Clorinde était alors dans un épanouissement d'étrangeté et de puissance.
Elle restait la grande fille excentrique qui battait Paris sur un cheval
de louage pour conquérir un mari, mais la grande fille devenue femme, le
buste élargi, les reins solides, accomplissant posément les actes les
plus extraordinaires, ayant réalisé son rêve longtemps caressé d'être
une force. Ses interminables courses au fond de quartiers perdus, ses
correspondances inondant de lettres les quatre coins de la France et de
l'Italie, son continuel frottement aux personnages politiques dans
l'intimité desquels elle se glissait, toute cette agitation désordonnée,
pleine de trous, sans but logique, avait fini par aboutir à une
influence réelle, indiscutable. Elle lâchait encore des choses énormes,
des projets fous, des espoirs extravagants, lorsqu'elle causait
sérieusement; elle promenait toujours son vaste portefeuille crevé,
rattaché avec des ficelles, le portait entre ses bras comme un poupon,
d'une façon si convaincue, que les passants souriaient, à la voir ainsi
passer en longues jupes sales. Pourtant, on la consultait, on la
craignait même. Personne n'aurait pu dire au juste d'où elle tirait son
pouvoir; il y avait là des sources lointaines, multiples, disparues,
auxquelles il était bien difficile de remonter. On savait au plus des
bouts d'histoire, des anecdotes qu'on se chuchotait à l'oreille.
L'ensemble de cette singulière figure échappait, imagination détraquée,
bon sens écouté et obéi, corps superbe où était peut-être l'unique
secret de sa royauté. D'ailleurs, peu importait les dessous de la
fortune de Clorinde. Il suffisait qu'elle régnât, même en reine
fantasque. On s'inclinait.
Ce fut pour la jeune femme une époque de domination. Elle centralisait
chez elle, dans son cabinet de toilette, où traînaient des cuvettes mal
essuyées, toute la politique des cours de l'Europe. Avant les
ambassades, sans qu'on devinât par quelle voie, elle recevait les
nouvelles, des rapports détaillés, dans lesquels se trouvaient annoncées
les moindres pulsations de la vie des gouvernements. Aussi avait-elle
une cour, des banquiers, des diplomates, des intimes, qui venaient pour
tâcher de la confesser. Les banquiers surtout se montraient très
courtisans. Elle avait, d'un coup, fait gagner à l'un d'eux une centaine
de millions, par la simple confidence d'un changement de ministère, dans
un État voisin. Elle dédaignait ces trafics de la basse politique; elle
lâchait tout ce qu'elle savait, les commérages de la diplomatie, les
cancans internationaux des capitales, uniquement pour le plaisir de
parler et de montrer qu'elle surveillait à la fois Turin, Vienne,
Madrid, Londres, jusqu'à Berlin et à Saint-Pétersbourg; alors, coulait
un flot de renseignements intarissables sur la santé des rois, leurs
amours, leurs habitudes, sur le personnel politique de chaque pays, sur
la chronique scandaleuse du moindre duché allemand. Elle jugeait les
hommes d'État d'une phrase, sautait du nord au midi sans transition,
remuait négligemment les royaumes du bout des ongles, vivait là comme
chez elle, comme si la vaste terre, avec ses villes, ses peuples, eût
tenu dans une boîte à joujoux, dont elle aurait rangé à son caprice les
petites maisons de carton et les bonshommes de bois. Puis, lorsqu'elle
se taisait, éreintée de bavardages, elle faisait claquer le pouce contre
le médius, un geste qui lui était familier, voulant dire que tout cela
ne valait certainement pas le léger bruit de ses doigts.
Pour le moment, au milieu du débraillé de ses occupations multiples, ce
qui la passionnait, c'était une affaire de la plus haute gravité, dont
elle s'efforçait de ne point parler, sans pouvoir, cependant, se refuser
la joie de certaines allusions. Elle foulait Venise. Quand elle parlait
du grand ministre italien, elle disait:
«Cavour», d'une voix familière. Elle ajoutait: «Cavour ne voulait pas,
mais j'ai voulu, et il a compris.» Elle s'enfermait matin et soir avec
le chevalier Rusconi, à la légation. D'ailleurs, «l'affaire» marchait
très bien maintenant. Et, tranquille, renversant son front borné de
déesse, parlant dans une sorte de somnambulisme, elle laissait tomber
des bouts de phrase sans lien entre eux, des lambeaux d'aveu: une
entrevue secrète entre l'empereur et un homme d'État étranger, un projet
de traité d'alliance dont on discutait encore certains articles, une
guerre pour le printemps prochain.
D'autres jours, elle était furieuse; elle donnait des coups de pied aux
chaises, dans sa chambre, et bousculait les cuvettes de son cabinet, à
les casser; elle avait une colère de reine, trahie par des ministres
imbéciles, qui voit son royaume aller de mal en pis. Ces jours-là, elle
tendait tragiquement son bras nu et superbe, le poing fermé, vers le
sud-est, du côté de l'Italie, en répétant: «Ah! si j'étais là-bas, ils
ne feraient pas tant de bêtises!» Les soucis de la haute politique
n'empêchaient pas Clorinde de mener de front toutes sortes de besognes,
où elle semblait finir par se perdre elle-même. On la trouvait souvent
assise sur son lit, son énorme portefeuille vidé au milieu de la
couverture, et s'enfonçant jusqu'aux coudes dans le tas de papiers, la
tête perdue, pleurant de rage; elle ne se reconnaissait plus parmi cet
éboulement de feuilles volantes, ou bien elle cherchait quelque dossier
égaré, qu'elle découvrait enfin derrière un meuble, sous ses vieilles
bottines, avec son linge sale. Lorsqu'elle partait pour terminer une
affaire, elle entamait en chemin deux ou trois autres aventures. Ses
démarches se compliquaient, elle vivait dans une excitation continue,
s'abandonnant à un tourbillon d'idées et de faits, ayant sous elle des
profondeurs et des complications d'intrigues inconnues, insondables. Le
soir, après des journées de courses à travers Paris, quand elle rentrait
les jambes rompues d'avoir monté des escaliers, rapportant entre les
plis de ses jupes les odeurs indéfinissables des milieux qu'elle venait
de traverser, personne n'aurait osé soupçonner la moitié du négoce mené
par elle aux deux bouts de la ville; et, si on l'interrogeait, elle
riait, elle ne se souvenait pas toujours.
Ce fut à cette époque qu'elle eut l'étonnante fantaisie de s'installer
dans un cabinet particulier d'un des grands restaurants du boulevard.
L'hôtel de la rue du Colisée, disait-elle, était loin de tout; elle
voulait un pied-à-terre dans un endroit central; et elle fit son bureau
d'affaires du cabinet particulier. Pendant deux mois, elle reçut là,
servie par les garçons, qui eurent à introduire les plus hauts
personnages. Des fonctionnaires, des ambassadeurs, des ministres se
présentèrent au restaurant. Elle, très à l'aise, les faisait asseoir sur
le divan défoncé par les dernières soupeuses du carnaval, restait
elle-même devant la table, dont la nappe demeurait toujours mise,
couverte de mies de pain, encombrée de papiers. Elle campait comme un
général.
Un jour, prise d'une indisposition, elle était montée tranquillement se
coucher sous les combles, dans la chambre du maître d'hôtel qui la
servait, un grand garçon brun auquel elle permettait de l'embrasser. Le
soir seulement, vers minuit, elle avait consenti à rentrer chez elle.
Delestang, malgré tout, était un homme heureux. Il paraissait ignorer
les excentricités de sa femme. Elle le possédait maintenant tout entier
et usait de lui à sa guise, sans qu'il se permît un murmure. Son
tempérament le prédisposait à ce servage. Il se trouvait trop bien du
secret abandon de sa volonté, pour jamais tenter une révolte. Dans
l'intimité, c'était lui, le matin, les jours où elle avait consenti à le
tolérer chez elle, qui lui rendait au lever de petits services,
cherchait partout sous les meubles les bottines égarées et dépareillées,
remuait le linge d'une armoire avant de trouver une chemise sans trous.
Il lui suffisait de garder devant le monde son attitude d'homme souriant
et supérieur. On le respectait presque, tant il parlait de sa femme d'un
air de sérénité et de protection affectueuses.
Clorinde, devenue maîtresse toute-puissante, avait eu l'idée de faire
revenir sa mère de Turin; elle voulait désormais, disait-elle, que la
comtesse Balbi passât auprès d'elle six mois chaque année. Ce fut alors
une explosion subite de tendresse filiale. Elle bouleversa un étage de
l'hôtel pour loger la vieille dame le plus près possible de son
appartement. Même elle inventa une porte de communication qui allait de
son cabinet de toilette dans la chambre à coucher de sa mère. En
présence de Rougon surtout, elle étalait son affection avec une outrance
italienne d'expressions caressantes. Comment s'était-elle jamais
résignée à vivre si longtemps séparée de la comtesse, elle qui ne
l'avait jamais quittée pendant une heure avant son mariage? Elle
s'accusait de la dureté de son coeur. Mais ce n'était pas sa faute, elle
avait dû céder à des conseils, à de prétendues nécessités, dont le sens
lui échappait encore. Rougon, devant cette rébellion, ne bronchait pas.
Il ne la catéchisait plus, ne cherchait plus à faire d'elle une des
femmes distinguées de Paris. Autrefois, elle avait pu occuper le vide de
ses journées, lorsque la fièvre de son oisiveté lui allumait le sang,
éveillait les désirs dans ses membres de lutteur au repos. Aujourd'hui,
en pleine bataille, il ne songeait guère à ces choses; son peu de
sensualité se trouvait mangé par ses quatorze heures de travail par
jour. Il continuait à la traiter affectueusement, avec cette pointe de
dédain qu'il témoignait d'ordinaire aux femmes. Pourtant, il venait de
temps à autre la voir, les yeux comme allumés par un réveil de
l'ancienne passion toujours inassouvie. Elle restait son vice, la seule
chair qui le troublât.
Depuis que Rougon habitait le ministère, où ses amis se plaignaient de
ne plus pouvoir le rencontrer dans l'intimité, Clorinde s'était imaginé
de recevoir la bande chez elle. Peu à peu, l'habitude fut prise. Et,
pour mieux indiquer que ses soirées remplaçaient celles de la rue
Marbeuf, elle choisit également le dimanche et le jeudi.
Seulement, rue du Colisée, on restait jusqu'à une heure du matin. Elle
recevait dans son boudoir, Delestang gardant toujours les clefs du grand
salon, par crainte des taches de graisse. Comme le boudoir se trouvait
très petit, elle laissait sa chambre à coucher et son cabinet de
toilette ouverts; si bien que, le plus souvent, on s'entassait dans la
chambre, au milieu des chiffons qui traînaient.
Les jeudis et les dimanches, le grand souci de Clorinde était de rentrer
assez tôt pour dîner à la hâte et faire les honneurs de chez elle.
Malgré ses efforts de mémoire, cela ne l'empêcha pas, à deux reprises,
d'oublier si complètement ses invités, qu'elle demeura stupéfaite en
voyant tant de monde autour de son lit, quand elle arriva à minuit
passé. Un jeudi, dans les derniers jours de mai, par extraordinaire,
elle rentra vers cinq heures; elle était sortie à pied et avait reçu une
averse depuis la place de la Concorde, sans se résigner à payer un
fiacre de trente sous pour monter les Champs-Elysées. Toute trempée,
elle passa immédiatement dans son cabinet de toilette, où sa femme de
chambre Antonia, la bouche barbouillée d'une tartine de confitures, la
déshabilla en riant très fort de l'égouttement de ses jupes, qui
pissaient l'eau sur le parquet.
«Il y a là un monsieur, dit enfin cette dernière, quand elle se fut
assise par terre pour lui retirer ses bottines. Il attend depuis une
heure.» Clorinde lui demanda comment était le monsieur.
Alors, la femme de chambre resta par terre, mal peignée, la robe grasse,
montrant ses dents blanches dans sa face brune. Le monsieur était gros,
l'air sévère.
«Ah! oui, M. de Reuthlinguer, le banquier, s'écria la jeune femme. C'est
vrai, il devait venir à quatre heures.
Eh bien, qu'il attende.... Préparez-moi un bain, n'est-ce pas?» Et elle
s'allongea tranquillement dans la baignoire, cachée derrière un rideau,
au fond du cabinet. Là, elle lut des lettres arrivées pendant son
absence. Au bout d'une grande demi-heure, Antonia, sortie depuis
quelques minutes, reparut en murmurant:
«Le monsieur a vu madame rentrer. Il voudrait bien lui parler.
--Tiens! je l'oubliais, le baron! dit Clorinde, qui se mit debout au
milieu de la baignoire. Vous allez m'habiller.» Mais elle eut, ce
soir-là, des caprices de toilette extraordinaires. Dans l'abandon où
elle laissait sa personne, elle était ainsi prise parfois d'un accès
d'idolâtrie pour son corps. Alors, elle inventait des raffinements, nue
devant sa glace, se faisant frotter les membres d'onguents, de baumes,
d'huiles aromatiques, connus d'elle seule, achetés à Constantinople,
chez le parfumeur du sérail, disait-elle, par un diplomate italien de
ses amis. Et pendant qu'Antonia la frottait, elle gardait des attitudes
de statue. Cela devait lui donner une peau blanche, lisse, impérissable
comme le marbre; une certaine huile surtout, dont elle comptait
elle-même les gouttes sur un tampon de flanelle, avait la propriété
miraculeuse d'effacer à l'instant les moindres rides.
Puis, elle se livrait à un minutieux examen de ses mains et de ses
pieds. Elle aurait passé une journée à s'adorer.
Pourtant, au bout de trois quarts d'heure, lorsque Antonia lui eut passé
une chemise et un jupon, elle se souvint brusquement.
«Et le baron!... Ah! tant pis, faites-le entrer! Il sait bien ce que
c'est qu'une femme.» Il y avait plus de deux heures que M. de
Reuthlinguer attendait dans le boudoir, patiemment assis, les mains
nouées sur les genoux. Blême, froid, de moeurs austères, le banquier,
qui possédait une des plus grosses fortunes de l'Europe, faisait ainsi
antichambre chez Clorinde, depuis quelque temps, jusqu'à deux et trois
fois par semaine. Il l'attirait même chez lui, dans cet intérieur
pudibond et d'un rigorisme glacial, où le débraillé de la jeune femme
consternait les valets.
«Bonjour, baron! cria-t-elle. On me coiffe, ne regardez pas.» Elle
restait à demi nue, la chemise glissée des épaules. Le baron, de ses
lèvres pâles, trouva un sourire d'indulgence; et il se tint debout près
d'elle, les yeux froids et clairs, penché dans un salut d'extrême
politesse.
«Vous venez pour les nouvelles, n'est-ce pas?... Je sais justement
quelque chose.» Elle se leva, renvoya Antonia, qui lui laissa le peigne
planté dans les cheveux. Sans doute elle eut encore peur d'être
entendue, car elle posa une main sur l'épaule du banquier, se haussa,
lui parla à l'oreille. Le banquier, en l'écoutant, avait les yeux fixés
sur sa gorge, qui se tendait vers lui; mais il ne la voyait certainement
pas, il hochait vivement la tête.
«Voilà! conclut-elle à voix haute. Vous pouvez marcher maintenant.» Il
la reprit par le bras, la ramena contre lui, pour lui demander certaines
explications. Il n'aurait pas été plus à l'aise en face d'un de ses
commis. Quand il la quitta, il l'invita à venir dîner le lendemain; sa
femme s'ennuyait de ne pas la voir. Elle l'accompagna jusqu'à la porte.
Mais, tout d'un coup, elle croisa les bras sur sa poitrine, très rouge,
en s'écriant:
«Ah! bien, moi qui m'en vais comme ça avec vous!» Alors, elle bouscula
Antonia. Cette fille n'en finissait plus! Et elle lui donna à peine le
temps de la coiffer, disant qu'elle n'aimait pas à traîner ainsi à sa
toilette.
Malgré la saison, elle voulut mettre une longue robe de velours noir,
une sorte de blouse flottante, serrée à la taille par un cordon de soie
rouge. Déjà, à deux reprises, on était monté prévenir madame que le
dîner était servi. Mais, comme elle traversait sa chambre, elle y trouva
trois messieurs, dont personne ne soupçonnait la présence en cet
endroit. C'étaient les trois réfugiés politiques, MM. Brambilla,
Staderino et Viscardi. Elle ne parut nullement surprise de les
rencontrer là.
«Est-ce que vous m'attendez depuis longtemps? demanda-t-elle.
--Oui, oui», répondirent-ils, en balançant lentement la tête.
Ils étaient arrivés avant le banquier. Et ils n'avaient pas fait le
moindre bruit, en personnages noirs que des malheurs politiques ont
rendus silencieux et réfléchis.
Assis côte à côte sur la même chaise longue, ils mâchaient de gros
cigares éteints, renversés tous les trois dans la même posture.
Cependant, ils s'étaient levés, ils entouraient Clorinde. Il y eut
alors, à voix basse, un balbutiement rapide de syllabes italiennes.
Elle sembla leur donner des instructions. Un d'eux prit des notes
chiffrées sur un carnet, tandis que les autres, très excités sans doute
par ce qu'ils entendaient, étouffaient de légers cris sous leurs doigts
gantés. Puis, ils s'en allèrent tous les trois à la file, le masque
impénétrable.
Ce jeudi-là, il devait y avoir, le soir, une conférence entre plusieurs
ministres, pour une importante affaire, un conflit à propos d'une
question de viabilité. Delestang, lorsqu'il partit après le dîner,
promit à Clorinde de ramener Rougon; et elle eut une moue, comme pour
faire entendre qu'elle ne tenait guère à le voir. Il n'y avait pas
encore brouille, mais elle affectait une froideur croissante. Vers neuf
heures, M. Kahn et M. Béjuin arrivèrent les premiers, suivis à peu de
distance par Mme Correur. Ils trouvèrent Clorinde dans sa chambre,
allongée sur une chaise longue. Elle se plaignait d'un de ces maux
inconnus et extraordinaires qui la prenaient brusquement, d'une heure à
l'autre; cette fois, elle avait dû avaler une mouche en buvant; elle la
sentait voler, au fond de son estomac. Drapée dans sa grande blouse de
velours noir, le buste appuyé sur trois oreillers, elle était d'une
royale beauté, la face blanche, les bras nus, pareille à une de ces
figures couchées qui rêvent, adossées contre des monuments. A ses pieds,
Luigi Pozzo grattait doucement les cordes d'une guitare; il avait quitté
la peinture pour la musique.
«Asseyez-vous, n'est-ce pas? murmura-t-elle. Vous m'excusez. J'ai une
bête qui est entrée je ne sais comment...» Pozzo continuait à gratter sa
guitare en chantant très bas, l'air ravi, perdu dans une contemplation.
Mme Correur roula un fauteuil près de la jeune femme.
M. Kahn et M. Béjuin finirent par trouver des chaises libres. Il n'était
pas facile de s'asseoir, les cinq ou six sièges de la chambre
disparaissant sous des tas de jupons. Lorsque, cinq minutes plus tard,
le colonel Jobelin et son fils Auguste se présentèrent, ils durent
rester debout.
«Petit, dit Clorinde à Auguste, qu'elle tutoyait toujours, malgré ses
dix-sept ans, va donc chercher deux chaises dans le cabinet de
toilette.» C'étaient des chaises cannées, toutes dévernies par les
linges mouillés qui traînaient sans cesse sur les dossiers. Une seule
lampe, recouverte d'une dentelle de papier rose, éclairait la chambre;
une autre se trouvait posée dans le cabinet de toilette, et une
troisième dans le boudoir, dont les portes grandes ouvertes montraient
des enfoncements crépusculaires, des pièces vagues où semblaient brûler
des veilleuses. La chambre elle même, autrefois mauve tendre, passée
aujourd'hui au gris sale, restait comme pleine d'une buée suspendue; on
distinguait à peine des coins de fauteuil arrachés, des traînées de
poussière sur les meubles, une large tache d'encre étalée au beau milieu
du tapis, quelque encrier tombé là, qui avait éclaboussé les boiseries;
au fond, les rideaux du lit étaient tirés, sans doute pour cacher le
désordre des couvertures. Et, dans cette ombre, montait une odeur forte,
comme si tous les flacons du cabinet de toilette étaient restés
débouchés.
Clorinde s'entêtait, même par les temps chauds, à ne jamais ouvrir une
fenêtre.
«Ça sent joliment bon chez vous, dit Mme Correur pour la complimenter.
--C'est moi qui sens bon», répondit naïvement la jeune femme.
Et elle parla des essences qu'elle tenait du parfumeur même des
sultanes. Elle mit un de ses bras nus sous le nez de Mme Correur. Sa
blouse de velours noir avait un peu glissé, ses pieds passaient,
chaussés de petites pantoufles rouges. Pozzo, pâmé, grisé par les
parfums violents qui s'exhalaient d'elle, tapait son instrument à légers
coups de pouce.
Cependant, au bout de quelques minutes, la conversation tourna
fatalement sur Rougon, comme cela arrivait chaque jeudi et chaque
dimanche. La bande se réunissait uniquement pour épuiser cet éternel
sujet, une rancune sourde et grandissante, un besoin de se soulager par
des récriminations sans fin. Clorinde ne se donnait même plus la peine
de les exciter; ils apportaient toujours quelques nouveaux griefs,
mécontents, jaloux, aigris de tout ce que Rougon avait fait pour eux,
travaillés par une intense fièvre d'ingratitude.
«Est-ce que vous avez vu le gros homme, aujourd'hui?» demanda le
colonel.
Maintenant, Rougon n'était plus «le grand homme».
«Non, répondit Clorinde. Nous le verrons peut-être ce soir. Mon mari
s'entête à me l'amener.
--Je suis allé cet après-midi dans un café où on le jugeait bien
sévèrement, reprit le colonel après un silence. On assurait qu'il
branlait dans le manche, qu'il n'en avait pas dans le ventre pour deux
mois.»