M. Wilkie recula d’un pas, abasourdi, hébété de surprise.

--Cela vous étonne!... fit le vicomte, et pourquoi, s’il vous plaît?

Serait-ce parce que j’exige une commission?...

--Oh!... pas du tout.

--Ce n’est peut-être pas très... gentilhomme, mais c’est pratique. Je

suis dans le mouvement, moi; les affaires sont des affaires. Passé midi,

au restaurant, au cercle, chez les petites dames, je suis tout ce qu’il

y a de plus vicomte et grand seigneur; les questions d’argent me donnent

des nausées, pouah!... je suis insouciant, facile à la poche, obligeant

pour mes amis... Mais dans la matinée, je suis tout simplement le sieur

Coralth, un bourgeois qui ne paye pas ses fournisseurs avec des noyaux

de pêche et qui surveille sa fortune parce qu’il n’a pas envie de faire

le plongeon et de terminer sa brillante carrière simple soldat dans une

légion étrangère quelconque...

M. Wilkie ne le laissa pas continuer... il croyait, et sa joie

débordait, folle, délirante.

--Assez, interrompit-il, assez! Une difficulté entre nous, jamais! C’est

à la vie et à la mort, vicomte... vous m’entendez... Combien vous

faut-il? Voulez-vous tout?

Mais le vicomte restait de glace.

--Il ne m’appartient pas, répondit-il, de fixer moi-même l’indemnité qui

m’est due. Je consulterai un homme du métier... Et je vous fixerai sur

ce point après-demain, en vous exposant l’affaire.

--Après-demain! Vous me laisserez quarante-huit heures le bec dans

l’eau...

--Il le faut... J’ai à me procurer encore quelques renseignements... Si

je suis accouru, si j’ai parlé avant de pouvoir tout dire, c’est que je

tenais à vous mettre en garde... Il se peut que quelque écornifleur vous

vienne faire des propositions... défiez-vous. Il est de ces gaillards

qui si on leur laisse mettre le nez dans une succession l’ont bientôt

dévorée.

--Il s’agit donc d’une succession?

--Oui... Ainsi, ne traitez avec personne.

--Oh! soyez tranquille...

--Je le serais bien davantage si j’avais une lettre de vous.

Sans mot dire, M. Wilkie se précipita à une table et rédigea un petit

traité par lequel il s’engageait à compter à M. Fernand de Coralth la

moitié de l’héritage dont le susdit lui indiquerait l’existence...

Cet engagement, M. de Coralth le lut, et l’ayant glissé dans sa poche:

--Eh bien!... à lundi, dit-il en prenant son chapeau.

Mais déjà l’étourdissement de M. Wilkie se dissipait, et ses défiances

revenaient.

--A lundi, soit... fit-il; mais jurez-moi que vous ne vous moquez pas de

moi...

--Comment!... vous doutez encore!... Quelle preuve vous faut-il donc?...

M. Wilkie se recueillit un moment, puis tout à coup une triomphante

inspiration illuminant sa cervelle:

--Si vous dites vrai, cher, dit-il, je serai riche avant peu... Mais en

attendant la vie est dure. Pas le sou!... Et ce n’est pas drôle,

allez... J’ai un cheval qui court demain, _Pompier de Nanterre_, vous le

connaissez bien. Il a énormément de chances... De sorte que si cinquante

louis ne vous gênaient pas...

--Comment donc, interrompit cordialement le vicomte, bien à votre

service...

Et tirant de sa poche un ravissant petit calepin, il en sortit, non pas

un, mais deux billets de mille francs qu’il remit à M. Wilkie en lui

disant:

--Monsieur me croit-il maintenant?... Oui, n’est-ce pas... Alors, à

bientôt!...

Ce n’était pas pour son plaisir, on peut le croire, ni par caprice, que

M. de Coralth remettait au surlendemain ses confidences.

Il savait son Wilkie sur le bout du doigt et sentait tout ce qu’il y

avait de périlleux à laisser cet intelligent jeune homme errer par la

ville avec la moitié d’un secret de cette importance.

Différer, c’est presque toujours fournir au hasard des armes contre soi.

Mais agir autrement lui avait paru impossible...

S’il s’était hâté de faire signer un engagement à M. Wilkie, c’est que

sans connaître M. Fortunat, il connaissait l’industrie des dénicheur

d’héritages, et qu’il craignait d’être devancé par quelque habile

limier...

S’il avait remis au lundi à dire son dernier mot, c’est qu’il n’avait pu

rejoindre le marquis de Valorsay depuis qu’il savait la mort du comte de

Chalusse et qu’il n’osait rien conclure de définitif sans le

consulter...

Car telle était la situation que lui faisait son passé, qu’il était,

entre les mains du marquis comme un œuf entre celles d’un fort de la

halle... Au moindre soupçon de trahison M. de Valorsay fermait la main,

et lui, Coralth, il était écrasé...

C’est donc chez ce redoutable associé qu’il se rendit en sortant de chez

M. Wilkie, et tout d’une haleine il lui conta ce qu’il savait, et les

projets qu’il avait conçus...

Grande dut être la stupeur du marquis en apprenant que la d’Argelès

était une demoiselle de Chalusse, mais il sut rester impassible. Il

écouta sans interrompre, et lorsque le vicomte eut achevé:

--Pourquoi, demanda-t-il, avoir attendu si tard pour me dire tout cela?

--Jusqu’ici, cela ne vous intéressait en rien, ce me semble!...

Le marquis l’enveloppa d’un regard perspicace, et d’une voix très-calme:

--En d’autres termes, prononça-t-il, vous vous étiez jusqu’ici demandé

quel serait pour vous le plus avantageux d’être avec ou contre moi...

--Oh!... pouvez-vous croire...

--Je ne crois pas, je suis sûr... Tant que j’ai été pour vous un solide

appui, vous m’étiez dévoué... je chancelle, vous êtes prêt à me trahir.

--Pardon! la démarche que je fais....

--Eh! pouviez-vous ne pas la faire? interrompit vivement M. de Valorsay.

Puis, haussant les épaules:

--Notez, ajouta-t-il, que je ne vous adresse pas le moindre reproche.

Seulement, retenez bien ceci, ou nous surnagerons ou nous périrons

ensemble.

A la flamme qui passa devant les yeux de M. de Coralth, le marquis dut

comprendre tout ce qu’il y avait de haines et de révoltes dans le

cœur de son associé.

Il ne s’en inquiéta pas, et c’est du même ton glacial qu’il poursuivit:

--Du reste, vos projets, loin de contrarier mes desseins, les servent...

Oui, il faut que la d’Argelès réclame l’héritage du comte de Chalusse...

Si elle hésitait, son fils lui forcerait la main, n’est-ce pas?

--Oh!... soyez-en sûr.

--Et quand il sera riche, garderez-vous sur lui une certaine influence?

--Pauvre garçon! Riche ou pauvre, je le pétrirai toujours comme une cire

molle.

--Alors, très-bien! Marguerite m’échappait, je vais la ressaisir... J’ai

une idée!... Ah! les Fondège prétendent jouer au plus fin avec moi! Nous

verrons bien...

Le vicomte l’observait sournoisement; il s’en aperçut, et d’un ton de

brusque cordialité:

--Excusez-moi de ne point vous retenir à déjeuner, dit-il, mais il faut

que je sorte... le baron Trigault m’attend chez lui. Allons, sans

rancune, au revoir... et surtout tenez-moi au courant...

Entré un peu inquiet chez le marquis de Valorsay, M. de Coralth en

sortit frémissant de colère.

--Comme il y va, grondait-il. Nous surnagerons ou nous sombrerons

ensemble!... Merci de la préférence... Est-ce ma faute, à moi, s’il a

dévoré sa fortune, cet imbécile!... Ah!... je commence à en avoir plein

le dos de ses menaces et de ses grands airs!...

Cependant, son irritation n’était pas si grande qu’il en oubliât ses

intérêts sérieux. Il avait encore à s’informer de la validité de l’acte

qu’il se proposait de faire signer à M. Wilkie.

L’homme d’affaires qu’il consulta lui répondit qu’un traité dans des

conditions raisonnables serait très-probablement admis par un tribunal

en cas de contestation, et il lui rédigea un petit projet qui dans son

genre était un chef-d’œuvre...

Il n’était pas midi et le vicomte était libre d’agir! C’est alors qu’il

regretta amèrement le délai qu’il avait demandé...

--Il faut que je retrouve Wilkie, se dit-il.

Mais il ne le retrouva que le soir, au café Riche, et en quel état!...

La tête montée par les deux bouteilles de vin qu’il avait bues à son

dîner et énumérant à haute voix les fantaisies qu’il se passerait quand

il aurait des millions...

--Quelle brute!... pensa M. de Coralth furieux... Si je le lâche, qui

sait les sottises qu’il dira ou fera... Allons, il n’y a pas à balancer,

il faut le suivre...

Et il le suivit en effet chez Brébant, et il s’y ennuyait

prodigieusement lorsque M. Wilkie eut la fâcheuse idée de faire monter

Victor Chupin.

La scène qui eut lieu alors était de nature à émouvoir

extraordinairement le vicomte.

Qui pouvait être ce jeune garçon qu’il ne se rappelait pas avoir jamais

vu et qui le connaissait, qui savait son passé, qui lui avait jeté à la

face comme la plus sanglante injure le prénom de Paul?

Assurément, il y avait là de quoi le faire trembler. Comment ce jeune

garçon s’était-il trouvé là si à point pour ramasser le chapeau de M.

Wilkie?... Était-ce par hasard? Non, il ne le croyait pas... Alors,

quoi?... Il «filait» donc, il épiait donc quelqu’un?... Oui,

très-probablement... Qui?... Lui, Coralth, sans aucun doute...

A traverser la vie comme il la traversait, on sème des ennemis à chaque

pas; il s’en savait une collection imposante, et n’avait, pour les tenir

en respect, que sa prodigieuse impudence et sa réputation de spadassin.

N’était-il pas tout simple qu’on lui tendît quelque piége?... C’était

miracle qu’on ne lui en eût pas déjà tendu.

Les dangers qu’il entrevoyait étaient si terribles qu’il faillit

renoncer à ses desseins sur Mme d’Argelès... Risquer de se faire une

ennemie de cette femme, n’était-ce pas trop d’audace?

Toute sa journée du dimanche se consuma en hésitations. Se dégager était

bien simple. Il débiterait quelque conte bleu à M. Wilkie et tout serait

dit.

Mais d’un autre côté, lâcherait-il ainsi une proie de 500,000 francs

pour le moins... Une fortune, l’indépendance, la sécurité de son

avenir...

Non, mille fois non, c’était trop tentant!...

C’est pourquoi le lundi, sur les dix heures, un peu pâle par l’émotion,

et plus grave que d’ordinaire il se présenta chez M. Wilkie.

--Causons peu et bien, lui dit-il d’une voix brève. Le secret que je

vais vous révéler vous fera riche; mais je serais peut-être perdu si on

savait que vous le tenez de moi. Vous allez donc me jurer, sur... sur

votre honneur, que jamais, en aucune circonstance, pour quelque raison

que ce soit, vous ne me trahirez.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 99 / 138 题