XV

C’est en courant que M. Fortunat sortit de chez le traiteur. Il

tremblait d’être poursuivi et rejoint par M. Casimir.

Mais au bout de deux cents pas il s’arrêta, moins pour reprendre haleine

que pour rassembler ses idées en déroute, et bien que ce ne fût guère la

saison, il s’assit sur un banc.

Ce qu’il avait enduré, dans cet étroit cabinet de marchand de vin,

pendant que se grisait son convive, dépassait les plus cruels tourments

de sa vie agitée.

Il avait voulu des informations précises, il les avait, et elles

renversaient, elles anéantissaient toutes ses espérances.

Persuadé que les héritiers du comte de Chalusse l’avaient perdu de vue,

il s’était dit qu’il les retrouverait et qu’il traiterait avec eux

avant de leur apprendre qu’ils étaient riches à millions...

Et, pas du tout, ces héritiers, qu’il croyait dispersés et éloignés,

surveillaient M. de Chalusse et connaissaient si bien leurs droits

qu’ils étaient prêts à les faire valoir.

--Car c’est bien réellement la sœur du comte qui a écrit cette lettre

que j’ai dans ma poche, murmurait-il... Ne voulant pas, ne pouvant pas

sans doute le recevoir chez elle, prudemment elle lui donnait

rendez-vous dans un hôtel... Mais qu’est-ce que ce nom d’Huntley?... Le

porte-t-elle, ou ne l’avait-elle adopté que pour la circonstance?...

Serait-ce celui de l’homme qui l’a enlevée?... Est-ce celui de ce fils

dont elle s’est séparée?...

Mais à quoi bon toutes ces conjectures!... Le sûr, le positif, c’est que

l’argent lui échappait, sur lequel il avait compté pour réparer la

saignée faite à sa caisse par le marquis de Valorsay. Et il souffrait

comme s’il eût perdu 40,000 francs une seconde fois.

Peut-être, en ce moment, regretta-t-il d’avoir rompu avec le marquis...

Cependant, il n’était pas homme à renoncer à une partie, si désespérée

qu’elle lui parût, sans une tentative. Il savait combien sont

surprenants et soudains les retours de fortune qu’un acte insignifiant

détermine.

--Je veux arriver jusqu’à cette sœur, se dit-il... je veux savoir sa

position et ses projets... Si elle n’a pas de conseiller, je

m’offrirai... Et qui sait...

Une voiture passait; M. Fortunat l’arrêta et monta en disant au cocher:

--Rue du Helder, nº 43, hôtel de Hombourg.

Était-ce le hasard ou une préméditation narquoise, qui avait imposé à

cet établissement le nom d’une ville qui est comme le tripot de

l’Europe?

L’hôtel de Hombourg est une de ces maisons où descendent de préférence

les aventuriers de distinction qu’attire l’éblouissement des millions

qui se dépensent à Paris.

Comtes valaques d’occasion et princesses russes de contrebande, pipeurs

de cartes et pipeuses d’amour sont sûrs d’y trouver bon accueil, un luxe

princier, des prix peu modérés et une confiance extraordinairement

modérée.

Chacun y est appelé par le titre qu’il lui plaît de se donner en

arrivant, Excellence ou Seigneurie, au choix... On y trouve, selon le

goût des personnes, des domestiques jouant le vieux serviteur et des

voitures où on peint en deux heures les armoiries les plus

compliquées... On s’y procure sur-le-champ tous les accessoires de la

grande vie, tout ce qu’il faut pour faire le grand seigneur au mois, à

la journée ou à l’heure, tout ce qui est utile pour éblouir le niais,

jeter de la poudre aux yeux, et prendre de bonnes et grasses dupes.

Seulement, crédit y est mort...

On y présente la carte tous les soirs, quand on ne fait pas payer

d’avance, et qui ne peut l’acquitter ou donner un nantissement,

Excellence ou Seigneurie, est prié de déguerpir sur l’heure, et

impitoyablement on retient les nippes...

Lorsque M. Fortunat entra dans le bureau de l’hôtel de Hombourg, une

jeune femme à la physionomie trop intelligente était en grande

conférence avec un vieux monsieur qui avait sur la tête une calotte de

velours noir et à la main une loupe.

Tour à tour, des yeux et de la loupe, ils examinaient d’assez beaux

brillants, gage offert, sans aucun doute, par quelque noble et

insolvable étranger.

Au bruit que fit M. Fortunat, la jeune femme leva la tête.

--Que désirez-vous, monsieur? demanda-t-elle poliment.

--Mme Lucy Huntley?...

La dame ne répondit pas tout d’abord.

Les yeux fixés au plafond, on eût dit qu’elle y épelait la liste de tous

les «étrangers de distinction» qui honoraient en ce moment de leur

présence l’hôtel de Hombourg.

--Lucy Huntley!... répétait-elle, je ne vois pas!... Je ne crois pas que

nous ayons cette personne... Lucy Huntley!... Comment est-elle, cette

dame?

Pour beaucoup de raisons, M. Fortunat ne pouvait le dire... D’abord, il

ne le savait pas.

Mais il ne se déconcerta nullement, rompu qu’il était par l’exercice de

ses professions diverses, au grand art de tirer des gens qu’il

interrogeait les renseignements qu’il eût dû donner lui-même.

Il tourna donc la question le plus naturellement du monde, tout en

aidant véritablement les souvenirs de la jeune femme.

--La dame que je demande, répondit-il, a dû, hier jeudi, 15, entre trois

et six heures, attendre une visite avec une impatience et une anxiété

qui n’ont pu vous échapper.

Ce détail réveilla la mémoire paresseuse du monsieur à la loupe, lequel

n’était autre que le mari de la jeune femme, le propriétaire en personne

de l’hôtel de Hombourg.

--Eh!... dit-il à son épouse, monsieur parle de la voyageuse du Nº 2, tu

sais bien... celle qui a voulu absolument le grand salon.

La jeune femme se frappa le front.

--C’est juste!... Où donc avais-je l’esprit!...

Et se tournant vers M. Fortunat:

--Excusez mon oubli, monsieur, ajouta-t-elle... Cette dame n’est plus

chez nous et elle n’y est restée que quelques heures.

Cette réponse n’avait rien qui dût surprendre le chasseur d’héritiers,

il la prévoyait, ce qui n’empêche qu’il prit l’air le plus consterné

qu’il put.

--Quelques heures! répéta-t-il comme un écho désolé.

--Oui, monsieur. Elle est arrivée ici sur les onze heures du matin,

n’ayant avec elle qu’un gros sac de voyage... et elle est repartie le

même soir à huit heures.

--Hélas! mon Dieu... Et pour où aller?

--Elle ne l’a pas dit.

On eût juré que M. Fortunat était tout près de fondre en larmes.

--Pauvre Lucy!... fit-il d’un ton tragique, c’est moi, madame, qu’elle

attendait... Je n’ai reçu que ce matin, à l’instant, la lettre où elle

me donnait rendez-vous... Elle sera partie désespérée!... La poste n’en

fait jamais d’autres!...

Le mari et la femme eurent en même temps ce geste de la tête et des

épaules qui si clairement veut dire:

--Que voulez-vous que j’y fasse!... Ce ne sont pas là mes affaires...

Laissez-moi en repos!...

Mais M. Fortunat n’était pas homme à se décourager pour si peu.

--Elle s’est sans doute fait conduire au chemin de fer, insista-t-il.

--Je n’en sais rien.

--Vous venez de me dire qu’elle avait un gros sac de nuit... donc elle

n’a pas quitté votre hôtel à pied... Elle a demandé une voiture... Qui a

couru la chercher?... Un de vos garçons... Si on retrouvait le cocher de

cette voiture, il donnerait peut-être des indications précieuses...

En un seul coup d’œil, le monsieur et la dame échangèrent un volume

de soupçons...

Incontestablement M. Isidore Fortunat avait le dehors de l’homme comme

il faut, mais il est connu que ces messieurs si curieux qui habitent la

rue de Jérusalem savent revêtir toutes les apparences.

On sait cela, quand on tient une maison comme l’hôtel de Hombourg, par

cette raison fort simple que la police nourrit à l’endroit des comtes

valaques et des princesses russes quantité de préventions qu’elle aime à

vérifier.

C’est pourquoi l’hôtelier eut vite pris son parti.

--Votre idée est excellente, dit-il à M. Fortunat. Il est clair que

cette dame Huntley a pris une voiture à son départ et une voiture de

l’hôtel, qui plus est... Si vous voulez me suivre, nous allons nous

informer.

Et se levant avec un empressement du meilleur augure, il guida le

guetteur de successions jusqu’à une cour intérieure, où stationnaient

cinq ou six voitures, dont les cochers, assis sur un banc, causaient

tout en fumant leur pipe.

--Lequel de vous, demanda-t-il, a chargé une voyageuse, hier soir, sur

les huit heures?

--Comment était-elle?

--C’était une belle femme de trente à quarante ans, blonde, blanche et

dodue, vêtue de noir... Elle avait un sac en cuir de Russie.

--C’est moi qui l’ai prise, dit un cocher.

M. Fortunat s’avança vers cet homme, les bras ouverts, avec un tel

empressement, qu’on eût juré qu’il allait lui sauter au cou.

--Ah! mon brave!... criait-il, vous pouvez me sauver la vie!...

Le cocher eut un large sourire... Il pensait que le salut d’une

existence vaut bien un bon pourboire.

--Que dois-je faire?... interrogea-t-il.

--Me dire où vous avez conduit cette dame.

--Je l’ai menée rue de Berry.

--A quel numéro?

--Ah!... voilà... Je ne sais plus...

Mais M. Fortunat n’avait désormais aucune inquiétude.

--Bon!... fit-il, vous l’avez oublié... cela se conçoit. Mais vous

reconnaîtriez bien la maison?

--Pour cela, oui.

--Voulez-vous m’y conduire?

--Certainement, bourgeois. Tenez, voici ma voiture, montez.

Le chasseur d’héritages monta, et c’est seulement quand le cocher eut

fouetté son cheval, que l’hôtelier regagna son bureau.

--Ce gaillard-là doit être un mouchard, dit-il à sa femme.

--C’est bien mon avis.

--Il est singulier que nous ne le connaissions pas... Enfin, il est

peut-être nouveau.

Qu’importait à M. Fortunat l’opinion qu’il laissait de lui dans une

maison où il ne pensait pas remettre jamais les pieds.

L’essentiel, c’est qu’il tenait tous ses renseignements; il avait

jusqu’au signalement de la dame, et il se sentait sur la piste.

Aussi, étendu dans sa voiture, qui était on ne peut plus douce, il se

réjouissait de ce succès d’heureux présage au début de ses

investigations...

Mais la voiture ne tarda pas à arriver rue de Berry, bientôt elle

s’arrêta devant un charmant petit hôtel, et la cocher, se penchant à la

portière, dit:

--Nous sommes arrivés, bourgeois.

Lestement, M. Fortunat sauta sur le trottoir et mit cinq francs dans la

main du cocher, lequel s’éloigna en grognant et en jurant, estimant que

la récompense était maigre, venant d’un homme auquel, de son aveu même,

on sauvait la vie.

L’autre n’entendit certes pas. Immobile à la place même où il avait

sauté, il examinait l’hôtel de toute la force de son attention.

--C’est donc là qu’elle demeure, murmurait-il, c’est là!... Mais je ne

puis me présenter ainsi de but en blanc, sans même savoir quelle nom

elle porte... Il faut que je m’informe..

A cinquante pas était la boutique d’un marchand de vin; il y courut et

se fit servir un de sirop de groseille.

Puis, tout en buvant à petits coups, de l’air le plus indifférent qu’il

put prendre, il montra l’hôtel en demandant:

--A qui donc cette ravissante habitation?

--A Mme Lia d’Argelès, répondit le marchand de vin.

Le guetteur d’héritages tressaillit.

C’était bien là, il se le rappelait, le nom qu’avait prononcé le marquis

de Valorsay quand il avait avoué l’abominable guet-apens dont il était

l’auteur... C’était chez cette femme que l’homme aimé de Mlle

Marguerite avait laissé son honneur!...

Cependant, il sut dissimuler sa stupéfaction, et d’un ton plein de

candeur:

--Un beau nom! prononça-t-il. Et que fait-elle, cette dame?...

--Ah!... ma foi. Elle s’amuse...

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 56 / 138 题