M. Bouchard, chef de division depuis huit jours, apportait un travail
sur les maires et les préfets qui sollicitaient des croix de chevalier
et d'officier. Rougon avait vingt-cinq croix à distribuer aux plus
méritants. Il prit le travail, examina la liste des noms, feuilleta les
dossiers. Pendant ce temps, le chef de division, s'approchant de la
cheminée, donnait des poignées de main à ces messieurs. Il s'adossa,
releva les pans de sa redingote, pour présenter ses cuisses à la flamme.
«Hein? vilaine pluie, murmura-t-il. Le printemps sera tardif.
--Une pluie du tonnerre de Dieu! dit le colonel. Je sens une attaque,
j'ai eu des élancements dans le pied gauche toute la nuit.» Puis, après
un silence:
«Et madame? demanda M. Kahn.
--Je vous remercie, elle se porte bien, répondit
M. Bouchard. Elle doit venir ce matin, je crois.» Il y eut un nouveau
silence. Rougon feuilletait toujours les papiers. Il s'arrêta à un nom.
«Isidore Gaudibert.... Est-ce qu'il n'a pas fait des vers, celui-là?
--Parfaitement! dit M. Bouchard. Il est maire de Barbeville depuis 1852.
A chaque heureux événement, pour le mariage de l'empereur, pour les
couches de l'impératrice, pour le baptême du prince impérial, il a
envoyé à Leurs Majestés des odes pleines de goût.» Le ministre faisait
une moue méprisante. Mais le colonel affirma avoir lu les odes; lui, les
trouvait spirituelles. Il en citait particulièrement une, dans laquelle
l'empereur était comparé à un feu d'artifice. Et, sans transition, à
demi-voix, par satisfaction personnelle sans doute, ces messieurs se
mirent à dire le plus grand bien de l'empereur. Maintenant, toute la
bande était bonapartiste avec passion. Les deux cousins, le colonel et
M. Bouchard, réconciliés, ne se jetant plus à la tête les princes
d'Orléans et le comte de Chambord, luttaient désormais à qui ferait
l'éloge du souverain en meilleurs termes.
«Ah! non, pas celui-là! cria tout à coup Rougon. Ce Jusselin est une
créature de Marsy. Je n'ai pas besoin de récompenser les amis de mon
prédécesseur.» Et, d'un trait de plume qui écorcha le papier, il biffa
le nom.
«Seulement, reprit-il, il faut trouver quelqu'un.... C'est une croix
d'officier.» Ces messieurs ne bougeaient pas. M. d'Escorailles, malgré
sa grande jeunesse, avait reçu la croix de chevalier huit jours
auparavant; M. Kahn et M. Bouchard étaient officiers; le colonel venait
enfin d'être nommé commandeur.
«Voyons, nous disons une croix d'officier», répétait Rougon, en
fouillant de nouveau dans les dossiers.
Mais il s'interrompit, comme frappé d'une idée subite.
«Est-ce que vous n'êtes pas maire quelque part, monsieur Béjuin?»
demanda-t-il.
M. Béjuin se contenta d'incliner la tête à deux reprises. Ce fut M. Kahn
qui répondit pour lui.
«Sans doute, il est maire de Saint-Florent, la petite commune où se
trouve sa cristallerie.
--Cela va tout seul, alors! dit le ministre, ravi de cette occasion de
pousser un des siens. Il n'est justement que chevalier.... Monsieur
Béjuin, vous ne demandez jamais rien. Il faut toujours que je songe à
vous.»
M. Béjuin eut un sourire et remercia. Il ne demandait jamais rien, en
effet. Mais il était sans cesse là, silencieux, modeste, attendant les
miettes; et il ramassait tout.
«Léon Béjuin, n'est-ce pas? à la place de Pierre François Jusselin,
reprit Rougon en opérant le changement de nom.
--Béjuin, Jusselin, ça rime», fit remarquer le colonel. Cette
observation parut une plaisanterie très fine. On en rit beaucoup. Enfin,
M. Bouchard remporta les pièces signées. Rougon s'était levé; il avait
des inquiétudes dans les jambes, disait-il; les jours de pluie
l'agitaient.
Cependant, la matinée s'avançait, les bureaux bourdonnaient au loin; des
pas rapides traversaient les pièces voisines; des portes s'ouvraient, se
fermaient; tandis que des chuchotements couraient, étouffés par les
tentures. Plusieurs employés vinrent encore présenter des pièces à la
signature du ministre. C'était un va-et-vient continu, la machine
administrative en travail, avec une dépense extraordinaire de papiers
promenés de bureau en bureau. Et, au milieu de cette agitation, derrière
la porte, dans l'anti-chambre, on entendait le gros silence résigné des
vingt et quelques personnes qui s'assoupissaient sous les regards de
Merle, en attendant que Son Excellence voulût bien les recevoir. Rougon,
pris comme d'une fièvre d'activité, se débattait parmi tout ce monde,
donnait des ordres à demi-voix dans un coin de son cabinet, éclatait
brusquement en paroles violentes contre quelque chef de service,
taillait la besogne, tranchait les affaires d'un mot, énorme, insolent,
le cou gonflé, la face crevant de force.
Merle entra, avec sa tranquille dignité que les rebuffades ne pouvaient
entamer.
«M. le préfet de la Somme... commença-t-il.
--Encore!» interrompit furieusement Rougon.
L'huissier s'inclina, attendit de pouvoir parler.
«M. le préfet de la Somme m'a prié de demander à Son Excellence si elle
le recevrait ce matin. Dans le cas contraire, Son Excellence serait bien
bonne de lui fixer une heure pour demain.
--Je le recevrai ce matin.... Qu'il ait un peu de patience, que diable!»
La porte du cabinet était restée ouverte, et l'on apercevait
l'anti-chambre, par l'entrebâillement, une vaste pièce, avec une grande
table au milieu, et un cordon de fauteuils de velours rouge, le long des
murs. Tous les fauteuils étaient occupés; même deux dames se tenaient
debout, devant la table. Les têtes se tournaient discrètement, des
regards se glissaient dans le cabinet du ministre, suppliants, tout
allumés du désir d'entrer.
Près de la porte, le préfet de la Somme, un petit homme blême, causait
avec ses deux collègues du Jura et du Cher. Et comme il faisait le
mouvement de se lever, croyant sans doute qu'il allait enfin être admis,
Rougon reprit, en s'adressant à Merle:
«Dans dix minutes, entendez-vous.... Je ne puis absolument recevoir
personne en ce moment.» Mais il parlait encore qu'il vit M.
Beulin-d'orchère traverser l'anti-chambre. Il alla vivement à sa
rencontre, l'attira d'une poignée de main dans son cabinet, en criant:
«Eh! entrez donc, cher ami! Vous arrivez, n'est-ce pas? Vous n'avez pas
attendu?... Quoi de nouveau?» La porte fut refermée sur le silence
consterné de l'anti-chambre. Rougon et M. Beulin-d'orchère eurent un
entretien à voix basse, devant une des fenêtres; le magistrat, nommé
récemment premier président de la Cour de Paris, ambitionnait les
sceaux; mais l'empereur, tâté à son égard, était resté impénétrable.
«Bien, bien, dit le ministre en haussant la voix. Le renseignement est
excellent. J'agirai, je vous le promets.» Il venait de le faire sortir
par ses appartements, lorsque Merle parut, en annonçant:
«Monsieur La Rouquette.
--Non, non, je suis occupé, il m'embête!» dit Rougon, en faisant un
geste énergique pour que l'huissier refermât la porte.
M. La Rouquette entendit parfaitement. Il n'en pénétra pas moins dans le
cabinet, souriant, la main tendue:
«Comment va Votre Excellence? C'est ma soeur qui m'envoie. Hier, vous
aviez l'air un peu fatigué, aux Tuileries.... Vous savez qu'on doit
jouer un proverbe dans les appartements de l'impératrice, lundi
prochain. Ma soeur a un rôle. Combelot a dessiné les costumes. Vous
viendrez, n'est-ce pas?» Et il demeura là un grand quart d'heure, souple
et caressant, cajolant Rougon, qu'il appelait tantôt «Votre Excellence»
et tantôt «cher maître». Il plaça quelques anecdotes sur les petits
théâtres, recommanda une danseuse, demanda un mot pour le directeur de
la manufacture des tabacs, afin d'avoir de bons cigares. Et il finit par
dire un mal épouvantable de M. de Marsy, en plaisantant.
«Il est gentil tout de même, déclara Rougon, quand le jeune député ne
fut plus là. Voyons, je vais me tremper la figure dans ma cuvette, moi.
J'ai les joues qui éclatent.» Il disparut un instant derrière une
portière. On entendit un grand barbotement d'eau. Il reniflait, il
soufflait.
Cependant, M. d'Escorailles, ayant fini de classer la correspondance,
venait de tirer de sa poche une petite lime à manche d'écaille et se
travaillait les ongles, délicatement. M. Béjuin et le colonel
regardaient le plafond, si enfoncés dans leurs fauteuils, qu'ils
semblaient ne plus jamais devoir les quitter. Un moment, M. Kahn fouilla
le tas des journaux à côté de lui, sur une table. Il les retournait,
regardait les titres, les rejetait. Puis, il se leva. «Vous partez?
demanda Rougon, qui reparut, s'épongeant la figure dans une serviette.
--Oui, répondit M. Kahn, j'ai lu les journaux, je m'en vais.» Mais il
lui dit d'attendre. Et il le prit à son tour à l'écart, il lui annonça
qu'il se rendrait sans doute dans les Deux-Sèvres, la semaine suivante,
pour l'ouverture des travaux du chemin de fer de Niort à Angers.
Plusieurs motifs le poussaient à faire un voyage là-bas.
M. Kahn se montra enchanté. Il avait enfin obtenu la concession, dès les
premiers jours de mars. Seulement, il s'agissait maintenant de lancer
l'affaire, et il sentait toute la solennité que la présence du ministre
donnerait à la mise en scène, dont il soignait déjà les détails.
«Alors, c'est entendu, je compte sur vous pour le premier coup de mine»,
dit-il en s'en allant.
Rougon s'était remis devant son bureau. Il consultait une liste de noms.
Derrière la porte, dans l'anti-chambre, l'attente grandissait.
«J'ai à peine un quart d'heure, murmura-t-il. Enfin, je recevrai ceux
que je pourrai.» Il sonna et dit à Merle:
«Faites entrer M. le préfet de la somme.» Mais il reprit aussitôt, la
liste sous les yeux:
«Attendez donc!... Est-ce que M. et Mme Charbonnel sont là? Faites-les
entrer.» On entendit la voix de l'huissier appelant: «Monsieur et madame
Charbonnel!» Et les deux bourgeois de Plassans parurent, suivis par les
regards étonnés de toute l'anti-chambre. M. Charbonnel était en habit,
un habit à queue carrée, qui avait un collet de velours; Mme Charbonnel
portait une robe de soie puce, avec un chapeau à rubans jaunes. Depuis
deux heures, ils attendaient, patiemment.
«Il fallait me faire passer votre carte, dit Rougon.
Merle vous connaît.» Puis, sans leur laisser balbutier des phrases où
les mots: «Votre Excellence» revenaient sans cesse, il cria gaiement:
«Victoire! Le Conseil d'État a rendu son arrêt. Nous avons battu notre
terrible évêque.» L'émotion de la vieille dame fut si forte qu'elle dut
s'asseoir. Le mari s'appuya au dossier d'un fauteuil.
«J'ai su cette bonne nouvelle hier soir, continuait le ministre. Comme
je tenais à vous l'apprendre moi même, je vous ai fait prier de venir ce
matin!... Hein! voilà une jolie tuile, cinq cent mille francs!» Il
plaisantait, heureux de leurs visages bouleversés.
Mme Charbonnel put enfin demander d'une voix étranglée et timide:
«C'est fini, bien sûr?... On ne recommencera plus le procès?
--Non, non, soyez tranquilles. L'héritage est à vous.» Et il donna
quelques détails. Le Conseil d'État n'avait pas autorisé les soeurs de
la Sainte-Famille à accepter le legs, en se basant sur l'existence
d'héritiers naturels, et en cassant le testament qui ne paraissait pas
avoir tous les caractères d'authenticité désirables. Mgr Rochart était
exaspéré. Rougon, qui l'avait rencontré la veille chez son collègue le
ministre de l'Instruction publique, riait encore de ses regards
furibonds. Son triomphe sur le prélat l'égayait beaucoup.
«Vous voyez bien qu'il ne m'a pas mangé, dit-il encore. Je suis trop
gros.... Oh! tout n'est pas terminé entre nous. J'ai vu ça à la couleur
de ses yeux. C'est un homme qui ne doit rien oublier. Mais ceci me
regarde.» Les Charbonnel se confondaient en remerciements, avec des
révérences. Ils dirent qu'ils partiraient le soir même. Maintenant, ils
étaient pris d'une vive inquiétude, la maison de leur cousin Chevassu, à
Faverolles, se trouvait gardée par une vieille domestique dévote, très
dévouée aux soeurs de la Sainte-Famille; peut-être, en apprenant l'issue
du procès, allait-on dévaliser la maison. Ces religieuses devaient être
capables de tout.
«Oui, partez ce soir, reprit le ministre. Si quelque chose clochait
là-bas, écrivez-moi.» Il les reconduisait. Quand la porte fut ouverte,
il remarqua l'étonnement des figures, dans l'anti-chambre; le préfet de
la Somme échangeait un sourire avec ses collègues du Jura et du Cher;
les deux dames, devant la table, avaient aux lèvres un léger pli de
dédain. Alors, il haussa la voix, rudement: «Écrivez-moi, n'est-ce pas?
Vous savez combien je vous suis dévoué... Et quand vous serez à
Plassans, dites à ma mère que je me porte bien.» Il traversa
l'anti-chambre, les accompagna jusqu'à l'autre porte, pour les imposer à
tout ce monde, sans aucune honte d'eux, tirant un grand orgueil d'être
parti de leur petite ville et de pouvoir aujourd'hui les mettre aussi
haut qu'il lui plaisait. Et les solliciteurs, les fonctionnaires,
inclinés sur leur passage, saluaient la robe de soie puce et l'habit à
queue carrée des Charbonnel.
Quand il rentra dans son cabinet, il trouva le colonel debout.
«A ce soir, dit ce dernier. Il commence à faire trop chaud chez vous.»
Et il se pencha pour lui murmurer quelques paroles à l'oreille. Il
s'agissait de son fils Auguste, qu'il allait retirer du collège,
désespérant de lui voir jamais passer son baccalauréat. Rougon avait
promis de le prendre dans son ministère, bien que le diplôme de
bachelier fût exigé de tous les employés.
«Eh bien, c'est cela, amenez-le, répondit-il. Je passerai par-dessus les
formalités. Je chercherai un biais.... Et il gagnera quelque chose tout
de suite, puisque vous y tenez.»
M. Béjuin resta seul devant la cheminée. Il roula son fauteuil,
s'installa au milieu, sans paraître s'apercevoir que la pièce se vidait.
Il demeurait toujours le dernier, attendait encore quand les autres
n'étaient plus là, dans l'espoir de se faire offrir quelque part
oubliée.
Merle, de nouveau, reçut l'ordre d'introduire le préfet de la Somme.
Mais, au lieu de se diriger vers la porte, il s'approcha du bureau, en
disant avec un sourire aimable:
«Si Son Excellence daigne le permettre, je vais m'acquitter d'une toute
petite commission.» Rougon posa les deux coudes sur son buvard, pour
écouter.
«C'est cette pauvre Mme Correur.... Je suis allé chez elle ce matin.
Elle est couchée, elle a un clou bien mal placé, et très gros! oh! plus
gros que la moitié du poing.
Ça n'a rien de dangereux, mais ça la fait beaucoup souffrir, parce
qu'elle a la peau très fine...
--Alors? demanda le ministre.
--J'ai même aidé la bonne à la retourner. Mais j'ai mon service, moi....
Alors, elle est très inquiète, elle aurait voulu voir Son Excellence
pour les réponses qu'elle attend. Je m'en allais, quand elle m'a
rappelé, en me disant que je serais bien gentil, si je pouvais ce soir
lui rapporter es réponses, après mon travail.., son Excellence
serait-elle assez obligeante...?» Le ministre se tourna tranquillement.
«Monsieur d'Escorailles, donnez-moi donc ce dossier là-bas, dans cette
armoire.» C'était le dossier de Mme Correur, une énorme chemise grise
crevant de papiers. Il y avait là des lettres, des projets, des
pétitions de toutes les écritures et de toutes les orthographes:
demandes de bureaux de tabac, demandes de bureaux de timbres, demandes
de secours, de subventions, de pensions, d'allocations.
Toutes les feuilles volantes portaient en marge l'apostille de Mme
Correur, cinq ou six lignes suivies d'une grosse signature masculine.
Rougon feuilletait le dossier et regardait, au bas des lettres, de
petites notes écrites de sa main au crayon rouge.
«La pension de Mme Jalaguier est portée à dix-huit cents francs. Mme
Leturc a son bureau de tabac.... Les fournitures de Mme Chardon sont
acceptées.... Rien encore pour Mme Testanière.... Ah! vous direz aussi
que j'ai réussi pour Mlle Herminie Billecoq. J'ai parlé d'elle, des
dames donneront la dot nécessaire à son mariage avec l'officier qui l'a
séduite.
--Je remercie mille fois Son Excellence», dit Merle en s'inclinant.
Il sortait, lorsqu'une adorable tête blonde, coiffée d'un chapeau rose,
parut à la porte.
«Puis-je entrer?» demanda une voix flûtée.
Et Mme Bouchard, sans attendre la réponse, entra.
Elle n'avait pas vu l'huissier dans l'anti-chambre, elle était allée
droit devant elle. Rougon, qui l'appelait «ma chère enfant», la fit
asseoir, après avoir gardé un instant entre les siennes ses petites
mains gantées.
«Est-ce pour quelque chose de sérieux? demanda-t-il.
--Oui, oui, très sérieux», répondit-elle avec un sourire.
Alors, il recommanda à Merle de n'introduire personne. M. d'Escorailles,
qui avait fini la toilette de ses ongles, était venu saluer Mme
Bouchard. Elle lui fit signe de se pencher, lui parla tout bas,
vivement. Le jeune homme approuva de la tête. Et il alla prendre son
chapeau, en disant à Rougon:
«Je vais déjeuner, je ne vois rien d'important.... Il n'y a que cette
place d'inspecteur. Il faudrait nommer quelqu'un.» Le ministre restait
perplexe, secouait la tête.
«Oui, sans doute, il faut nommer quelqu'un.... On m'a proposé déjà un
tas de monde. Ça m'ennuie de nommer des gens que je ne connais pas.» Et
il regardait autour de lui, dans les coins de la pièce, comme pour
trouver. Son regard brusquement tomba sur M. Béjuin, allongé devant la
cheminée, silencieux, béat.
«Monsieur Béjuin», appela-t-il.
Celui-ci ouvrit doucement les yeux, sans bouger.
«Voulez-vous être inspecteur? Je vous expliquerai: une place de six
mille francs, où l'on n'a rien à faire, et qui est très compatible avec
vos fonctions de député.»
M. Béjuin dodelina de la tête. Oui, oui, il acceptait. Et quand
l'affaire fut entendue, il resta encore là deux minutes à flairer l'air.
Mais il sentit sans doute qu'il n'y aurait plus rien à ramasser ce
matin-là, car il se retira lentement, en traînant les pieds, derrière M.
d'Escorailles.
«Nous voilà seuls.... Voyons, qu'y a-t-il, ma chère enfant?» demanda
Rougon à la jolie Mme Bouchard.
Il avait roulé un fauteuil, et s'était assis devant elle, au milieu du
cabinet. Alors, il remarqua sa toilette, une robe de cachemire de l'Inde
rose pâle, d'une grande douceur, qui la drapait comme un peignoir. Elle
était habillée sans l'être. Sur ses bras, sur sa gorge, l'étoffe souple
vivait; tandis que, dans la mollesse de la jupe, de larges plis
marquaient la rondeur de ses jambes. Il y avait là une nudité très
savante, une séduction calculée jusque dans la taille placée un peu
haut, dégageant les hanches. Et pas un bout de jupon ne se montrait,
elle semblait sans linge, délicieusement mise pourtant.
«Voyons, qu'y a-t-il?» répéta Rougon.
Elle souriait, ne parlant pas encore. Elle se renversait, les cheveux
frisés sous son chapeau rose, montrant la blancheur mouillée de ses
dents, entre ses lèvres ouvertes. Sa petite figure avait un abandon
câlin, un air de prière ardent et soumis.
«C'est quelque chose que j'ai à vous demander», murmura-t-elle enfin.
Puis, elle ajouta vivement:
«Dites d'abord que vous me l'accordez.» Mais il ne promit rien. Il
voulait savoir auparavant. Il se défiait des dames. Et, comme elle se
penchait tout près de lui, il l'interrogea:
«C'est donc bien gros, que vous n'osez parler. Il faut que je vous
confesse, n'est-ce pas?... Procédons par ordre. Est-ce pour votre mari?»
Elle répondait non de la tête, sans cesser de sourire.
«Diable!... Pour M. d'Escorailles alors? Vous complotiez quelque chose à
voix basse, tout à l'heure.» Elle répondait toujours non. Elle avait une
légère moue, signifiant clairement qu'il avait bien fallu renvoyer M.
d'Escorailles. Puis, Rougon cherchant avec quelque surprise, elle
rapprocha encore son fauteuil, se trouva dans ses jambes.
«Écoutez.... Vous ne me gronderez pas? vous m'aimez bien un peu?...
C'est pour un jeune homme.
Vous ne le connaissez pas; je vous dirai son nom tout à l'heure, quand
vous lui aurez donné la place.... Oh! une place sans importance. Vous
n'aurez qu'un mot à dire, et nous vous serons bien reconnaissants.
--Un de vos parents peut-être?» demanda-t-il de nouveau.
Elle eut un soupir, le regarda avec des yeux mourants, laissa glisser
ses mains pour qu'il les reprît dans les siennes. Et elle dit très bas:
«Non, un ami.... Mon Dieu, je suis bien malheureuse!» Elle
s'abandonnait, elle se livrait à lui par cet aveu.
C'était une attaque très voluptueuse, d'un art supérieur, savamment
calculée pour lui enlever ses moindres scrupules. Un instant, il crut
même qu'elle inventait cette histoire par un raffinement de séduction,
afin de se faire désirer davantage, au sortir des bras d'un autre.
«Mais c'est très mal!» s'écria-t-il.
Alors, d'un geste prompt et familier, elle lui mit sa main dégantée sur
la bouche. Elle s'était allongée tout contre lui. Ses yeux se fermaient
dans son visage pâmé.
L'un de ses genoux relevait sa jupe molle, qui la couvrait à peine du
fin tissu d'une longue chemise de nuit.
L'étoffe tendue du corsage avait les émotions de sa gorge. Pendant
quelques secondes, il la sentit comme nue entre ses bras. Et il la
saisit brutalement par la taille, il la planta debout au milieu du
cabinet, se fâchant, jurant.
«Tonnerre de Dieu! soyez donc raisonnable!» Elle, les lèvres blanches,
resta devant lui, avec des regards en dessous.
«Oui, c'est très mal, c'est indigne! M. Bouchard est un excellent homme.
Il vous adore, il a une confiance aveugle en vous.... Non, certes, je ne
vous aiderai pas à le tromper. Je refuse, entendez-vous, je refuse
absolument! Et je vous dis ce que je pense, je ne mâche pas mes paroles,
ma belle enfant.... On peut être indulgent.
Ainsi, par exemple, passe encore...» Il s'arrêta, il allait laisser
échapper qu'il lui tolérait M. d'Escorailles. Peu à peu, il se calmait,
une grande dignité lui venait. Il la fit asseoir, en la voyant prise
d'un petit tremblement; lui resta debout, la chapitra d'importance. Ce
fut un sermon en forme, avec de très belles paroles. Elle offensait
toutes les lois divines et humaines; elle marchait sur un abîme,
déshonorait le foyer domestique, se préparait à une vieillesse de
remords; et, comme il crut deviner un léger sourire aux coins de ses
lèvres, il fit même le tableau de cette vieillesse, la beauté dévastée,
le coeur à jamais vide, la rougeur du front sous les cheveux blancs.
Puis, il examina sa faute au point de vue de la société; là, surtout, il
se montra sévère, car si elle avait pour elle l'excuse de sa nature
sensible, le mauvais exemple qu'elle donnait devait rester sans pardon;
ce qui l'amena à tonner contre le dévergondage moderne, les débordements
abominables de l'époque. Enfin, il fit un retour sur lui-même. Il était
le gardien des lois. Il ne pouvait abuser de son pouvoir pour encourager
le vice. Sans la vertu, un gouvernement lui semblait impossible. Et il
termina en mettant ses adversaires au défi de trouver dans son
administration un seul acte de népotisme, une seule faveur due à
l'intrigue.
La jolie Mme Bouchard l'écoutait, la tête basse, pelotonnée, montrant
son cou délicat sous le bavolet de son chapeau rose. Quand il se fut
soulagé, elle se leva, se dirigea vers la porte, sans dire un mot. Mais
comme elle sortait, la main sur le bouton, elle leva la tête, et se
remit à sourire, en murmurant:
«Il s'appelle Georges Duchesne. Il est commis principal dans la division
de mon mari, et veut être sous-chef...
--Non, non!» cria Rougon.
Alors, elle s'en alla, en l'enveloppant d'un long regard méprisant de
femme dédaignée. Elle s'attardait, elle traînait sa jupe avec langueur,
désireuse de laisser derrière elle le regret de sa possession.
Le ministre entra dans son cabinet d'un air de fatigue. Il avait fait un
signe à Merle qui le suivit. La porte était restée entrouverte.
«M. le directeur du Voeu national, que Son Excellence a fait demander,
vient d'arriver, dit l'huissier à demi-voix.
--Très bien! répondit Rougon. Mais je recevrai auparavant les
fonctionnaires qui sont là depuis longtemps.» A ce moment, un valet de
chambre parut à la porte conduisant aux appartements particuliers. Il
annonça que le déjeuner était prêt et que Mme Delestang attendait Son
Excellence au salon. Le ministre s'était avancé vivement.
«Dites qu'on serve! Tant pis! je recevrai plus tard. Je crève de faim.»
Il allongea le cou pour jeter un coup d'oeil l'anti-chambre était
toujours pleine. Pas un fonctionnaire, pas un solliciteur, n'avait
bougé. Les trois préfets causaient dans leur coin; les deux dames,
devant la table, s'appuyaient du bout de leurs doigts, un peu lasses;
les mêmes têtes, aux mêmes places, demeuraient fixes et muettes, le long
des murs, contre les dossiers de velours rouge. Alors, il quitta son
cabinet, en donnant à Merle l'ordre de retenir le préfet de la Somme et
le directeur du Voeu national.
Mme Rougon, un peu souffrante, était partie la veille pour le Midi, où
elle devait passer un mois; elle avait un oncle du côté de Pau.
Delestang, chargé d'une mission très importante au sujet d'une question
agricole, se trouvait en Italie depuis six semaines. Et c'était ainsi
que le ministre, avec lequel Clorinde voulait causer longuement, l'avait
invitée à venir déjeuner au ministère, en garçons.
Elle l'attendait patiemment, en feuilletant un traité de droit
administratif, qui traînait sur une table.
«Vous devez avoir l'estomac dans les talons, lui dit-il gaiement. J'ai
été débordé, ce matin.» Et il lui offrit le bras, il la conduisit à la
salle à manger, une pièce immense, dans laquelle les deux couverts, mis
sur une petite table devant la fenêtre, étaient comme perdus. Deux
grands laquais servaient. Rougon et Clorinde, très sobres tous les deux,
mangèrent vite: quelques radis, une tranche de saumon froid, des
côtelettes à la purée et un peu de fromage. Ils ne touchèrent pas au
vin. Rougon, le matin, ne buvait que de l'eau. A peine échangèrent-ils
dix paroles. Puis, quand les deux laquais, après avoir desservi, eurent
apporté le café et les liqueurs, la jeune femme lui adressa un léger
mouvement des sourcils, qu'il comprit parfaitement.
«C'est bien, dit-il, laissez-nous. Je sonnerai.» Les laquais sortirent.
Alors, elle se leva, en donnant des tapes sur sa jupe pour faire tomber
les miettes. Elle portait une robe de soie noire, trop grande, chargée
de volants, si compliquée, qu'elle y était empaquetée, sans qu'on pût
distinguer où se trouvaient ses hanches et sa gorge.
«Quelle halle! murmurait-elle, en allant au fond de la pièce. C'est un
salon pour noces et repas de corps, votre salle à manger!» Et elle
revint, ajoutant:
«Je voudrais bien fumer ma cigarette, moi!
--Diable! dit Rougon, c'est qu'il n'y a pas de tabac.
Je ne fume jamais.» Mais elle cligna les yeux, elle sortit de sa poche
une petite blague en soie rouge brodée d'or, guère plus grosse qu'une
bourse. Du bout de ses doigts minces, elle roula une cigarette. Puis,
comme ils ne voulaient pas sonner, ce fut une chasse aux allumettes dans
toute la pièce. Enfin, sur le coin d'un dressoir, ils trouvèrent trois
allumettes, qu'elle emporta soigneusement. Et, la cigarette aux lèvres,
allongée de nouveau sur sa chaise, elle se mit à boire son café par
petites gorgées, en regardant Rougon bien en face, avec un sourire.
«Eh bien, je suis tout à vous, dit celui-ci, qui souriait également.
Vous aviez à causer, causons.» Elle eut un geste d'insouciance.
«Oui. J'ai reçu une lettre de mon mari. Il s'ennuie à Turin. Il est très
heureux d'avoir obtenu cette mission, grâce à vous; seulement, il ne
veut pas qu'on l'oublie là-bas.... Mais nous parlerons de cela tout à
l'heure. Rien ne presse.» Elle se remit à fumer et à le regarder avec
son irritant sourire. Rougon, peu à peu, s'était accoutumé à la voir,
sans se poser les questions qui, autrefois, piquaient si vivement sa
curiosité. Elle avait fini par entrer dans ses habitudes, il l'acceptait
maintenant comme une figure classée, connue, dont les étrangetés ne lui
causaient plus un sursaut de surprise. Mais, à la vérité, il ne savait
toujours rien de précis sur elle, il l'ignorait toujours autant qu'aux
premiers jours. Elle restait multiple, puérile et profonde, bête le plus
souvent, singulièrement fine parfois, très douce et très méchante. Quand
elle le surprenait encore par un geste, un mot dont il ne trouvait pas
l'explication, il avait des haussements d'épaules d'homme fort, il
disait que toutes les femmes étaient ainsi. Et il croyait par là
témoigner un grand mépris pour les femmes, ce qui aiguisait le sourire
de Clorinde, un sourire discret et cruel, montrant le bout des dents,
entre les lèvres rouges.
«Qu'avez-vous donc à me regarder? demanda-t-il enfin, gêné par ces
grands yeux ouverts sur lui. Est-ce que j'ai quelque chose qui vous
déplaît?» Une pensée cachée venait de luire au fond des yeux de
Clorinde, pendant que deux plis donnaient à sa bouche une grande dureté.
Mais elle reprit aussitôt son rire adorable, soufflant sa fumée par
minces filets, murmurant:
«Non, non, je vous trouve très bien.... Je pensais à une chose, mon
cher. Savez-vous que vous avez une fière chance?
--Comment cela?
--Sans doute.... Vous voilà au sommet que vous vouliez atteindre. Tout
le monde vous a poussé, les événements eux-mêmes vous ont servi.» Il
allait répondre, lorsqu'on frappa à la porte. Clorinde, d'un mouvement
instinctif, cacha sa cigarette derrière sa jupe. C'était un employé qui
voulait communiquer à Son Excellence une dépêche très pressée.
Rougon, d'un air maussade, lut la dépêche, indiqua à l'employé le sens
dans lequel il fallait rédiger la réponse. Puis il referma la porte
violemment, et venant se rasseoir:
«Oui, j'ai eu des amis très dévoués. Je tâche de m'en souvenir.... Et
vous avez raison, j'ai à remercier jusqu'aux événements. Les hommes ne
peuvent souvent rien quand les faits ne les aident pas.» En disant ces
paroles d'une voix lente, il la regardait, ses lourdes paupières
baissées, cachant à demi le regard dont il l'étudiait. Pourquoi
parlait-elle de sa chance? Que savait-elle au juste des événements
favorables auxquels elle faisait allusion? Peut-être Du Poizat avait-il
causé? Mais, à la voir souriante et songeuse, la face comme attendrie
d'un ressouvenir sensuel, il sentait en elle une autre préoccupation;
sûrement elle ignorait tout. Lui-même oubliait, préférait ne pas trop
fouiller au fond de sa mémoire. Il y avait une heure dans sa vie qui
finissait par lui sembler très confuse. Il en arrivait à croire qu'il
devait réellement sa haute situation au dévouement de ses amis.
«Je ne voulais rien être, on m'a poussé malgré moi, continua-t-il. Enfin
les choses ont tourné pour le mieux. Si je réussis à faire quelque bien,
je serai satisfait.» Il acheva son café. Clorinde roulait une seconde
cigarette.
«Vous vous rappelez? murmura-t-elle, il y a deux ans, quand vous avez
quitté le conseil d'État, je vous questionnais, je vous demandais la
raison de ce coup de tête. Faisiez-vous le sournois, dans ce temps-là!
Mais, maintenant, vous pouvez parler.... Voyons, là, franchement, entre
nous, aviez-vous un plan arrêté?
--On a toujours un plan, répondit-il finement. Je me sentais tomber, je
préférais faire le saut moi-même.
--Et votre plan s'est-il exécuté, les choses ont-elles exactement marché
comme vous l'aviez prévu?» Il eut un clignement d'yeux de compère qui se
met à l'aise.
«Mais non, vous le savez bien, jamais les choses ne marchent ainsi....
Pourvu qu'on arrive!» Et il s'interrompit, lui offrant des liqueurs.
«Hein? du curaçao ou de la chartreuse?» Elle accepta un petit verre de
chartreuse. Comme il versait, on frappa de nouveau. Elle cacha encore sa
cigarette, avec un geste d'impatience. Lui, furieux, sans lâcher le
carafon, se leva. Cette fois, c'était pour une lettre scellée d'un large
cachet. Il la parcourut d'un regard, la fourra dans une poche de sa
redingote, en disant:
«C'est bien! Et qu'on ne me dérange plus, n'est-ce pas?» Clorinde, quand
il fut revenu en face d'elle, trempa ses lèvres dans la chartreuse,
buvant goutte à goutte, le regardant en dessous, les yeux luisants. Elle
était reprise par cet attendrissement qui lui noyait la face.
Elle dit très bas, les deux coudes posés sur la table:
«Non, mon cher, vous ne saurez jamais tout ce qu'on a fait pour vous.»
Il s'approcha, posa à son tour ses deux coudes, en s'écriant vivement:
«Tiens, c'est vrai, vous allez me conter ça! Maintenant, il n'y a plus
de cachotteries, n'est-ce pas?... Dites-moi ce que vous avez fait?» Elle
répondit non du menton, longuement, en pinçant sa cigarette des lèvres.
«C'est donc terrible? Vous craignez que je ne puisse pas payer ma dette,
peut-être?... Attendez, je vais tâcher de deviner.... Vous avez écrit au
pape et vous avez mis tremper quelque bon Dieu dans mon pot à eau, sans
que je m'en aperçoive?» Mais elle se fâcha de cette plaisanterie. Elle
menaçait de s'en aller, s'il continuait.
«Ne riez pas de la religion, disait-elle. Ça vous porterait malheur.»
Puis, calmée, chassant de la main la fumée qu'elle soufflait et qui
semblait incommoder Rougon, elle reprit d'une voix particulière:
«J'ai vu beaucoup de monde. Je vous ai fait des amis.» Elle éprouvait un
besoin mauvais de lui tout conter.
Elle voulait qu'il n'ignorât pas de quelle façon elle avait travaillé à
sa fortune. Cet aveu était une première satisfaction, dans sa longue
rancune si patiemment cachée.
S'il l'avait poussée, elle aurait donné des détails précis.
C'était ce retour en arrière qui la rendait rieuse, un peu folle, la
peau chaude d'une moiteur dorée.
«Oui, oui, répéta-t-elle, des hommes très hostiles à vos idées, dont
j'ai dû faire la conquête pour vous, mon cher.» Rougon était devenu très
pâle. Il avait compris.
«Ah!» dit-il simplement.
Il cherchait à éviter ce sujet. Mais, effrontément, tranquillement, elle
plantait dans ses yeux son large regard noir, riant d'un rire de gorge.
Alors, il céda, il l'interrogea.
«M. de Marsy, n'est-ce pas?» Elle répondit oui d'un signe de tête, en
rejetant derrière son épaule une bouffée de fumée.
«Le chevalier Rusconi?» Elle répondit encore oui.
«M. Lebeau, M. de Salneuve, M. Guyot-Laplanche?» Elle répondait toujours
oui. Pourtant, au nom de M. de Plouguern, elle protesta. Celui-là, non.
Et elle acheva son verre de chartreuse, à petits coups de langue, la
mine triomphante.
Rougon s'était levé. Il alla au fond de la pièce, revint derrière elle,
lui dit dans la nuque:
«Pourquoi pas avec moi, alors?» Elle se retourna brusquement, de peur
qu'il ne lui baisât les cheveux.
«Avec vous? mais c'est inutile! Pour quoi faire, avec vous?... C'est
bête, ce que vous dites là! Avec vous, je n'avais pas besoin de plaider
votre cause.» Et, comme il la regardait, pris d'une colère blanche, elle
partit d'un grand éclat de rire.
«Ah! l'innocent! on ne peut pas seulement plaisanter, il croit tout ce
qu'on lui dit!... Voyons, mon cher, me pensez-vous capable de mener un
pareil commerce? Et pour vos beaux yeux encore! D'ailleurs, si j'avais
commis toutes ces vilenies, je ne vous les raconterais pas, bien sûr....
Non, vrai, vous êtes amusant!» Rougon resta un moment décontenancé. Mais
la façon ironique dont elle se démentait, la rendait plus provocante, et
toute sa personne, le rire de sa gorge, la flamme de ses yeux, répétait
ses aveux, disait toujours oui. Il allongeait les bras pour la prendre
par la taille, lorsqu'on frappa une troisième fois.
«Tant pis! murmura-t-elle, je garde ma cigarette.» Un huissier entra,
tout essoufflé, balbutiant que Son Excellence le ministre de la Justice
demandait à parler à Son Excellence; et il regardait du coin de l'oeil
cette dame qui fumait.
«Dites que je suis sorti! cria Rougon. Je n'y suis pour personne,
entendez-vous!» Quand l'huissier se fut retiré à reculons, en saluant,
il s'emporta, donna des coups de poing sur les meubles.
On ne le laissait plus respirer; la veille encore, on l'avait relancé
jusque dans son cabinet de toilette, pendant qu'il se faisait la barbe.
Clorinde, délibérément, marcha vers la porte.
«Attendez, dit-elle. On ne nous dérangera plus.» Elle prit les clefs,
les mit en dedans, ferma à double tour.
«Là. On peut frapper, maintenant.» Et elle revint rouler une troisième
cigarette, debout devant la fenêtre. Il crut à une heure d'abandon. Il
s'approcha, lui dit dans le cou:
«Clorinde!»
Elle ne bougea pas, et il reprit d'une voix plus basse:
«Clorinde, pourquoi ne veux-tu pas?» Ce tutoiement la laissa calme. Elle
dit non de la tête, mais faiblement, comme si elle avait voulu
l'encourager, le pousser encore. Il n'osait la toucher, devenu tout d'un
coup timide, demandant la permission en écolier que sa première bonne
fortune paralyse. Pourtant, il finit par la baiser rudement sur la
nuque, à la racine des cheveux. Alors, elle se tourna, toute méprisante,
en s'écriant:
«Tiens, ça vous reprend donc, mon cher? Je croyais que ça vous avait
passé... Quel drôle d'homme vous faites! Vous embrassez les femmes après
dix-huit mois de réflexion.» Lui, la tête baissée, se ruant sur elle,
avait saisi une de ses mains qu'il mangeait de baisers. Elle la lui
abandonnait. Elle continuait à se moquer, sans se fâcher.
«Pourvu que vous ne me mordiez pas les doigts, c'est tout ce que je vous
demande.... Ah! je n'aurais pas cru cela de vous! Vous étiez devenu si
sage, quand j'allais vous voir rue Marbeuf! Et vous voilà de nouveau en
folie, parce que je vous raconte des saletés, dont je n'ai jamais eu
l'idée, Dieu merci! Eh bien, vous êtes propre, mon cher!... Moi, je ne
brûle pas si longtemps. C'est de l'histoire ancienne. Vous n'avez pas
voulu de moi, je ne veux plus de vous.
--Écoutez, tout ce que vous voudrez, murmura-t-il.
Je ferai tout, je donnerai tout.» Mais elle disait encore non, le
punissant dans sa chair de ses anciens dédains, goûtant là une première
vengeance. Elle l'avait souhaité tout-puissant pour le refuser et faire
ainsi un affront à sa force d'homme.
«Jamais, jamais! répéta-t-elle à plusieurs reprises.
Vous ne vous souvenez donc pas? Jamais!» Alors, honteusement, Rougon se
traîna à ses pieds. Il avait pris ses jupes entre ses bras, il baisait
ses genoux à travers la soie. Ce n'était pas la robe molle de Mme
Bouchard, mais un paquet d'étoffe d'une épaisseur irritante, et qui
pourtant le grisait de son odeur.
Elle, avec un haussement d'épaules, lui abandonnait les jupes. Mais il
s'enhardissait, ses mains descendaient, cherchaient les pieds, au bord
du volant.
«Prenez garde!» dit-elle de sa voix paisible.
Et, comme il enfonçait les mains, elle lui posa sur le front le bout
embrasé de sa cigarette. Il recula en poussant un cri, voulut de nouveau
se précipiter sur elle.
Mais elle s'était échappée et tenait un cordon de sonnette, adossée
contre le mur, près de la cheminée. Elle cria:
«Je sonne, je dis que c'est vous qui m'avez enfermée!» Il tourna sur
lui-même, les poings aux tempes, le corps secoué d'un grand frisson. Et,
pendant quelques secondes, il demeura immobile, avec la peur d'entendre
sa tête éclater. Il se roidissait pour se calmer d'un coup, les oreilles
bourdonnantes, les yeux aveuglés de flammes rouges.
«Je suis une brute, murmura-t-il. C'est stupide.» Clorinde riait d'un
air de victoire, en lui faisant de la morale. Il avait tort de mépriser
les femmes; plus tard, il reconnaîtrait qu'il existait des femmes très
fortes.
Puis, elle retrouva son ton de bonne fille.
«Nous ne sommes pas fâchés, hein?... Voyez-vous, ne me demandez jamais
ça. Je ne veux pas, ça ne me plaît pas.» Rougon se promenait, honteux de
lui. Elle lâcha le cordon de sonnette, alla se rasseoir devant la table,
où elle se fit un verre d'eau sucrée.
«J'ai donc reçu hier une lettre de mon mari, reprit-elle tranquillement.
J'avais tant d'affaires ce matin, que je vous aurais peut-être manqué de
parole pour le déjeuner, si je n'avais désiré vous la montrer. Tenez, la
voici.... Il vous rappelle vos promesses.» Il prit la lettre, la lut en
marchant, la rejeta sur la table, devant elle, avec un geste d'ennui.
«Eh bien?» demanda-t-elle.
Mais lui, ne parla pas tout de suite. Il gonflait le dos, il bâillait
légèrement.
«Il est bête», finit-il par dire.
Elle fut très blessée. Depuis quelque temps, elle ne tolérait plus qu'on
parût douter des capacités de son mari. Elle baissa un instant la tête,
réprimant les petits mouvements de révolte dont ses mains étaient
agitées.
Peu à peu, elle s'affranchissait de sa soumission d'écolière, semblait
prendre à Rougon assez de sa force pour se poser en adversaire
redoutable. «Si nous montrions cette lettre, ce serait un homme fini,
dit le ministre, poussé à se venger sur le mari de la résistance de la
femme. Ah! le bonhomme n'est pas facile à caser.
--Vous exagérez, mon cher, reprit-elle après un silence. Autrefois, vous
juriez qu'il avait le plus bel avenir. Il possède des qualités très
sérieuses et très solides.... Allez, ce ne sont pas les hommes vraiment
forts qui vont le plus loin.» Rougon continuait sa promenade. Il
haussait les épaules.
«Votre intérêt est qu'il entre au ministère. Vous y compterez un ami. Si
réellement le ministre de l'Agriculture et du Commerce se retire pour
des raisons de santé, comme on le dit, l'occasion est superbe. Mon mari
est compétent, et sa mission en Italie le désigne au choix de
l'empereur.... Vous savez que l'empereur l'aime beaucoup; Ils
s'entendent très bien ensemble; Ils ont les mêmes idées.... Un mot de
vous enlèverait l'affaire.» Il fit encore deux ou trois tours sans
répondre. Puis, s'arrêtant devant elle:
«Je veux bien, après tout.... Il y en a de plus bêtes.... Mais je fais
cela uniquement pour vous. Je désire vous désarmer. Hein! vous ne devez
pas être bonne. N'est-ce pas, vous êtes très rancunière?» Il
plaisantait. Elle se mit à rire également, en répétant:
«Oui, oui, très rancunière.... Je me souviens.» Puis, comme elle le
quittait, il la retint un instant à la porte. A deux reprises, ils se
serrèrent fortement les doigts, sans ajouter un mot.
Dès que Rougon fut seul, il retourna à son cabinet. La grande pièce
était vide. Il s'assit devant le bureau, les coudes au bord du buvard,
soufflant dans le silence. Ses paupières se baissaient, une somnolence
rêveuse le tint assoupi pendant près de dix minutes. Mais il eut un
sursaut, il s'étira les bras; et il sonna. Merle parut.
«M. le préfet de la somme attend toujours, n'est-ce pas?... Faites-le
entrer.» Le préfet de la Somme entra, blême et souriant, en redressant
sa petite taille. Il fit son compliment au ministre d'un air correct.
Rougon, un peu alourdi, attendait. Il le pria de s'asseoir.
«Voici, monsieur le préfet, pourquoi je vous ai mandé. Certaines
instructions doivent être données de vive voix.... Vous n'ignorez pas
que le parti révolutionnaire relève la tête. Nous avons été à deux
doigts d'une catastrophe épouvantable. Enfin, le pays demande à être
rassuré, à sentir au-dessus de lui l'énergique protection du
gouvernement. De son côté, Sa Majesté l'empereur est décidée à faire des
exemples, car jusqu'à présent on a singulièrement abusé de sa bonté...»
Il parlait lentement, renversé au fond de son fauteuil, jouant avec un
gros cachet à manche d'agate. Le préfet approuvait chaque membre de
phrase d'un vif mouvement de tête.
«Votre département, continua le ministre, est un des plus mauvais. La
gangrène républicaine...
--Je fais tous mes efforts... voulut dire le préfet.
--Ne m'interrompez pas.... Il faut donc que la répression y soit
éclatante. C'est pour m'entendre avec vous sur ce sujet que j'ai désiré
vous voir.... Nous nous sommes occupés ici d'un travail, nous avons
dressé une liste...» Et il cherchait parmi ses papiers. Il prit un
dossier qu'il feuilleta.
«On a dû répartir sur toute la France le nombre d'arrestations jugées
nécessaires. Le chiffre pour chaque département est proportionné au coup
qu'il s'agit de porter.... Comprenez bien nos intentions. Ainsi, tenez,
la Haute-Marne, où les républicains sont en infime minorité, trois
arrestations seulement. La Meuse, au contraire, quinze arrestations....
Quant à votre département, la Somme, n'est-ce pas? nous disons la
Somme...» Il tournait les feuillets, clignait ses grosses paupières.
Enfin, il leva la tête et regarda le fonctionnaire en face.
«Monsieur le préfet, vous avez douze arrestations à faire.» Le petit
homme blême s'inclina, en répétant:
«Douze arrestations.... J'ai parfaitement compris Son Excellence.»
Mais il restait perplexe, pris d'un léger trouble qu'il ne voulait pas
montrer. Après quelques minutes de conversation, comme le ministre le
congédiait en se levant, il se décida à demander:
«Son Excellence pourrait-elle me désigner les personnes...?
--Oh! arrêtez qui vous voudrez!... Je ne puis pas m'occuper de ces
détails. Je serais débordé. Et partez ce soir, procédez aux arrestations
dès demain.... Ah! pourtant, je vous conseille de frapper haut. Vous
avez bien là-bas des avocats, des négociants, des pharmaciens, qui
s'occupent de politique. Coffrez-moi tout ce monde-là. Ça fait plus
d'effet.» Le préfet se passa la main sur le front, d'un geste anxieux,
fouillant déjà sa mémoire, cherchant des avocats, des négociants, des
pharmaciens. Il hochait toujours la tête d'un air d'approbation. Mais
Rougon ne fut sans doute pas satisfait de son attitude hésitante.
«Je ne vous cacherai pas, reprit-il, que Sa Majesté est très mécontente
en ce moment du personnel administratif. Il pourrait y avoir bientôt un
grand mouvement préfectoral. Nous avons besoin d'hommes très dévoués,
dans les circonstances graves où nous sommes.» Ce fut comme un coup de
fouet.
«Son Excellence peut compter sur moi, s'écria le préfet. J'ai déjà mes
hommes; il y a un pharmacien à Péronne, un marchand de drap et un
fabricant de papier à Doullens; quant aux avocats, ils ne manquent pas,
c'est une peste.... Oh! j'assure à Son Excellence que je trouverai les
douze.... Je suis un vieux serviteur de l'empire.» Il parla encore de
sauver le pays, et s'en alla, en saluant très bas. Le ministre, derrière
lui, balança son grand corps d'un air de doute, il ne croyait pas aux
petits hommes. Sans se rasseoir, il barra la Somme d'un trait rouge sur
la liste. Plus des deux tiers des départements se trouvaient déjà
barrés. Le cabinet gardait le silence étouffé de ses tentures vertes
mangées par la poussière, l'odeur grasse dont l'embonpoint de Rougon
semblait l'emplir.
Quand il sonna Merle de nouveau, il s'irrita de voir que l'anti-chambre
était toujours pleine. Il crut même reconnaître les deux dames, devant
la table.
«Je vous avais dit de congédier tout le monde, cria-t-il. Je sors, je ne
puis recevoir.
--M. le directeur du Voeu national est là», murmura l'huissier.
Rougon l'avait oublié. Il noua les poings derrière son dos et donna
l'ordre de l'introduire. C'était un homme d'une quarantaine d'années,
mis avec une grande recherche, la figure épaisse.
«Ah! vous voilà, monsieur, dit le ministre d'une voix rude. Il est
impossible que les choses continuent sur un pareil pied, je vous en
préviens!» Et, tout en marchant, il accabla la presse de gros mots. Elle
désorganisait, elle démoralisait, elle poussait à tous les désordres. Il
préférait aux journalistes les brigands qui assassinent sur les grandes
routes; on guérit d'un coup de poignard, tandis que les coups de plume
sont empoisonnés; et il trouva d'autres comparaisons encore plus
saisissantes. Peu à peu, il se fouettait lui-même, il s'agitait
furieusement, il roulait sa voix avec un fracas de tonnerre. Le
directeur, resté debout, baissait la tête sous l'orage, la mine humble
et consternée. Il finit par demander:
«Si Son Excellence daignait m'expliquer, je ne comprends pas bien
pourquoi...
--Comment, pourquoi?» s'écria Rougon, exaspéré.
Il se précipita, étala le journal sur son bureau, en montra les colonnes
toutes balafrées à coups de crayon rouge.
«Il n'y a pas dix lignes qui ne soient répréhensibles!
Dans votre article de tête, vous paraissez mettre en doute
l'infaillibilité du gouvernement en matière de répression. Dans cet
entrefilet à la seconde page, vous semblez faire une allusion à ma
personne, en parlant des parvenus dont le triomphe est insolent. Dans
vos faits divers, traînent des histoires ordurières, des attaques
stupides contre les hautes classes.» Le directeur, épouvanté, joignait
les mains, tâchait de placer un mot.
«Je jure à Son Excellence.... Je suis désespéré que Son Excellence ait
pu supposer un instant.... Moi qui ai pour Son Excellence une si vive
admiration...» Mais Rougon ne l'écoutait pas.
«Et le pis, monsieur, c'est que personne n'ignore les liens qui vous
attachent à l'administration. Comment les autres feuilles peuvent-elles
nous respecter, si les journaux que nous payons ne nous respectent
pas?...
Depuis ce matin, tous mes amis me dénoncent ces abominations.» Alors, le
directeur cria avec Rougon. Ces articles-là ne lui avaient point passé
sous les yeux. Mais il allait flanquer tous ses rédacteurs à la porte.
Si Son Excellence le voulait, il communiquerait chaque matin à Son
Excellence une épreuve du numéro. Rougon, soulagé, refusa; il n'avait
pas le temps. Et il poussait le directeur vers la porte, lorsqu'il se
ravisa.
«J'oubliais. Votre feuilleton est odieux.... Cette femme bien élevée qui
trompe son mari est un argument détestable contre la bonne éducation. On
ne doit pas laisser dire qu'une femme comme il faut puisse commettre une
faute.
--Le feuilleton a beaucoup de succès, murmura le directeur, inquiet de
nouveau. Je l'ai lu, je l'ai trouvé très intéressant.
--Ah! vous l'avez lu.... Eh bien, cette malheureuse a-t-elle des remords
à la fin?» Le directeur porta la main à son front, ahuri, cherchant à se
souvenir.
«Des remords? non, je ne crois pas.» Rougon avait ouvert la porte. Il la
referma sur lui, en criant:
«Il faut absolument qu'elle ait des remords!... Exigez de l'auteur qu'il
lui donne des remords!»
X
Rougon avait écrit à Du Poizat et à M. Kahn, pour qu'on lui évitât
l'ennui d'une réception officielle aux portes de Niort. Il arriva un
samedi soir, vers sept heures, et descendit directement à la préfecture,
avec l'idée de se reposer jusqu'au lendemain midi; il était très las.
Mais après le dîner, quelques personnes vinrent. La nouvelle de la
présence du ministre devait déjà courir la ville. On ouvrit la porte
d'un petit salon, voisin de la salle à manger; un bout de soirée
s'organisa. Rougon, debout entre les deux fenêtres, fut obligé
d'étouffer ses bâillements et de répondre d'une façon aimable aux
compliments de bienvenue.
Un député du département, cet avoué qui avait hérité de la candidature
officielle de M. Kahn, parut le premier, effaré, en redingote et en
pantalon de couleur; et il s'excusait, il expliquait qu'il rentrait à
pied d'une de ses fermes, mais qu'il avait quand même voulu saluer tout
de suite Son Excellence. Puis, un homme gros et court se montra, sanglé
dans un habit noir un peu juste, ganté de blanc, l'air cérémonieux et
désolé. C'était le premier adjoint. Il venait d'être prévenu par sa
bonne. Il répéta que M. le maire serait désespéré; M. le maire, qui
attendait Son Excellence le lendemain seulement, se trouvait à sa
propriété des Varades, à dix kilomètres. Derrière l'adjoint, défilèrent
encore six messieurs; grands pieds, grosses mains, larges figures
massives; le préfet les présenta comme des membres distingués de la
Société de statistique. Enfin, le proviseur du lycée amena sa femme, une
délicieuse blonde de vingt-huit ans, une Parisienne dont les toilettes
révolutionnaient Niort. Elle se plaignit de la province à Rougon,
amèrement.
Cependant, M. Kahn, qui avait dîné avec le ministre et le préfet, était
très questionné sur la solennité du lendemain. On devait se rendre à une
lieue de la ville, dans le quartier dit des Moulins, devant l'entrée
d'un tunnel projeté pour le chemin de fer de Niort à Angers; et là Son
Excellence le ministre de l'Intérieur mettrait lui même le feu à la
première mine. Cela parut touchant.
Rougon faisait le bonhomme. Il voulait simplement honorer l'entreprise
si laborieuse d'un vieil ami. D'ailleurs, il se considérait comme le
fils adoptif du département des Deux-Sèvres, qui l'avait autrefois
envoyé à l'Assemblée législative. A la vérité, le but de son voyage,
vivement conseillé par Du Poizat, était de le montrer dans toute sa
puissance à ses anciens électeurs, afin d'assurer complètement sa
candidature, s'il lui fallait jamais un jour entrer au Corps législatif.
Par les fenêtres du petit salon, on voyait la ville noire et endormie.
Personne ne venait plus. On avait appris trop tard l'arrivée du
ministre. Cela tournait au triomphe, pour les gens zélés qui se
trouvaient là. Ils ne parlaient pas de quitter la place, ils se
gonflaient dans la joie d'être les premiers à posséder Son Excellence en
petit comité. L'adjoint répétait plus haut, d'une voix dolente, sous
laquelle perçait une grande jubilation:
«Mon Dieu! que M. le maire va être contrarié!.., et M. le président! et
M. le procureur impérial! et tous ces messieurs!» Vers neuf heures
pourtant, on put croire que la ville était dans l'anti-chambre. Il y eut
un bruit imposant de pas. Puis, un domestique vint dire que M. le
commissaire central désirait présenter ses hommages à Son Excellence. Et
ce fut Gilquin qui entra, Gilquin superbe, en habit, portant des gants
paille et des bottines de chevreau. Du Poizat l'avait casé dans son
département. Gilquin très convenable, ne gardait qu'un dandinement un
peu osé des épaules et la manie de ne pas se séparer de son chapeau
appuyé contre sa hanche, légèrement renversé, dans une pose étudiée sur
quelque gravure de tailleur. Il s'inclina devant Rougon, en lui
murmurant avec une humilité exagérée:
«Je me rappelle au bon souvenir de son Excellence, que j'ai eu l'honneur
de rencontrer plusieurs fois à Paris.» Rougon sourit. Ils causèrent un
instant. Gilquin passa ensuite dans la salle à manger, où l'on venait de
servir le thé. Il y trouva M. Kahn, en train de revoir, sur un coin de
la table, la liste des invitations pour le lendemain. Dans le petit
salon, maintenant, on parlait de la grandeur du règne; Du Poizat, debout
à côté de Rougon, exaltait l'empire; et tous deux échangeaient des
saluts, comme s'ils s'étaient félicités d'une oeuvre personnelle, en
face des Niortais béants d'une admiration respectueuse.
«Sont-ils forts, ces mâtins-là!» murmura Gilquin, qui suivait la scène
par la porte grande ouverte.
Et, tout en versant du rhum dans son thé, il poussa le coude de M. Kahn.
Du Poizat, maigre et ardent, avec ses dents blanches mal rangées et sa
face d'enfant fiévreux, où le triomphe avait mis une flamme, faisait
rire d'aise Gilquin, qui le trouvait «très réussi».
«Hein? Vous ne l'avez pas vu arriver dans le département? continua-t-il
à voix basse. Moi, j'étais avec lui. Il tapait les pieds d'un air rageur
en marchant. Allez, il devait en avoir gros sur le coeur contre les gens
d'ici.
Depuis qu'il est dans sa préfecture, il se régale à se venger de son
enfance. Et les bourgeois qui l'ont connu pauvre diable autrefois n'ont
pas envie aujourd'hui de sourire, quand il passe, je vous en réponds!
Oh! c'est un préfet solide, un homme tout à son affaire. Il ne ressemble
guère à ce Langlade que nous avons remplacé, un garçon à bonnes
fortunes, blond comme une fille.... Nous avons trouvé des photographies
de dames très décolletées jusque dans les dossiers du cabinet.» Gilquin
se tut un instant. Il croyait s'apercevoir que, d'un angle du petit
salon, la femme du proviseur ne le quittait pas des yeux. Alors, voulant
développer les grâces de son buste, il se plia pour dire de nouveau à M.
Kahn:
«Vous a-t-on raconté l'entrevue de Du Poizat avec son père? Oh!
l'aventure la plus amusante du monde!...
Vous savez que le vieux est un ancien huissier qui a amassé un magot en
prêtant à la petite semaine, et qui vit maintenant comme un loup, au
fond d'une vieille maison en ruine, avec des fusils chargés dans son
vestibule.... Or, Du Poizat, auquel il a prédit vingt fois l'échafaud,
rêvait depuis longtemps de l'écraser. Ça entrait pour une bonne moitié
dans son désir d'être préfet ici.... Un matin donc, Du Poizat endosse
son plus bel uniforme, et, sous le prétexte de faire une tournée, va
frapper à la porte du vieux. On parlemente un bon quart d'heure. Enfin
le vieux ouvre. Un petit vieillard blême qui regarde d'un air hébété les
broderies de l'uniforme.
Et savez-vous ce qu'il a dit, dès la seconde phrase, quand il a su que
son fils était préfet? "Hein! Léopold, n'envoie plus toucher les
contributions!" Au demeurant, ni émotion, ni surprise.... Lorsque Du
Poizat est revenu, il pinçait les lèvres, la face blanche comme un
linge. Cette tranquillité de son père l'exaspérait. En voilà un sur le
dos duquel il ne montera jamais!»
M. Kahn hochait discrètement la tête. Il avait remis la liste des
invitations dans sa poche, il prenait à son tour une tasse de thé, en
jetant des coups d'oeil dans le salon voisin.
«Rougon dort debout, dit-il. Ces imbéciles devraient bien le laisser
aller se coucher. Il faut qu'il soit solide pour demain. Je ne l'avais
pas revu, reprit Gilquin. Il a engraissé.» Puis, il baissa encore la
voix, il répéta:
«Très forts, ces gaillards!... Ils ont manigancé je ne sais quoi, au
moment du grand coup. Moi, je les avais avertis. Le lendemain, patatras!
la danse a eu lieu tout de même. Rougon prétend qu'il est allé à la
préfecture, où personne n'a voulu le croire. Enfin, ça le regarde, on
n'a pas besoin d'en causer.... Cet animal de Du Poizat m'avait payé un
fameux déjeuner dans un café des boulevards. Oh! quelle journée! Nous
avons dû passer la soirée au théâtre; je ne me souviens plus bien, j'ai
dormi deux jours.» Sans doute M. Kahn trouvait les confidences de
Gilquin inquiétantes. Il quitta la salle à manger. Alors, Gilquin, resté
seul, se persuada que la femme du proviseur le regardait décidément. Il
rentra dans le salon, s'empressa auprès d'elle, finit par lui apporter
du thé, des petits fours, de la brioche. Il était vraiment fort bien; il
ressemblait à un homme comme il faut mal élevé, ce qui paraissait
attendrir un peu la belle blonde.
Cependant, le député démontrait la nécessité d'une nouvelle église à
Niort, l'adjoint demandait un pont, le proviseur parlait d'agrandir les
bâtiments du lycée, tandis que les six membres de la Société de
statistique, muets, approuvaient tout de la tête.
«Nous verrons demain, messieurs, répondit Rougon, les paupières à demi
fermées. Je suis ici pour connaître vos besoins et faire droit à vos
requêtes.» Dix heures sonnaient, lorsqu'un domestique vint dire un mot
au préfet, qui se pencha aussitôt à l'oreille du ministre. Celui-ci se
hâta de sortir. Mme Correur l'attendait, dans une pièce voisine. Elle
était avec une fille grande et mince, la figure fade, toute salie de
taches de rousseur.
«Comment, vous êtes à Niort! s'écria Rougon.
--Depuis cet après-midi seulement, dit Mme Correur. Nous sommes
descendus là, en face, place de la Préfecture, à l'hôtel de Paris.» Et
elle expliqua qu'elle arrivait de Coulonges, où elle avait passé deux
jours. Puis, s'interrompant pour montrer la grande fille.
«Mademoiselle Herminie Billecoq, qui a bien voulu m'accompagner.»
Herminie Billecoq fit une révérence cérémonieuse.
Mme Correur continua:
«Je ne vous ai pas parlé de ce voyage, parce que vous m'auriez peut-être
blâmée; mais c'était plus fort que moi, je voulais voir mon frère....
Quand j'ai appris votre voyage à Niort, je suis accourue. Nous vous
guettions, nous vous avons regardé entrer à la préfecture; seulement
nous avons jugé préférable de nous présenter très tard. Ces petites
villes sont si méchantes!» Rougon approuva de la tête. Mme Correur, en
effet, grasse, peinte en rose, habillée de jaune, lui semblait
compromettante en province.
«Et vous avez vu votre frère? demanda-t-il.
--Oui, murmura-t-elle, les dents serrées, je l'ai vu.
Mme Martineau n'a pas osé me mettre à la porte. Elle avait pris la
pelle, elle faisait brûler du sucre.... Ce pauvre frère! Je savais qu'il
était malade, mais ça m'a donné un coup tout de même de le voir si
décharné. Il m'a promis de ne pas me déshériter; cela serait contraire à
ses principes. Le testament est fait, la fortune doit être partagée
entre moi et Mme Martineau.... N'est-ce pas, Herminie?
--La fortune doit être partagée, affirma la grande fille. Il l'a dit
quand vous êtes entrée, il l'a répété quand il vous a montré la porte.
Oh! c'est sûr, je l'ai entendu.»
Cependant, Rougon poussait les deux femmes, en disant:
«Eh bien, je suis enchanté! Vous êtes plus tranquille maintenant. Mon
Dieu, les querelles de famille, ça finit toujours par s'arranger....
Allons, bonsoir. Je vais me coucher.» Mais Mme Correur l'arrêta. Elle
avait tiré son mouchoir de la poche, elle se tamponnait les yeux, prise
d'une crise brusque de désespoir.
«Ce pauvre Martineau!... Il a été si bon, il m'a pardonné avec tant de
simplicité!... Si vous saviez, mon ami.... C'est pour lui que je suis
accourue, c'est pour vous supplier en sa faveur...» Les larmes lui
coupèrent la voix. Elle sanglotait. Rougon, étonné, ne comprenant pas,
regardait les deux femmes. Mlle Herminie Billecoq, elle aussi, pleurait,
mais plus discrètement; elle était très sensible, elle avait
l'attendrissement contagieux. Ce fut elle qui put balbutier la première:
«M. Martineau s'est compromis dans la politique.» Alors, Mme Correur se
mit à parler avec volubilité.
«Vous vous souvenez, je vous ai témoigné des craintes, un jour. J'avais
un pressentiment.... Martineau devenait républicain. Aux dernières
élections, il s'était exalté et avait fait une propagande acharnée pour
le candidat de l'opposition. Je connaissais des détails que je ne veux
pas dire. Enfin, tout cela devait mal tourner.... Dès mon arrivée à
Coulonges, au Lion d'Or, où nous avons pris une chambre, j'ai questionné
les gens, j'en ai appris encore plus long. Martineau a fait toutes les
bêtises. Ça n'étonnerait personne dans le pays, s'il était arrêté. On
s'attend à voir les gendarmes l'emmener d'un jour à l'autre.... Vous
pensez quelle secousse pour moi! Et j'ai songé à vous, mon ami...» De
nouveau, sa voix s'éteignit dans des sanglots. Rougon cherchait à la
rassurer. Il parlerait de l'affaire à Du Poizat, il arrêterait les
poursuites, si elles étaient commencées. Même il laissa échapper cette
parole:
«Je suis le maître, allez dormir tranquille.» Mme Correur hochait la
tête, en roulant son mouchoir, les yeux séchés. Elle finit par
reprendre, à demi-voix:
«Non, non, vous ne savez pas. C'est plus grave que vous ne croyez.... Il
mène Mme Martineau à la messe et reste à la porte, en affectant de ne
jamais mettre le pied dans l'église, ce qui est un sujet de scandale
chaque dimanche. Il fréquente un ancien avocat retiré là-bas, un homme
de 48, avec lequel on l'entend pendant des heures parler de choses
terribles. On a souvent aperçu des hommes de mauvaise mine se glisser la
nuit dans son jardin, sans doute pour venir prendre un mot d'ordre.» A
chaque détail, Rougon haussait les épaules; mais Mlle Herminie Billecoq
ajouta vivement, comme fâchée d'une telle tolérance:
«Et les lettres qu'il reçoit de tous les pays, avec des cachets rouges;
c'est le facteur qui nous a dit cela. Il ne voulait pas parler, il était
tout pâle. Nous avons dû lui donner vingt sous.... Et son dernier
voyage, il y a un mois. Il est resté huit jours dehors, sans que
personne dans le pays puisse encore savoir aujourd'hui où il est allé.
La dame du Lion d'Or nous a assuré qu'il n'avait pas même emporté de
malle.
--Herminie, je vous en prie! dit Mme Correur d'un air inquiet. Martineau
est dans d'assez vilains draps. Ce n'est pas à nous de le charger.»
Rougon maintenant écoutait, en examinant tour à tour les deux femmes. Il
devenait très grave.
«S'il est si compromis que cela...», murmura-t-il.
Il crut voir une flamme s'allumer dans les yeux troublés de Mme Correur.
Il continua:
«Je ferai mon possible, mais je ne promets rien.
--Ah! il est perdu, il est bien perdu! s'écria Mme Correur. Je le sens,
voyez-vous.... Nous ne voulons rien dire. Si nous vous disions tout...»
Elle s'interrompit pour mordre son mouchoir.
«Moi qui ne l'avais pas vu depuis vingt ans! Et je le retrouve pour ne
le revoir jamais peut-être!... Il a été si bon, si bon!» Herminie eut un
léger hochement des épaules. Elle faisait à Rougon des signes pour lui
donner à entendre qu'il fallait pardonner au désespoir d'une soeur, mais
que le vieux notaire était le pire des gredins.
«A votre place, reprit-elle, je dirais tout. Ça vaudrait mieux.»
Alors, Mme Correur parut se décider à un grand effort. Elle baissa
encore la voix.
«Vous vous rappelez les Te Dem» qu'on a chantés partout, quand
l'empereur a été si miraculeusement sauvé, devant l'Opéra.... Eh bien,
le jour où l'on a chanté le Te Deum» à Coulonges, un voisin a demandé à
Martineau s'il n'allait pas à l'église, et ce malheureux a répondu:
"Pour quoi faire, à l'église? Je me moque bien de l'empereur!"
--"Je me moque bien de l'empereur!" répéta Mlle Herminie Billecoq d'un
air consterné.
--Comprenez-vous mes craintes maintenant? continua l'ancienne maîtresse
d'hôtel. Je vous l'ai dit, ça n'étonnerait personne dans le pays s'il
était arrêté.» En prononçant cette phrase, elle regardait Rougon
fixement. Celui-ci ne parla pas tout de suite. Il semblait interroger
une dernière fois cette grosse face molle, où des yeux pâles
clignotaient sous les rares poils blonds des sourcils. Il s'arrêta un
instant au cou gras et blanc.
Puis, il ouvrit les bras, il s'écria:
«Je ne puis rien, je vous assure. Je ne suis pas le maître.» Et il donna
des raisons. Il se faisait un scrupule, disait-il, d'intervenir dans ces
sortes d'affaires. Si la justice se trouvait saisie, les choses devaient
avoir leur cours. Il aurait préféré ne pas connaître Mme Correur, parce
que son amitié pour elle allait lui lier les mains; il s'était juré de
ne jamais rendre certains services à ses amis. Enfin, il se
renseignerait. Et il cherchait à la consoler déjà, comme si son frère
était déjà en route pour quelque colonie. Elle baissait la tête, elle
avait de petits hoquets qui secouaient l'énorme paquet de cheveux blonds
dont elle chargeait sa nuque. Pourtant, elle se calmait. Comme elle
prenait congé, elle poussa Herminie devant elle, en disant:
«Mademoiselle Herminie Billecoq.... Je vous l'ai présentée, je crois.
Pardonnez, j'ai la tête si malade!... C'est cette demoiselle que nous
sommes parvenus à doter.
L'officier, son séducteur, n'a pu encore l'épouser, à cause des
formalités qui sont interminables.... Remerciez Son Excellence, ma
chère.» La grande fille remercia en rougissant, avec la mine d'une
innocente devant laquelle on a lâché un gros mot.
Mme Correur la laissa sortir la première; puis, serrant fortement la
main de Rougon, se penchant vers lui, elle ajouta:
«Je compte sur vous, Eugène.» Quand le ministre revint dans le petit
salon, il le trouva vide. Du Poizat avait réussi à congédier le député,
le premier adjoint et les six membres de la Société de statistique. M.
Kahn lui-même était parti, après avoir pris rendez-vous pour le
lendemain, à dix heures. Il ne restait dans la salle à manger que la
femme du proviseur et Gilquin, qui mangeaient des petits fours, en
causant de Paris; Gilquin roulait des yeux tendres, parlait des courses,
du Salon de peinture, d'une première représentation à la
Comédie-Française, avec l'aisance d'un homme auquel tous les mondes
étaient familiers. Pendant ce temps, le proviseur donnait à voix basse
au préfet des renseignements sur un professeur de quatrième soupçonné
d'être républicain.
Il était onze heures. On se leva, on salua Son Excellence; et Gilquin se
retirait avec le proviseur et sa femme, en offrant son bras à cette
dernière, lorsque Rougon le retint.
«Monsieur le commissaire central, un mot, je vous prie.».
Puis, lorsqu'ils furent seuls, il s'adressa à la fois au commissaire et
au préfet.
«Qu'est-ce donc que l'affaire Martineau?... Cet homme est-il réellement
très compromis?» Gilquin eut un sourire. Du Poizat fournit quelques
renseignements.
«Mon Dieu, je ne pensais pas à lui. On l'a dénoncé.
J'ai reçu des lettres.... Il est certain qu'il s'occupe de politique.
Mais il y a déjà eu quatre arrestations dans le département. J'aurais
préféré, pour arriver au nombre de cinq que vous m'avez fixé, faire
coffrer un professeur de quatrième qui lit à ses élèves des livres
révolutionnaires.
--J'ai appris des faits bien graves, dit sévèrement Rougon. Les larmes
de sa soeur ne doivent pas sauver ce Martineau, s'il est vraiment si
dangereux. Il y a là une question de salut public.»
Et se tournant vers Gilquin:
«Qu'en pensez-vous?
--Je procéderai demain à l'arrestation, répondit celui-ci. Je connais
toute l'affaire. J'ai vu Mme Correur à l'hôtel de Paris, où je dîne
d'habitude.» Du Poizat ne fit aucune objection. Il tira un petit carnet
de sa poche, biffa un nom pour en écrire un autre au-dessus, tout en
recommandant au commissaire central de faire surveiller quand même le
professeur de quatrième. Rougon accompagna Gilquin jusqu'à la porte. Il
reprit:
«Ce Martineau est un peu souffrant, je crois. Allez en personne à
Coulonges. Soyez très doux.» Mais Gilquin se redressa d'un air blessé.
Il oublia tout respect, il tutoya Son Excellence.
«Me prends-tu pour un sale mouchard! s'écria-t-il.
Demande à Du Poizat l'histoire de ce pharmacien que j'ai arrêté au lit,
avant-hier. Il y avait, dans le lit, la femme d'un huissier. Personne
n'a rien su.... J'agis toujours en homme du monde.» Rougon dormit neuf
heures d'un sommeil profond.
Quand il ouvrit les yeux le lendemain, vers huit heures et demie, il fit
appeler Du Poizat, qui arriva, un cigare aux dents, l'air très gai. Ils
causèrent, ils plaisantèrent comme autrefois, lorsqu'ils habitaient chez
Mme Mélanie Correur, et qu'ils allaient se réveiller, le matin, avec des
tapes sur leurs cuisses nues. Tout en se débarbouillant, le ministre
demanda au préfet des détails sur le pays, les histoires des
fonctionnaires, les besoins des uns, les vanités des autres. Il voulait
pouvoir trouver pour chacun une phrase aimable.
«N'ayez pas peur, je vous soufflerai!» dit Du Poizat en riant.
Et, en quelques mots, il le mit au courant, il le renseigna sur les
personnages qui l'approcheraient. Rougon, parfois, lui faisait répéter
un fait pour le mieux caser dans sa mémoire. A dix heures, M. Kahn
arriva.
Ils déjeunèrent tous les trois, en arrêtant les derniers détails de la
solennité. Le préfet ferait un discours; M. Kahn aussi. Rougon prendrait
la parole le dernier.
Mais il serait bon de provoquer un quatrième discours.
Un instant, ils songèrent au maire; seulement Du Poizat le trouvait trop
bête, et il conseilla de choisir l'ingénieur en chef des ponts et
chaussées, qui se trouvait naturellement désigné, mais dont M. Kahn
craignait l'esprit critique. Enfin, ce dernier, en sortant de table,
emmena le ministre à l'écart, pour lui indiquer les points sur lesquels
il serait heureux de le voir insister, dans son discours.
Le rendez-vous était pour dix heures et demie, à la préfecture. Le maire
et le premier adjoint se présentèrent ensemble; le maire balbutiait,
était au désespoir de ne s'être pas trouvé à Niort, la veille; tandis
que le premier adjoint affectait de demander à Son Excellence si elle
avait passé une bonne nuit, si elle se sentait remise de sa fatigue.
Ensuite, parurent le président du tribunal civil, le procureur impérial
et ses deux substituts, l'ingénieur en chef des ponts et chaussées, que
suivirent à la file le receveur général, le directeur des contributions
directes et le conservateur des hypothèques. Plusieurs de ces messieurs
étaient avec leurs dames, la femme du proviseur, la jolie blonde, vêtue
d'une toilette bleu ciel du plus piquant effet, causa une grosse
émotion; elle pria Son Excellence d'excuser son mari, retenu au lycée
par une attaque de goutte, qui l'avait pris la veille au soir en
rentrant. Cependant, d'autres personnages arrivaient: le colonel du 78e
de ligne caserné à Niort, le président du tribunal de commerce, les deux
juges de paix de la ville, le conservateur des eaux et forêts accompagné
de ses trois demoiselles, des conseillers municipaux, des délégués de la
Chambre consultative des arts et manufactures, de la Société de
statistique et du Conseil des prud'hommes.
La réception avait lieu dans un grand salon de la préfecture. Du Poizat
faisait les présentations. Et le ministre, souriant, plié en deux,
accueillait chaque personne en vieille connaissance. Il savait des
particularités étonnantes sur chacune d'elles. Il parla au procureur
impérial, très élogieusement, d'un réquisitoire prononcé dernièrement
par lui dans une affaire d'adultère; il demanda d'une voix émue au
directeur des contributions directes des nouvelles de madame, alitée
depuis deux mois; il retint un instant le colonel du 78e de ligne, pour
lui montrer qu'il n'ignorait pas les brillantes études de son fils à
Saint-Cyr; il causa chaussures avec un conseiller municipal qui
possédait de grands ateliers de cordonnerie, et entama avec le
conservateur des hypothèques, archéologue passionné, une discussion sur
une pierre druidique découverte la semaine précédente. Quand il
hésitait, cherchant sa phrase, Du Poizat venait à son aide d'un mot
habilement soufflé. D'ailleurs, il gardait un aplomb superbe.
Comme le président du tribunal de commerce entrait et s'inclinait devant
lui, il s'écria d'une voix affable:
«Vous êtes seul, monsieur le président? J'espère bien que vous amènerez
madame au banquet, ce soir...» Il s'arrêta, en voyant autour de lui
l'embarras des figures. Du Poizat le poussait légèrement du coude.
Alors, il se souvint que le président du tribunal de commerce vivait
séparé de sa femme, à la suite de certains faits scandaleux. Il s'était
trompé, il avait cru parler à l'autre président, au président du
tribunal civil. Cela ne troubla en rien son aplomb. Souriant toujours,
sans chercher à revenir sur sa maladresse, il reprit d'un air fin:
«J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, monsieur.
Je sais que mon collègue le garde des Sceaux vous a porté pour la
décoration.... C'est une indiscrétion. Gardez-moi le secret.» Le
président du tribunal de commerce devint très rouge. Il suffoquait de
joie. Autour de lui, on s'empressait, on le félicitait; pendant que
Rougon prenait note mentalement de cette croix donnée avec tant
d'à-propos, pour ne pas oublier d'avertir son collègue. C'était le mari
trompé qu'il décorait. Du Poizat eut un sourire d'admiration.
Cependant, il y avait une cinquantaine de personnes dans le grand salon.
On attendait toujours, les visages muets, les regards gênés.
«L'heure avance, on pourrait partir», murmura le ministre.
Mais le préfet se pencha, lui expliqua que le député, l'ancien
adversaire de M. Kahn, n'était pas encore là.
Enfin celui-ci entra, tout suant; sa montre avait dû s'arrêter, il n'y
comprenait rien. Puis, voulant rappeler devant tous sa visite de la
veille, il commença une phrase:
«Comme je le disais hier soir à Votre Excellence...» Et il marcha à côté
de Rougon, en lui annonçant qu'il retournerait le lendemain matin à
Paris. Le congé de Pâques avait pris fin le mardi, la session était
rouverte.
Mais il avait cru devoir rester quelques jours de plus à Niort, pour
faire les honneurs du département à Son Excellence.
Tous les invités étaient descendus dans la cour de la préfecture, où une
dizaine de voitures, rangées des deux côtés du perron, attendaient. Le
ministre monta avec le député, le préfet et le maire, dans une calèche
qui prit la tête. Le reste des invités s'empila le plus hiérarchiquement
possible; il y avait là deux autres calèches, trois victorias et des
chars à bancs à six et à huit places. Dans la rue de la Préfecture, le
défilé s'organisa. On partit au petit trot. Les rubans des dames
s'envolaient, tandis que leurs jupes débordaient par-dessus les
portières. Les chapeaux noirs des messieurs miroitaient au soleil. Il
fallut traverser tout un bout de la ville. Le long des rues étroites, le
pavé aigu secouait rudement les voitures qui passaient avec un bruit de
ferraille. Et à toutes les fenêtres, sur toutes les portes, les Niortais
saluaient sans un cri, cherchant Son Excellence, très surpris de voir la
redingote bourgeoise du ministre à côté de l'habit brodé du préfet.
Au sortir de la ville, on roula sur une large promenade plantée d'arbres
magnifiques. Il faisait très doux; une belle journée d'avril, un ciel
clair, tout blond de soleil. La route, droite et unie, s'enfonçait au
milieu de jardins pleins de lilas et d'abricotiers en fleur. Puis les
champs s'élargirent en vastes cultures, coupées de loin en loin, par un
bouquet d'arbres. Dans les voitures, on causait.
«Voilà une filature, n'est-ce pas?» dit Rougon, à l'oreille duquel le
préfet se penchait.
Et s'adressant au maire, lui montrant le bâtiment de briques rouges, au
bord de l'eau:
«Une filature qui vous appartient, je crois.... On m'a parlé de votre
nouveau système de cardage pour les laines. Je tâcherai de trouver un
instant afin de visiter toutes ces merveilles.» Il demanda des détails
sur la puissance motrice de la rivière. Selon lui, les moteurs
hydrauliques dans de bonnes conditions, avaient d'énormes avantages. Et
il émerveilla le maire par ses connaissances techniques.
Les autres voitures suivaient, un peu débandées. Des conversations
arrivaient, hérissées de chiffres, au milieu du trot assourdi des
chevaux. Un rire perlé sonna, qui fit tourner toutes les têtes: c'était
la femme du proviseur, dont l'ombrelle venait de s'envoler sur un tas de
cailloux.
«Vous possédez une ferme par ici, reprit Rougon en souriant au député.
La voilà, sur ce coteau, si je ne me trompe.... Des prairies superbes!
Je sais, d'ailleurs, que vous vous occupez d'élevage, et que vous avez
eu des vaches couronnées, aux derniers comices agricoles.» Alors, ils
parlèrent bestiaux. Les prairies, trempées de soleil, avaient une
douceur de velours vert. Toute une nappe de fleurs y naissaient. Des
rideaux de grands peupliers ménageaient des échappées d'horizon, des
coins de paysage adorables. Une vieille femme qui conduisait un âne dut
arrêter la bête au bord du chemin, pour laisser passer le cortège. Et
l'âne se mit à braire, effaré par cette procession de voitures, dont les
panneaux vernis luisaient dans la campagne. Les dames en toilette, les
hommes gantés, tinrent leur sérieux.
On monta, à gauche, une légère pente; puis, on redescendit. On était
arrivé. C'était un creux dans les terres, le cul-de-sac d'un étroit
vallon, une sorte de trou étranglé entre trois coteaux qui faisaient
muraille. De la campagne environnante, en levant les yeux, on ne voyait,
sur le ciel noir, que les carcasses crevées de deux moulins en ruine.
Là, au fond, au milieu d'un carré d'herbe, une tente était dressée, de
la toile grise bordée d'un large galon rouge, avec des trophées de
drapeaux, sur les quatre faces. Un millier de curieux venus à pied, des
bourgeois, des dames, des paysans du quartier, s'étageaient à droite, du
côté de l'ombre, le long de l'amphithéâtre formé par un des coteaux.
Devant la tente, un détachement du 78e de ligne se trouvait sous les
armes, en face des pompiers de Niort, dont le bel ordre était très
remarqué; tandis que, au bord de la pelouse, une équipe d'ouvriers, en
blouses neuves, attendaient, ayant à leur tête des ingénieurs boutonnés
dans leurs redingotes. Dès que les voitures se montrèrent, la Société
philharmonique de la ville, une société composée d'instrumentistes
amateurs, se mit à jouer l'ouverture de La Dame blanche.
«Vive Son Excellence!» crièrent quelques voix, que le bruit des
instruments étouffa.
Rougon descendit de voiture. Il levait les yeux, il regardait le trou au
fond duquel il se trouvait, fâché de cet étranglement de l'horizon, qui
lui semblait rapetisser la solennité. Et il resta là un instant dans
l'herbe, attendant un compliment de bienvenue. Enfin, M. Kahn accourut.
Il s'était échappé de la préfecture aussitôt après le déjeuner;
seulement il venait, par prudence, d'examiner la mine à laquelle Son
Excellence devait mettre le feu. Ce fut lui qui conduisit le ministre
jusqu'à la tente. Les invités suivaient. Il y eut un moment de
confusion. Rougon demandait des renseignements.
«Alors, c'est dans cette tranchée que doit s'ouvrir le tunnel?
--Parfaitement, répondit M. Kahn. La première mine est creusée dans ce
rocher rougeâtre, où Votre Excellence voit un drapeau.» Le coteau du
fond, entamé à la pioche, montrait le roc. Des arbustes déracinés
pendaient parmi les déblais. On avait semé de feuillages le sol de la
tranchée. M. Kahn indiqua encore de la main le tracé de la voie ferrée,
que marquait une double file de jalons, alignant des bouts de papier
blanc, au milieu des sentiers, des herbes, des buissons. C'était un coin
paisible de nature à éventrer.
Pourtant, les autorités avaient fini par se caser sous la tente. Les
curieux, derrière, se penchaient, pour voir entre les toiles. La Société
philharmonique achevait l'ouverture de La Dame blanche.
«Monsieur le ministre, dit tout à coup une voix aiguë qui vibra dans le
silence, je tiens à remercier le premier Votre Excellence d'avoir bien
voulu accepter l'invitation que nous nous sommes permis de lui adresser.
Le département des Deux-Sèvres gardera un éternel souvenir...» C'était
Du Poizat qui venait de prendre la parole. Il se tenait à trois pas de
Rougon, debout tous les deux; et, à certaines chutes de phrases
cadencées, ils inclinaient légèrement la tête l'un vers l'autre. Il
parla ainsi un quart d'heure, rappelant au ministre la façon brillante
dont il avait représenté le département à l'Assemblée législative; la
ville de Niort avait inscrit son nom dans ses annales comme celui d'un
bienfaiteur, et brûlait de lui témoigner sa reconnaissance en toute
occasion. Du Poizat s'était chargé de la partie politique et pratique.
Par moments, sa voix se perdait dans le plein air. Alors, on ne voyait
plus que ses gestes, un mouvement régulier de son bras droit; et le
millier de curieux étagés sur le coteau s'intéressaient aux broderies de
sa manche, dont l'or luisait dans un coup de soleil.
Ensuite, M. Kahn s'avança au milieu de la tente. Lui, avait la voix très
grosse. Il aboyait certains mots. Le fond du vallon formait écho et
renvoyait les fins de phrase sur lesquelles il appuyait trop
complaisamment.
Il conta ses longs efforts, les études, les démarches qu'il avait dû
faire pendant près de quatre ans, pour doter le pays d'une nouvelle voie
ferrée. Maintenant, toutes les prospérités allaient pleuvoir sur le
département; les champs seraient fertilisés, les usines doubleraient
leur fabrication, la vie commerciale pénétrerait jusque dans les plus
humbles villages; et il semblait, à l'entendre, que les Deux-Sèvres
devenaient, sous ses mains élargies, une contrée de cocagne, avec des
ruisseaux de lait et des bosquets enchantés, où des tables chargées de
bonnes choses attendaient les passants. Puis, brusquement, il affecta
une modestie outrée. On ne lui devait aucune gratitude, il n'aurait
jamais mené à bien un aussi vaste projet, sans le haut patronage dont il
était fier. Et, tourné vers Rougon, il l'appela «l'illustre ministre, le
défenseur de toutes les idées nobles et utiles». En terminant, il
célébra les avantages financiers de l'affaire. A la Bourse, on
s'arrachait les actions.
Heureux les rentiers qui avaient pu placer leur argent dans une
entreprise à laquelle Son Excellence le ministre de l'Intérieur voulait
attacher son nom!
«Très bien, très bien!» murmurèrent quelques invités.
Le maire et plusieurs représentants de l'autorité serrèrent la main de
M. Kahn qui affectait d'être très ému.
Au-dehors, des applaudissements éclataient. La Société philharmonique
crut devoir attaquer un pas redoublé; mais le premier adjoint se
précipita, envoya un pompier pour faire taire la musique. Pendant ce
temps, sous la tente, l'ingénieur en chef des ponts et chaussées
hésitait, disait qu'il n'avait rien préparé. L'insistance du préfet le
décida. M. Kahn, très inquiet, murmura à l'oreille de ce dernier:
«Vous avez eu tort. Il est mauvais comme la gale.» L'ingénieur en chef
était un homme long et maigre, qui avait de grandes prétentions à
l'ironie. Il parlait lentement, en tordant le coin de sa bouche, toutes
les fois qu'il voulait lancer une épigramme. Il commença par écraser M.
Kahn sous les éloges. Puis, les allusions méchantes arrivèrent. Il jugea
en quelques mots le projet de chemin de fer, avec ce dédain des
ingénieurs du gouvernement pour les travaux des ingénieurs civils. Il
rappela le contre-projet de la Compagnie de l'Ouest, qui devait passer
par Thouars, et insista, sans paraître y mettre de malice, sur le coude
du tracé de M. Kahn, desservant les hauts fourneaux de Bressuire. Le
tout sans brutalité aucune, mêlé de phrases aimables, procédant par
coups d'épingle, sentis des seuls initiés. Il fut plus cruel encore en
finissant. Il parut regretter que «l'illustre ministre» vînt se
compromettre dans une affaire dont le côté financier donnait des
inquiétudes à tous les hommes d'expérience. Il faudrait des sommes
énormes; la plus grande honnêteté, le plus grand désintéressement
seraient nécessaires. Et il laissa tomber cette dernière phrase, la
bouche tordue:
«Ces inquiétudes sont chimériques, nous sommes complètement rassurés en
voyant, à la tête de l'entreprise, un homme dont la belle situation de
fortune et la haute probité commerciale sont bien connues dans le
département.» Un murmure d'approbation courut. Seules quelques personnes
regardaient M. Kahn, qui s'efforçait de sourire, les lèvres blanches.
Rougon avait écouté en fermant les yeux à demi, comme gêné par la grande
lumière. Quand il les rouvrit, ses yeux pâles étaient devenus noirs. Il
comptait d'abord parler très brièvement. Mais il avait maintenant un des
siens à défendre.
Il fit trois pas, se trouva au bord de la tente; et là, avec un geste
dont l'ampleur semblait s'adresser à toute la France attentive, il
commença.
«Messieurs, permettez-moi de franchir ces coteaux par la pensée,
d'embrasser l'empire tout entier d'un coup d'oeil, et d'élargir ainsi la
solennité qui nous rassemble, pour en faire la fête du labeur industriel
et commercial. Au moment même où je vous parle, du nord au midi, on
creuse des canaux, on construit des voies ferrées, on perce des
montagnes, on élève des ponts...» Un profond silence s'était fait. Entre
les phrases, on entendait des souffles dans les branches, puis la voix
haute d'une écluse, au loin. Les pompiers, qui luttaient de belle tenue
avec les soldats, sous le soleil ardent, jetaient des regards obliques,
pour voir parler le ministre, sans tourner le cou. Sur le coteau, les
spectateurs avaient fini par se mettre à leur aise; les dames s'étaient
accroupies, après avoir étalé leur mouchoir à terre; deux messieurs, que
le soleil gagnait, venaient d'ouvrir les ombrelles de leurs femmes. Et
la voix de Rougon montait peu à peu. Il paraissait gêné au fond de ce
trou, comme si le vallon n'eût pas été assez vaste pour ses gestes. De
ses mains brusquement jetées en avant, il semblait vouloir déblayer
l'horizon, autour de lui. A deux reprises, il chercha l'espace; mais il
ne rencontra en haut, au bord du ciel, que les moulins dont les
carcasses éventrées craquaient au soleil.
L'orateur avait repris le thème de M. Kahn, en l'agrandissant. Ce
n'était plus le département des Deux-Sèvres seulement qui entrait dans
une ère de prospérité miraculeuse, mais la France entière, grâce à
l'embranchement de Niort à Angers. Pendant dix minutes, il énuméra les
bienfaits sans nombre dont les populations seraient comblées. Il poussa
les choses jusqu'à parler de la main de Dieu. Puis, il répondit à
l'ingénieur en chef; il ne discutait pas son discours, il n'y faisait
aucune allusion; il disait simplement le contraire de ce qu'il avait
dit, insistant sur le dévouement de M. Kahn, le montrant modeste,
désintéressé, grandiose. Le côté financier de l'entreprise le laissait
plein de sérénité. Il soudait, il entassait d'un geste rapide des
monceaux d'or. Alors, les bravos lui coupèrent la voix.
«Messieurs, un dernier mot», dit-il après s'être essuyé les lèvres avec
son mouchoir.
Le dernier mot dura un quart d'heure. Il se grisait, il s'engageait plus
qu'il n'aurait voulu. Même, à la péroraison, comme il en était à la
grandeur du règne, célébrant la haute intelligence de l'empereur, il
laissa entendre que Sa Majesté patronnait d'une façon particulière
l'embranchement de Niort à Angers. L'entreprise devenait une affaire
d'État.
Trois salves d'applaudissements retentirent. Un vol de corbeaux, volant
dans le ciel pur, à une grande hauteur, s'effaroucha, avec des
croassements prolongés.
Dès la dernière phrase du discours, la Société philharmonique s'était
mise à jouer, sur un signal parti de la tente; tandis que les dames,
serrant leurs jupes, se relevaient vivement, désireuses de ne rien
perdre du spectacle. Cependant, autour de Rougon, les invités souriaient
d'un air ravi. Le maire, le procureur impérial, le colonel du 78e de
ligne hochaient la tête, en écoutant le député s'émerveiller à
demi-voix, de façon à être entendu du ministre. Mais le plus
enthousiaste était sûrement l'ingénieur en chef des ponts et chaussées;
il affecta une servilité extraordinaire, la bouche tordue, comme
foudroyé par les magnifiques paroles du grand homme.
«Si Son Excellence veut bien me suivre», dit M. Kahn, dont la grosse
face suait de joie.
C'était la fin. Son Excellence allait mettre le feu à la première mine.
Des ordres venaient d'être donnés à l'équipe d'ouvriers en blouses
neuves. Ces hommes précédèrent le ministre et M. Kahn dans la tranchée,
et se rangèrent au fond, sur deux lignes. Un contremaître tenait un bout
de corde allumée, qu'il présenta à Rougon. Les autorités, restées sous
la tente, allongeaient le cou. Le public anxieux attendait. La Société
philharmonique jouait toujours.
«Est-ce que ça va faire beaucoup de bruit? demanda avec un sourire
inquiet la femme du proviseur à l'un des deux substituts.
--C'est selon la nature de la roche, se hâta de répondre le président du
tribunal de commerce, qui entra dans des explications minéralogiques.
--Moi, je me bouche les oreilles», murmura l'aînée des trois filles du
conservateur des eaux et forêts.
Rougon, la corde allumée à la main, au milieu de tout ce monde, se
sentait ridicule. En haut, sur la crête des coteaux, les carcasses des
moulins craquaient plus fort.
Alors, il se hâta, mit le feu à la mèche dont le contremaître lui
indiqua le bout, entre deux pierres. Aussitôt un ouvrier souffla dans
une trompe, longuement. Toute l'équipe s'écarta, M. Kahn avait vivement
ramené Son Excellence sous la tente, en montrant une sollicitude
inquiète.
«Eh bien, ça ne part donc pas?» balbutia le conservateur des
hypothéqués, qui clignait les yeux d'anxiété, avec une envie folle de se
boucher les oreilles, comme les dames.
L'explosion n'eut lieu qu'au bout de deux minutes.
On avait mis la mèche très longue, par prudence.
L'attente des spectateurs tournait à l'angoisse; tous les yeux, fixés
sur la roche rouge, s'imaginaient la voir remuer; des personnes
nerveuses dirent que ça leur cassait la poitrine. Enfin il y eut un
ébranlement sourd, la roche se fendit, pendant qu'un jet de fragments,
gros comme les deux poings, montait dans la fumée. Et tout le monde s'en
alla. On entendait ces mots, cent fois répétés:
«Sentez-vous la poudre?» Le soir, le préfet donna un dîner, auquel les
autorités assistèrent. Il avait lancé cinq cents invitations pour le bal
qui suivit. Ce bal fut splendide. Le grand salon était décoré de plantes
vertes, et l'on avait ajouté, aux quatre coins, quatre petits lustres,
dont les bougies, jointes à celles du lustre central, jetaient une
clarté extraordinaire. Niort ne se souvenait pas d'un tel éclat. Le
flamboiement des six fenêtres éclairait la place de la Préfecture, où
plus de deux mille curieux se pressaient, les yeux en l'air, pour voir
les danses. Même l'orchestre s'entendait si distinctement, que des
gamins, en bas, organisaient des galops sur les trottoirs. Dès neuf
heures, les dames s'éventaient, les rafraîchissements circulaient, les
quadrilles succédaient aux valses et aux polkas. Près de la porte, Du
Poizat, très cérémonieux, recevait les retardataires avec un sourire.
«Votre Excellence ne danse donc pas?» demanda hardiment à Rougon la
femme du proviseur, qui venait d'entrer, vêtue d'une robe de tarlatane
semée d'étoiles d'or.
Rougon s'excusa en souriant. Il était debout devant une fenêtre, au
milieu d'un groupe. Et, tout en soutenant une conversation sur la
révision du cadastre, il jetait au-dehors de rapides coups d'oeil. De
l'autre côté de la place, dans la vive lueur dont les lustres
éclairaient les façades, il venait d'apercevoir, à une des croisées de
l'hôtel de Paris, Mme Correur et Mlle Herminie Billecoq. Elles restaient
là, regardant la fête, accoudées à la barre d'appui comme à la rampe
d'une loge. Elles avaient des visages luisants, des cous nus et gonflés
de légers rires, à certaines bouffées chaudes de la fête.
Cependant, la femme du proviseur achevait le tour du grand salon,
distraite, insensible à l'admiration que l'ampleur de sa longue jupe
soulevait parmi les tout jeunes gens. Elle cherchait quelqu'un du
regard, sans cesser de sourire, d'un air languissant.
«M. le commissaire central n'est donc pas venu? finit-elle par demander
à Du Poizat, qui la questionnait sur la santé de son mari. Je lui ai
promis une valse.
--Mais il devrait être là, répondit le préfet; je suis surpris de ne pas
le voir.... Il a eu une mission à remplir aujourd'hui. Seulement il
m'avait promis d'être de retour à six heures.» C'était vers midi, après
le déjeuner, que Gilquin avait quitté Niort à cheval, pour aller arrêter
le notaire Martineau. Coulonges se trouvait à cinq lieues. Il comptait y
être à deux heures et pouvoir repartir vers les quatre heures au plus
tard, ce qui lui permettrait de ne pas manquer le banquet, auquel il
était invité. Aussi ne pressa-t-il pas l'allure de son cheval, se
dandinant sur sa selle, se promettant d'être très entreprenant, le soir,
au bal, avec cette personne blonde, qu'il jugeait seulement un peu
maigre. Gilquin aimait les femmes grasses. A Coulonges, il descendit à
l'hôtel du Lion d'Or, où un brigadier et deux gendarmes devaient
l'attendre. De cette façon, son arrivée ne serait pas remarquée; on
louerait une voiture, on «emballerait» le notaire, sans qu'une voisine
se mît sur sa porte. Mais les gendarmes n'étaient pas au rendez-vous.
Jusqu'à cinq heures, Gilquin les attendit, jurant, buvant des grogs,
regardant sa montre tous les quarts d'heure. Jamais il ne serait à Niort
pour le dîner. Il faisait seller son cheval, lorsque enfin le brigadier
parut, suivi de ses deux hommes. Il y avait eu malentendu.
«Bon, bon, ne vous excusez pas, nous n'avons pas le temps, cria
furieusement le commissaire central. Il est déjà cinq heures un
quart.... Empoignons notre individu, et que ça ne traîne pas! Il faut
que nous roulions dans dix minutes.» D'ordinaire, Gilquin était bon
homme. Il se piquait, dans ses fonctions, d'une urbanité parfaite. Ce
jour-là, il avait même arrêté un plan compliqué, afin d'éviter les
émotions trop fortes au frère de Mme Correur; ainsi il devait entrer
seul, pendant que les gendarmes se tiendraient, avec la voiture, à la
porte du jardin, dans une ruelle donnant sur la campagne. Mais ses trois
heures d'attente au Lion d'Or l'avaient tellement exaspéré, qu'il oublia
toutes ces belles précautions. Il traversa le village et alla sonner
rudement chez le notaire, à la porte de la rue. Un gendarme fut laissé
devant cette porte; l'autre fit le tour, pour surveiller les murs du
jardin. Le commissaire était entré avec le brigadier. Dix à douze
curieux effarés regardaient de loin.
A la vue des uniformes, la servante qui avait ouvert, prise d'une
terreur d'enfant, disparut en criant ce seul mot, de toutes ses forces:
«Madame! madame! madame!» Une femme petite et grasse, dont la face
gardait un grand calme, descendit lentement l'escalier.
«Madame Martineau, sans doute? fit Gilquin d'une voix rapide. Mon Dieu!
madame, j'ai une triste mission à remplir.... Je viens arrêter votre
mari.» Elle joignit ses mains courtes, tandis que ses lèvres décolorées
tremblaient. Mais elle ne poussa pas un cri.
Elle resta sur la dernière marche, bouchant l'escalier avec ses jupes.
Elle voulut voir le mandat d'amener, demanda des explications, traîna
les choses.
«Attention! le particulier va nous filer entre les doigts», murmura le
brigadier à l'oreille du commissaire.
Sans doute elle entendit. Elle les regarda, de son air calme, en disant:
«Montez, messieurs.» Et elle monta la première. Elle les introduisit
dans un cabinet, au milieu duquel M. Martineau se tenait debout, en robe
de chambre. Les cris de la bonne venaient de lui faire quitter son
fauteuil où il passait ses journées. Très grand, les mains comme mortes,
le visage d'une pâleur de cire, il n'avait plus que les yeux de vivants,
des yeux noirs, doux et énergiques.
Mme Martineau le montra d'un geste silencieux.
«Mon Dieu! monsieur, commença Gilquin, j'ai une triste mission à
remplir...» Quand il eut terminé, le notaire hocha la tête, sans parler.
Un léger frisson agitait la robe de chambre drapée sur ses membres
maigres. Il dit enfin, avec une grande politesse:
«C'est bien, messieurs, je vais vous suivre.» Alors, il se mit à marcher
dans la pièce, rangeant les objets qui traînaient sur les meubles. Il
changea de place un paquet de livres. Il demanda à sa femme une chemise
propre. Le frisson dont il était secoué devenait plus violent. Mme
Martineau, le voyant chanceler, le suivait, les bras tendus pour le
recevoir, comme on suit un enfant.
«Dépêchons, dépêchons, monsieur», répétait Gilquin.
Le notaire fit encore deux tours; et, brusquement, ses mains battirent
l'air, il se laissa tomber dans un fauteuil, tordu, roidi par une
attaque de paralysie. Sa femme pleurait à grosses larmes muettes.
Gilquin avait tiré sa montre.
«Tonnerre de Dieu!» cria-t-il.
Il était cinq heures et demie. Maintenant, il devait renoncer à être de
retour à Niort pour le dîner de la préfecture. Avant qu'on eût mis cet
homme dans une voiture, on allait perdre au moins une demi-heure. Il
tâcha de se consoler en jurant bien de ne pas manquer le bal; justement
il se souvenait d'avoir retenu la femme du proviseur pour la première
valse.
«C'est de la frime, lui murmura le brigadier à l'oreille. Voulez-vous
que je remette le particulier sur ses pieds?» Et, sans attendre la
réponse, il s'avança, il adressa au notaire des exhortations pour
l'engager à ne pas tromper la justice. Le notaire, les paupières closes,
les lèvres amincies, gardait une rigidité de cadavre. Peu à peu, le
brigadier se fâcha, en vint aux gros mots, finit par abattre sa lourde
main de gendarme sur le collet de la robe de chambre. Mais Mme
Martineau, si calme jusque-là, le repoussa rudement, se planta devant
son mari, en serrant ses poings de dévote résolue.
«C'est de la frime, je vous dis!» répéta le brigadier.
Gilquin haussa les épaules. Il était décidé à emmener le notaire mort ou
vif.
«Que l'un de vos hommes aille chercher la voiture au Lion d'Or,
ordonna-t-il. J'ai prévenu l'aubergiste.» Quand le brigadier fut sorti,
il s'approcha de la fenêtre, regarda complaisamment le jardin où des
abricotiers étaient en fleur. Et il s'oubliait là, lorsqu'il se sentit
touché à l'épaule. Mme Martineau, debout derrière lui, l'interrogea, les
joues séchées, la voix raffermie:
«Cette voiture est pour vous, n'est-ce pas? Vous ne pouvez pas traîner
mon mari à Niort, dans l'état où il se trouve.
--Mon Dieu! madame, dit-il pour la troisième fois, ma mission est très
pénible...
--Mais c'est un crime! Vous le tuez.... Vous n'avez pas été chargé de le
tuer, pourtant!
--J'ai des ordres», répondit-il d'une voix plus rude, voulant couper
court à la scène de supplications qu'il prévoyait.
Elle eut un geste terrible. Une colère folle passa sur sa face de
bourgeoise grasse, tandis que ses regards faisaient le tour de la pièce,
comme pour chercher quelque moyen suprême de salut. Mais, d'un effort,
elle s'apaisa, elle reprit son attitude de femme forte qui ne comptait
pas sur ses larmes.
«Dieu vous punira, monsieur», dit-elle simplement, après un silence,
pendant lequel elle ne l'avait pas quitté des yeux.
Et elle retourna, sans un sanglot, sans une supplication, s'accouder au
fauteuil où son mari agonisait. Gilquin avait souri.
A ce moment, le brigadier, qui était allé lui-même au Lion d'Or, revint
dire que l'aubergiste prétendait ne pas avoir pour l'instant la moindre
carriole. Le bruit de l'arrestation du notaire, très aimé dans le pays,
avait dû se répandre. L'aubergiste cachait certainement ses voitures;
deux heures auparavant, interrogé par le commissaire central, il s'était
engagé à lui garder un vieux coupé, qu'il louait d'ordinaire aux
voyageurs, pour des promenades dans les environs.
«Fouillez l'auberge! cria Gilquin repris par la fureur devant ce nouvel
obstacle; fouillez toutes les maisons du village!... Est-ce qu'on se
fiche de nous, à la fin! On m'attend, je n'ai pas de temps à perdre....
Je vous donne un quart d'heure, entendez-vous!» Le brigadier disparut de
nouveau, emmenant ses hommes, les lançant dans des directions
différentes.
Trois quarts d'heure se passèrent, puis quatre, puis cinq. Au bout d'une
heure et demie, un gendarme se montra enfin, la mine longue: toutes les
recherches étaient restées sans résultat. Gilquin, pris de fièvre,
marchait d'un pas saccadé, allant de la porte à la fenêtre, regardant
tomber le jour. Sûrement on ouvrirait le bal sans lui; la femme du
proviseur croirait à une impolitesse; cela le rendrait ridicule,
paralyserait ses moyens de séduction. Et, chaque fois qu'il passait
devant le notaire, il sentait la colère l'étrangler; jamais malfaiteur
ne lui avait donné tant d'embarras. Le notaire, plus froid, plus blême,
restait allongé, sans un mouvement.
Ce fut seulement à sept heures passées que le brigadier reparut, l'air
rayonnant. Il avait enfin trouvé le vieux coupé de l'aubergiste, caché
au fond d'un hangar, à un quart de lieue du village. Le coupé était tout
attelé, et c'était l'ébrouement du cheval qui l'avait fait découvrir.
Mais quand la voiture fut à la porte, il fallut habiller M. Martineau.
Cela prit un temps fort long.
Mme Martineau, avec une lenteur grave, lui mit des bas blancs, une
chemise blanche; puis, elle le vêtit tout en noir, pantalon, gilet,
redingote. Jamais elle ne consentit à se laisser aider par un gendarme.
Le notaire s'abandonnait entre ses bras sans une résistance. On avait
allumé une lampe. Gilquin tapait dans ses mains d'impatience, tandis que
le brigadier, immobile, mettait au plafond l'ombre énorme de son
chapeau.
«Est-ce fini, est-ce fini?» répétait Gilquin.
Mme Martineau fouillait un meuble depuis cinq minutes. Elle en tira une
paire de gants noirs, et les glissa dans la poche de M. Martineau.
«J'espère, monsieur, demanda-t-elle, que vous me laisserez monter dans
la voiture? Je veux accompagner mon mari.
--C'est impossible», répondit brutalement Gilquin.
Elle se contint. Elle n'insista pas.
«Au moins, reprit-elle, me permettrez-vous de le suivre?
--Les routes sont libres, dit-il. Mais vous ne trouverez pas de voiture,
puisqu'il n'y en a pas dans le pays.» Elle haussa légèrement les épaules
et sortit donner un ordre. Dix minutes plus tard, un cabriolet
stationnait à la porte, derrière le coupé. Il fallut alors descendre M.
Martineau. Les deux gendarmes le portaient.
Sa femme lui soutenait la tête. Et, à la moindre plainte poussée par le
moribond, elle commandait impérieusement aux deux hommes de s'arrêter,
ce que ceux-ci faisaient, malgré les regards terribles du commissaire.
Il y eut ainsi un repos à chaque marche de l'escalier. Le notaire était
comme un mort correctement vêtu qu'on emportait. On dut l'asseoir
évanoui dans la voiture.
«Huit heures et demie! cria Gilquin, en regardant une dernière fois sa
montre. Quelle sacrée corvée! Je n'arriverai jamais.» C'était une chose
dite. Bien heureux s'il faisait son entrée vers le milieu du bal. Il
sauta à cheval en jurant, il dit au cocher d'aller bon train. En tête
venait le coupé, aux portières duquel galopaient les deux gendarmes;
puis, à quelques pas, le commissaire central et le brigadier suivaient;
enfin, le cabriolet où se trouvait Mme Martineau, fermait la marche. La
nuit était très fraîche. Sur la route grise, interminable, au milieu de
la campagne endormie, le cortège passait, avec le roulement sourd des
roues et la cadence monotone du galop des chevaux. Pas une parole ne fut
dite pendant le trajet. Gilquin arrangeait la phrase qu'il prononcerait
en abordant la femme du proviseur. Mme Martineau, par moments, se levait
toute droite dans son cabriolet, croyant avoir entendu un râle; mais
c'était à peine si elle apercevait, en avant, la caisse du coupé, qui
roulait, noire et silencieuse.
On entra dans Niort à dix heures et demie. Le commissaire, pour éviter
de traverser la ville, fit prendre par les remparts. Aux prisons, il
fallut carillonner. Quand le guichetier vit le prisonnier qu'on lui
amenait, si blanc, si roide, il monta réveiller le directeur.
Celui-ci, un peu souffrant, arriva bientôt en pantoufles.
Mais il se fâcha, il refusa absolument de recevoir un homme dans un
pareil état. Est-ce qu'on prenait les prisons pour un hôpital?
«Puisqu'il est arrêté maintenant, que voulez-vous qu'on en fasse?
demanda Gilquin, mis hors de lui par ce dernier incident.
--Ce qu'on voudra, monsieur le commissaire, répondit le directeur. Je
vous répète qu'il n'entrera pas ici. Je n'accepterai jamais une pareille
responsabilité.» Mme Martineau avait profité de la discussion pour
monter dans le coupé, auprès de son mari. Elle proposa de le mener à
l'hôtel.
«Oui, à l'hôtel, au diable, où vous voudrez! cria Gilquin. J'en ai
assez, à la fin! Remportez-le!» Pourtant, il poussa le devoir jusqu'à
accompagner le notaire à l'hôtel de Paris, désigné par Mme Martineau
elle-même. La place de la Préfecture commençait à se vider; seuls les
gamins sautaient encore sur les trottoirs, tandis que des couples de
bourgeois, lentement, se perdaient dans l'ombre des rues voisines. Mais
le flamboiement des six fenêtres du grand salon éclairait toujours la
place de la lueur vive du plein jour; l'orchestre avait des voix de
cuivre plus retentissantes; les dames, dont on voyait les épaules nues
passer dans l'entrebâillement des rideaux, balançaient leurs chignons,
frisés à la mode de Paris. Gilquin, au moment où l'on montait le notaire
à une chambre du premier étage, aperçut, en levant la tête, Mme Correur
et Mlle Herminie Billecoq, qui n'avaient pas quitté leur fenêtre. Elles
étaient là, roulant leur cou, échauffées par les fumées de la fête. Mme
Correur, cependant, avait dû voir arriver son frère, car elle se
penchait, au risque de tomber. Sur un signe véhément qu'elle lui fit,
Gilquin monta.
Et plus tard, vers minuit, le bal de la préfecture atteignit tout son
éclat. On venait d'ouvrir les portes de la salle à manger, où un souper
froid était servi. Les dames, très rouges, s'éventaient, mangeaient
debout, avec des rires. D'autres continuaient à danser, ne voulant pas
perdre un quadrille, se contentant des verres de sirop que des messieurs
leur apportaient. Une poussière lumineuse flottait, comme envolée des
chevelures, des jupes et des bras cerclés d'or, qui battaient l'air. Il
y avait trop d'or, trop de musique et trop de chaleur.
Rougon, suffoquant, se hâta de sortir, sur un appel discret de Du
Poizat. A côté du grand salon, dans la pièce où il les avait déjà vues
la veille, Mme Correur et Mlle Herminie Billecoq l'attendaient, en
pleurant toutes deux à gros sanglots.
«Mon pauvre frère, mon pauvre Martineau! balbutia Mme Correur, qui
étouffait ses larmes dans son mouchoir. Ah! je le sentais, vous ne
pouviez pas le sauver.... Mon Dieu! pourquoi ne l'avez-vous pas sauvé?»
Il voulut parler, mais elle ne lui en laissa pas le temps.
«Il a été arrêté aujourd'hui. Je viens de le voir.... Mon Dieu! mon
Dieu!
--Ne vous désolez pas, dit-il enfin. On instruira son affaire. J'espère
bien qu'on le relâchera.» Mme Correur cessa de se tamponner les yeux.
Elle le regarda, en s'écriant de sa voix naturelle:
«Mais il est mort!» Et elle reprit tout de suite son ton éploré, la
figure de nouveau au fond de son mouchoir.
«Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Martineau!» Mort! Rougon sentit un petit
frisson lui courir à fleur de peau. Il ne trouva pas une parole. Pour la
première fois, il eut conscience d'un trou devant lui, d'un trou plein
d'ombre, dans lequel, peu à peu, on le poussait.
Voilà que cet homme était mort, maintenant! Jamais, il n'avait voulu
cela. Les faits allaient trop loin.
«Hélas! oui, le pauvre cher homme, il est mort, racontait avec de longs
soupirs Mlle Herminie Billecoq.
Il paraît qu'on a refusé de le recevoir aux prisons. Alors, quand nous
l'avons vu arriver à l'hôtel dans un si triste état, madame est
descendue et a forcé la porte, en criant qu'elle était sa soeur. Une
soeur, n'est-ce pas? a toujours le droit de recevoir le dernier soupir
de son frère. C'est ce que j'ai dit à cette coquine de Mme Martineau,
qui parlait encore de nous chasser. Elle a bien été obligée de nous
laisser une place devant le lit.... Oh! mon Dieu, ça été fini très vite.
Il n'a pas râlé plus d'une heure. Il était couché sur le lit, tout
habillé de noir; on aurait cru un notaire allant à un mariage. Et il
s'est éteint comme une chandelle, avec une toute petite grimace. Ça n'a
pas dû lui faire beaucoup de mal.
--Est-ce que Mme Martineau ne m'a pas cherché querelle, ensuite! conta à
son tour Mme Correur. Je ne sais ce qu'elle barbotait! elle parlait de
l'héritage, elle m'accusait d'avoir porté le dernier coup à mon frère.
Je lui ai répondu: "Moi, madame, jamais je ne l'aurais laissé emmener,
je me serais plutôt fait hacher par les gendarmes!" Et Ils m'auraient
hachée, comme je vous le dis.... N'est-ce pas, Herminie?
--Oui, oui, répondit la grande fille.
--Enfin, que voulez-vous, mes larmes ne le ressusciteront pas, mais on
pleure parce qu'on a besoin de pleurer.... Mon pauvre Martineau!» Rougon
restait mal à l'aise. Il retira ses mains, dont Mme Correur s'était
emparée. Et il ne trouvait toujours rien à dire, répugné par les détails
de cette mort qui lui semblait abominable.
«Tenez! s'écria Herminie debout devant la fenêtre, on voit la chambre
d'ici, là, en face, dans la grande clarté, la troisième fenêtre du
premier étage, en partant de la gauche.... Il y a une lumière derrière
les rideaux.» Alors, il les congédia, pendant que Mme Correur
s'excusait, l'appelait son ami, expliquait le premier mouvement auquel
elle avait cédé, en venant lui apprendre la fatale nouvelle.
«Cette histoire est bien fâcheuse, dit-il à l'oreille de Du Poizat,
lorsqu'il rentra dans le bal, la face encore toute pâle.
--Eh! c'est cet imbécile de Gilquin!» répondit le préfet en haussant les
épaules.
Le bal flambait. Dans la salle à manger, dont on apercevait un coin par
la porte grande ouverte, le premier adjoint bourrait de friandises les
trois filles du conservateur des eaux et forêts; tandis que le colonel
du 78e de ligne buvait du punch, l'oreille tendue aux méchancetés de
l'ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui croquait des pralines.
M. Kahn, près de la porte, répétait très haut au président du tribunal
civil son discours de l'après-midi, sur les bienfaits de la nouvelle
voie ferrée, au milieu d'un groupe compact d'hommes graves, le directeur
des contributions directes, les deux juges de paix, les délégués de la
Chambre consultative d'agriculture et de la Société de statistique,
bouches béantes.
Puis, autour du grand salon, sous les cinq lustres, une valse que
l'orchestre jouait avec des éclats de trompette, berçait les couples, le
fils du receveur général et la soeur du maire, l'un des substituts et
une demoiselle en bleu, l'autre des substituts et une demoiselle en
rose. Mais un couple surtout soulevait un murmure d'admiration, le
commissaire central et la femme du proviseur galamment enlacés, tournant
avec lenteur; il s'était hâté d'aller faire une toilette correcte, habit
noir, bottes vernies, gants blancs; et la jolie blonde lui avait
pardonné son retard, pâmée à son épaule, les yeux noyés de tendresse.
Gilquin accentuait les mouvements des hanches, en rejetant en arrière
son torse de beau danseur de bals publics, pointe canaille dont le haut
goût ravissait la galerie. Rougon, que le couple faillit bousculer, dut
se coller contre un mur, pour le laisser passer, dans un flot de
tarlatane étoilée d'or.