Un matin de mars, au ministère de l'Intérieur, Rougon était dans son
cabinet, très occupé à rédiger une circulaire confidentielle que les
préfets devaient recevoir le lendemain. Il s'arrêtait, soufflait,
écrasait la plume sur le papier.
«Jules, donnez-moi donc un synonyme à autorité, dit-il. C'est bête,
cette langue!... Je mets autorité à toutes les lignes.
--Mais pouvoir, gouvernement, empire», répondit le jeune homme en
souriant.
M. Jules d'Escorailles, qu'il avait pris pour secrétaire, dépouillait la
correspondance, sur un coin du bureau. Il ouvrait soigneusement les
enveloppes avec un canif, parcourait les lettres d'un coup d'oeil, les
classait.
Devant la cheminée où brûlait un grand feu, le colonel, M. Kahn et M.
Béjuin se trouvaient assis. Tous trois très à l'aise, allongés,
chauffaient leurs semelles, sans dire un mot. Ils étaient chez eux. M.
Kahn lisait un journal. Les deux autres, béatement renversés, tournaient
leurs pouces, en regardant la flamme.
Rougon se leva, versa un verre d'eau sur une console, et le but d'un
trait.
«Je ne sais ce que j'ai mangé hier, murmura-t-il.
J'avalerais la Seine, ce matin.» Et il ne se rassit pas tout de suite.
Il fit le tour du cabinet, déhanchant son grand corps. Son pas ébranlait
sourdement le parquet, sous l'épais tapis. Il alla écarter les rideaux
de velours vert, pour avoir plus de jour.
Puis, au milieu de la vaste pièce, d'un luxe noir et fané de palais
garni, il s'étira les bras, les mains nouées derrière la nuque,
jouissant, comme pâmé par l'odeur administrative, l'odeur de puissance
satisfaite, qu'il respirait là. Un rire lui venait malgré lui; et il
riait tout seul, les côtes chatouillées, d'un rire de plus en plus fort
où sonnait le triomphe. Le colonel et ces messieurs, en entendant cette
gaieté, se tournèrent, lui adressèrent un hochement de tête silencieux.
«Ah! c'est bon tout de même!» dit-il simplement.
Comme il reprenait sa place devant l'énorme bureau de palissandre, Merle
entra. L'huissier était correct, en habit noir et en cravate blanche. Il
n'avait plus un poil de barbe, rasé de près, la face digne.
«Je demande pardon à Son Excellence, murmura-t-il, il y a là le préfet
de la Somme...
--Qu'il aille au diable! je travaille, répondit brutalement Rougon. Il
est incroyable que je ne puisse avoir un moment à moi.» Merle ne se
déconcerta pas. Il continua:
«M. le préfet assure que Son Excellence l'attend.... Il y a aussi les
préfets de la Nièvre, du Cher et du Jura.
--Eh bien, qu'ils attendent, ils sont faits pour ça!» reprit Rougon très
haut.
L'huissier sortit. M. d'Escorailles avait eu un sourire.
Les trois autres, qui se chauffaient, s'allongèrent davantage, très
amusés également par la réponse du ministre.
Celui-ci fut flatté de son succès.
«C'est vrai, je suis dans les préfets depuis un mois.... Il a fallu que
je les fasse tous venir. Un joli défilé, allez! il y en a de stupides.
Enfin, ils sont obéissants. Mais je commence à en avoir assez....
D'ailleurs, je travaille pour eux, ce matin.» Et il se remit à sa
circulaire. On n'entendit plus, dans l'air chaud de la pièce, que le
bruit de sa plume d'oie et le léger froissement des enveloppes ouvertes
par M. d'Escorailles. M. Kahn avait pris un autre journal; le colonel et
M. Béjuin sommeillaient à demi. Au-dehors, la France, peureuse, se
taisait. L'empereur, en appelant Rougon au pouvoir, voulait des
exemples. Il connaissait sa poigne de fer; il lui avait dit, au
lendemain de l'attentat, dans la colère de l'homme sauvé: «Pas de
modération! il faut qu'on vous craigne!» Et il venait de l'armer de
cette terrible loi de sûreté générale, qui autorisait l'internement en
Algérie ou l'expulsion hors de l'Empire de tout individu condamné pour
un fait politique. Bien qu'aucune main française n'eût trempé dans le
crime de la rue Le Peletier, les républicains allaient être traqués et
déportés; c'était le coup de balai des dix mille suspects, oubliés le 2
décembre. On parlait d'un mouvement préparé par le parti
révolutionnaire; on avait, disait-on, saisi des armes et des papiers.
Dès le milieu de mars, trois cent quatre-vingts internés étaient
embarqués à Toulon.
Maintenant, tous les huit jours, un convoi partait. Le pays tremblait,
dans la terreur qui sortait, comme une fumée d'orage, du cabinet de
velours vert, où Rougon riait tout seul, en s'étirant les bras.
Jamais le grand homme n'avait goûté de pareils contentements. Il se
portait bien, il engraissait; la santé lui était revenue avec le
pouvoir. Quand il marchait, il enfonçait son tapis à coups de talon,
pour qu'on entendît la lourdeur de son pas aux quatre coins de la
France son désir était de ne pouvoir poser son verre vide sur une
console, jeter sa plume, faire un mouvement, sans donner une secousse au
pays. Cela l'amusait d'être une épouvante, de forger la foudre, au
milieu de la béatitude de ses amis, d'assommer un peuple avec ses poings
enflés de bourgeois parvenu. Il avait écrit dans une circulaire: «C'est
aux bons à se rassurer, aux méchants seuls à trembler.» Et il jouait son
rôle de Dieu, damnant les uns, sauvant les autres, d'une main jalouse.
Un immense orgueil lui venait, l'idolâtrie de sa force et de son
intelligence se changeait en un culte réglé. Il se donnait à lui-même
des régals de jouissance surhumaine.
Dans la poussée des hommes du Second Empire, Rougon affichait depuis
longtemps des opinions autoritaires. Son nom signifiait répression à
outrance; refus de toutes les libertés, gouvernement absolu. Aussi
personne ne se trompait-il, en le voyant au ministère.
Cependant, à ses intimes, il faisait des aveux; il avait des besoins
plutôt que des opinions; il trouvait le pouvoir trop désirable, trop
nécessaire à ses appétits de domination, pour ne pas l'accepter, sous
quelque condition qu'il se présentât. Gouverner, mettre son pied sur la
nuque de la foule, c'était là son ambition immédiate; le reste offrait
simplement des particularités secondaires, dont il s'accommoderait
toujours. Il avait l'unique passion d'être supérieur. Seulement, à cette
heure, les circonstances dans lesquelles il rentrait aux affaires,
doublaient pour lui la joie du succès; il tenait de l'empereur une
entière liberté d'action, il réalisait son ancien désir de mener les
hommes à coups de fouet, comme un troupeau. Rien ne l'épanouissait
davantage que de se sentir détesté. Puis, parfois, quand on lui collait
le nom de tyran entre les épaules, il souriait, il disait ces paroles
profondes:
«Si je deviens libéral un jour, ils diront que j'ai changé.» Mais la
plus grande volupté de Rougon était encore de triompher devant sa bande.
Il oubliait la France, les fonctionnaires à ses genoux, le peuple de
solliciteurs assiégeant sa porte, pour vivre dans l'admiration continue
des dix à quinze familiers de son entourage. Il leur ouvrait à toute
heure son cabinet, les faisait régner là, sur les fauteuils, à son
bureau même, se disait heureux d'en rencontrer sans cesse entre ses
jambes, ainsi que des animaux fidèles. Le ministre, ce n'était pas
seulement lui, mais eux tous, qui étaient comme des dépendances de sa
personne. Dans la victoire, un travail sourd se faisait, les liens se
resserraient, il se prenait à les aimer d'une amitié jalouse, mettant sa
force à ne pas être seul, se sentant la poitrine élargie par leurs
ambitions. Il oubliait ses mépris secrets, en arrivait à les trouver
très intelligents, très forts, à son image. Il voulait surtout qu'on le
respectât en eux, il les défendait avec emportement, comme il aurait
défendu les dix doigts de ses mains. Leurs querelles étaient les
siennes.
Même il finissait par s'imaginer leur devoir beaucoup, soudant au
souvenir de leur longue propagande. Et, sans besoins lui-même, il
taillait à la bande de belles proies, il goûtait à la combler la joie
personnelle d'agrandir autour de lui l'éclat de sa fortune.
Cependant, la vaste pièce gardait son silence tiède.
M. d'Escorailles, après avoir examiné la suscription d'une des lettres
qu'il dépouillait, la tendit à Rougon, sans l'ouvrir.
«Une lettre de mon père», dit-il.
Le marquis, avec une humilité outrée, remerciait le ministre d'avoir
pris Jules dans son cabinet. Rougon lut lentement les deux pages de fine
écriture. Il plia la lettre, la glissa dans sa poche. Puis, avant de se
remettre au travail, il demanda:
«Du Poizat n'a pas écrit?
--Si, monsieur, répondit le secrétaire en cherchant une lettre parmi les
autres. Il commence à se reconnaître dans sa préfecture. Il dit que les
Deux Sèvres, et en particulier la ville de Niort, ont besoin d'être
menées par une main solide.» Rougon parcourait la lettre. Quand il l'eut
achevée:
«Sans doute, murmura-t-il, il aura les pleins pouvoirs qu'il demande....
Ne lui répondez pas, c'est inutile.
Ma circulaire lui est destinée.» Il reprit la plume, cherchant les
dernières phrases.
Du Poizat avait voulu être préfet à Niort, dans son pays; et le
ministre, à chaque décision grave, se préoccupait surtout des
Deux-Sèvres, gouvernant la France d'après les avis et les besoins de son
ancien compagnon de misère. Il terminait enfin sa lettre confidentielle
aux préfets, lorsque M. Kahn, brusquement, se fâcha.
«Mais c'est abominable!» cria-t-il.
Et tapant de la main le journal qu'il tenait, s'adressant à Rougon:
«Avez-vous lu ça?... Il y a, en tête, un article qui fait appel aux plus
mauvaises passions. Tenez, écoutez cette phrase: "La main qui punit doit
être impeccable, car si la justice vient à se tromper, le lien social
lui même se dénoue. Comprenez-vous?... Et dans les faits divers, donc!
Je trouve là l'histoire d'une comtesse enlevée par le fils d'un marchand
de grains. On ne devrait pas laisser passer des anecdotes pareilles. Ça
détruit le respect du peuple pour les hautes classes.» M. d'Escorailles
intervint.
«Le feuilleton est encore plus odieux. Il s'agit d'une femme bien élevée
qui trompe son mari. Le romancier ne lui donne pas même des remords.»
Rougon eut un geste terrible.
«Oui, oui, on m'a déjà signalé ce numéro, dit-il. Vous devez voir que
j'ai marqué les passages au crayon rouge.... Un journal qui est à nous,
pourtant! Tous les jours, je suis obligé de l'éplucher ligne par ligne.
Ah! le meilleur ne vaut rien, il faudrait leur couper le cou à tous!» Il
ajouta plus bas, en pinçant les lèvres:
«J'ai envoyé chercher le directeur. Je l'attends.» Le colonel avait pris
le journal des mains de M. Kahn. Il s'indigna et le passa à M. Béjuin,
qui, à son tour, parut écoeuré. Rougon, les coudes sur le bureau,
songeait, les paupières à demi closes.
«A propos, dit-il en se tournant vers son secrétaire, ce pauvre Huguenin
est mort hier. Voilà une place d'inspecteur vacante. Il faudra nommer
quelqu'un.» Et comme les trois amis, devant la cheminée, levaient
vivement la tête, il continua:
«Oh! une place sans importance. Six mille francs. Il est vrai qu'il n'y
a absolument rien à faire.» Mais il fut interrompu. La porte d'un
cabinet voisin s'était ouverte.
«Entrez, entrez, monsieur Bouchard! cria-t-il.