Il caressait sa moustache blonde d'une main lente. Il finit par dire;
«L'empereur connaît Rougon.» Puis, il s'écria, d'une voix changée:
«Dites donc, ils n'étaient pas fameux, ces grogs.... J'ai une soif
d'enragé. J'ai envie de prendre un verre de sirop.» Il commanda un verre
de sirop. M. de Lamberthon hésita, se décida enfin pour un madère. Et
ils causèrent de Mme de Lamberthon; le mari reprochait à son jeune
collègue la rareté de ses visites. Celui-ci s'était renversé sur la
banquette capitonnée, se mirant d'un regard oblique dans les glaces,
jouissant du vert tendre des murs, de cette buvette fraîche, qui avait
des airs de bosquet Pompadour, installé à quelque carrefour de forêt
princière, pour des rendez-vous amoureux.
Un huissier arriva, essoufflé.
«Monsieur La Rouquette, on vous demande tout de suite, tout de suite.»
Et, comme le jeune député avait un geste d'ennui, l'huissier se pencha à
son oreille, lui dit à demi-voix qu'il était envoyé par M. de Marsy
lui-même, le président de la Chambre. Il ajouta plus haut:
«Enfin, on a besoin de tout le monde, venez vite.»
M. de Lamberthon s'était précipité vers la salle des séances. M. La
Rouquette le suivait, lorsqu'il parut se raviser. L'idée lui poussait de
racoler tous les députés flâneurs, pour les envoyer à leurs bancs. Il se
jeta d'abord dans la salle des conférences, une belle salle éclairée par
un plafond vitré, où se trouvait une cheminée géante en marbre vert,
ornée de deux femmes en marbre blanc, nues et couchées. Malgré la
douceur de l'après-midi, des troncs d'arbre y brûlaient. Autour de
l'immense table, trois députés sommeillaient, les yeux ouverts, en
regardant les tableaux des murs et la pendule fameuse qu'on remontait
une seule fois par an; un quatrième, occupé à se chauffer les reins,
debout devant la cheminée, semblait examiner d'un air attendri, à
l'autre extrémité de la pièce, une petite statue d'Henri IV en plâtre,
qui se détachait sur un trophée de drapeaux pris à Marengo, à Austerlitz
et à Iéna. A l'appel de leur collègue allant de l'un à l'autre, criant:
«Vite, vite, en séance!» ces messieurs, comme réveillés en sursaut,
disparurent à la file.
Cependant, emporté par son élan, M. La Rouquette courait à la
bibliothèque, quand il eut la précaution de revenir sur ses pas, pour
fouiller d'un coup d'oeil le couloir aux lavabos. M. de Combelot, les
mains plongées au fond d'une grande cuvette, les y frottait doucement,
en souriant à leur blancheur. Il ne s'émut pas, il retournait tout de
suite à sa place. Et il prit le temps de s'éponger longuement les mains,
à l'aide d'une serviette chaude qu'il remit ensuite dans l'étuve, aux
portes de cuivre.
Même il alla, à l'extrémité du couloir, devant une haute glace, peigner
sa belle barbe noire, avec un petit peigne de poche.
La bibliothèque était vide. Les livres dormaient dans leurs casiers de
chêne; toutes nues, les deux grandes tables étalaient la sévérité de
leurs tapis verts; aux bras des fauteuils, rangés en bon ordre, les
pupitres mécaniques se repliaient, gris d'une légère poussière. Et, au
milieu de ce recueillement, dans l'abandon de la galerie où traînait une
odeur de papiers, M. La Rouquette dit tout haut, en faisant claquer la
porte:
«Il n'y a jamais personne, là-dedans!» Alors, il se lança dans
l'enfilade des couloirs et des salles. Il traversa la salle de
distribution, dallée en marbre des Pyrénées, où son pas sonnait comme
sous une voûte d'église. Un huissier lui ayant appris qu'un député de
ses amis, M. de la Villardière, faisait visiter le Palais à un monsieur
et à une dame, il s'entêta à le trouver. Il courut à la salle du général
Foy, ce vestibule sévère, dont les quatre statues, Mirabeau, le général
Foy, Bailly et Casimir Périer, sont l'admiration respectueuse des
bourgeois de province. Et ce fut à côté, dans la salle du trône, qu'il
aperçut enfin M. de la Villardière, flanqué d'une grosse dame et d'un
gros monsieur, des gens de Dijon, tous deux notaires et électeurs
influents.
«On vous demande, dit M. La Rouquette. Vite à votre poste, n'est-ce pas?
--Oui, tout de suite», répondit le député.
Mais il ne put s'échapper. Le gros monsieur, impressionné par le luxe de
la salle, le ruissellement des dorures, les panneaux de glace, s'était
découvert; et il ne lâchait pas son «cher député», il lui demandait des
explications sur les peintures de Delacroix, les Mers et les Fleuves de
France, de hautes figures décoratives, Mediterraneum Mare, Oceanus,
Ligeris, Rhenus, sequana, Rhodanus, Garumna, Araris. Ces mots latins
l'embarrassaient.
«Ligeris, la Loire», dit M. de la Villardière.
Le notaire de Dijon hocha vivement la tête; il avait compris. Cependant,
sa dame considérait le trône, un fauteuil un peu plus haut que les
autres, garni d'une housse et placé sur une large marche. Elle restait à
distance, dévotement, l'air ému. Elle finit par se rapprocher, par
s'enhardir; et, d'une main furtive, elle souleva la housse, toucha le
bois doré, tâta le velours rouge.
Maintenant, M. La Rouquette battait l'aile droite du Palais, les
corridors interminables, les pièces réservées aux bureaux et aux
commissions. Il revint par la salle des quatre colonnes, où les jeunes
députés rêvent en face des statues de Brutus, de Solon et de Lycurgue;
coupa de biais la salle des pas perdus; longea rapidement le pourtour,
cette galerie en hémicycle, une sorte de crypte écrasée, d'une nudité
blafarde d'église, éclairée au gaz nuit et jour; et, hors d'haleine,
traînant derrière lui la petite troupe de députés qu'il avait ramassée
dans sa battue générale, il ouvrit toute large une porte d'acajou
étoilée d'or. M. de Combelot, les mains blanches, la barbe correcte, le
suivait. M. de la Villardière, qui s'était débarrassé de ses deux
électeurs, marchait sur ses talons. Tous montèrent d'un élan, se
jetèrent dans la salle des séances où les députés, debout à leurs bancs,
furibonds, les bras tendus, menaçant un orateur impassible à la tribune,
criaient:
«A l'ordre! à l'ordre! à l'ordre!
--A l'ordre! à l'ordre!» crièrent plus haut M. La Rouquette et ses amis,
tout en ignorant ce dont il s'agissait.
Le vacarme était épouvantable. Il y avait des piétinements enragés, un
roulement d'orage obtenu par les planchettes des pupitres secouées
violemment. Des voix glapissantes, suraiguës, jetaient des notes de
fifre au milieu d'autres voix ronflantes, prolongées comme des
accompagnements d'orgue. Par moments, les bruits semblaient se briser,
le tapage se fêlait; et alors, au milieu de la clameur mourante, des
huées montaient, des paroles s'entendaient:
«C'est odieux! c'est intolérable!
--Qu'il retire le mot!
--Oui, oui, retirez le mot!» Mais le cri obstiné, le cri qui revenait
sans arrêt, comme rythmé par le battement des talons, c'était ce cri: «A
l'ordre! à l'ordre! à l'ordre!» s'aigrissant, s'étranglant dans les
gosiers séchés.
A la tribune, l'orateur avait croisé les bras. Il regardait en face la
Chambre furieuse, ces faces aboyantes, ces poings brandis. A deux
reprises, croyant à un peu de silence, il ouvrit la bouche; ce qui amena
un redoublement de tempête, une crise d'emportement fou. La salle
craquait.
M. de Marsy, debout devant son fauteuil de président, la main sur la
pédale de la sonnette, sonnait d'une façon continue; un carillon
d'alarme au milieu d'un ouragan. Sa haute figure pâle gardait un sang
froid parfait. Il s'arrêta un instant de sonner, tira ses manchettes
tranquillement, puis se remit à son carillon. Son mince sourire
sceptique, une sorte de tic qui lui était habituel, pinçait les coins
de ses lèvres fines.
Lorsque les voix se lassaient, il se contentait de lancer:
«Messieurs, permettez, permettez...» Enfin, il obtint un silence
relatif.
«J'invite l'orateur, dit-il, à expliquer le mot qu'il vient de
prononcer.» L'orateur se penchant, s'appuyant sur le bord de la tribune,
répéta sa phrase avec une affirmation entêtée du menton.
«J'ai dit que le 2 décembre était un crime...» Il ne put aller plus
loin. L'orage recommença. Un député, le sang aux joues, le traita
d'assassin; un autre lui jeta une ordure, si grosse, que les
sténographes sourirent, en se gardant d'écrire le mot. Les exclamations
se croisaient, s'étouffaient. Pourtant, on entendait la voix flûtée de
M. La Rouquette qui répétait:
«Il insulte l'empereur, il insulte la France!» M. de Marsy eut un geste
digne. Il se rassit, en disant:
«Je rappelle l'orateur à l'ordre.» Une longue agitation suivit. Ce
n'était plus le Corps législatif ensommeillé qui avait voté, cinq ans
plus tôt, un crédit de quatre cent mille francs pour le baptême du
prince impérial. A gauche, sur un banc, quatre députés applaudissaient
le mot lancé à la tribune par leur collègue. Ils étaient cinq maintenant
à attaquer l'empire. Ils l'ébranlaient d'une secousse continue, le
niaient, lui refusaient leur vote, avec un entêtement de protestation,
dont l'effet devait peu à peu soulever le pays entier. Ces députés se
tenaient debout, groupe infime, perdu au milieu d'une majorité
écrasante; et ils répondaient aux menaces, aux poings tendus, à la
pression bruyante de la Chambre sans un découragement, immobiles et
fervents dans leur revanche.
La salle elle-même paraissait changée, toute sonore, frémissante de
fièvre. On avait rétabli la tribune, au pied du bureau. La froideur des
marbres, le développement pompeux des colonnes de l'hémicycle se
chauffaient de la parole ardente des orateurs. Sur les gradins, le long
des banquettes de velours rouge, la lumière de la baie vitrée tombant
d'aplomb semblait allumer des incendies, dans les orages des grandes
séances. Le bureau monumental avec ses panneaux sévères, s'animait des
ironies et des insolences de M. de Marsy, dont la redingote correcte, la
taille mince de viveur épuisé coupaient d'une ligne pauvre les nudités
antiques du bas-relief placé derrière son dos. Et seules, dans leurs
niches, entre leurs paires de colonnes, les statues allégoriques de
l'Ordre public et de la Liberté gardaient leurs faces mortes et leurs
yeux vides de divinités de pierre. Mais ce qui soufflait surtout la vie,
c'était le public plus nombreux, penché anxieusement, suivant les
débats, apportant là sa passion. Le second rang des tribunes venait
d'être remis en place. Les journalistes avaient leur tribune
particulière. Tout en haut, au bord de la corniche chargée de dorures,
des têtes s'allongeaient, un envahissement de foule, qui parfois faisait
lever les yeux inquiets des députés, comme s'ils avaient cru brusquement
entendre le piétinement de la populace, un jour d'émeute.
Cependant, l'orateur, à la tribune, attendait toujours de pouvoir
continuer. Il dit, la voix couverte par le murmure qui roulait encore:
«Messieurs, je me résume...» Mais il s'arrêta pour reprendre plus haut,
dominant le bruit:
«Si la Chambre refuse de m'écouter, je proteste et je descends de cette
tribune.
--Parlez, parlez!» cria-t-on de plusieurs bancs.
Et une voix épaisse, comme enrouée, gronda:
«Parlez, on saura vous répondre.» Le silence régna brusquement. Sur les
gradins, dans les tribunes, on tendait le cou pour voir Rougon, qui
venait de lancer cette phrase. Il était assis au premier banc, les
coudes appuyés sur la tablette de marbre. Son gros dos gonflé gardait
une immobilité à peine rompue de loin en loin par un léger balancement
des épaules.
On n'apercevait pas son visage, enfoui entre ses larges mains. Il
écoutait. Son début était attendu avec une vive curiosité; car, depuis
sa nomination de ministre sans portefeuille, il n'avait pas encore pris
la parole.
Sans doute il eut conscience de tous ces regards fixés sur lui. Il
tourna la tête, fit le tour de la salle. En face, dans la tribune des
ministres, Clorinde en robe violette, accoudée à la rampe de velours
rouge, le regardait longuement, avec son audace tranquille. Ils
restèrent deux secondes les yeux dans les yeux, sans se sourire, comme
étrangers. Puis, Rougon reprit sa position, écouta de nouveau, le visage
entre ses mains ouvertes.
«Messieurs, je me résume, disait l'orateur. Le décret du 24 novembre
octroie des libertés purement illusoires. Nous sommes encore bien loin
des principes de 89, inscrits si pompeusement en tête de la constitution
impériale. Si le gouvernement reste armé de lois exceptionnelles, s'il
continue à imposer ses candidats au pays, s'il ne dégage pas la presse
du régime de l'arbitraire, enfin s'il tient toujours la France à sa
merci, toutes les concessions apparentes qu'il peut faire sont
mensongères...» Le président l'interrompit.
«Je ne puis laisser l'orateur employer un pareil terme.
--Très bien, très bien!» cria-t-on à droite.
L'orateur reprit sa phrase, en l'adoucissant. Il s'efforçait d'être très
modéré maintenant, arrondissant de belles périodes qui tombaient avec
une cadence grave, d'une pureté de langue parfaite. Mais M. de Marsy
s'acharnait, discutait chacune de ses expressions. Alors, il s'éleva
dans de hautes considérations, une phraséologie vague, encombrée de
grands mots, où sa pensée se déroba si bien, que le président dut
l'abandonner. Puis, tout d'un coup, il revint à son point de départ.
«Je me résume. Mes amis et moi, nous ne voterons pas le premier
paragraphe de l'adresse en réponse au discours du trône...
--On se passera de vous», dit une voix.
Une hilarité bruyante courut sur les bancs.
«Nous ne voterons pas le premier paragraphe de l'adresse, recommença
paisiblement l'orateur, si notre amendement n'est pas adopté. Nous ne
saurions nous associer à des remerciements exagérés, lorsque la pensée
du chef de l'État nous apparaît pleine de restrictions. La liberté est
une; on ne peut la couper par morceaux et la distribuer en rations,
ainsi qu'une aumône.» Ici, des exclamations partirent de tous les coins
de la salle.
«Votre liberté est de la licence!
--Ne parlez pas d'aumône, vous mendiez une popularité malsaine!
--Et vous, ce sont les têtes que vous coupez!
--Notre amendement, continua-t-il, comme s'il n'entendait pas, réclame
l'abrogation de la loi de sûreté générale, la liberté de la presse, la
sincérité des élections...» Les rires reprenaient. Un député avait dit,
assez haut pour être entendu de ses voisins: «Va, va, mon bonhomme, tu
n'auras rien de tout ça!» Un autre ajoutait des mots drôles à chaque
phrase tombée de la tribune.
Mais le plus grand nombre, pour s'amuser, scandait les périodes à coups
précipités de couteau à papier, tapés sournoisement sous leur pupitre;
ce qui produisait un roulement de baguettes de tambour, dans lequel la
voix de l'orateur se trouvait étouffée. Celui-ci pourtant lutta jusqu'au
bout. Il s'était redressé, il lançait puissamment ces dernières paroles,
par-dessus le tumulte:
«Oui, nous sommes des révolutionnaires, si vous entendez par là des
hommes de progrès, décidés à conquérir la liberté! Refusez la liberté au
peuple, un jour le peuple la reprendra.» Et il descendit de la tribune,
au milieu d'un nouveau déchaînement. Les députés ne riaient plus comme
une bande de collégiens échappés. Ils s'étaient levés, tournés vers la
gauche, poussant une fois encore le cri: «A l'ordre! à l'ordre!»
L'orateur avait regagné son banc, et restait debout, entouré de ses
amis. Il y eut des poussées. La majorité sembla vouloir se jeter sur ces
cinq hommes, dont les faces pâles les défiaient. Mais M. de Marsy,
fâché, sonnait d'une main saccadée, en regardant les tribunes où des
dames se reculaient, l'air peureux.
«Messieurs, dit-il, c'est un scandale...» Et le silence s'étant fait, il
continua, de très haut, avec son autorité mordante:
«Je ne veux pas prononcer un second rappel à l'ordre. Je dirai seulement
qu'il est vraiment scandaleux d'apporter à cette tribune des menaces qui
la déshonorent.» Une triple salve d'applaudissements accueillit ces
paroles du président. On criait bravo, et les couteaux à papier
marchaient ferme, cette fois en manière d'approbation. L'orateur de la
gauche voulut répondre; mais ses amis l'en empêchèrent. Le tumulte alla
en s'apaisant, se perdit dans le brouhaha des conversations
particulières.
«La parole est à Son Excellence M. Rougon», reprit M. de Marsy d'une
voix calmée.
Un frisson courut, un soupir de curiosité satisfaite qui fit place à une
attention religieuse. Rougon, les épaules arrondies, était monté
pesamment à la tribune.
Il ne regarda pas d'abord la salle; il posait devant lui un paquet de
notes, reculait le verre d'eau sucrée, promenait ses mains, comme pour
prendre possession de l'étroite caisse d'acajou. Enfin, adossé au
bureau, au fond, il leva la face. Il ne vieillissait pas. Son front
carré, son grand nez bien fait, ses longues joues sans rides, gardaient
une pâleur rosée, un teint frais de notaire de petite ville. Seuls ses
cheveux grisonnants, si rudement plantés, s'éclaircissaient vers les
tempes et découvraient ses larges oreilles. Les yeux à demi clos, il
jeta un regard vers la salle, attendant encore. Un instant, il parut
chercher, rencontra le visage attentif et penché de Clorinde, puis
commença, la langue lourde et pâteuse:
«Nous aussi nous sommes des révolutionnaires, si l'on entend par ce mot
des hommes de progrès, décidés à rendre au pays, une à une, toutes les
sages libertés...
--Très bien! très bien!
--Eh! messieurs, quel gouvernement mieux que l'empire a jamais réalisé
les réformes libérales dont vous venez d'entendre tracer le séduisant
programme?
Je ne combattrai pas le discours de l'honorable préopinant. Il me
suffira de prouver que le génie et le grand coeur de l'empereur ont
devancé les réclamations des adversaires les plus acharnés de son règne.
Oui, messieurs, de lui-même, le souverain a remis à la nation ce pouvoir
dont elle l'avait investi, dans un jour de danger public. Magnifique
spectacle, si rare dans l'histoire!
Oh! nous comprenons le dépit de certains hommes de désordre. Ils en sont
réduits à attaquer les intentions, à discuter la quantité de liberté
rendue.... Vous avez compris le grand acte du 24 novembre. Vous avez
voulu, dans le premier paragraphe de l'adresse, témoigner à l'empereur
votre profonde reconnaissance de sa magnanimité et de sa confiance en la
sagesse du Corps législatif. L'adoption de l'amendement qui vous est
soumis, serait une injure gratuite, je dirai même une mauvaise action.
Consultez vos consciences, messieurs, demandez-vous si vous vous sentez
libres. La liberté est aujourd'hui complète, entière, je m'en porte le
garant...» Des applaudissements prolongés l'interrompirent. Il s'était
lentement approché du bord de la tribune. Maintenant, le corps un peu
penché, le bras droit étendu, il haussait sa voix, qui se dégageait avec
une puissance extraordinaire. Derrière lui, M. de Marsy, allongé au fond
de son fauteuil, l'écoutait, de l'air vaguement souriant d'un amateur
émerveillé par l'exécution magistrale de quelque tour de force. Dans la
salle, au milieu du tonnerre des bravos, des membres se penchaient,
chuchotaient, surpris, les lèvres pincées. Clorinde avait abandonné ses
bras sur le velours rouge de la rampe, toute sérieuse.
Rougon continuait.
«Aujourd'hui, l'heure que nous avons tous attendue avec impatience a
enfin sonné. Il n'y a plus aucun danger à faire de la France prospère
une France libre. Les passions anarchiques sont mortes. L'énergie du
souverain et la volonté solennelle du pays ont pour toujours refoulé
dans le néant les époques abominables de perversion publique. La liberté
est devenue possible, le jour où a été vaincue cette faction qui
s'obstinait à méconnaître les bases fondamentales du gouvernement. C'est
pourquoi l'empereur a cru devoir retirer sa puissante main; refusant les
prérogatives excessives du pouvoir comme un fardeau inutile, estimant
son règne indiscutable au point de le laisser discuter. Et il n'a pas
reculé devant la pensée d'engager l'avenir; il ira jusqu'au bout de sa
tâche de délivrance, il rendra les libertés une à une, aux époques
marquées par sa sagesse. Désormais, c'est ce programme de progrès
continu que nous avons la mission de défendre dans cette assemblée...»
Un des cinq députés de la gauche se leva indigné, en disant:
«Vous avez été le ministre de la répression à outrance!» Et un autre
ajouta avec passion:
«Les pourvoyeurs de Cayenne et de Lambessa n'ont pas le droit de parler
au nom de la liberté!» Une explosion de murmures monta. Beaucoup de
députés ne comprenaient pas, se penchaient, interrogeant leurs voisins.
M. de Marsy feignit de ne pas avoir entendu; et il se contenta de
menacer les interrupteurs, de les rappeler à l'ordre.
«On vient de me reprocher...», reprit Rougon.
Mais des cris s'élevèrent à droite, l'empêchèrent de continuer. «Non,
non, ne répondez pas!
--Ces injures ne sauraient vous atteindre!» Alors, il apaisa la Chambre
d'un geste; et, s'appuyant des deux poings au bord de la tribune, il se
tourna vers la gauche, d'un air de sanglier acculé.
«Je ne répondrai pas», déclara-t-il tranquillement.
Ce n'était encore que l'exorde. Bien qu'il eût promis de ne pas réfuter
le discours du député de la gauche, il entra ensuite dans une discussion
minutieuse. Il fit d'abord un exposé très complet des arguments de son
adversaire; il y mettait une sorte de coquetterie, une impartialité dont
l'effet était immense, comme dédaigneux de toutes ces bonnes raisons et
prêt à les écarter d'un souffle. Puis, il parut oublier de les
combattre, il ne répondit à aucune, il s'attaqua à la plus faible
d'entre elles avec une violence inouïe, un flot de paroles qui la noya.
On l'applaudissait, il triomphait. Son grand corps emplissait la
tribune. Ses épaules, balancées, suivaient le roulis de ses phrases. Il
avait l'éloquence banale, incorrecte, toute hérissée de questions de
droit, enflant les lieux communs, les faisant crever en coups de foudre.
Il tonnait, il brandissait des mots bêtes. Sa seule supériorité
d'orateur était son haleine, une haleine immense, infatigable, berçant
les périodes, coulant magnifiquement pendant des heures, sans se soucier
de ce qu'elle charriait.
Après avoir parlé une heure sans un arrêt, il but une gorgée d'eau, il
souffla un peu, en rangeant les notes placées devant lui.
«Reposez-vous!» dirent plusieurs députés.
Mais il ne se sentait pas fatigué. Il voulut terminer.
«Que vous demande-t-on, messieurs?
--Écoutez! écoutez!» Une profonde attention tint de nouveau les faces
muettes, tournées vers lui. A certains éclats de sa voix, des mouvements
agitaient la Chambre d'un bout à l'autre, comme sous un grand vent.
«On vous demande, messieurs, d'abroger la loi de sûreté générale. Je ne
rappellerai pas l'heure à jamais maudite où cette loi fut une arme
nécessaire; il s'agissait de rassurer le pays, de sauver la France d'un
nouveau cataclysme. Aujourd'hui, l'arme est au fourreau.
Le gouvernement, qui s'en est toujours servi avec la plus grande
modération...
--C'est vrai!
--Le gouvernement ne l'applique plus que dans certains cas tout à fait
exceptionnels. Elle ne gêne personne, si ce n'est les sectaires qui
nourrissent encore la coupable folie de vouloir retourner aux plus
mauvais jours de notre histoire. Parcourez nos villes, parcourez nos
campagnes, vous y verrez partout la paix et la prospérité; interrogez
les hommes d'ordre, aucun ne sent peser sur ses épaules ces lois
d'exception dont on nous fait un si grand crime. Je le répète, entre les
mains paternelles du gouvernement, elles continuent à sauvegarder la
société contre des entreprises odieuses dont le succès, d'ailleurs, est
désormais impossible. Les honnêtes gens n'ont pas à se préoccuper de
leur existence.
Laissons-les où elles dorment, jusqu'au jour où le souverain croira
devoir les briser lui-même.... Que vous demande-t-on encore, messieurs?
la sincérité des élections, la liberté de la presse, toutes les libertés
imaginables. Ah! laissez-moi me reposer ici dans le spectacle des
grandes choses que l'empire a déjà accomplies.
Autour de moi, partout où je porte les yeux, j'aperçois les libertés
publiques croître et donner des fruits splendides. Mon émotion est
profonde. La France, si abaissée, se relève, offre au monde l'exemple
d'un peuple conquérant son émancipation par sa bonne conduite. A cette
heure, les jours d'épreuve sont passés. Il n'est plus question de
dictature, de gouvernement autoritaire.
Nous sommes tous les ouvriers de la liberté...
--Bravo! bravo!
--On demande la sincérité des élections. Le suffrage universel, appliqué
sur sa base la plus large, n'est-il pas la condition primordiale
d'existence de l'empire? Sans doute le gouvernement recommande ses
candidats.
Est-ce que la révolution n'appuie pas les siens avec une audace
impudente? On nous attaque, nous nous défendons, rien de plus juste. On
voudrait nous bâillonner, nous lier les mains, nous réduire à l'état de
cadavre.
C'est ce que nous n'accepterons jamais. Par amour pour le pays, nous
serons toujours là, à le conseiller, à lui dire où sont ses véritables
intérêts. Il reste, d'ailleurs, le maître absolu de son sort. Il vote,
et nous nous inclinons. Les membres de l'opposition qui appartiennent à
cette assemblée, où ils jouissent d'une entière liberté de parole, sont
une preuve de notre respect pour les arrêts du suffrage universel. Les
révolutionnaires doivent s'en prendre au pays, si le pays acclame
l'empire par des majorités écrasantes.... Dans le parlement, toutes les
entraves au libre contrôle sont aujourd'hui brisées; Le souverain a
voulu donner aux grands corps de l'État une participation plus directe à
sa politique et un témoignage éclatant de sa confiance. Vous pourrez
désormais discuter les actes du pouvoir, exercer dans son plein le droit
d'amendement, émettre des voeux motivés. Chaque année, l'adresse sera
comme un rendez-vous entre l'empereur et les représentants de la nation,
où ceux-ci auront la faculté de tout dire avec franchise. C'est de la
discussion au grand jour que naissent les États forts. La tribune est
rétablie, cette tribune illustrée par tant d'orateurs dont l'histoire a
gardé les noms. Un parlement qui discute est un parlement qui travaille.
Et voulez-vous connaître toute ma pensée? je suis heureux de voir ici un
groupe de députés opposants. Il y aura toujours parmi nous des
adversaires qui chercheront à nous prendre en faute, et qui mettront
ainsi en pleine lumière notre honorabilité.
Nous réclamons pour eux les immunités les plus larges.
Nous ne craignons ni la passion, ni le scandale, ni les abus de la
parole, si dangereux qu'ils puissent être.... Quant à la presse,
messieurs, elle n'a jamais joui d'une liberté plus entière, sous aucun
gouvernement décidé à se faire respecter. Toutes les grandes questions,
tous les intérêts sérieux ont des organes. L'administration ne combat
que la propagation des doctrines funestes, le colportage du poison.
Mais, entendez-moi bien, nous sommes tous pleins de déférence pour la
presse honnête, qui est la grande voix de l'opinion publique. Elle nous
aide dans notre tâche, elle est l'outil du siècle. Si le gouvernement
l'a prise dans ses mains, c'est uniquement pour ne pas la laisser aux
mains de ses ennemis...» Des rires approbateurs s'élevèrent. Rougon,
cependant, approchait de la péroraison. Il empoignait le bois de la
tribune de ses doigts crispés. Il jetait son corps en avant, balayait
l'air de son bras droit. Sa voix roulait avec une sonorité de torrent.
Brusquement, au milieu de son idylle libérale, il parut pris d'une
fureur haletante. Son poing tendu, lancé en manière de bélier, menaçait
quelque chose, là-bas, dans le vide. Cet adversaire invisible, c'était
le spectre rouge. En quelques phrases dramatiques, il montra le spectre
rouge secouant son drapeau ensanglanté, promenant sa torche incendiaire,
laissant derrière lui des ruisseaux de boue et de sang. Tout le tocsin
des journées d'émeute sonnait dans sa voix, avec le sifflement des
balles, les caisses de la Banque éventrées, l'argent des bourgeois volé
et partagé. Sur les bancs, les députés pâlissaient. Puis, Rougon
s'apaisa; et, à grands coups de louanges qui avaient des bruits balancés
d'encensoir, il termina en parlant de l'empereur.
«Dieu merci! nous sommes sous l'égide de ce prince que la Providence a
choisi pour nous sauver dans un jour de miséricorde infinie. Nous
pouvons nous reposer à l'abri de sa haute intelligence. Il nous a pris
par la main, et il nous conduit pas à pas vers le port, au milieu des
écueils.» Des acclamations retentirent. La séance fut suspendue pendant
près de dix minutes. Un flot de députés s'était précipité au-devant du
ministre qui regagnait son banc, le visage en sueur, les flancs encore
agités de son grand souffle. M. La Rouquette, M. de Combelot, cent
autres, le félicitaient, allongeaient le bras pour tâcher de lui prendre
une poignée de main au passage.
C'était comme un long ébranlement qui se continuait dans la salle. Les
tribunes elles-mêmes parlaient et gesticulaient. Sous la baie
ensoleillée du plafond, parmi ces dorures, ces marbres, ce luxe grave
tenant du temple et du cabinet d'affaires, une agitation de place
publique roulait, des rires de doute, des étonnements bruyants, des
admirations exaltées, la clameur d'une foule secouée de passion. Les
regards de M. de Marsy et de Clorinde s'étant rencontrés, ils eurent
tous deux un hochement de tête; ils avouaient la victoire du grand
homme. Rougon, par son discours, venait de commencer la prodigieuse
fortune qui devait le porter si haut.
Un député, cependant, était à la tribune. Il avait un visage rasé, d'un
blanc de cire, avec de longs cheveux jaunes dont les boucles rares
tombaient sur ses épaules.
Roide, sans un geste, il parcourait de grandes feuilles de papier, le
manuscrit d'un discours qu'il se mit à lire d'une voix molle. Les
huissiers jetaient leur cri:
«Silence, messieurs!... Veuillez faire silence!» L'orateur avait des
explications à demander au gouvernement. Il se montrait très irrité de
l'attitude expectante de la France, en présence du Saint-Siège menacé
par l'Italie. Le pouvoir temporel était l'arche sainte, et l'adresse
devait contenir un voeu formel, une injonction même, pour son maintien
intégral. Le discours entrait dans des considérations historiques,
démontrait que le droit chrétien, plusieurs siècles avant les traités de
1815, avait établi l'ordre politique en Europe. Puis, venaient des
phrases d'une rhétorique terrifiée, l'orateur disait voir avec effroi la
vieille société européenne se dissoudre au milieu des convulsions des
peuples. Par moments, à certaines allusions trop directes contre le roi
d'Italie, des rumeurs s'élevaient dans la salle. Mais à droite, le
groupe compact des députés cléricaux, près d'une centaine de membres,
attentifs, soulignaient les moindres passages par leur assentiment,
applaudissaient chaque fois que leur collègue nommait le pape, avec une
légère salutation dévote.
L'orateur, en terminant, eut une phrase couverte de bravos.
«Il me déplaît, dit-il, que Venise la superbe, la reine de l'Adriatique
soit devenue l'obscure vassale de Turin.» Rougon, la nuque encore
mouillée de sueur, la voix enrouée, son grand corps brisé par son
premier discours, s'entêta à répondre tout de suite. Ce fut un beau
spectacle. Il étala sa fatigue, la mit en scène, se traîna à la tribune,
où il balbutia d'abord des paroles éteintes. Il se plaignait avec
amertume de trouver parmi les adversaires du gouvernement des hommes
considérables, si dévoués jusque-là aux institutions impériales. Il y
avait sûrement malentendu; ils ne voudraient pas grossir les rangs des
révolutionnaires, ébranler un pouvoir dont l'effort constant était
d'assurer le triomphe de la religion. Et, tourné vers la droite, il leur
adressait des gestes pathétiques, il leur parlait avec une humilité
pleine de ruse, comme à des ennemis puissants, aux seuls ennemis devant
lesquels il tremblât.
Mais peu à peu, sa voix avait repris toute son emphase. Il emplissait la
salle de son mugissement, il se tapait la poitrine à grands coups de
poing.
«On nous a accusé d'irréligion. On a menti! Nous sommes l'enfant
respectueux de l'Église et nous avons le bonheur de croire.... Oui,
messieurs, la foi est notre guide et notre soutien, dans cette tâche du
gouvernement, si lourde parfois à porter. Qu'adviendrait-il de nous, si
nous ne nous abandonnions pas aux mains de la Providence? Nous avons la
seule prétention d'être l'humble exécuteur de ses desseins, l'instrument
docile des volontés de Dieu. C'est là ce qui nous permet de parler haut
et de faire un peu de bien.... Et, messieurs, je suis heureux de cette
occasion pour m'agenouiller ici, avec toute la ferveur de mon coeur de
catholique, devant le souverain pontife, devant ce vieillard auguste
dont la France restera la fille vigilante et dévouée.» Les
applaudissements n'attendirent pas la fin de la phrase. Le triomphe
tournait à l'apothéose. La salle croulait.
A la sortie, Clorinde guetta Rougon. Ils n'avaient plus échangé une
parole depuis trois ans. Lorsqu'il parut, rajeuni, comme allégé, ayant
démenti en une heure toute sa vie politique, prêt à satisfaire, sous la
fiction du parlementarisme, son furieux appétit d'autorité, elle céda à
un entraînement, elle alla vers lui, la main tendue, les yeux attendris
et humides d'une caresse, en disant:
«Vous êtes tout de même d'une jolie force, vous.»