--Lia d’Argelès!... fit-il.
Et éclatant de rire, il ajouta:
--C’est égal, je la trouve raide!...
V
--Cet homme qui sort emporte ton secret, tu es perdue!...
Voilà ce qu’une voix sinistre, la voix du pressentiment criait à Mme
Lia d’Argelès au moment où M. Isidore Fortunat, brusquement congédié par
elle refermait sur lui la porte du salon.
Cet homme l’avait saluée de cet antique et illustre nom de Chalusse
qu’elle n’avait pas entendu prononcer, qu’elle s’était interdit
d’articuler depuis plus de vingt ans... Cet homme savait qu’elle, la
d’Argelès, comme on disait, elle était une Durtal de Chalusse!
Cette affreuse certitude l’écrasait.
Il lui avait affirmé, ce Fortunat, que sa visite était absolument
désintéressée... L’intérêt qu’il portait à la famille de Chalusse, la
commisération que lui inspirait le sort d’une malheureuse jeune fille,
Mlle Marguerite, étaient, à ce qu’il avait prétendu, les uniques
mobiles de sa démarche...
Mais Mme d’Argelès avait de la vie une trop cruelle expérience pour
croire à ce beau désintéressement... Les temps sont difficiles, les
sentiments chevaleresques sont hors de prix, elle l’avait éprouvé.
--Si cet homme est venu, murmurait-elle, c’est qu’il voit un avantage
pour lui à ce que je me présente pour recueillir l’héritage de mon
pauvre frère... En repoussant ses sollicitations, je le prive du
bénéfice qu’il espérait. C’est un ennemi que je viens de me faire, et ce
qu’il sait, il va s’empresser de le publier partout... Ah! j’ai été
folle de le renvoyer ainsi... Je devais paraître l’écouter, me
l’attacher par toutes sortes de promesses... je devais...
Elle s’arrêta court... Un espoir lui venait. M. Fortunat n’était sans
doute pas loin encore, si on le rejoignait, si on le lui ramenait, ne
pourrait-elle pas atténuer sinon réparer complétement sa faute?...
Sans perdre une seconde, elle descendit et ordonna à un domestique et à
son concierge de courir après le Monsieur qui venait de sortir, de
tâcher de le rattraper et de le prier de revenir, qu’elle avait
réfléchi...
Ils s’élancèrent dehors et elle les attendit dans la cour, le cœur
serré par l’anxiété du résultat...
Trop tard!... Ses émissaires, au bout d’un quart d’heure, reparurent
l’un après l’autre, seuls... Ils avaient eu beau se hâter, ils n’avaient
aperçu personne ressemblant au visiteur qu’ils poursuivaient... Ils
s’étaient informés aux boutiquiers de la rue, aucun d’eux ne l’avait
vu...
--C’est un petit malheur!... balbutia Mme d’Argelès d’un ton qui
démentait manifestement ce qu’elle disait.
Et pressée de se dérober à la curiosité et aux conjectures de ses gens,
elle gagna le petit salon où elle se tenait habituellement.
M. Fortunat lui avait laissé sa carte, c’est-à-dire son adresse, rien
n’était si simple que de courir chez lui ou de lui dépêcher un
domestique... Elle en eut la tentation... Puis elle se dit que mieux
valait attendre, qu’une heure de plus ou de moins importait peu...
Elle avait envoyé un homme de confiance, Jobin, à la rencontre du baron
Trigault, il allait le lui ramener d’un moment à l’autre, et le baron la
conseillerait... il verrait mieux qu’elle et plus juste quel parti il y
avait à prendre...
Et elle attendit...
Et cependant elle sentait le terrain brûlant sous ses pieds, et plus
elle réfléchissait, plus le danger lui semblait pressant et terrible.
La conduite de M. Fortunat, qui se représentait à son esprit, qu’elle
discernait et jugeait maintenant, lui donnait tout à craindre de cet
astucieux personnage.
Car il lui avait tendu un traquenard, elle le reconnaissait, et elle s’y
était laissée prendre... Peut-être soupçonnait-il seulement son
identité, quand il s’était présenté chez elle... Il lui avait annoncé
brusquement la mort du comte de Chalusse, elle s’était trahie et lui
n’avait plus douté.
--Que n’ai-je eu la présence d’esprit de nier audacieusement!
murmurait-elle. Ah! si j’avais eu l’affreux courage, au lieu de fondre
en larmes, d’éclater de rire, de répondre que je ne comprenais
absolument rien à ce qu’il me racontait, cet homme se serait retiré,
persuadé qu’il s’était trompé...
Et encore, cet agent d’affaires si rusé lui avait-il dit tout ce qu’il
avait pénétré du mystère dont elle s’entourait? C’était peu probable.
Il l’avait conjurée d’accepter la succession, sinon pour elle, du moins
pour un autre... Et quand elle lui avait demandé pour qui... il avait
répondu: Mlle Marguerite; mais c’est à Wilkie certainement qu’il
pensait!...
Ainsi, cet homme, cet Isidore Fortunat savait qu’elle avait un fils...
Peut-être connaissait-il personnellement M. Wilkie... Il y avait cent à
parier contre un que, furieux de sa déconvenue, il irait tout lui
révéler...
La malheureuse femme, à cette pensée, se tordait les mains de
désespoir... Quoi!... elle n’avait pas assez expié sa faute, il fallait
encore qu’elle fût frappée dans son fils!...
Pour la première fois, un doute poignant, douloureux comme un fer rouge,
déchirait son âme.
Ce qui lui avait paru l’effort le plus sublime de l’amour maternel,
n’était-ce pas une faute, et bien plus grande que la première? Elle
avait fait de son honneur de femme la rançon du bonheur de son fils...
Avait-elle ce droit? L’argent qu’elle lui avait prodigué, ne portait-il
pas en soi, pour ainsi dire, tous les germes du malheur, de la
corruption et de la honte!...
Quelles ne seraient pas la douleur et la rage de son Wilkie si jamais la
vérité arrivait jusqu’à lui?
Hélas!... il n’admettrait pas de transactions, lui, ni d’excuses!... Il
serait impitoyable comme l’honneur!... Il n’aurait que haine et mépris
pour une mère tombée des sommets de la société au rang des créatures
perdues...
Il lui semblait entendre la voix indignée de ce fils, lui criant:
--Mieux eût valu me laisser mourir de faim que me donner du pain au prix
de celui que j’ai mangé! De quel droit m’avoir flétri et déshonoré de
vos abominables richesses? Tombée, vous deviez vous relever par le
travail, dût-il être manuel et le plus pénible de tous... Il fallait
faire de moi un ouvrier, et non pas un désœuvré, incapable de gagner
sa vie!... Bâtard d’une pauvre fille séduite et lâchement abandonnée,
avec qui je partagerais mon salaire, j’irais le front haut et fier... Où
voulez-vous qu’il aille cacher sa honte, le fils de Lia d’Argelès, après
avoir pendant vingt ans joué au gentilhomme avec l’argent de Lia
d’Argelès!
Oui, ainsi parlerait Wilkie, s’il venait à savoir... et il saurait, elle
en était sûre... Comment espérer garder un secret que connaissaient le
baron Trigault, M. Patterson, le vicomte de Coralth et M. Fortunat...
quatre personnes! Elle se croyait sûre des deux premières, elle pensait
tenir le vicomte, mais l’autre, ce Fortunat...
Le temps passait, cependant, et Jobin ne reparaissait pas... Que
signifiait ce retard? Ne savait-il pas où trouver le baron?... Avait-il
rencontré des amis et était-il allé boire avec eux!...
Décidément, le malheur était sur elle!... Quand la catastrophe est
imminente, tout devient contraire, tout manque, tout avorte, tout
trahit!...
Au moment où M. Fortunat s’était présenté, Mme d’Argelès causait avec
le baron Trigault.
Ce digne homme soupçonnait déjà l’infâme guet-apens dont Pascal
Férailleur avait été victime, guet-apens dont elle n’était que trop
certaine, hélas!... et il venait lui proposer de s’allier à lui pour
démasquer l’infamie du vicomte de Coralth...
Et elle avait refusé... N’était-elle pas à la discrétion du vicomte!...
Elle avait sacrifié un innocent à l’intégrité de son secret... Pour
n’être pas trahie, elle était devenue la complice du plus odieux et du
plus lâche des crimes...
Même, elle avait traité de chimères les soupçons du baron, et elle avait
défendu Coralth avec une telle véhémence, que le baron, le seul ami
qu’elle eût, s’était retiré blessé et indigné...
Mon Dieu!... que n’était-il là pour la conseiller... Au milieu de
l’étrange complication des événements, sa tête se perdait, elle se
sentait prise du vertige; elle n’y voyait plus clair...
Et pourtant, en dépit de son trouble, elle comprenait qu’il fallait
agir, décider quelque chose, prendre un parti, si désespéré qu’il pût
être.
Pouvait-elle tolérer que l’homme préféré par Mlle Marguerite, la
fille de son frère, sa nièce par le sang sinon par la loi, que Pascal
Férailleur fût sacrifié, égorgé, perdu par M. de Coralth, un misérable,
au profit du marquis de Valorsay?
Lui était-il permis d’endurer que Mlle Marguerite devînt contre son
gré et contre son cœur la femme du marquis?...
Plus son frère avait été pour elle dur et impitoyable, plus c’était, lui
semblait-il, un devoir de protéger Marguerite, de la sauver...
Elle ne savait que trop ce que deviennent les femmes abandonnées...
Laisserait-elle Marguerite rouler au fond de l’abîme où elle-même se
débattait?...
Mais telle était l’inexorable fatalité qui pesait sur Mme d’Argelès,
qu’elle ne pouvait essayer de secourir Pascal et Marguerite sans se
perdre sûrement elle-même.
Et encore, les sauverait-elle, en bravant pour eux un malheur qui lui
paraissait mille fois pire que la mort!...
La croirait-on, quand elle dénoncerait le crime du vicomte de Coralth et
du marquis de Valorsay? Est-ce qu’on ferait seulement attention aux
accusations d’une femme comme elle?... Peut-être atteindrait-elle
Coralth, n’ayant pour le démasquer qu’un nom à prononcer et un numéro de
la _Gazette des Tribunaux_ à montrer... Mais Valorsay!... N’était-il pas
au-dessus de ses coups par son nom, par sa fortune, par son passé
intact!... Et c’était lui, cependant, qui était le plus coupable, ayant
été la tête qui conçoit si l’autre avait été le bras qui exécute;
c’était lui qu’il importait surtout de frapper.
Vainement, dans sa détresse, la pauvre femme s’efforçait d’étudier sa
situation, elle n’y découvrait aucune issue... C’était comme un cercle
de fer qui, de plus en plus, se resserrait autour d’elle... Ce qu’elle
apercevait de tous côtés, c’était le mépris, le désespoir, la honte!...
Perdue de douleur et d’épouvante, elle oubliait jusqu’au temps qui
s’écoulait, quand le roulement d’une voiture dans la cour la fit
tressaillir.
--C’est Jobin, se dit-elle... il ramène le baron...
Hélas! non... Jobin revenait seul.
--Personne!... prononça-t-il d’un ton découragé.
Et cependant le brave domestique n’avait ménagé ni les peines ni les
chevaux de sa maîtresse. Partout où il y avait une chance, si faible
qu’elle fût, de rencontrer le baron, il s’était présenté; partout on lui
avait répondu qu’on ne l’avait pas vu depuis plusieurs jours.
--En ce cas, dit Mme d’Argelès, il faut courir jusque chez lui, rue
de la Ville-l’Évêque... il se peut qu’il y soit.
--Madame sait bien qu’on ne trouve jamais M. le baron chez lui.... J’y
suis allé, cependant... inutilement.
C’est que depuis trois jours le baron Trigault avait engagé sa fameuse
partie avec Kami-Bey, cet ancien ambassadeur si riche. Il avait été
convenu qu’ils joueraient jusqu’à ce que l’un d’eux eût perdu 500,000
francs, et pour ne pas gaspiller un temps précieux, ainsi que le disait
le baron, ils ne bougeaient plus, en quelque sorte, du _Grand-Hôtel_, où
demeurait Kami-Bey... ils y mangeaient et ils y dormaient.
Même c’était miracle, que le bruit de ce duel au billet de banque ne fût
pas venu aux oreilles de Mme d’Argelès... On ne parlait que de cela,
dans les cercles... Le _Figaro_ avait déjà publié une description
minutieuse du salon où se jouait la partie, et chaque soir il donnait
les résultats... Aux dernières nouvelles, le baron avait l’avantage, il
gagnait environ 280,000 francs...
--Si je suis rentré, reprit Jobin, c’est que je voulais rassurer madame;
je vais me remettre en quête...
--C’est inutile, répondit Mme d’Argelès, le baron viendra ce soir,
sans aucun doute... après son dîner... comme tous les soirs...
Elle disait cela, et même elle s’efforçait de le croire, mais la vérité
est qu’elle n’osait pas compter, qu’elle ne comptait pas sur le baron...
--Je l’ai blessé, ce matin, pensait-elle. Il est parti fâché comme
jamais je ne l’avais vu... il m’en veut, il va me bouder... qui sait
combien de jours je serai sans le voir!...
Elle l’attendit cependant, consumée de la fièvre de l’attente, attentive
à tous les roulements de la rue, l’oreille au guet, tressaillant chaque
fois qu’il lui semblait qu’une voiture s’arrêtait devant son hôtel...
A deux heures du matin, le baron n’avait pas paru.
--Allons, murmura-t-elle, c’est fini, il ne viendra pas!...
A cette heure, cependant, ses souffrances étaient moins intolérables...
L’excès même du mal émoussait à la fin sa sensibilité... Une invincible
prostration l’envahissait qui paralysait toute son énergie morale et
engourdissait sa pensée.
Le désastre lui semblait si certain qu’elle n’avait plus l’idée de
l’éviter. Elle l’attendait avec une sorte de résignation idiote,
pareille à ces femmes espagnoles qui, dès qu’elles entendent gronder le
tonnerre, tombent à genoux, persuadées qu’elle vont être frappées de la
foudre...
Elle gagna sa chambre, se soutenant à peine, et sitôt couchée
s’endormit.
Oui, elle s’endormit de ce sommeil de plomb qui suit toutes les grandes
crises de l’âme, et qui est comme la trève de Dieu de la douleur...
Son premier mouvement, à son réveil, fut de sonner sa femme de chambre
pour qu’elle portât à Jobin l’ordre de se remettre à la poursuite du
baron.
Mais le digne serviteur avait deviné et prévenu les intentions de sa
maîtresse. Il était parti de lui-même, depuis assez longtemps déjà.
Quand il rentra, il était plus de midi, mais sa figure ridée rayonnait,
et c’est d’une voix triomphante qu’il annonça:
--M. le baron Trigault!
Quand on se noie, qu’on se sent couler, qu’on en est à la dernière
gorgée, le brin d’herbe qui flotte semble une planche de salut et on s’y
raccroche...
C’est avec un cri de joie que Mme d’Argelès accueillit le baron,
comme s’il eût pu faire que ce qui était ne fût pas...
Elle espéra, elle qui, la minute d’avant, répétait encore: «C’en est
bien fait, tout est bien perdu!»
--Ah!... vous êtes bon d’être venu, s’écria-t-elle... Si vous saviez
avec quelles angoisses je vous attendais... Ah!... vous êtes bon!...
Il ne répondit pas.
Lui, assez vif d’ordinaire, en dépit de son embonpoint et de sa
continuelle oppression, il s’avançait d’un pas roide et lourd, l’œil
injecté, la joue blême, tout frémissant encore des horribles scènes
qu’il venait de subir à son hôtel.
Et encore, fallait-il qu’il eût sur lui un prodigieux empire, pour ne
pas paraître plus bouleversé après l’accès de rage provoqué par la
baronne, après les confidences de Pascal Férailleur et les révélations
du marquis de Valorsay.
--Si vous saviez, poursuivait Mme d’Argelès, si vous saviez!...
Mais-elle s’interrompit, frappée à la fois, malgré le désordre de son
esprit, de l’attitude et de la physionomie du baron.
Il s’était arrêté au milieu du salon, et immobile, il dardait sur elle
un regard étrange, persistant, où se reflétaient les sentiments
contradictoires qui s’agitaient et s’entrechoquaient en lui: la colère
et la haine, la pitié et le pardon...
Mme d’Argelès frissonna...
La mesure n’était-elle donc pas comble, un malheur nouveau allait-il
fondre sur elle!... Était-ce une aggravation de peine que lui apportait
le baron, et non un soulagement!...
--Pourquoi me regardez-vous ainsi, demanda-t-elle d’une voix altérée par
l’anxiété... que vous ai-je fait?...
Il hocha tristement la tête, et doucement:
--Vous! ma pauvre Lia... Rien!...
--Alors... qu’y a-t-il, ô mon Dieu, vous me faites peur!...
Il se rapprocha d’elle et lui prit la main, comme si par ce contact de
la chair il eût voulu la pénétrer mieux et plus intimement de ce qu’il
ressentait.
--Ce qu’il y a? fit-il, je vais vous le dire. Vous savez, n’est-ce pas,
que j’ai été lâchement dupé et joué, que ma vie a été brisée par un
misérable qui a séduit la femme que j’aimais de la plus folle passion...
ma femme?... Vous avez entendu mes serments de vengeance, si jamais
j’arrivais à le connaître... Eh bien! Lia, je le connais maintenant...
L’homme qui m’a volé ma part de bonheur ici-bas, c’est le comte de
Chalusse, c’est votre frère!...
D’un brusque mouvement, Mme d’Argelès arracha sa main de celle du
baron, et, terrifiée comme si elle eût vu devant elle se dresser un
spectre, le bras étendu, elle recula jusqu’au mur en poussant un grand
cri:
--Mon Dieu!...
Un amer sourire crispa les lèvres du baron.
--Que craignez-vous? fit-il. Votre frère n’est-il pas mort?... Il m’a
volé jusqu’au bonheur de la vengeance...
Quand il se fût agi de sauver d’un seul mot la vie de son fils, de son
Wilkie, Mme d’Argelès n’eût pu prononcer ce mot.
Elle savait, elle, les horribles déchirements qui avaient conduit le
baron à une sorte de suicide moral, qui l’avaient amené à lier des
parties de cartes où il risquait un demi-million et qui duraient une
semaine à douze heures par jour.
--Mais ce n’est pas tout; reprit-il, écoutez encore... J’étais sûr, je
vous l’ai dit souvent, que ma femme, en mon absence, était devenue
mère... Je l’ai cherché des années, cet enfant maudit, espérant que par
lui j’arriverais jusqu’à son père... Eh bien, je l’ai retrouvé!... Cette
enfant est aujourd’hui une belle jeune fille... Elle vivait à l’hôtel de
Chalusse, près de votre frère... On l’appelle Mlle Marguerite.
Accotée contre le mur, les bras pendants et inertes, plus tremblante que
la feuille, Mme d’Argelès écoutait.
Et c’était à douter qu’elle comprît, tant il y avait dans ses yeux
d’égarement et de détresse...
C’est que l’horreur de l’événement dépassait ses appréhensions les plus
affreuses...
L’étrangeté de la réalité outrait les plus sinistres caprices du
cauchemar...
Sa raison vacillait sous tant de coups répétés, et son fils, son frère,
Marguerite, Pascal Férailleur, Coralth, Valorsay, tous ceux qu’elle
aimait, craignait ou haïssait, tourbillonnaient comme des spectres dans
le chaos de son cerveau...
Ce qui redoublait sa stupeur, c’était le sang-froid du baron.
Tant de fois elle l’avait entendu exhaler en menaces terribles sa
douleur et sa haine, qu’elle ne pouvait croire qu’il se résignât ainsi.
Son calme était-il sincère? Ne masquait-il pas plutôt une effroyable
colère tout près d’éclater?
Lui cependant poursuivait:
--C’est ainsi que la destinée se joue de nous et se raille de nos
desseins... Vous souvient-il, Lia, du jour où je vous rencontrai, errant
à travers les rues de Paris, votre enfant sur les bras, pâle, exténuée
de fatigue et de besoin, désespérée, sans asile et sans pain... Vous
n’aperceviez plus d’autre refuge que la mort, m’avez-vous dit depuis.
Comment m’imaginer, quand je vous recueillis, que je sauvais du suicide
la sœur de mon ennemi le plus cruel, la sœur de l’homme que je
poursuivais en vain avec un acharnement furieux.
Sa respiration devenait haletante, et machinalement il passait et
repassait la main sur son front, comme s’il eût pu, par ce geste,
chasser une pensée qui l’obsédait.
--Tout ne serait pas dit, cependant, si je le voulais bien,
continua-t-il avec un mauvais sourire... Le comte est mort, mais je puis
encore lui rendre honte pour honte... Il m’a déshonoré, autrefois!...
Qui m’empêche aujourd’hui de flétrir d’un ineffaçable opprobre ce grand
nom de Chalusse dont il était si fier!... Il a séduit ma femme, je puis
demain apprendre à tout Paris ce qu’a été, ce qu’est devenue sa
sœur!...
Ah! c’était là, oui c’était là ce que redoutait Mme d’Argelès.
Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d’une voix
suppliante:
--Grâce!... balbutia-t-elle, grâce, pardonnez!... Ayez pitié de moi...
N’ai-je donc pas toujours été pour vous une amie fidèle et dévouée.
Souvenez-vous de ce passé que vous invoquiez!... Qui donc vous a aidé à
porter l’écrasant fardeau de vos chagrins? Ne vous rappelez-vous donc
plus que vous aussi, un jour, vous vouliez mourir!... Une femme s’est
trouvée dont les douces paroles ont écarté de vous l’idée du suicide, et
cette femme, c’est moi!...
Il la considéra un moment d’un œil attendri!... de grosses larmes
coulaient le long de ses joues...
Puis, tout à coup, il se pencha vers elle, la releva et l’assit dans un
fauteuil en s’écriant:
--Eh!... vous savez bien que je ne ferai pas ce que je dis!... Ne me
connaissez-vous donc pas, sacrebleu!... N’êtes-vous donc pas sûre de mon
affection et que vous êtes sacrée pour moi!...
Il cherchait à se remonter évidemment, et à maîtriser son émotion.
--D’ailleurs, ajouta-t-il, avant de venir ici, j’avais déjà pardonné...
C’est stupide, peut-être, pour rien au monde je ne l’avouerais au
cercle, mais c’est ainsi. Je me venge, mais d’une certaine façon... Je
n’ai qu’à me tenir coi, et la fille du comte de Chalusse et de Mme
Trigault est une femme perdue, n’est-ce pas?... Eh bien! je lui tendrai
la main... Que cela soit ou non un ridicule, ajouté à tous ceux dont je
suis orné, je m’en moque, j’ai promis!... Eh!... morbleu!... est-ce sa
faute, à cette pauvre fille, si son père débauchait les femmes mariées
et si sa mère était une coquine! Je me déclare pour elle, moi!...
Mme d’Argelès se dressa, le visage rayonnant d’espérance et de joie.
--Alors, nous sommes peut-être sauvés!... s’écria-telle. Ah! je savais
bien, en vous envoyant chercher, que je ne m’adresserais pas en vain à
votre cœur!...
Elle lui prit la main qu’elle voulut porter à ses lèvres; mais il la
retira doucement en demandant d’un air étonné:
--Que voulez-vous dire?
--Que je suis cruellement punie de n’avoir pas voulu vous aider à
défendre ce malheureux qu’on a déshonoré ici, chez moi, au jeu, l’autre
nuit...
--M. Pascal Férailleur?...
--Oui... Il est innocent!... Le vicomte de Coralth est un misérable!...
C’est lui qui a glissé entre les mains de M. Férailleur les paquets de
cartes préparées qui l’ont fait gagner... Et c’est sous la pression du
marquis de Valorsay que M. de Coralth a commis cette infamie!...
C’est d’un air stupéfié que le baron examinait Mme d’Argelès...
--Quoi! fit-il, vous saviez et vous avez laissé faire? Vous avez eu le
courage de vous taire quand cet honnête homme qu’on égorgeait invoquait
votre témoignage!... Vous avez souffert que ce crime atroce s’accomplît
chez vous, sous vos yeux?
--J’ignorais alors jusqu’à l’existence de Mlle Marguerite, j’ignorais
que ce jeune homme est aimé de la fille de mon frère, j’ignorais...
Le baron l’interrompit, et d’un accent indigné:
--Ah!... n’importe!... s’écria-t-il, c’est une abominable action que
vous avez commise!...
Elle baissa la tête, et d’une voix à peine intelligible:
--Étais-je donc libre!... balbutia-t-elle... J’ai subi une volonté plus
forte que la mienne... Que n’avez-vous entendu les menaces de M. de
Coralth!... Il a surpris mon secret, il connaît Wilkie... Je lui
appartiens, je suis à sa discrétion... Ne froncez pas ainsi les
sourcils, je ne m’excuse pas, j’explique... Ma position est atroce, je
n’ai confiance qu’en vous, seul vous pouvez venir à mon secours,
écoutez-moi!...
Et rapidement elle lui apprit sa situation vis-à-vis de M. de Coralth,
ce qu’elle avait pénétré des projets du marquis de Valorsay,
l’effrayante visite de M. Fortunat, ses conseils, ses insinuations, ce
qu’elle craignait et enfin la ferme résolution où elle était maintenant
d’arracher Mlle Marguerite aux entreprises de ses ennemis.
Le baron s’était assis, et il écoutait haletant, remué par une émotion
bien autrement puissante et irrésistible que celle du «bac» le plus
corsé.
Les explications de Mme d’Argelès complétant les confidences de
Pascal Férailleur et les aveux involontaires du marquis de Valorsay, le
baron ne pouvait douter qu’une ténébreuse intrigue ne s’agitât autour
des millions du comte de Chalusse...
S’il en avait tout d’abord compris le but, il commençait, croyait-il, à
en discerner les moyens...
Il s’expliquait comment et pourquoi Valorsay, ruiné, persistait à
vouloir épouser Mlle Marguerite, même sans dot.
--Ce misérable, pensait-il, sait par Coralth que Mme d’Argelès est
une Chalusse... Il compte, quand Mlle Marguerite sera sa femme,
obliger Mme d’Argelès à accepter la succession de son frère et à la
partager avec lui.
Mme d’Argelès, à ce moment même, achevait son récit.
--Et maintenant, ajouta-t-elle, que faire? Quel parti prendre?...
Le baron se caressait le menton, ce qui était un geste familier quand il
demandait quelque effort à son intelligence.
--D’abord, répondit-il, nous démasquons Coralth et Valorsay et nous
réhabilitons ce brave M. Férailleur. C’est cent mille francs qu’il m’en
coûtera très-probablement; mais, ma foi!... je ne les regretterai pas...
Je les perdrais peut-être à un trente et quarante quelconque, l’été
prochain, et mieux vaut qu’ils servent à une bonne action qu’à grossir
le dividende des actionnaires de mon ami Blanc...
--Malheureusement, M. de Coralth parlera dès qu’il apprendra que j’ai
révélé les turpitudes de son passé.
--Soit!... il parlera.
Mme d’Argelès frissonna.
--Mais alors le nom de Chalusse sera flétri, dit-elle, Wilkie saura qui
est sa mère...
--Non!...
--Cependant....
--Ah!... laissez-moi finir, chère amie... j’ai mon plan, il est simple
comme bonjour... Dès ce soir, vous allez écrire à votre correspondant de
Londres... M. Patterson, je crois, de mander votre fils en Angleterre,
sous un prétexte quelconque... sous le prétexte de lui donner de
l’argent, par exemple... Tout naturellement il s’y rendra, on l’y
retiendra. Coralth ne courra certes pas après lui, et nous serons
tranquilles de ce côté...
--Mon Dieu!... murmura Mme d’Argelès, comment cette idée ne
m’est-elle jamais venue!...
Singulièrement troublé, le baron peu à peu recouvrait son sang-froid...
--Ce qui vous concerne, chère amie, poursuivit-il, est plus simple
encore... C’est une comédie à jouer. Que vaut votre mobilier? Une
centaine de mille francs, n’est-ce pas... Eh bien! vous allez signer, au
nom d’un de mes hommes de paille, pour cent mille francs de traites
antidatées... Au jour de l’échéance, lundi, par exemple, on vous
présente vos traites... vous ne payez pas. On vous poursuit... vous
laissez poursuivre. On vous saisit... vous laissez saisir. Je ne sais si
je m’explique bien...
--Oh! très bien!
--Donc vous voilà saisie... Vous ne faites pas opposition, et huit
jours après, des affiches superbes apprennent à tout Paris que «par
autorité de justice,» on vend rue Drouot, au plus offrant et dernier
enchérisseur, le mobilier, la garde-robe, les cachemires, les dentelles
et les diamants de Mme Lia d’A..... Vous voyez d’ici l’effet,
n’est-ce pas?... Il me semble entendre vos amis et les habitués de votre
salon s’abordant sur le boulevard: «--Eh bien!... très cher, et cette
pauvre d’Argelès?--Ah! ne m’en parlez pas!...--C’est une lessive
volontaire, sans doute?...--Pas du tout, elle est décavée, tout ce qu’il
y a de plus décavé...--Tiens, tiens! Cela me fâche... c’était une bonne
fille...--Oh! excellente; on s’amusait beaucoup chez elle, seulement,
entre nous...--Eh bien?...--Dame! elle n’était plus de la première
jeunesse... Enfin, n’importe, tel que vous me voyez, j’irai à sa vente
et je pousserai...» Et en effet, chère amie, vos amis ne manqueront pas
de se rendre à l’hôtel Drouot, et vos plus intimes s’abandonneront à
leur générosité jusqu’à ce point de mettre une enchère de vingt sous sur
quelqu’un des minces bibelots de vos étagères...
Écrasée de honte, Mme d’Argelès baissait la tête.
Jamais en si peu de mots on ne lui avait fait sentir toute l’horreur de
sa situation... Jamais on ne lui avait si vivement éclairé l’abîme de
honte où elle avait roulé.
Et de qui lui venait cette humiliation suprême?... Du seul ami qu’elle
eût, de celui qui était son unique espoir... du baron Trigault...
Et ce qu’il y avait d’affreux, c’est qu’il ne semblait pas avoir
conscience de la cruauté de ses paroles, et qu’il continuait d’un ton
d’amère ironie:
--Comme de juste, vous aurez une exposition avant la vente, et vous
verrez accourir toutes ces poupées du monde, que les fournisseurs, les
couturiers, et les imbéciles appellent des «grandes dames»... Elles
viendront estimer ce que vaut la vie d’une femme connue et voir s’il n’y
aurait pas quelque bon marché à faire... c’est le chic! Les grandes
dames que je dis se parent sans façon des diamants qu’elles achètent à
la vente d’une fille... Oh! soyez sans crainte, vos bibelots auront la
visite de ma femme et de ma fille, de la vicomtesse de Bois-d’Ardou, de
Mme de Rochecote et de ses cinq demoiselles... Puis les journaux
s’empareront de l’histoire, ils publieront votre déconfiture et le prix
de vos tableaux, et tout sera dit...
C’est avec une curiosité craintive que Mme d’Argelès examinait le
baron... Il y avait bien des années qu’elle ne lui avait vu, à lui le
fanfaron du scepticisme, cette exaltation sincère...
--Soit, fit-elle, je suis prête à suivre vos conseils... mais après?
--Quoi!... vous ne voyez pas où j’en veux venir?... Après... vous
disparaîtrez. Je connais cinq ou six journalistes, ce sera bien le
diable si je ne persuade pas à l’un d’eux que vous êtes morte sur un
grabat d’hôpital... Ce sera le sujet d’une chronique touchante et
surtout morale... «Encore une étoile qui file! diront les journaux...
Ainsi finissent misérablement toutes ces malheureuses dont le luxe
scandalise les femmes honnêtes...»
--Et que deviendrai-je?
--Une femme respectée, Lia. Vous passerez en Angleterre, vous vous
installerez dans quelque joli cottage des environs de Londres et vous
vous y créerez une personnalité nouvelle... Le produit de la vente de
votre mobilier suffira bien un an à vos besoins et à ceux de Wilkie...
Au bout de ce temps, vous réunirez les actes indispensables, vous ferez
constater votre identité et vous réclamerez la succession du comte de
Chalusse...
Mme d’Argelès se dressa tout d’une pièce.
--Jamais!... s’écria-t-elle, jamais!...
Évidemment le baron crut qu’il avait mal entendu, qu’il comprenait mal.
--Quoi!... balbutia-t-il, vous voulez abandonner à l’État ces millions
qui vous appartiennent légitimement?
--Oui, je le veux... il le faut...
--Vous sacrifierez l’avenir de votre fils...
--Non... ce que je ne puis faire, moi, Wilkie le fera... plus tard.
--Mais c’est de la folie...
A l’abattement de Mme d’Argelès, une agitation fébrile succédait; la
colère crispait ses traits, et ses yeux, mornes et éteints d’ordinaire,
flamboyaient...
--Ce n’est pas folie, s’écria-t-elle, mais vengeance!...
Et comme le baron stupéfait ouvrait la bouche pour l’interroger:
--Laissez-moi finir, interrompit-elle, et après vous me jugerez... De
mon passé, je vous ai tout dit, avec une franchise absolue, oui, tout...
sauf ceci: Je suis mariée, monsieur le baron, mariée légitimement, liée
par une chaîne que rien ne peut plus briser, et mon mari est un
misérable, et vous seriez épouvanté si vous connaissiez sa
scélératesse.
Oh!... ne hochez pas la tête... je ne saurais être soupçonnée
d’exagération lorsque je parle ainsi de celui que j’ai tant aimé.
Car je l’ai aimé, hélas!... jusqu’à la démence, jusqu’à l’oubli de
moi-même, de ma famille, de l’honneur, des devoirs les plus sacrés...
Je l’ai aimé jusqu’à ce point de le suivre, lorsqu’il avait les mains
chaudes encore du sang de mon frère!...
Ah!... le châtiment ne devait pas se faire attendre, et il fut
effroyable, comme la faute.
Cet homme pour qui j’avais tout abandonné, tout foulé aux pieds, dont
j’avais fait mon Dieu, savez-vous ce qu’il me disait, le troisième jour
de notre fuite!...
--Il faut, en vérité, que vous soyez plus sotte qu’une oie d’avoir
oublié de prendre vos bijoux et vos diamants...
Oui, voilà ce qu’il me dit, brutalement et d’un air furieux... Je le
jugeai, dès lors, et je pus mesurer la profondeur du précipice où je
devais rouler.
Cet homme, qui m’avait enivrée de passion, ne m’aimait pas... Chez lui,
tout avait été calcul et spéculation... C’est froidement qu’il avait
employé des mois à me séduire... Il ne voyait de moi que la fortune de
ma famille... Oh!... il ne me l’a pas caché.
--Si vos parents ne sont pas des monstres, me répétait-il sans cesse,
ils finiront bien par consentir à notre union... Il vous donneront une
bonne dot, nous la partagerons, je vous rendrai votre liberté et nous
serons très-heureux chacun de notre côté...
Voilà pourquoi il voulut absolument m’épouser... J’y consentis à cause
de mon fils... Mon père et ma mère étaient morts, il espérait me
déterminer à réclamer la part qui me revenait de la fortune
paternelle... Quant à la réclamer lui-même, il n’osait... Il est lâche,
il avait peur de mon frère...
Mais moi, j’avais juré que jamais il n’aurait un centime de ces
richesses qu’il convoitait, et ni ses menaces... ni les coups ne purent
me déterminer à faire valoir mes droits.
Dieu sait de quelles brutalités j’avais été victime, lorsque j’eus le
bonheur de lui échapper, ainsi que Wilkie... Il nous a bien cherchés
depuis quinze ans, il n’a pas pu retrouver notre trace... Mais il n’a
pas cessé de surveiller mon frère, j’en suis sûre, mes pressentiments ne
sauraient me tromper.
Que je suive votre conseil, monsieur le baron, que je demande à être
envoyée en possession de la fortune de mon frère, mon mari aussitôt
reparaît et, notre contrat à la main, il s’empare de tout...
Je l’enrichirais donc! Oh! non, jamais, à aucun prix!... J’aimerais
mieux mourir de misère... Je verrais avant Wilkie mourir de faim!...
Mme d’Argelès s’exprimait sans emphase aucune, mais de cet accent de
violence contenue qui trahit des années de rages dévorées en secret et
les plus inébranlables résolutions...
Qu’on pût modifier ses volontés et la ramener à des avis plus sages et
surtout plus pratiques, il ne fallait pas l’espérer...
Le baron n’eut même pas l’idée de le tenter... Ce n’était pas de la
veille qu’il connaissait Mme d’Argelès, et il avait éprouvé la trempe
de son énergie... Elle outrait encore le trait dominant de sa famille,
cet entêtement proverbial des Chalusse que la Vantrasson signalait à M.
Fortunat.
Elle garda le silence un moment, comme si elle eût été étouffée des
aveux que lui arrachait la nécessité, puis d’un ton ferme:
--Je n’en suivrai pas moins une partie de vos conseils, monsieur le
baron, reprit-elle. Dès ce soir je vais écrire à M. Patterson d’appeler
Wilkie près de lui... Avant quinze jours j’aurai vendu mon mobilier et
disparu. Je resterai pauvre... Mon opulence est bien plus fausse qu’on
ne croit... N’importe!... Mon fils est un homme, il apprendra à gagner
sa vie.
--Ma caisse est à votre disposition, Lia...
--Merci, mon ami, merci mille fois, je ne saurais accepter vos offres...
Quand Wilkie n’était qu’un enfant, je ne dis pas... Maintenant, je
gratterais la terre avec mes ongles plutôt que de lui donner un louis
venant de vous... il me semblerait toujours qu’il y lirait votre nom...
Vous me jugez pleine de contradictions?... Peut-être!... En tout cas je
ne suis plus ce que j’étais hier... Le malheur a déchiré l’épais bandeau
que j’avais devant les yeux... Je vois ma conduite, maintenant, et je la
juge... Pour mon fils comme pour moi, j’ai été coupable et folle... Je
pouvais me réhabiliter par lui, il sera peut-être déshonoré par moi...
Elle respira fortement, comme si tout son sang eût afflué à sa poitrine,
et d’une voix étouffée:
--Wilkie travaillera pour lui et pour moi. S’il est fort, il nous
sauvera!... S’il est faible, eh bien! nous périrons!... Mais c’est assez
de lâchetés comme cela et de transactions honteuses... Il ne sera pas
dit que j’aurai sacrifié à mon fils l’honneur d’un honnête homme et le
bonheur de la fille de mon frère... Je vois où est le devoir, je saurai
m’y attacher d’une étreinte invincible...
De la tête et du geste, le baron approuvait.
--Bien! fit-il, très-bien!... Seulement, laissez-moi vous dire que tout
n’est pas perdu... Le Code a des armes pour les causes justes...
Peut-être y a-t-il un moyen de conquérir votre héritage sans que votre
mari en puisse rien toucher...
--Hélas! j’ai consulté autrefois; on m’a répondu que j’étais prise et
bien prise... Cependant, voyez, informez-vous... J’ai confiance en vous,
je sais que vous ne voudriez pas me forcer la main; mais hâtez-vous...
Le pire malheur serait moins affreux que mes angoisses...
--Je me hâterai... M. Férailleur est, m’a-t-on dit, un avocat habile, je
lui parlerai.
--Et pour cet homme, qui est venu me voir, ce Fortunat, que faire?
Le baron se recueillit un moment.
--Le plus sûr serait de ne pas bouger, prononça-t-il enfin... S’il a de
mauvais desseins, votre visite ou une lettre ne feraient que les
précipiter...
A l’air dont Mme d’Argelès secouait la tête, il était aisé de voir
qu’elle n’espérait guère...
--Tout cela finira mal! murmura-t-elle.
C’était un peu l’avis du baron; mais est-ce bien charitable de retirer
d’avance aux malheureux le courage dont ils auront besoin aux heures
décisives.
--Bast! fit-il d’un ton léger, la veine va sans doute tourner... elle
tourne toujours! Le bon Dieu, que diable! ne peut pas éternellement
favoriser les mêmes, surtout quand ces mêmes sont des coquins! C’est
pourquoi je parierais!...
Le timbre de la pendule, lui coupant la parole, le fit bondir hors de
son fauteuil.
--Deux heures!... s’écria-t-il avec une expression d’inquiétude visible,
et Kami-Bey qui m’attend! Je n’ai pas, certes, gaspillé mon temps ici,
mais je devrais être au jeu depuis midi... Kami est capable de me
soupçonner de vouloir faire Charlemagne... Ces Turcs sont étonnants! Il
est vrai que je lui gagne en ce moment 280,000 francs.
Il assura son chapeau sur sa tête, et ouvrant la porte:
--Allons, à bientôt, chère dame, dit-il, et surtout n’interrompez en
rien vos habitudes... notre succès dépend surtout de la sécurité des
autres!...
Ce conseil, Mme d’Argelès le trouvait si juste, qu’une demi-heure
plus tard elle sortait en voiture et se faisait conduire au bois, bien
éloignée de se douter qu’elle traînait après sa victoria l’espion de M.
Fortunat, Victor Chupin.
Pousser jusque chez Wilkie au retour était une imprudence... A rôder,
telle qu’une ombre honteuse, autour de la maison de son fils, elle
risquait d’éveiller des soupçons, la pauvre femme ne s’abusait pas...
Mais ses anxiétés furent plus fortes que sa raison...
Elle donna l’ordre à son cocher de toucher rue du Helder, et elle y
arriva juste à point pour livrer son secret à Victor Chupin, assez à
temps pour recevoir de M. Wilkie la plus grossière insulte.
L’ouragan l’écrasa, et cependant elle essaya d’y voir une preuve des
sentiments honnêtes de son fils, une preuve de son mépris pour ces
malheureuses dont le flot, chaque soir, grossit sur l’asphalte des
boulevards...
Mais si son énergie restait indomptable, ses forces, après tant de
secousses, trahissaient sa volonté.
En rentrant à son hôtel, se sentant défaillir, elle fut obligée de se
coucher... Elle grelottait de froid, et cependant il circulait dans ses
veines comme des bouffées de flammes.
Le médecin, qu’elle fit appeler, lui déclara que cela ne serait rien,
mais qu’il importait qu’elle gardât le lit et qu’elle se tînt bien
chaudement... Et comme c’était un homme perspicace, il ajouta, non sans
un sourire malicieux, que tout excès est nuisible, celui du plaisir
comme les autres...
C’était un dimanche, Mme d’Argelès put obéir au médecin et défendre
sa porte pour tout le monde, le baron excepté.
Et encore, redoutant que cette défense ne parût extraordinaire, elle
commanda à son concierge de répondre à quiconque se présenterait qu’elle
était à la campagne et ne serait de retour que le lendemain, pour sa
réception accoutumée...
C’est que cette soirée, Mme d’Argelès ne pouvait la remettre.
Qu’eussent dit, en trouvant la porte close, les habitués qui jouaient
chez elle tous les lundis depuis des années!... Elle s’appartenait moins
encore que la comédienne, elle n’avait pas le droit de pleurer ni de
souffrir seule...
Vers sept heures du soir donc, le lundi, défaillante de corps et d’âme,
elle se leva, et on l’habilla, on la coiffa, on la para. Elle choisit
entre toutes ses robes, cette robe de couleur sombre qu’elle portait à
cette soirée où Pascal Férailleur avait été sacrifié... Comme elle était
plus pâle que de coutume, elle mit plus de rouge et exagéra l’ombre de
ses traits pour que ses yeux parussent moins plombés...
Et à dix heures, les premiers joueurs qui entrèrent dans ses salons
illuminés la trouvèrent, comme toujours, pelotonnée dans une chaise
longue au coin de la cheminée, son éternel et accueillant sourire figé
aux lèvres.
Il y avait une quarantaine de personnes déjà, et le jeu s’animait, quand
Mme d’Argelès vit entrer le baron... Rien qu’à ses yeux, elle crut
deviner qu’il apportait d’heureuses nouvelles.
Et, en effet, pendant qu’elle lui serrait la main:
--Tout va bien... murmura-t-il. J’ai revu M. Férailleur, c’est un rude
mâtin... Je ne donnerais pas dix sous de la partie de Valorsay et de
Coralth.
Mieux que toutes les prescriptions, cette phrase devait rendre des
forces à Mme d’Argelès. Elle lui donna la liberté d’esprit dont elle
fit preuve, quand M. de Coralth vint lui présenter «ses hommages.» Car
il eut cette impudence de venir, autant pour dissiper les soupçons que
pour voir, ainsi qu’il le disait, l’effet de son brûlot.
Le calme de Mme d’Argelès dut le confondre... Ignorait-elle encore?
dissimulait-elle?... Indécis et inquiet, au lieu de se mêler aux groupes
de causeurs, il alla s’asseoir au jeu, à une place d’où il ne perdait
pas un mouvement de la pauvre femme.
Les deux salons étaient pleins, le baccarat se corsait, tout le monde
paraissait en joie, quand un peu après la demie de minuit, un domestique
traversa rapidement le salon, murmura quelques mots à l’oreille de
Mme d’Argelès et lui remit une carte...
Elle la prit, cette carte, y jeta les yeux, et un cri lui échappa,
rauque, terrible, si effrayant, que cinq ou six joueurs en quittèrent le
jeu...
--Qu’y a-t-il?...
Elle voulait répondre et ne pouvait... ses mâchoires remuaient, elle
ouvrait la bouche, pas un son ne sortait... On la devinait livide, sous
son rouge et à l’éclat de ses yeux fixes; on eût dit que la folie
dansait dans son cerveau.
Un curieux, sans penser à mal, essaya de prendre la carte qu’elle
serrait entre ses mains crispées; elle le repoussa d’un geste si
terrible qu’il faillit tomber...
--Qu’a-t-elle? demandait-on de tous côtés, qu’a-t-elle?...