«Moi, je ne lui en donne pas pour trois semaines.... Voyez-vous, Rougon
n'est pas un homme de gouvernement; il aime trop le pouvoir, il se
laisse griser, et alors il tape à tort et à travers, il administre à
coups de bâton, avec une brutalité révoltante.... Enfin, depuis cinq
mois, il a commis des actes monstrueux...
--Oui, oui, interrompit le colonel, toutes sortes de passe-droits,
d'injustices, d'absurdités.... Il abuse, il abuse, vraiment.» Mme
Correur, sans parler, tourna les doigts en l'air, comme pour dire qu'il
avait la tête peu solide.
«C'est cela, reprit M. Kahn en remarquant le geste.
La tête n'est pas très d'aplomb, hein?» Et, comme on le regardait, M.
Béjuin crut devoir lâcher aussi quelque chose.
«Oh! pas fort, Rougon, murmura-t-il, pas fort du tout!» Clorinde, la
tête renversée sur ses oreillers, examinant au plafond le rond lumineux
de la lampe, les laissait aller. Quand ils se turent, elle dit à son
tour, pour les pousser:
«Sans doute il a abusé, mais il prétend avoir fait tout ce qu'on lui
reproche dans l'unique but d'obliger ses amis.... Ainsi, j'en causais
l'autre jour avec lui. Les services qu'il vous a rendus...
--A nous! à nous!» crièrent-ils tous les quatre à la fois, furieusement.
Ils parlaient ensemble, ils voulaient protester sur le coup. Mais M.
Kahn cria le plus fort.
«Les services qu'il m'a rendus! quelle plaisanterie!... J'ai dû attendre
ma concession pendant deux ans. Cela m'a ruiné. L'affaire, qui était
superbe, est devenue très lourde.... Puisqu'il m'aime tant, pourquoi ne
vient-il pas à mon secours, maintenant? Je lui ai demandé d'obtenir de
l'empereur une loi autorisant la fusion de ma compagnie avec la
Compagnie du chemin de fer de l'Ouest; il m'a répondu qu'il fallait
attendre.... Les services de Rougon, ah! je demande à les voir! Il n'a
jamais rien fait, et il ne peut plus rien faire!
--Et moi, et moi, reprit le colonel en coupant du geste la parole à Mme
Correur, et moi, croyez-vous que je lui doive quelque chose? Il ne parle
pas peut-être de ce grade de commandeur qui m'était promis depuis cinq
ans?... Il a pris Auguste dans ses bureaux, c'est vrai; mais je m'en
mords joliment les doigts aujourd'hui. Si j'avais mis Auguste dans
l'industrie, il gagnerait déjà le double.... Cet animal de Rougon m'a
déclaré hier ne pas pouvoir augmenter Auguste avant dix-huit mois. Si
c'est ainsi qu'il ruine son crédit pour ses amis!» Mme Correur réussit
enfin à se soulager. Elle s'était penchée vers Clorinde.
«Dites, madame, il ne m'a pas nommée? Jamais je n'ai reçu ça de lui.
J'en suis encore à connaître la couleur de ses bienfaits. Il n'en peut
pas dire autant, et si je voulais parler. J'ai sollicité pour plusieurs
dames de mes amies, je ne m'en défends pas; j'aime à rendre service. Eh
bien, une remarque que j'ai faite: tout ce qu'il accorde tourne à mal,
ses faveurs semblent porter malheur au monde. Ainsi cette pauvre
Herminie Billecoq, une ancienne élève de Saint-Denis, séduite par un
officier, et pour laquelle il avait trouvé une dot; voilà qu'elle est
accourue me raconter une catastrophe ce matin, elle ne se marie plus,
l'officier a filé, après avoir croqué la dot.... Entendez-vous, toujours
pour les autres, jamais pour moi! Je me suis avisée, ces temps derniers,
quand je suis revenue de Coulonges avec mon héritage, de lui signaler
les manoeuvres de Mme Martineau. Je voulais, dans le partage, la maison
où je suis née, et cette femme s'est arrangée pour la garder....
Savez-vous quelle a été sa seule réponse? Il m'a répété à trois fois qu
il ne voulait plus s'occuper de cette vilaine histoire.» Cependant, M.
Béjuin, lui aussi, s'agitait. Il bégaya:
«Moi, c'est comme madame.... Je ne lui ai rien demandé, jamais, jamais!
Tout ce qu'il a pu faire, c'est malgré moi, c'est sans que je le sache.
Il profite de ce qu'on ne dit rien pour vous accaparer, oui, le mot est
juste, vous accaparer...» Sa voix s'éteignit dans un bredouillement. Et
tous quatre, ils continuaient à hocher la tête. Puis, ce fut M. Kahn qui
recommença d'une voix solennelle:
«La vérité, voyez-vous, la voici.... Rougon est un ingrat. Vous vous
souvenez du temps où nous battions tous le pavé de Paris pour le pousser
au ministère.
Hein! nous sommes-nous assez dévoués à sa cause, au point d'en perdre le
boire et le manger? A cette époque-là, il a contracté une dette que sa
vie entière ne réussirait pas à payer. Parbleu! aujourd'hui, la
reconnaissance lui est lourde, et il nous lâche. Ça devait arriver.
--Oui, oui, il nous doit tout! crièrent les autres. Il nous en
récompense joliment!» Pendant un instant, ils l'écrasèrent sous
l'énumération de leurs bienfaits; lorsqu'un d'eux se taisait, un autre
rappelait un détail plus accablant encore. Pourtant, le colonel, tout
d'un coup, s'inquiéta de son fils Auguste, le jeune homme n'était plus
dans la chambre.
A ce moment, un bruit étrange vint du cabinet de toilette, une sorte de
barbotement doux et continu. Le colonel se hâta d'aller voir, et il
trouva Auguste très intéressé par la baignoire qu'Antonia avait oublié
de vider. Des ronds de citron, dont Clorinde s'était servie pour ses
ongles, flottaient. Auguste, trempant ses doigts, les flairait, avec une
sensualité de collégien.
«Il est insupportable, ce petit! disait à demi-voix Clorinde. Il fouille
partout.
--Mon Dieu! continua doucement Mme Correur, qui semblait avoir attendu
la sortie du colonel, ce dont Rougon manque surtout, c'est de tact....
Ainsi, entre nous, pendant que le brave colonel n'est pas là, Rougon a
eu le plus grand tort de prendre ce jeune homme au ministère, en passant
par-dessus les formalités. On ne rend pas à ses amis de ces sortes de
services. On se déconsidère.» Mais Clorinde l'interrompit, murmurant:
«Chère dame, allez donc voir ce qu'ils font.»
M. Kahn souriait. Quand Mme Correur ne fut plus là, il baissa la voix à
son tour.
«Elle est charmante!... Le colonel a été comblé par Rougon. Mais,
vraiment, elle n'a guère à se plaindre.
Rougon s'est absolument compromis pour elle, dans cette fâcheuse affaire
Martineau. Il a fait preuve là de bien de moralité. On ne tue pas un
homme pour être agréable à une vieille connaissance, n'est-ce pas?» Il
s'était levé, il marchait à petits pas. Puis, il retourna à
l'anti-chambre prendre son porte-cigares dans son paletot. Le colonel et
Mme Correur rentraient.
«Tiens! Kahn s'est envolé», dit le colonel.
Et, sans transition, il s'écria:
«Nous pouvons échiner Rougon, nous autres. Seulement, je trouve que Kahn
devrait faire le mort. Je n'aime pas les gens sans coeur, moi. Tout à
l'heure, j'ai évité de parler. Mais dans ce café où j'ai passé
l'après-midi, on disait très carrément que Rougon tombait pour avoir
prêté son nom à cette grande flouerie du chemin de fer de Niort à
Angers. On ne manque pas de nez à ce point-là! Cet imbécile de gros
homme qui va tirer des pétards et prononcer des discours d'une lieue,
dans lesquels il se permet même d'engager la responsabilité de
l'empereur!... Voilà, mes bons amis! C'est Kahn qui nous a fichus en
plein gâchis. Hein, Béjuin, c'est aussi votre opinion?»
M. Béjuin approuva vivement de la tête. Il avait déjà donné toute son
adhésion aux paroles de Mme Correur et de M. Kahn. Clorinde, la tête
toujours renversée, s'amusait à mordre le gland de sa cordelière,
qu'elle promenait sur sa figure comme pour se chatouiller; et elle
ouvrait de grands yeux qui riaient silencieusement en l'air.
«Chut!» souffla-t-elle.
M. Kahn rentrait, en coupant un cigare du bout des dents. Il l'alluma,
jeta trois ou quatre grosses bouffées; on fumait dans la chambre de la
jeune femme. Puis il reprit, continuant la conversation, concluant:
«Enfin, si Rougon prétend avoir ébranlé son pouvoir pour nous servir, je
déclare que je nous trouve au contraire horriblement compromis par sa
protection. Il a une façon brutale de pousser les gens qui leur casse le
nez contre les murs.... D'ailleurs, avec ses coups de poing à assommer
les boeufs, le voilà de nouveau par terre. Merci! je n'ai pas envie de
le ramasser une seconde fois! Quand un homme ne sait pas ménager son
crédit, c'est qu'il n'a pas des idées nettes. Il nous compromet,
entendez-vous, il nous compromet!... Moi, ma foi! j'ai de trop lourdes
responsabilités, je l'abandonne.» Il hésitait pourtant, sa voix
faiblissait, tandis que le colonel et Mme Correur baissaient la tête
sans doute pour éviter de se prononcer aussi nettement. En somme, Rougon
était toujours au ministère; puis, à le quitter, il aurait fallu pouvoir
s'appuyer sur une autre toute-puissance.
«Il n'y a pas que le gros homme», dit négligemment Clorinde.
Ils la regardaient, espérant un engagement plus formel. Mais elle eut un
simple geste, comme pour leur demander un peu de patience. Cette
promesse tacite d'un crédit tout neuf, dont les bienfaits pleuvraient
sur eux, était au fond la grande raison de leur assiduité aux jeudis et
aux dimanches de la jeune femme. Ils flairaient un prochain triomphe,
dans cette chambre aux odeurs violentes. Croyant avoir usé Rougon à
satisfaire leurs premiers rêves, ils attendaient l'avènement de quelque
pouvoir jeune, qui contenterait leurs rêves nouveaux, extraordinairement
multipliés et élargis. Cependant, Clorinde s'était relevée sur ses
coussins.
Accoudée au bras de la causeuse, elle se pencha brusquement vers Pozzo,
lui souffla dans le cou, avec des rires aigus, comme prise d'une folie
heureuse. Quand elle était très contente, elle avait de ces joies
soudaines d'enfant. Pozzo, dont la main semblait s'être endormie sur la
guitare, renversa la tête en montrant ses dents de bel Italien, et il
frissonnait comme chatouillé par la caresse de ce souffle, tandis que la
jeune femme riait plus haut, soufflait plus fort, pour lui faire
demander grâce. Puis, après l'avoir querellé en italien, elle ajouta; en
se tournant vers Mme Correur:
«Il faut qu'il chante, n'est-ce pas?... S'il chante, je ne soufflerai
plus, je le laisserai tranquille.... Il a fait une chanson bien jolie.»
Alors, ils demandèrent tous la chanson. Pozzo se remit à gratter sa
guitare; et il chanta, les yeux sur Clorinde. C'était un murmure
passionné, accompagné de petites notes légères; les paroles italiennes
ne s'entendaient pas, soupirées, tremblées; au dernier couplet, sans
doute un couplet de souffrance amoureuse, Pozzo, qui prenait une voix
sombre, resta la bouche souriante, d'un air de ravissement dans le
désespoir.
Quand il se tut, on l'applaudit beaucoup. Pourquoi ne faisait-il pas
éditer ces choses charmantes? Sa situation dans la diplomatie n'était
pas un obstacle.
«J'ai connu un capitaine qui a fait jouer un opéra comique, dit le
colonel Jobelin. On ne l'en a pas plus mal regardé au régiment.
--Oui, mais dans la diplomatie..., murmura Mme Correur en hochant la
tête.
--Mon Dieu! non, je crois que vous vous trompez, déclara M. Kahn. Les
diplomates sont comme les autres hommes. Plusieurs cultivent les arts
d'agrément.» Clorinde avait lancé un léger coup de pied dans le flanc de
Pozzo, en lui donnant un ordre à demi-voix. Il se leva, jeta la guitare
sur un tas de vêtements. Et quand il revint, au bout de cinq minutes, il
était suivi d'Antonia portant un plateau où se trouvaient des verres et
une carafe; lui, tenait un sucrier qui n'avait pu trouver place sur le
plateau. Jamais on ne buvait autre chose que de l'eau sucrée chez la
jeune femme; encore les familiers de la maison savaient-ils lui faire
plaisir lorsqu'ils prenaient de l'eau pure.
«Eh bien, qu'y a-t-il?» dit-elle en se tournant vers le cabinet de
toilette, où une porte grinçait.
Puis, comme se souvenant, elle s'écria:
«Ah! c'est maman.... Elle était couchée.» En effet, c'était la comtesse
Balbi, enveloppée dans une robe de chambre de laine noire; elle avait
noué sur sa tête un lambeau de dentelle, dont les bouts s'enroulaient à
son cou. Flaminio, le grand laquais à longue barbe, à mine de bandit, la
soutenait par-derrière, la portait presque entre ses bras. Et elle
semblait n'avoir pas vieilli, la face blanche, gardant son sourire
continu d'ancienne reine de beauté.
«Attends, maman! reprit Clorinde. Je vais te donner ma chaise longue.
Moi, je m'allongerai sur le lit.... Je ne suis pas bien. J'ai une bête
qui est entrée. Voilà qu'elle recommence à me mordre.» Il y eut tout un
déménagement. Pozzo et Mme Correur conduisirent la jeune femme à son
lit; mais il fallut tirer les couvertures et taper les oreillers.
Pendant ce temps, la comtesse Balbi se coucha sur la chaise longue.
Derrière elle, Flaminio resta debout, noir, muet, couvant d'un regard
abominable les personnes qui se trouvaient là.
«Ça ne vous fait rien que je me couche, n'est-ce pas? répétait la jeune
femme. Je suis beaucoup mieux couchée.... Je ne vous renvoie pas, au
moins? Il faut rester.» Elle s'était allongée, le coude enfoncé dans un
oreiller, étalant sa blouse noire, dont l'ampleur faisait sur la
couverture blanche une mare d'encre. Personne, d'ailleurs, ne songeait à
s'en aller. Mme Correur causait à demi-voix avec Pozzo de la perfection
des formes de Clorinde, qu'ils venaient de soutenir. M. Kahn, M. Béjuin
et le colonel présentaient leurs compliments à la comtesse. Celle-ci
s'inclinait avec son sourire. Puis, sans se retourner, de temps à autre,
elle disait, d'une voix très douce:
«Flaminio!» Le grand laquais comprenait, soulevait un coussin, apportait
un tabouret, tirait de sa poche un flacon d'odeur, de son air farouche
de brigand en habit noir.
A ce moment, Auguste commit un malheur. Il avait rôdé dans les trois
pièces, s'était arrêté à tous les chiffons de femme qui traînaient.
Puis, commençant à s'ennuyer, il avait eu l'idée de boire des verres
d'eau sucrée coup sur coup. Clorinde le surveillait depuis un instant,
regardant le sucrier se vider, lorsqu'il cassa le verre, dans lequel il
tapait la cuiller violemment.
«C'est le sucre! il en met trop! cria-t-elle.
--Imbécile! dit le colonel. Tu ne peux pas boire de l'eau
tranquillement?... Matin et soir, un grand verre. Il n'y a rien de
meilleur. Ça préserve de toutes les maladies.» Heureusement, M. Bouchard
entra. Il venait un peu tard, à dix heures passées, parce qu'il avait dû
dîner en ville. Et il parut surpris de ne pas trouver là sa femme.
«M. d'Escorailles s'était chargé de l'amener, dit-il, et j'avais promis
de la reprendre en passant.» Au bout d'une demi-heure, en effet, Mme
Bouchard arriva, accompagnée de M. d'Escorailles et de M. La Rouquette.
Après une brouille d'une année, le jeune marquis s'était remis avec la
jolie blonde; maintenant, leur liaison tournait à l'habitude, ils se
reprenaient pour huit jours, ne pouvaient s'empêcher de se pincer et de
s'embrasser derrière les portes, lorsqu'ils se rencontraient. Cela
allait de soi, naturellement, avec des renouveaux de désir très vifs.
Comme ils venaient chez les Delestang en voiture découverte, ils avaient
rencontré M. La Rouquette. Et tous les trois s'en étaient allés au Bois,
riant haut, lâchant des plaisanteries risquées; même M. d'Escorailles
avait cru un moment rencontrer la main du député, derrière la taille de
Mme Bouchard. Quand ils entrèrent, ils apportèrent une bouffée de
gaieté, la fraîcheur des allées noires du Bois, le mystère des feuilles
endormies, où s'étouffait la polissonnerie de leurs rires.
«Oui, nous revenons du lac, dit M. La Rouquette. Ma parole! on m'a
débauché... Je rentrais bien tranquillement travailler.» Il redevint
subitement sérieux. Pendant la dernière session, il avait prononcé un
discours à la Chambre sur une question d'amortissement, après un grand
mois d'études spéciales; et, depuis lors, il prenait des allures posées
d'homme marié, comme s'il avait enterré sa vie de garçon à la tribune.
Kahn l'emmena au fond de la chambre, en murmurant:
«A propos, vous qui êtes bien avec Marsy...» Leurs voix se perdirent,
Ils causèrent bas. Cependant, la jolie Mme Bouchard, qui avait salué la
comtesse, s'était assise devant le lit, gardant dans sa main la main de
Clorinde, la plaignant beaucoup, d'une voix flûtée.
M. Bouchard, debout, digne et correct, s'écria tout à coup, au milieu
des conversations étouffées:
«Je ne vous ai pas conté?... Il est gentil, le gros homme!» Et, avant de
s'expliquer, il parla amèrement de Rougon, comme les autres. On ne
pouvait plus lui rien demander, il n'était même plus poli; et M.
Bouchard tenait avant tout à la politesse. Puis, lorsqu'on lui demanda
ce que Rougon lui avait fait, il finit par répondre:
«Moi, je n'aime pas les injustices.... C'est pour un des employés de ma
division, Georges Duchesne; vous le connaissez, vous l'avez vu chez moi.
Il est plein de mérite, ce garçon! Nous le recevons comme notre enfant.
Ma femme l'aime beaucoup, parce qu'il est de son pays.... Alors,
dernièrement, nous complotions ensemble de faire nommer Duchesne
sous-chef. L'idée était de moi, mais tu l'approuvais, n'est-ce pas,
Adèle?» Mme Bouchard, l'air gêné, se pencha davantage vers Clorinde,
pour éviter les regards de M. d'Escorailles, qu'elle sentait fixés sur
elle.
«Eh bien, continua le chef de division, vous ne savez pas de quelle
façon le gros homme a accueilli ma demande?... Il m'a regardé un bon
moment en silence, de son air blessant, vous savez. Ensuite, il m'a
carrément refusé la nomination. Et comme je revenais à la charge, il m'a
dit, avec un sourire: «Monsieur Bouchard, n'insistez pas, vous me faites
de la peine; il y a des raisons graves...» Impossible d'en tirer autre
chose.
Il a bien vu que j'étais furieux, car il m'a prié de le rappeler au bon
souvenir de ma femme.... N'est-ce pas, Adèle?» Mme Bouchard avait
justement eu dans la soirée une explication vive avec M. d'Escorailles,
au sujet de ce Georges Duchesne. Elle crut devoir dire, d'un ton
d'humeur:
«Mon Dieu! M. Duchesne attendra.... Il n'est pas si intéressant!» Mais
le mari s'entêtait.
«Non, non, il a mérité d'être sous-chef, il sera sous-chef! Je perdrai
plutôt mon nom.... Moi, je veux qu'on soit juste!» On dut le calmer.
Clorinde, distraite, tâchait d'entendre la conversation de M. Kahn et de
M. La Rouquette, réfugiés au pied de son lit. Le premier expliquait sa
situation à mots couverts. Sa grande entreprise du chemin de fer de
Niort à Angers se trouvait en pleine déconfiture. Les actions avaient
commencé par faire quatre-vingts francs de prime à la Bourse, avant
qu'un seul coup de pioche fût donné. Embusqué derrière sa fameuse
compagnie anglaise, M. Kahn s'était livré aux spéculations les plus
imprudentes. Et, aujourd'hui, la faillite allait éclater, si quelque
main puissante ne le ramassait dans sa chute.
«Autrefois, murmurait-il, Marsy m'avait offert de vendre l'affaire à la
Compagnie de l'Ouest. Je suis tout prêt à rentrer en pourparlers. Il
suffirait d'obtenir une loi...» Clorinde les appela discrètement d'un
geste. Et, penchés tous deux au-dessus du lit, ils causèrent longuement
avec elle. Marsy n'avait pas de rancune. Elle lui parlerait. Elle lui
offrirait le million qu'il demandait, l'année précédente, pour appuyer
la demande de concession. Sa situation de président du Corps législatif
lui permettrait d'obtenir très aisément la loi nécessaire.
«Allez, il n'y a encore que Marsy si l'on veut le succès de ces sortes
d'affaires, dit-elle en souriant. Quand on se passe de lui pour en
lancer une, on est bientôt forcé de l'appeler, pour le supplier d'en
raccommoder les morceaux.» Dans la chambre, maintenant, tout le monde
parlait à la fois, très haut, Mme Correur expliquait son dernier désir à
Mme Bouchard: aller mourir à Coulonges, dans la maison de sa famille; et
elle s'attendrissait sur les lieux où elle était née, elle forcerait
bien Mme Martineau à lui rendre cette maison toute pleine des souvenirs
de son enfance. Les invités, fatalement, revenaient à Rougon: M.
d'Escorailles racontait la colère de son père et de sa mère qui lui
avaient écrit de rentrer au Conseil d'État, de briser avec le ministre,
en apprenant les abus de pouvoir de celui-ci; le colonel racontait
comment le gros homme s'était absolument refusé à demander pour lui à
l'empereur une situation dans les palais impériaux; M. Béjuin lui-même
se lamentait de ce que Sa Majesté n'était pas venue visiter la
cristallerie de Saint-Florent, lors de son dernier voyage à Bourges,
malgré l'engagement formel pris par Rougon d'obtenir cette faveur. Et,
au milieu de cette rage de paroles, la comtesse Balbi, sur la chaise
longue, souriait, regardait ses mains encore potelées, répétait
doucement:
«Flaminio!» Le grand diable de domestique avait sorti de la poche de son
gilet une toute petite boîte d'écaille pleine de pastilles à la menthe.
La comtesse les croquait avec des mines de vieille chatte gourmande.
Vers minuit seulement, Delestang rentra. Quand on le vit soulever la
portière du boudoir, un profond silence se fit, tous les cous
s'allongèrent. Mais la portière était retombée, personne ne le suivait.
Alors, après une nouvelle attente de quelques secondes, des exclamations
partirent:
«Vous êtes seul?
--Vous ne l'amenez donc pas?
--Vous avez donc perdu le gros homme en route?» Et il y eut un
soulagement. Delestang expliqua que Rougon, très fatigué, venait de le
quitter au coin de la rue Marbeuf.
«Il a bien fait, dit Clorinde en se couchant tout à fait sur le lit. Il
est si peu amusant!» Ce fut le signal d'un nouveau déchaînement de
plaintes et d'accusations. Delestang protestait, lançait des: Permettez!
permettez! Il affectait d'ordinaire de défendre Rougon. Quand on le
laissa parler, il dit d'une voix mesurée:
«Sans doute il aurait pu mieux agir envers certains de ses amis. Mais il
n'en reste pas moins une grande intelligence.... Quant à moi, je lui
serai éternellement reconnaissant...
--Reconnaissant de quoi? cria M. Kahn courroucé.
--Mais de tout ce qu'il a fait...» On lui coupa violemment la parole.
Rougon n'avait jamais rien fait pour lui. Où prenait-il que Rougon eût
fait quelque chose?
«Vous êtes étonnant! dit le colonel. On ne pousse pas la modestie à ce
point-là!... Mon cher ami, vous n'aviez besoin de personne. Parbleu!
vous êtes monté par vos propres forces.» Alors, on célébra les mérites
de Delestang. Sa ferme modèle de la Chamade était une création hors
ligne, qui révélait depuis longtemps en lui les aptitudes d'un bon
administrateur et d'un homme d'État véritablement doué. Il avait le coup
d'oeil prompt, l'intelligence nette, la main énergique sans rudesse.
D'ailleurs, l'empereur ne l'avait-il pas distingué, dès le premier jour?
Il se rencontrait sur presque tous les points avec Sa Majesté.
«Laissez donc! finit par déclarer M. Kahn, c'est vous qui soutenez
Rougon. Si vous n'étiez pas son ami, si vous ne l'appuyiez pas dans le
conseil, il y a quinze jours au moins qu'il serait par terre.» Pourtant,
Delestang protestait encore. Certainement, il n'était pas le premier
venu; mais il fallait rendre justice aux qualités de tout le monde.
Ainsi, le soir même, chez le garde des Sceaux, dans une question de
viabilité très embrouillée, Rougon venait de montrer une clarté d'aperçu
extraordinaire.
«Oh! la souplesse d'un avoué retors», murmura M. La Rouquette d'un air
de dédain.
Clorinde n'avait point encore ouvert les lèvres. Des regards se
tournaient vers elle, sollicitant le mot que chacun attendait. Elle
roulait doucement la tête sur l'oreiller, comme pour se gratter la
nuque. Elle dit enfin, en parlant de son mari, sans le nommer:
«Oui, grondez-le.... Il faudra le battre, le jour où l'on voudra le
mettre à sa vraie place.
--La situation de ministre de l'Agriculture et du Commerce est tout à
fait secondaire», fit remarquer M. Kahn, afin de brusquer les choses.
C'était toucher à une plaie vive. Clorinde souffrait de voir son mari
parqué dans ce qu'elle appelait «un petit ministère». Elle s'assit
brusquement sur son séant, en lâchant le mot attendu:
«Eh! il sera à l'Intérieur quand nous voudrons!» Delestang voulut
parler. Mais tous s'étaient précipités, l'entourant d'un brouhaha de
ravissement. Alors, lui, sembla se déclarer vaincu. Peu à peu, une
teinte rosée montait à ses joues, une jouissance noyait sa face
superbe. Mme Correur et Mme Bouchard, à demi-voix, le trouvaient beau;
la seconde surtout, avec le goût pervers des femmes pour les hommes
chauves, regardait passionnément son crâne nu. M. Kahn, le colonel et
les autres, avaient des coups d'oeil, de petits gestes, des mots
rapides, pour dire le cas énorme qu'ils faisaient de sa force. Ils
s'aplatissaient devant le plus sot de la bande, ils s'admiraient en lui.
Ce maître-là, au moins, serait docile et ne les compromettrait pas. Ils
pouvaient impunément le prendre pour dieu, sans craindre sa foudre.
«Vous le fatiguez», fit remarquer la jolie Mme Bouchard de sa voix
tendre.
On le fatiguait! Ce fut une commisération générale.
En effet, il était un peu pâle, ses yeux se fermaient. Pensez donc!
quand on travaille depuis le matin cinq heures! Rien ne brise comme les
travaux de tête. Et avec une douce violence, on exigea qu'il allât se
coucher. Il obéit docilement, il se retira, après avoir posé un baiser
sur le front de sa femme.
«Flaminio!» murmura la comtesse.
Elle aussi voulait se mettre au lit. Elle traversa la chambre au bras du
domestique, en envoyant à chacun un petit salut de la main. Dans le
cabinet de toilette, on entendit Flaminio jurer, parce que la lampe
s'était éteinte.
Il était une heure. On parla de se retirer. Mais Clorinde assurait
qu'elle n'avait pas sommeil, qu'on pouvait rester. Pourtant personne ne
se rassit. La lampe du boudoir venait également de s'éteindre; une forte
odeur d'huile se répandait. On eut beaucoup de peine à retrouver de
menus objets, un éventail, la canne du colonel, le chapeau de Mme
Bouchard. Clorinde, tranquillement allongée, empêcha Mme Correur de
sonner Antonia; la femme de chambre se couchait à onze heures. Enfin, on
partait, quand le colonel s'aperçut qu'il oubliait Auguste; le jeune
homme dormait sur le canapé du boudoir, la tête appuyée sur une robe
roulée en tampon; on le gronda de n'avoir pas remonté la lampe. Dans
l'ombre de l'escalier, où le gaz baissé agonisait, Mme Bouchard eut un
léger cri; son pied avait tourné, disait-elle. Et, comme tout ce monde
descendait prudemment le long de la rampe, de grands rires vinrent de la
chambre de Clorinde, où Pozzo s'était attardé; sans doute elle lui
soufflait dans le cou.
Chaque jeudi et chaque dimanche, les soirées se ressemblaient.
Au-dehors, le bruit courait que Mme Delestang avait un salon politique.
On s'y montrait très libéral, on y battait en brèche l'administration
autoritaire de Rougon. Toute la bande était passée au rêve d'un empire
humanitaire, élargissant peu à peu et à l'infini le cercle des libertés
publiques. Le colonel, à ses moments perdus, rédigeait des statuts pour
des associations d'ouvriers; M. Béjuin parlait de créer une cité, autour
de sa cristallerie de Saint-Florent; M. Kahn, pendant des heures,
entretenait Delestang du rôle démocratique des Bonaparte dans la société
moderne. Et, à chaque nouvel acte de Rougon, il y avait des
protestations indignées, des terreurs patriotiques de voir la France
sombrer aux mains d'un tel homme. Un jour, Delestang soutint que
l'empereur était le seul républicain de l'époque. La bande affectait des
allures de secte religieuse apportant le salut. Maintenant, elle
complotait d'une façon ouverte le renversement du gros homme, pour le
plus grand bien du pays.
Cependant, Clorinde ne se hâtait pas. On la trouvait étendue sur tous
les canapés de son appartement, distraite, les yeux en l'air, étudiant
les coins du plafond.
Quand les autres criaient et piétinaient d'impatience autour d'elle,
elle avait une figure muette, un jeu lent de paupières pour les inviter
à plus de prudence. Elle sortait moins, s'amusait à s'habiller en homme
avec sa femme de chambre, sans doute afin de tuer le temps.
Elle s'était prise brusquement de tendresse pour son mari, l'embrassait
devant le monde, lui parlait en zézayant, témoignait des inquiétudes
très vives pour sa santé qui était excellente. Peut-être voulait-elle
cacher ainsi l'empire absolu, la surveillance continue, qu'elle exerçait
sur lui. Elle le guidait dans ses moindres actions, lui faisait chaque
matin la leçon, comme à un écolier dont on se méfie. Delestang se
montrait d'ailleurs d'une obéissance absolue. Il saluait, souriait, se
fâchait, disait noir, disait blanc, selon la ficelle qu'elle avait tirée
Dès qu'il n'était plus monté, il revenait de lui même se remettre entre
ses mains, pour qu'elle l'accommodât. Et il restait supérieur.
Clorinde attendait. M. Beulin-d'orchère, qui évitait de venir le soir,
la voyait souvent pendant la journée. Il se plaignait amèrement de son
beau-frère, l'accusait de travailler à la fortune d'une foule
d'étrangers; mais cela se passait toujours ainsi, on se moquait bien des
parents! Rougon seul pouvait détourner l'empereur de lui confier les
Sceaux, par crainte d'avoir à partager son influence dans le conseil. La
jeune femme fouettait sa rancune. Puis, elle parlait à demi-mot du
prochain triomphe de son mari, en lui donnant la vague espérance d'être
compris dans la nouvelle combinaison ministérielle. En somme, elle se
servait de lui pour savoir ce qui se passait chez Rougon. Par une
méchanceté de femme, elle aurait voulu voir ce dernier malheureux en
ménage; et elle poussait le magistrat à faire épouser sa querelle par sa
soeur. Il dut essayer, regretter tout haut un mariage dont il ne tirait
aucun profit; mais il échoua sans doute, devant la placidité de Mme
Rougon. Son beau-frère, disait-il, était très nerveux depuis quelque
temps. Il insinuait qu'il le croyait mûr pour la chute; et il regardait
la jeune femme fixement, il lui racontait des faits caractéristiques,
d'un air aimable de causeur colportant sans malice les cancans du monde.
Pourquoi donc n'agissait-elle pas, si elle était maîtresse? Elle,
paresseusement, s'allongeait davantage, prenait une mine de personne
enfermée chez elle par un temps de pluie, se résignant dans l'attente
d'un rayon de soleil.
Pourtant, aux Tuileries, la puissance de Clorinde grandissait. On
causait à voix basse du vif caprice que Sa Majesté éprouvait pour elle.
Dans les bals, aux réceptions officielles, partout où l'empereur la
rencontrait, il tournait autour de ses jupes de son pas oblique, lui
regardait dans le cou, lui parlait de près, avec un lent sourire. Et,
disait-on, elle n'avait encore rien accordé, pas même le bout des
doigts. Elle jouait son ancien jeu de fille à marier, très provocante,
libre, disant tout, montrant tout, mais continuellement sur ses gardes,
se dérobant juste à la minute voulue. Elle semblait laisser mûrir la
passion du souverain, guetter une circonstance, ménager l'heure où il ne
pourrait plus rien lui refuser, afin d'assurer le triomphe de quelque
plan longuement conçu.
Ce fut vers cette époque qu'elle se montra tout d'un coup très tendre à
l'égard de M. de Plouguern. Il y avait, depuis plusieurs mois, de la
brouille entre eux. Le sénateur, fort assidu auprès d'elle, et qui
venait assister presque chaque matin à son lever, s'était un beau jour
fâché de se voir consigné à la porte de son cabinet, lorsqu'elle faisait
sa toilette. Elle rougissait, prise d'un caprice de pudeur, ne voulant
plus être taquinée, gênée, disait-elle, par les yeux gris du vieillard
où s'allumaient des flammes jaunes. Mais lui, protestait, refusait de se
présenter, comme tout le monde, aux heures où sa chambre s'emplissait de
visites. N'était-il pas son père? ne l'avait-il pas fait sauter sur ses
genoux toute petite?
Et il racontait avec un ricanement les corrections qu'il se permettait
de lui administrer jadis, les jupes relevées.
Elle finit par rompre, un jour où, malgré les cris et les coups de poing
d'Antonia, il était entré pendant qu'elle se trouvait au bain. Quand M.
Kahn ou le colonel Jobelin lui demandait des nouvelles de M. de
Plouguern, elle répondait d'un air pincé:
«Il rajeunit, il n'a pas vingt ans.... Je ne le vois plus.» Puis,
brusquement, on ne rencontra que M. de Plouguern chez elle. A toute
heure, il était là, dans les coins du cabinet de toilette, au fond des
trous intimes de la chambre. Il savait où elle serrait son linge, lui
passait une chemise ou une paire de bas; même on l'avait surpris en
train de lui lacer son corset. Clorinde montrait le despotisme d'une
jeune mariée.
«Parrain, va me chercher la lime à ongles, tu sais, dans le tiroir....
Parrain, donne-moi donc mon éponge...» Ce mot de parrain était une
caresse. Lui, maintenant, parlait très souvent du comte Balbi, précisant
les détails de la naissance de Clorinde. Il mentait, disait avoir connu
la mère de la jeune femme au troisième mois de sa grossesse. Et lorsque
la comtesse, avec son rire éternel sur sa face usée, se trouvait là,
dans la chambre, au moment du lever de Clorinde, il adressait à la
vieille dame des regards d'intelligence, attirait d'un clignement d'yeux
son attention sur une épaule nue, sur un genou à demi découvert.
«Hein? Léonora, murmurait-il, tout votre portrait!» La fille lui
rappelait la mère. Son visage osseux flambait. Souvent, il allongeait
ses mains sèches, prenait Clorinde, se serrait contre elle, pour lui
conter quelque ordure. Cela le satisfaisait. Il était voltairien, niait
tout, combattait les derniers scrupules de la jeune femme, en disant
avec son ricanement de poulie mal graissée:
«Mais, bête, c'est permis.... Quand ça fait plaisir, c'est permis.» On
ne sut jamais jusqu'où les choses allèrent entre eux. Clorinde avait
alors besoin de M. de Plouguern; elle lui réservait un rôle dans le
drame qu'elle rêvait.
D'ailleurs, il lui arrivait parfois d'acheter ainsi des amitiés dont
elle ne se servait plus ensuite, si elle venait à changer de plan.
C'était, à ses yeux, comme une poignée de main donnée à la légère et
sans profit. Elle avait ce beau dédain de ses faveurs qui déplaçait en
elle l'honnêteté commune et lui faisait mettre ses fiertés autre part.
Cependant, son attente se prolongeait. Elle causait à mots couverts,
avec M. de Plouguern, d'un événement vague, indéterminé, trop lent à se
produire. Le sénateur semblait chercher des combinaisons, d'un air
absorbé de joueur d'échecs; et il hochait la tête, il ne trouvait sans
doute rien. Quant à elle, les rares jours où Rougon venait encore la
voir, elle se disait lasse, elle parlait d'aller en Italie passer trois
mois. Puis, les paupières à demi closes, elle l'examinait d'un mince
regard luisant.
Un sourire de cruauté raffinée pinçait ses lèvres. Elle aurait pu tenter
déjà de l'étrangler entre ses doigts effilés; mais elle voulait
l'étrangler net; et c'était une jouissance, cette longue patience
qu'elle mettait à regarder pousser ses ongles. Rougon, toujours très
préoccupé, lui donnait des poignées de main distraites, sans remarquer
la fièvre nerveuse de sa peau. Il la croyait plus raisonnable, la
complimentait d'obéir à son mari.
«Vous voilà presque comme je vous voulais, disait-il.
Vous avez bien raison, les femmes doivent rester tranquilles chez
elles.» Et elle criait, avec un rire aigu, quand il n'était plus là:
«Mon Dieu! qu'il est bête!... Et il trouve les femmes bêtes, encore!»
Enfin, un dimanche soir, vers dix heures, au moment où toute la bande
était réunie dans la chambre de Clorinde, M. de Plouguern entra d'un air
triomphant.
«Eh bien, demanda-t-il en affectant une grande indignation, vous
connaissez le nouvel exploit de Rougon?... Cette fois, la mesure est
comble.» On s'empressa autour de lui. Personne ne savait rien.
«Une abomination! reprit-il, les bras en l'air. On ne comprend pas qu'un
ministre descende si bas...» Et il raconta d'un trait l'aventure. Les
Charbonnel, en arrivant à Faverolles pour prendre possession de
l'héritage du cousin Chevassu, avaient fait grand bruit de la prétendue
disparition d'une quantité considérable d'argenterie. Ils accusaient la
bonne chargée de la garde de la maison, femme très dévote; à la nouvelle
de l'arrêt rendu par le Conseil d'État, cette malheureuse devait s'être
entendue avec les soeurs de la Sainte-Famille, et avoir transporté au
couvent tous les objets de valeur faciles à cacher. Trois jours après,
ils ne parlaient plus de la bonne; c'étaient les soeurs elles-mêmes qui
avaient dévalisé leur maison. Cela faisait dans la ville un scandale
épouvantable. Mais le commissaire refusait d'opérer une descente au
couvent, lorsque, sur une simple lettre des Charbonnel, Rougon avait
télégraphié au préfet de donner des ordres pour qu'une visite
domiciliaire eût lieu immédiatement.
«Oui, une visite domiciliaire, cela est en toutes lettres dans la
dépêche, dit M. de Plouguern en terminant. Alors, on a vu le commissaire
et deux gendarmes bouleverser le couvent. Ils y sont restés cinq heures.
Les gendarmes ont voulu tout fouiller.... Imaginez-vous qu'ils ont mis
le nez jusque dans les paillasses des soeurs...
--Les paillasses des soeurs, oh! c'est indigne! s'écria Mme Bouchard
révoltée.
--Il faut manquer tout à fait de religion, déclara le colonel.
--Que voulez-vous, soupira à son tour Mme Correur, Rougon n'a jamais
pratiqué... J'ai si souvent tenté en pure perte de le réconcilier avec
Dieu!»
M. Bouchard et M. Béjuin hochaient la tête d'un air désespéré, comme
s'ils venaient d'apprendre quelque catastrophe sociale qui leur faisait
douter de la raison humaine. M. Kahn demanda, en frottant rudement son
collier de barbe:
«Et, naturellement, on n'a rien trouvé chez les soeurs?
--Absolument rien!» répondit M. de Plouguern.
Puis, il ajouta d'une voix rapide:
«Une casserole en argent, je crois, deux timbales, un porte-huilier, des
bêtises, des cadeaux que l'honorable défunt, vieillard d'une grande
piété, avait faits aux soeurs pour les récompenser de leurs bons soins
pendant sa longue maladie.
--Oui, oui, évidemment», murmurèrent les autres.
Le sénateur n'insista pas. Il reprit d'un ton très lent, en accentuant
chaque phrase d'un petit claquement de main:
«La question est ailleurs. Il s'agit du respect dû à un couvent, à une
de ces saintes maisons, où se sont réfugiées toutes les vertus chassées
de notre société impie.
Comment veut-on que les masses soient religieuses, si les attaques
contre la religion partent de si haut? Rougon a commis là un véritable
sacrilège, dont il devra rendre compte.... Aussi la bonne société de
Faverolles est-elle indignée. Mgr Rochart, l'éminent prélat, qui a
toujours témoigné aux soeurs une tendresse particulière, est
immédiatement parti pour Paris, où il vient demander justice. D'autre
part, au Sénat, on était toujours très irrité, on parlait de soulever un
incident, sur les quelques détails que j'ai pu fournir. Enfin
l'impératrice elle-même...» Tous tendirent le cou.
«Oui, l'impératrice a su cette déplorable histoire par Mme de Llorentz,
qui la tenait de notre ami La Rouquette, auquel je l'avais racontée. Sa
Majesté s'est écriée: "M. Rougon n'est plus digne de parler au nom de la
France.--Très bien!» dit tout le monde.
Ce jeudi-là, ce fut, jusqu'à une heure du matin, l'unique sujet de
conversation. Clorinde n'avait pas ouvert la bouche. Aux premiers mots
de M. de Plouguern, elle s'était renversée sur sa chaise longue, un peu
pâle, les lèvres pincées. Puis elle se signa trois fois, rapidement,
sans qu'on la vît, comme si elle remerciait le Ciel de lui avoir accordé
une grâce longtemps demandée.
Ses mains eurent ensuite des gestes de dévote furieuse au récit de la
visite domiciliaire. Peu à peu, elle était devenue très rouge. Les yeux
en l'air, elle s'absorba dans une rêverie grave.
Alors, pendant que les autres discutaient, M. de Plouguern s'approcha
d'elle, glissa une main au bord de son corsage, pour lui pincer
familièrement le sein. Et, avec son ricanement sceptique, du ton libre
d'un grand seigneur qui a roulé dans tous les mondes, il souffla à
l'oreille de la jeune femme:
«Il a touché au Bon Dieu, il est foutu!»