus par un seul bouton, pendait piteusement. Il obéit

sans souffler mot, assez difficilement parce que ses mains tremblaient

comme la feuille, mais enfin il obéit.

Et dès qu’il eût achevé:

--Maintenant, prononça le baron, sortez! Ne remettez jamais les pieds

ici, vous me comprenez bien, n’est-ce pas, jamais!

Sans répondre, M. Wilkie gagna d’un pas raide celle des deux portes du

salon qui donnait sur le palier...

Mais une fois qu’il l’eût entr’ouverte, il recouvra la parole:

--Je ne vous crains pas, prononça-t-il avec une violence frénétique;

vous avez abusé de votre force, c’est une lâcheté... Mais cela ne se

passera pas ainsi... Ah! mais non!... Vous me rendrez raison... Je

découvrirai votre adresse, allez, et demain vous recevrez mes témoins...

M. Costard et M. Serpillon... Je suis l’insulté, je choisis l’épée!

Un effroyable juron du baron précipita quelque peu le départ de M.

Wilkie...

Il passa lestement sur le palier, et tenant la porte de façon à la tirer

sur lui à la moindre alerte:

--Oui, poursuivit-il à pleine voix, et de façon à être entendu de tous

les domestiques, oui, il faudra me rendre raison... sinon, des

claques!... Costard et Serpillon rédigeront un procès-verbal qu’on

enverra au _Figaro_... On ne me la fait pas celle-là... Tiens!... est-ce

ma faute à moi, si Mme d’Argelès est une demoiselle de Chalusse, et

si elle veut me voler ma fortune!... A demain... à vous mes témoins... à

elle un huissier... Vous ne me faites pas peur, voilà ma carte!...

Et en effet, avant de se retirer et de fermer la porte, il lança au

milieu du salon une de ces fameuses cartes où on lisait: _Wilkie, de

l’école des haras_.

Le baron ne songeait guère à la ramasser, tout préoccupé de Mme

d’Argelès... Renversée sur son fauteuil, la tête en arrière, les

paupières fermées, les bras pendants, elle semblait morte.

Que faire?... Le baron n’osait appeler les domestiques... n’étaient-ils

pas déjà trop avant dans la confidence... Il allait s’y résigner

pourtant, quand ses regards tombèrent sur le petit aquarium établi dans

un des angles du salon...

Il y trempa son mouchoir et se mit alternativement à mouiller les tempes

de Mme d’Argelès et à lui frapper dans les mains.

La fraîcheur de l’eau ne tarda pas à la ranimer. Elle tressaillit, une

convulsion la secoua, et enfin elle ouvrit les yeux en murmurant:

--Wilkie...

--Je l’ai chassé! répondit le baron.

Pauvre femme!...

En revenant à la vie, elle reprenait conscience de l’horrible réalité.

--C’est là mon fils, prononça-t-elle, mon fils... mon Wilkie!...

D’un geste désespéré, elle étreignait son front, comme si elle eût

espéré écraser, anéantir sa pensée dans son cerveau.

--Et je croyais ma faute expiée, poursuivit-elle; je me disais que Dieu

m’avait cruellement punie... Pauvre folle... Le châtiment, Jacques, le

voilà!... Ah!... les femmes comme moi n’ont pas le droit d’être mères!

Une larme chaude roulait le long de la joue couperosée du baron.

Pauvre millionnaire!... Il n’y avait pas un gémissement de Mme

d’Argelès qui ne trouvât en lui un douloureux écho.

Il l’avait suée, l’affreuse agonie qui mouillait le front de cette

pauvre mère!... Lui aussi, le fanfaron de vice, le pilier des tripots,

Trigault le joueur, comme on disait, il s’était écrié désespéré: «Est-ce

donc là mon enfant!...»

Il cacha son émotion, cependant, et d’un ton de fausse gaieté:

--Bast!... fit-il; Wilkie est jeune, il s’amendera!... Nous avons tous

été ridicules à vingt ans, que diable!... Nous avons tous posé pour

l’homme fort et coûté des nuits cruelles à nos mères!... Laissez passer

le temps, il mettra du plomb dans la cervelle de cet étourneau... Sans

compter que votre Patterson ne me paraît pas sans reproches... Comme

teneur de livres, il n’avait peut-être pas son pareil; comme précepteur,

c’était le dernier des niais... Il bourre votre garçon d’avoine, je veux

dire d’argent; il lui met la bride sur le cou, et il s’étonne après

qu’il ait fait des sottises... Le surprenant serait qu’il n’en eût pas

fait... Ainsi, reprenez courage et ne mettez pas les choses au pis, ma

chère Lia.

Mais elle, secouant tristement la tête:

--Croyez-vous donc, répondit-elle, que mon cœur n’ait pas plaidé la

cause de ce malheureux? Je suis sa mère, il est hors de mon pouvoir de

cesser de l’aimer, quoi qu’il fasse... Quoi qu’il ait fait, je suis

prête à donner une goutte de sang par larme que je lui épargnerais. Mais

je ne suis pas aveugle, hélas!... Je l’ai jugé... Wilkie n’a pas de

cœur.

--Eh! chère amie, savez-vous de quels conseils détestables on l’avait

grisé avant de vous l’expédier?

Mme d’Argelès se leva à demi, et d’une voix haletante:

--Quoi!... s’écria-t-elle, espéreriez-vous me persuader cela!... Des

conseils!... Il se serait donc trouvé un homme pour lui dire: «Tu iras

chez cette infortunée, qui est ta mère, tu exigeras qu’elle publie et

qu’elle signe son déshonneur et le tien, et si elle refuse, tu

l’insulteras et tu la battras!...» Vous savez mieux que moi, baron, que

ce n’est pas possible!... Chez les êtres les plus vils, quand tous les

sentiments honnêtes se sont abîmés dans la fange, il en est un qui

surnage, l’amour pour la mère... On a vu des forçats au bagne économiser

sur les centimes de «la fatigue,» se priver de leur quart de vin, vendre

leur ration pour envoyer quelques secours à leur mère... tandis que

lui...

Elle s’arrêta, non qu’elle fût épouvantée de ce qu’elle allait dire,

mais parce qu’elle était épuisée, le souffle lui manquait.

Elle haleta un moment, et plus bas:

--D’ailleurs, ajouta-t-elle, celui qui l’envoyait lui avait recommandé

le calme, le sang-froid, la circonspection... je m’en suis bien aperçue

au début... Ce n’est qu’à la fin, après une révélation imprévue, qu’il

s’est emporté, qu’il a perdu toute mesure... L’idée que les millions de

mon frère lui échapperaient l’a rendu fou... Oh!... cet argent fatal et

maudit.

Alors elle ne se souvenait plus d’avoir regardé froidement des joueurs

se ruiner à sa table de baccarat.

Où étaient-ils les soirs où, harcelée par les lettres de M. Wilkie,

trouvant la gagnotte légère, elle avait aiguillonné de ses railleries

l’amour-propre des pontes...

N’avait-elle pas été dans «le mouvement!...» Il le fallait bien. Ne

s’était-elle pas pliée à ce qui est la convention des viveurs de la

haute vie?... Ne lui était-il pas arrivé de demander à l’un de ses

habitués: «--Est-il vrai que vous espériez encaisser M. votre père fin

courant?» N’avait-elle pas ri quand un autre lui disait: «--Voilà trois

fois que je renouvelle maman, c’est ruineux; les pompes funèbres

devraient avoir des huissiers spéciaux pour les récalcitrants...» Car il

est chic de dire de ces choses et plus chic de les penser, cela montre

une âme fière et dégagée de préjugés bourgeois...

Mais Mme d’Argelès oubliait...

--Celui qui a conseillé Wilkie, continua-t-elle, voulait qu’il employât

les voies judiciaires... C’est si vrai qu’il lui avait fait copier un

article du Code... A ce trait seul, j’ai reconnu l’homme d’affaires...

Le baron la regarda d’un air surpris.

--Quel homme d’affaires?... demanda-t-il.

--Celui qui est venu me trouver, mon ami, cet Isidore Fortunat... Ah!

que n’êtes-vous allé lui proposer de l’argent...

Positivement le baron avait oublié jusqu’à l’existence de l’honorable

patron de Victor Chupin...

--Vous vous trompez, Lia, répondit-il, M. Fortunat n’est pour rien dans

tout ceci...

--Eh!... qui donc aurait parlé!...

--Votre ancien allié, le misérable à qui vous avez laissé sacrifier

Pascal Férailleur, M. le vicomte de Coralth.

Au souffle de colère qui l’enflamma à cette seule idée Mme d’Argelès,

retrouvant une partie de ses forces, se dressa...

--Oh! si je croyais cela!... s’écria-t-elle.

Puis, toutes les raisons qu’avait le baron de haïr M. de Coralth se

présentant à son esprit, elle se rassit en murmurant:

--Non! vos rancunes vous égarent... il n’aurait pas osé.

Ses réflexions, le baron les devina.

--Ainsi, prononça-t-il, vous êtes persuadée que c’est une vengeance

personnelle que je poursuis!... Vous croyez que la crainte du ridicule

ou de l’odieux m’empêchant de frapper M. de Coralth en mon privé nom, je

cherche à l’écraser au nom d’un autre!... Peut-être y a-t-il eu quelque

chose comme cela dans le principe... aujourd’hui, non!... Du moment où

j’ai eu juré à M. Férailleur de tout tenter pour sauver la jeune fille

qu’il aime, Mlle Marguerite... la fille de ma femme!... de ce moment,

j’ai fait abnégation de moi... Quant à douter de la trahison de M. de

Coralth, pourquoi?... Vous m’avez bien promis de le démasquer, vous?

S’il vous a trahie, livrée, vendue, ma pauvre Lia, il n’a fait que

prendre les devants.

Elle baissa la tête, sans répondre... Cela aussi, elle l’avait oublié...

--Vous devriez pourtant le savoir, reprit le baron, quand j’affirme,

c’est que j’ai mieux que des présomptions. Ce n’est pas pour rien que

j’ai observé M. de Coralth en votre absence...

Voyant qu’on vous remettait une carte, il a blêmi... pourquoi? C’est

qu’il savait... La conclusion se tire d’elle-même. Ce n’est rien. Après

que vous avez été sortie, ses mains tremblaient comme la feuille, et il

n’était plus à son jeu... Lui, le joueur circonspect par excellence, il

risquait ses louis, ses louis!... à tort et à travers. Plutôt que de

rester inoccupé, ce qui eût pu trahir son trouble, il tenait des bancos

extravagants... il courait après son argent...

La main lui étant arrivée, ce fut bien pis. La veine le favorisait et il

faisait les plus étranges écoles... Ayant un sept en mains, par exemple,

et après avoir donné une figure à l’adversaire, il prenait une carte.

Tant et tant qu’on finit par remarquer le désordre de sa cervelle, et

que de divers côtés on lui demandait en riant s’il était malade, ou s’il

avait un peu trop dîné... C’est ce dont tout le monde témoignerait au

besoin...

Encore, ce n’a-t-il pas été tout: il était manifestement sur les

charbons, le traître, et malgré une incontestable puissance sur soi, il

suait l’angoisse par tous les pores... A chaque claquement de la porte,

il devenait vert, comme s’il se fût attendu à vous voir paraître vous ou

Wilkie, ou tous deux ensemble...

Enfin, dix fois je l’ai surpris, prêtant l’oreille, comme s’il eût

espéré à force d’attention ou par la seule puissance magnétique de sa

volonté, entendre ce que vous et votre fils disiez...

D’un seul mot, à ces instants-là, je pouvais lui arracher un aveu!...

Tout cela était si plausible, que Mme d’Argelès paraissait à

demi-convaincue...

--Ah! que n’avez-vous prononcé ce mot... murmura-t-elle...

Lui sourit, d’un sourire perspicace et méchant, qui eût épouvanté M. de

Coralth, s’il lui eût été donné de le voir...

--Pas si jeune! répondit-il... Ce n’est pas quand les nasses sont

tendues qu’on rabouille l’eau pour effaroucher le poisson... Notre

nasse, à nous, c’est la succession de Chalusse... laissez faire... le

Coralth et le Valorsay viendront s’y prendre... Le plan n’est pas de

moi, mais de M. Férailleur... Celui-là, sacrebleu, est un homme... et si

Mlle Marguerite est digne de lui, ce sera un fier couple!... Sans

s’en douter, votre fils nous a peut-être rendu ce soir un immense

service...

--Hélas!... balbutia Mme d’Argelès, je n’en suis pas moins perdue, le

nom de Chalusse n’en est pas moins déshonoré...

Elle voulait reparaître dans ses salons... elle dut renoncer à cette

idée, sa physionomie seule eût trahi quelque scène terrible.

Mais les domestiques avaient entendu M. Wilkie, et les indiscrétions ont

presque l’instantanéité du télégraphe.

Cette nuit-là même, dans les cercles de Paris, cette nouvelle étrange

courait qu’on ne jouerait plus chez la d’Argelès, qu’elle était une

demoiselle de Chalusse et la tante, par conséquent, de Mlle

Marguerite, cette belle jeune fille recueillie par M. et Mme de

Fondège.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 107 / 138 题