L'été arriva. Rougon vivait dans un calme absolu.
Mme Rougon, en trois mois, avait rendu grave la maison de la rue
Marbeuf, où trônait autrefois une odeur d'aventure. Maintenant, les
pièces, un peu froides, très propres, sentaient la vie honnête; les
meubles méthodiquement rangés, les rideaux ne laissant pénétrer qu'un
filet de jour, les tapis étouffant les bruits, mettaient là l'austérité
presque religieuse d'un salon de couvent; même il semblait que ces
choses étaient anciennes, qu'on entrait dans un antique logis tout plein
d'un parfum patriarcal. Cette grande femme laide, qui exerçait une
surveillance continue, ajoutait à ce recueillement la douceur de son pas
silencieux; et elle menait le ménage d'une main si discrète et si aisée,
qu'elle paraissait avoir vieilli en cet endroit, dans vingt années de
mariage.
Rougon soudait, quand on le complimentait. Il s'entêtait à dire qu'il
s'était marié sur le conseil et sur le choix de ses amis. Sa femme le
ravissait. Depuis longtemps, il avait l'envie d'un intérieur bourgeois,
qui fût comme une preuve matérielle de sa probité. Cela achevait de le
tirer de son passé suspect, de le classer parmi les honnêtes gens. Il
était resté très provincial, il avait gardé comme idéal certains salons
cossus de Plassans, dont les fauteuils conservaient toute l'année leurs
housses de toile blanche. Lorsqu'il allait chez Delestang, où Clorinde
étalait par boutade un luxe extravagant, il témoignait son mépris, en
haussant légèrement les épaules. Rien ne lui paraissait ridicule comme
de jeter l'argent par les fenêtres; non pas qu'il fût avare; mais il
répétait d'ordinaire qu'il connaissait des jouissances préférables à
toutes celles qu'on achète. Aussi s'était-il déchargé sur sa femme du
soin de leur fortune.
Il avait jusque-là vécu sans compter. Dès lors, elle administra l'argent
avec le souci étroit qu'elle apportait déjà dans la conduite du ménage.
Pendant les premiers mois, Rougon s'enferma, se recueillant, se
préparant aux luttes qu'il rêvait. C'était, chez lui, un amour du
pouvoir pour le pouvoir, dégagé des appétits de vanité, de richesses,
d'honneurs. D'une ignorance crasse, d'une grande médiocrité dans toutes
les choses étrangères au maniement des hommes, il ne devenait
véritablement supérieur que par ses besoins de domination. Là, il aimait
son effort, il idolâtrait son intelligence. Être au-dessus de la foule
où il ne voyait que des imbéciles et des coquins, mener le monde à coups
de trique, cela développait dans l'épaisseur de sa chair un esprit
adroit, d'une extraordinaire énergie. Il ne croyait qu'en lui, avait des
convictions comme on a des arguments, subordonnait tout à
l'élargissement continu de sa personnalité. Sans vice aucun, il faisait
en secret des orgies de toute-puissance. S'il tenait de son père la
carrure lourde des épaules, l'empâtement du masque, il avait reçu de sa
mère, cette terrible Félicité qui gouvernait Plassans, une flamme de
volonté, une passion de la force, dédaigneuse des petits moyens et des
petites joies; et il était certainement le plus grand des Rougon.
Quand il se trouva ainsi seul, inoccupé, après des années de vie active,
il éprouva d'abord un sentiment délicieux de sommeil. Depuis les chaudes
journées de 1851, il lui semblait qu'il n'avait pas dormi. Il acceptait
sa disgrâce comme un congé mérité par de longs services. Il pensait
rester six mois à l'écart, le temps de choisir un meilleur terrain, puis
rentrer à son gré dans la grande bataille. Mais, au bout de quelques
semaines, il était déjà las de repos. Jamais il n'avait eu une
conscience si nette de sa force; maintenant qu'il ne les employait plus,
sa tête et ses membres le gênaient; et il passait ses journées à se
promener, au fond de son étroit jardin, avec des bâillements
formidables, pareil à un de ces lions mis en cage, qui étirent
puissamment leurs membres engourdis. Alors, commença pour lui une
odieuse existence, dont il cacha avec soin l'ennui écrasant; il était
bonhomme, il se disait bien content d'être en dehors du «gâchis»; seules
ses lourdes paupières se soulevaient parfois, guettant les événements,
retombant sur la flamme de ses yeux, dès qu'on le regardait. Ce qui le
tint debout, ce fut l'impopularité dans laquelle il se sentait marcher.
Sa chute avait comblé de joie bien du monde. Il ne se passait pas un
jour, sans que quelque journal l'attaquât; on personnifiait en lui le
coup d'État, les proscriptions, toutes ces violences dont on parlait à
mots couverts; on allait jusqu'à féliciter l'empereur de s'être séparé
d'un serviteur qui le compromettait. Aux Tuileries, l'hostilité était
plus grande encore; Marsy triomphant le criblait de bons mots, que les
dames colportaient dans les salons.
Cette haine le réconfortait, l'enfonçait dans son mépris du troupeau
humain. On ne l'oubliait pas, on le détestait, et cela lui semblait bon.
Lui seul contre tous, c'était un rêve qu'il caressait; lui seul, avec un
fouet, tenant les mâchoires à distance. Il se grisa des injures, il
devint plus grand, dans l'orgueil de sa solitude.
Cependant, l'oisiveté pesait terriblement à ses muscles de lutteur. S'il
avait osé, il aurait saisi une bêche pour défoncer un coin de son
jardin. Il entreprit un long travail, l'étude comparée de la
constitution anglaise et de la constitution impériale de 1852; il
s'agissait, en tenant compte de l'histoire et des moeurs politiques des
deux peuples, de prouver que la liberté était tout aussi grande en
France qu'en Angleterre.
Puis, quand il eut amassé les documents, quand le dossier fut complet,
il dut faire un effort considérable pour prendre la plume; volontiers,
il aurait plaidé la chose devant la Chambre; mais la rédiger, écrire un
ouvrage, avec le souci des phrases, lui paraissait une besogne d'une
difficulté énorme, sans utilité immédiate. Le style l'avait toujours
embarrassé; aussi le tenait-il en grand dédain. Il ne dépassa pas la
dixième page. D'ailleurs, il laissa traîner sur son bureau le manuscrit
commencé, bien qu'il n'y ajoutât pas vingt lignes par semaine.
Chaque fois qu'on le questionnait sur ses occupations, il répondait en
expliquant son idée tout au long, et en donnant à l'oeuvre une portée
immense. C'était l'excuse derrière laquelle il cachait le vide
abominable de ses journées.
Les mois s'écoulaient, il souriait avec une bonhomie plus sereine. Pas
un des désespoirs qu'il étouffait ne montait à sa face. Il accueillait
les plaintes de ses intimes par des raisonnements concluant tous à sa
parfaite félicité. N'était-il pas heureux? Il adorait l'étude, il
travaillait à sa guise; cela était préférable à l'agitation fiévreuse
des affaires publiques. Puisque l'empereur n'avait pas besoin de lui, il
faisait bien de le laisser tranquille dans son coin; et il ne nommait
ainsi l'empereur qu'avec le plus profond dévouement. Souvent pourtant,
il déclarait être prêt, attendre simplement un signe de son maître pour
reprendre «le fardeau du pouvoir»; mais il ajoutait qu'il ne tenterait
pas une seule démarche qui pût provoquer ce signe. En effet, il semblait
mettre un soin jaloux à rester à l'écart. Dans le silence des premières
années de l'Empire, au milieu de cette étrange stupeur faite d'épouvante
et de lassitude, il entendait monter un sourd réveil. Et comme espoir
suprême, il comptait sur quelque catastrophe qui le rendrait brusquement
nécessaire. Il était l'homme des situations graves, «l'homme aux grosses
pattes», selon le mot de M. de Marsy.
Le dimanche et le jeudi, la maison de la rue Marbeuf s'ouvrait aux
intimes. On venait causer dans le grand salon rouge, jusqu'à dix heures
et demie, heure à laquelle Rougon mettait ses amis impitoyablement à la
porte; il disait que les longues veillées encrassent le cerveau. Mme
Rougon, à dix heures précises, servait elle même le thé, en ménagère
attentive aux moindres détails. Il n'y avait que deux assiettes de
petits fours, auxquelles personne ne touchait.
Le jeudi de juillet qui suivit, cette année-là, les élections générales,
toute la bande se trouvait réunie dans le salon, dès huit heures. Ces
dames, Mme Bouchard, Mme Charbonnel, Mme Correur, assises près d'une
fenêtre ouverte, pour respirer les rares bouffées d'air venues de
l'étroit jardin, formaient un rond, au milieu duquel M. d'Escorailles
racontait ses fredaines de Plassans, lorsqu'il allait passer douze
heures à Monaco, sous le prétexte d'une partie de chasse, chez un ami.
Mme Rougon, en noir, à demi cachée derrière un rideau, n'écoutait pas,
se levait doucement, disparaissait pendant des quarts d'heure entiers.
Il y avait encore avec les dames M. Charbonnel, posé au bord d'un
fauteuil, stupéfait d'entendre un jeune homme comme il faut avouer de
pareilles aventures. Au fond de la pièce, Clorinde était debout, prêtant
une oreille distraite à une conversation sur les récoltes, engagée entre
son mari et M. Béjuin. Vêtue d'une robe écrue, très chargée de rubans
paille, elle tapait à petits coups d'éventail la paume de sa main
gauche, en regardant fixement le globe lumineux de l'unique lampe qui
éclairait le salon.
A une table de jeu, dans la clarté jaune, le colonel et M. Bouchard
jouaient au piquet; tandis que Rougon, sur un coin de tapis vert,
faisait des réussites, relevant les cartes d'un air grave et méthodique,
interminablement. C'était son amusement favori, le jeudi et le dimanche,
une occupation qu'il donnait à ses doigts et à sa pensée.
«Eh bien, ça réussira-t-il? demanda Clorinde, qui s'approcha, avec un
sourire.
--Mais ça réussit toujours», répondit-il tranquillement.
Elle se tenait devant lui, de l'autre côté de la table, pendant qu'il
disposait le jeu en huit paquets.
Quand il eut retiré toutes les cartes, deux à deux, elle reprit:
«Vous avez raison, ça réussit.... A quoi aviez-vous pensé?» Mais lui,
leva les yeux lentement, comme étonné de la question:
«Au temps qu'il fera demain», finit-il par dire.
Et il se remit à étaler les cartes. Delestang et M. Béjuin ne causaient
plus. Un rire perlé de la jolie Mme Bouchard sonnait seul dans le salon.
Clorinde s'approcha d'une fenêtre, resta là un moment, à regarder la
nuit qui tombait. Puis, sans se retourner, elle demanda:
«A-t-on des nouvelles de ce pauvre M. Kahn?
--J'ai reçu une lettre, répondit Rougon. Je l'attends ce soir.» Alors,
on parla de la mésaventure de M. Kahn. Il avait eu l'imprudence, pendant
la dernière session, de critiquer assez vivement un projet de loi déposé
par le gouvernement; ce projet de loi, qui créait dans un département
voisin une concurrence redoutable, menaçait de ruiner ses hauts
fourneaux de Bressuire. Pourtant, il ne croyait pas avoir dépassé les
bornes d'une légitime défense, lorsque, à son retour dans les
Deux-Sèvres, où il allait soigner son élection, il avait appris, de la
bouche même du préfet, qu'il n'était plus candidat officiel; il cessait
de plaire, le ministre venait de désigner un avoué de Niort, homme d'une
grande médiocrité.
C'était un coup de massue.
Rougon donnait des détails, quand M. Kahn entra, suivi de Du Poizat.
Tous les deux étaient arrivés par le train de sept heures. Ils n'avaient
pris que le temps de dîner.
«Eh bien, qu'en pensez-vous? dit Kahn au milieu du salon, pendant qu'on
s'empressait autour de lui. Me voilà un révolutionnaire, maintenant!» Du
Poizat s'était jeté dans un fauteuil, d'un air harassé.
«Une jolie campagne! cria-t-il, un joli gâchis! C'est à dégoûter tous
les honnêtes gens!» Mais il fallut que M. Kahn racontât l'affaire
longuement. Lorsqu'il avait débarqué là-bas, il disait avoir senti, dès
ses premières visites, une sorte d'embarras chez ses meilleurs amis.
Quant au préfet, M. de Langlade, c'était un homme de moeurs dissolues,
qu'il accusait d'être au mieux avec la femme de l'avoué de Niort, le
nouveau député, pourtant, ce Langlade lui avait appris sa disgrâce d'une
façon fort aimable, en fumant un cigare, au dessert d'un déjeuner fait à
la préfecture. Et il rapporta la conversation d'un bout à l'autre. Le
pis était qu'on imprimait déjà ses affiches et ses bulletins. Dans le
premier moment, la colère l'étouffait au point qu'il voulait se
présenter quand même.
«Ah! si vous ne nous aviez pas écrit, dit Du Poizat en se tournant vers
Rougon, nous aurions donné une fameuse leçon au gouvernement!» Rougon
haussa les épaules. Il répondit négligemment, pendant qu'il battait ses
cartes:
«Vous auriez échoué et vous restiez à jamais compromis. La belle avance!
--Je ne sais pas comment vous êtes bâti, vous! cria Du Poizat, qui se
mit brusquement debout, avec des gestes furibonds. Mais, je déclare que
le Marsy commence à m'échauffer les oreilles. C'est vous qu'il a voulu
atteindre en frappant notre ami Kahn.... Avez-vous lu les circulaires du
personnage? Ah! elles sont propres, ses élections! Il les a faites à
coups de phrases.... Ne souriez donc pas! Si vous aviez été à
l'Intérieur, vous auriez mené l'affaire d'une façon autrement large.»
Et, comme Rougon continuait à sourire en le regardant, il ajouta avec
plus de violence:
«Nous étions là-bas, nous avons tout vu.... Il y a un malheureux garçon,
un ancien camarade à moi, qui a osé poser une candidature républicaine.
Vous n'avez pas idée de la façon dont on l'a traqué. Le préfet, les
maires, les gendarmes, toute la clique est tombée sur lui; on lacérait
ses affiches, on jetait ses bulletins dans les fossés, on arrêtait les
quelques pauvres diables chargés de distribuer ses circulaires; jusqu'à
sa tante, une digne femme pourtant, qui l'a fait prier de ne plus mettre
les pieds chez elle, parce qu'il la compromettait.
Et les journaux donc! il y était traité de brigand. Les bonnes femmes se
signent maintenant, quand il passe dans un village.» Il respira
bruyamment, il reprit, après s'être jeté de nouveau dans un fauteuil:
«N'importe, si Marsy a eu la majorité dans tous les départements, Paris
n'en a pas moins nommé cinq députés de l'opposition.... C'est le réveil.
Que l'empereur laisse le pouvoir entre les mains de ce grand bellâtre de
ministre et de ces préfets d'alcôve, qui, pour coucher librement avec
les femmes, envoient les maris à la Chambre; dans cinq ans d'ici,
l'Empire ébranlé menacera ruine.... Mais, je suis enchanté des élections
de Paris. Je trouve que ça nous venge.
--Alors, si vous aviez été préfet?...» demanda Rougon de son air
paisible, avec une si fine ironie, qu'elle plissait à peine les coins de
ses grosses lèvres.
Du Poizat montra ses dents blanches mal rangées.
Ses poings chétifs d'enfant malade serraient les bras du fauteuil, comme
s'il avait voulu les tordre.
«Oh! murmura-t-il, si j'avais été préfet...» Mais il n'acheva pas, il
s'affaissa contre le dossier, en disant:
«Non, c'est écoeurant, à la fin!... D'ailleurs, j'ai toujours été
républicain, moi!»
Cependant, devant la fenêtre, les dames se taisaient, la face tournée
vers l'intérieur du salon, pour écouter; tandis que M. d'Escorailles, un
large éventail à la main, sans rien dire, éventait la jolie Mme
Bouchard, toute languissante, les tempes moites sous les haleines
chaudes du jardin. Le colonel et M. Bouchard, qui venaient de
recommencer une partie, cessaient de jouer par instants, approuvant ou
désapprouvant ce qu'on disait, d'un hochement de tête. Un large cercle
de fauteuils s'était formé autour de Rougon: Clorinde, attentive, le
menton dans la main, ne risquait pas un geste; Delestang souriait à sa
femme, l'esprit occupé par quelque souvenir tendre; M. Béjuin, les mains
nouées sur les genoux, regardait successivement ces messieurs et ces
dames, l'air effaré. La brusque entrée de Du Poizat et de M. Kahn avait
soufflé, dans le grand calme du salon, tout un orage; ils semblaient
avoir apporté sur eux, entre les plis de leurs vêtements, une odeur
d'opposition.
«Enfin, j'ai suivi votre conseil, je me suis retiré, reprit M. Kahn. On
m'avait averti que je serais traité plus rudement encore que le candidat
républicain. Moi qui ai servi l'Empire avec tant de dévouement! Avouez
qu'une telle ingratitude est faite pour décourager les âmes les plus
fortes.» Et il se plaignit amèrement d'une foule de vexations.
Il avait voulu fonder un journal, pour soutenir son projet d'un chemin
de fer de Niort à Angers; plus tard, ce journal devait être une arme
financière très puissante entre ses mains; mais on venait de lui refuser
l'autorisation, M. de Marsy s'étant imaginé que Rougon se cachait
derrière lui, et qu'il s'agissait d'une feuille de combat, destinée à
battre en brèche son portefeuille.
«Parbleu! dit Du Poizat, ils ont peur qu'on n'écrive enfin la vérité.
Ah! je vous aurais fourni de jolis articles!... C'est une honte d'avoir
une presse comme la nôtre, bâillonnée, menacée d'être étranglée au
premier cri. Un de mes amis, qui publie un roman, a été appelé au
ministère, où un chef de bureau l'a prié de changer la couleur du gilet
de son héros, parce que cette couleur déplaisait au ministre. Je
n'invente rien.» Il cita d'autres faits, il parla des légendes
effrayantes qui circulaient parmi le peuple, du suicide d'une jeune
actrice et d'un parent de l'empereur, du prétendu duel de deux généraux,
dont l'un aurait tué l'autre, dans un corridor des Tuileries, à la suite
d'une histoire de vol.
Est-ce que des contes semblables auraient trouvé des crédules, si la
presse avait pu parler librement? Et il répéta comme conclusion: «Je
suis républicain, décidément.
--Vous êtes bien heureux, murmura M. Kahn; moi, je ne sais plus ce que
je suis.» Rougon, pliant ses larges épaules, avait commencé une réussite
fort délicate. Il s'agissait, après avoir distribué les cartes trois
fois en sept paquets, en cinq, puis en trois, d'arriver à ce que, toutes
les cartes étant tombées, les huit trèfles se trouvassent ensemble. Il
paraissait absorbé au point de ne rien entendre, bien que ses oreilles
eussent comme des frémissements, à certains mots. «Le régime
parlementaire offrait des garanties sérieuses, dit le colonel. Ah! si
les princes revenaient!» Le colonel Jobelin était orléaniste, dans ses
heures d'opposition. Il racontait volontiers le combat du col de
Mouzaïa, où il avait fait le coup de feu, à côté du duc d'Aumale, alors
capitaine au 4e de ligne.
«On était très heureux sous Louis-Philippe, continua-t-il, en voyant le
silence qui accueillait ses regrets. Croyez-vous que, si nous avions un
cabinet responsable, notre ami ne serait pas à la tête de l'État avant
six mois? Nous compterions bientôt un grand orateur de plus.» Mais M.
Bouchard donnait des signes d'impatience.
Lui, se disait légitimiste; son grand-père avait approché la cour,
autrefois. Aussi, à chaque soirée, des querelles terribles
s'engageaient-elles entre lui et son cousin sur la politique.
«Laissez donc! murmura-t-il; votre monarchie de Juillet a toujours vécu
d'expédients. Il n'y a qu'un principe, vous le savez bien.» Alors, ils
se traitèrent très vertement. Ils faisaient table rase de l'Empire, ils
installaient chacun le gouvernement de son choix. Est-ce que les Orléans
avaient jamais marchandé une décoration à un vieux soldat?
Est-ce que les rois légitimes auraient commis des passe-droits comme on
en voyait chaque jour dans les bureaux? Quand ils en furent venus à se
traiter sourdement d'imbéciles, le colonel cria, en prenant furieusement
ses cartes:
«Fichez-moi la paix! entendez-vous, Bouchard!...
J'ai un quatorze de dix et une quatrième au valet. Est-ce bon?»
Delestang, tiré de sa rêverie par la dispute, crut devoir défendre
l'Empire. Mon Dieu! ce n'était pas que l'Empire le contentât absolument.
Il aurait voulu un gouvernement plus largement humain. Et il tâcha
d'expliquer ses aspirations, une conception socialiste très compliquée,
l'extinction du paupérisme, l'association de tous les travailleurs,
quelque chose comme sa ferme-modèle de la Chamade, en grand. Du Poizat
disait d'ordinaire qu'il avait trop fréquenté les bêtes.
Pendant que son mari parlait en hochant sa tête superbe de personnage
officiel, Clorinde le regardait, avec une légère moue des lèvres.
«Oui, je suis bonapartiste, dit-il à plusieurs reprises; je suis, si
vous voulez, bonapartiste libéral.
--Et vous, Béjuin? demanda brusquement M. Kahn.
--Mais moi aussi, répondit M. Béjuin, la bouche tout empâtée par ses
longs silences; c'est-à-dire, il y a des nuances, certainement....
Enfin, je suis bonapartiste.» Du Poizat eut un rire aigu.
«Parbleu!» cria-t-il.
Et, comme on le pressait de s'expliquer, il continua crûment:
«Je vous trouve bons, vous autres! On ne vous a pas lâchés. Delestang
est toujours au Conseil d'État. Béjuin vient d'être réélu.
--Ça s'est fait tout naturellement, interrompit celui-ci. C'est le
préfet du Cher...
--Oh! vous n'y êtes pour rien, je ne vous accuse pas.
Nous savons comment les choses se passent.... Combelot aussi est réélu,
La Rouquette aussi.... L'Empire est superbe!»
M. d'Escorailles, qui continuait à éventer la jolie Mme Bouchard, voulut
intervenir. Lui, défendait l'Empire à un autre point de vue; il s'était
rallié, parce que l'empereur lui paraissait avoir une mission à remplir;
le salut de la France avant tout.
«Vous avez gardé votre situation d'auditeur, n'est-ce pas? reprit Du
Poizat en élevant la voix; eh bien, vos opinions sont connues.... Que
diable! ce que je dis là semble vous scandaliser tous. C'est simple
pourtant.... Kahn et moi nous ne sommes plus payés pour être aveugles,
voilà!» On se fâcha. C'était abominable, cette façon d'envisager la
politique. Il y avait, dans la politique, autre chose que des intérêts
personnels. Le colonel lui-même et M. Bouchard, bien qu'ils ne fussent
pas bonapartistes, reconnaissaient qu'il pouvait exister des
bonapartistes de bonne foi; et ils parlaient de leurs propres
convictions, avec un redoublement de chaleur, comme si on avait voulu
les leur arracher de vive force. Quant à Delestang, il était très
blessé; il répétait qu'on ne l'avait pas compris, il indiquait par quels
points considérables il s'éloignait des partisans aveugles de l'Empire;
ce qui l'entraîna dans de nouvelles explications sur les développements
démocratiques dont le gouvernement de l'empereur lui paraissait
susceptible. M. Béjuin, lui non plus, pas plus d'ailleurs que M.
d'Escorailles, n'acceptèrent d'être des bonapartistes tout court; ils
établissaient des nuances énormes, se cantonnaient chacun dans des
opinions particulières, difficiles à définir; si bien qu'au bout de dix
minutes toute la société était passée à l'opposition. Les voix se
haussaient, des discussions partielles s'engageaient, les mots de
légitimiste, d'orléaniste, de républicain, volaient, au milieu des
professions de foi vingt fois répétées. Mme Rougon se montra un instant,
sur le seuil d'une porte, l'air inquiet; puis, doucement, elle disparut
de nouveau.
Rougon, cependant, venait de finir la réussite des trèfles. Clorinde se
pencha, pour lui demander dans le vacarme:
«Elle a réussi?
--Mais sans doute», répondit-il avec son sourire calme.
Et, comme s'il se fût aperçu seulement alors de l'éclat des voix, il
agita la main, en reprenant:
«Vous faites bien du bruit!» Ils se turent, croyant qu'il voulait
parler. Un grand silence se fit. Tous, un peu las, attendaient. Rougon,
d'un coup de pouce, avait élargi sur la table un éventail de treize
cartes. Il compta, il dit au milieu du recueillement:
«Trois dames, signe de querelle.... Une nouvelle à la nuit. Une femme
brune dont il faudra se méfier...» Mais Du Poizat, impatienté,
l'interrompit:
«Et vous, Rougon, qu'est-ce que vous pensez?» Le grand homme se renversa
dans son fauteuil, s'allongea, en étouffant de la main un léger
bâillement.
Il haussait le menton, comme si le cou lui avait fait du mal.
«Oh! moi, murmura-t-il, les yeux au plafond, je suis autoritaire, vous
le savez bien. On apporte ça en naissant. Ce n'est pas une opinion,
c'est un besoin.... Vous êtes bêtes de vous disputer. En France, dès
qu'il y a cinq messieurs dans un salon, il y a cinq gouvernements en
présence. Ça n'empêche personne de servir le gouvernement reconnu. Hein,
n'est-ce pas? c'est histoire de causer.» Il baissa le menton et leur
jeta un lent regard à la ronde.
«Marsy a très bien conduit les élections. Vous avez tort de blâmer ses
circulaires. La dernière surtout était d'une jolie force. Quant à la
presse, elle est déjà trop libre. Où en serions-nous, si le premier venu
pouvait écrire ce qu'il pense? Moi, d'ailleurs, j'aurais comme Marsy
refusé à Kahn l'autorisation de fonder un journal. Il est toujours
inutile de fournir une arme à ses adversaires.... Voyez-vous, les
empires qui s'attendrissent sont des empires perdus. La France demande
une main de fer. Quand on l'étrangle un peu, cela n'en va pas plus mal.»
Delestang voulut protester. Il commença une phrase:
«Cependant, il y a une certaine somme de libertés nécessaires...».
Mais Clorinde lui imposa silence. Elle approuvait tout ce que disait
Rougon, d'un hochement de tête exagéré. Elle se penchait pour qu'il la
vît mieux, soumise devant lui, convaincue. Aussi fut-ce à elle qu'il
adressa un coup d'oeil, en s'écriant:
«Ah! oui, les libertés nécessaires, je m'attendais à les voir
arriver!... Écoutez, si l'empereur me consultait, il n'accorderait jamais
une liberté.».
Et comme Delestang de nouveau s'agitait, sa femme le fit tenir
tranquille d'un froncement terrible de ses beaux sourcils.
«Jamais!» répéta Rougon avec force.
Il s'était soulevé de son fauteuil, d'un air si formidable, que personne
ne souffla mot. Mais il se laissa retomber, les membres mous, comme
détendu, murmurant:
«Voilà que vous me faites crier, moi aussi.... Je suis un bon bourgeois,
maintenant. Je n'ai pas à me mêler de tout ça, et j'en suis ravi. Dieu
veuille que l'empereur n'ait plus besoin de moi!» A ce moment, la porte
du salon s'ouvrait. Il mit un doigt sur sa bouche, il souffla très bas:
«Chut!» C'était M. La Rouquette qui entrait. Rougon le soupçonnait
d'être envoyé par sa soeur, Mme de Llorentz, pour espionner ce qu'on
disait chez lui. M. de Marsy, bien que marié depuis six mois à peine,
venait de renouer avec cette dame, qu'il avait gardée comme maîtresse
pendant près de deux ans. Aussi, dès l'arrivée du jeune député,
cessa-t-on de parler politique. Le salon reprit son air discret. Rougon
alla lui-même chercher un grand abat-jour, qu'il posa sur la lampe; et
l'on ne vit plus, dans le cercle étroit de clarté jaune, que les mains
sèches du colonel et de M. Bouchard, jetant régulièrement les cartes.
Devant la fenêtre, Mme Charbonnel, à demi-voix, contait ses soucis à Mme
Correur, pendant que M. Charbonnel accentuait chaque détail d'un gros
soupir; il y avait bientôt deux ans qu'ils étaient à Paris, et leur
maudit procès n'en finissait pas; la veille encore, ils avaient dû se
résigner à acheter six chemises chacun, en apprenant une nouvelle remise
de l'affaire. Un peu en arrière, près d'un rideau, Mme Bouchard semblait
dormir, assoupie par la chaleur.
M. d'Escorailles était venu la retrouver. Puis, comme personne ne les
regardait, il eut la tranquille audace de poser un long baiser
silencieux sur ses lèvres à demi closes. Elle ouvrit les yeux tout
grands, sans bouger, très sérieuse.
«Mon Dieu! non, disait M. La Rouquette, juste à ce moment, je ne suis
pas allé aux Variétés. J'ai vu la répétition générale de la pièce. Oh!
un succès fou, une musique d'une gaieté! Ça fera courir tout Paris....
J'avais un travail à terminer. Je prépare quelque chose.» Il avait serré
la main de ces messieurs et baisé galamment le poignet de Clorinde,
au-dessus du gant. Il se tenait debout, appuyé au dossier d'un fauteuil,
souriant, mis avec une correction irréprochable. Dans la façon dont sa
redingote était boutonnée, perçait toutefois une prétention de haute
gravité.
«A propos, reprit-il en s'adressant au maître de la maison, j'ai un
document à vous signaler, pour votre grand travail, une étude sur la
constitution anglaise, très curieuse, ma foi, qui a paru dans une revue
de Vienne.... Et avancez-vous?
--Oh! lentement, répondit Rougon. J'en suis à un chapitre qui me donne
beaucoup de mal.» D'ordinaire, il trouvait piquant de faire causer le
jeune député. Il savait par lui tout ce qui se passait aux Tuileries.
Persuadé, ce soir-là, qu'on l'envoyait pour connaître son opinion sur le
triomphe des candidatures officielles, il réussit, sans hasarder une
seule phrase digne d'être répétée, à tirer de lui une foule de
renseignements. Il commença par le complimenter de sa réélection. Puis,
de son air bonhomme, il entretint la conversation par de simples
hochements de tête.
L'autre, charmé de tenir la parole, ne s'arrêta plus. La cour était dans
la joie. L'empereur avait appris le résultat des élections à Plombières;
on racontait qu'à la réception de la dépêche, il s'était assis, les
jambes coupées par l'émotion. Cependant, une grosse inquiétude dominait
toute cette victoire: Paris venait de voter en monstre d'ingratitude.
«Bah! on musellera Paris», murmura Rougon, qui étouffa un nouveau
bâillement, comme ennuyé de ne rien trouver d'intéressant, dans le flot
de paroles de M. La Rouquette.
Dix heures sonnèrent. Mme Rougon, poussant un guéridon au milieu de la
pièce, servit le thé. C'était l'heure où des groupes isolés se formaient
dans les coins. M. Kahn, une tasse à la main, debout devant Delestang,
qui ne prenait jamais de thé, parce que ça l'agitait, entrait dans de
nouveaux détails sur son voyage en Vendée, sa grande affaire de la
concession d'une voie ferrée de Niort à Angers en était toujours au même
point; cette canaille de Langlade, le préfet des Deux-Sèvres, avait osé
se servir de son projet comme de manoeuvre électorale en faveur du
nouveau candidat officiel. M. La Rouquette, maintenant, passant derrière
les dames, leur glissait dans la nuque des mots qui les faisaient
sourire. Derrière un rempart de fauteuils, Mme Correur causait vivement
avec Du Poizat; elle lui demandait des nouvelles de son frère Martineau,
le notaire de Coulonges; et Du Poizat disait l'avoir vu, un instant,
devant l'église, toujours le même, avec sa figure froide, son air grave.
Puis, comme elle entamait ses récriminations habituelles, il lui
conseilla méchamment de ne jamais remettre les pieds là-bas, car
Martineau avait juré de la jeter à la porte. Mme Correur acheva son thé,
toute suffoquée.
«Voyons, mes enfants, il faut aller se coucher», dit paternellement
Rougon.
Il était dix heures vingt-cinq, et il accorda cinq minutes. Des gens
partaient. Il accompagna M. Kahn et M. Béjuin, que Mme Rougon chargeait
toujours de compliments pour leurs femmes, bien qu'elle vît ces dames au
plus deux fois par an. Il poussa doucement vers la porte les Charbonnel
toujours très embarrassés pour s'en aller. Puis, comme la jolie Mme
Bouchard sortait entre M. d'Escorailles et M. La Rouquette, il se tourna
vers la table de jeu, en criant:
«Eh! monsieur Bouchard, voilà qu'on vous prend votre femme!» Mais le
chef de bureau, sans entendre, annonçait son jeu.
«Une quinte majeure en trèfle, hein! elle est bonne celle-là!... Trois
rois, ils sont bons aussi...»
Rougon, de ses grosses mains, enleva les cartes.
«C'est fini, allez-vous-en, dit-il. Vous n'êtes pas honteux, de vous
acharner comme ça!... Voyons, colonel, soyez raisonnable.» C'était ainsi
tous les jeudis et tous les dimanches. Il devait les interrompre au beau
milieu d'une partie, ou quelquefois même éteindre la lampe, pour les
décider à quitter le jeu. Et ils se retiraient furieux, en se
querellant.
Delestang et Clorinde restèrent les derniers. Celle-ci, pendant que son
mari cherchait partout son éventail, dit doucement à Rougon:
«Vous avez tort de ne pas faire un peu d'exercice, vous tomberez
malade.» Il eut un geste à la fois indifférent et résigné.
Mme Rougon rangeait déjà les tasses et les petites cuillers. Puis, comme
les Delestang lui serraient la main, il bâilla franchement, à pleine
bouche. Et il dit par politesse, pour ne pas laisser croire que c'était
l'ennui de la soirée qui venait de lui monter à la gorge:
«Ah! sacrebleu! je vais joliment dormir, cette nuit!» Les soirées se
passaient toutes ainsi. Il pleuvait du gris dans le salon de Rougon,
selon le mot de Du Poizat, qui trouvait aussi que, maintenant, «ça
sentait trop la dévote». Clorinde se montrait filiale. Souvent,
l'après-midi, elle arrivait seule, rue Marbeuf, avec quelque commission
dont elle s'était chargée. Elle disait gaiement à Mme Rougon qu'elle
venait faire la cour à son mari; et celle-ci, souriant de ses lèvres
pâles, les laissait ensemble, pendant des heures. Ils causaient
affectueusement, sans paraître se souvenir du passé; ils se donnaient
des poignées de main de camarades, dans ce même cabinet où, l'année
précédente, il piétinait devant elle de désir. Aussi, ne songeant plus à
ça, s'abandonnaient-ils tous les deux à une tranquille familiarité. Il
lui ramenait sur les tempes les mèches folles de ses cheveux, qu'elle
avait toujours au vent, ou bien l'aidait à retrouver au milieu des
fauteuils, la traîne de sa robe d'une longueur exagérée. Un jour, comme
ils traversaient le jardin, elle eut la curiosité de pousser la porte de
l'écurie. Elle entra, en le regardant, avec un léger rire. Lui, les
mains dans les poches, se contenta de murmurer, souriant aussi:
«Hein! est-on bête, parfois!» Puis, à chaque visite, il lui donnait
d'excellents conseils. Il plaidait la cause de Delestang, qui en somme
était un bon mari. Elle, sagement, répondait qu'elle l'estimait; à
l'entendre, il n'avait pas encore contre elle un seul sujet de plainte.
Elle disait ne pas être seulement coquette, ce qui était vrai. Dans ses
moindres paroles perçait une grande indifférence, presque un mépris pour
les hommes. Quand on parlait de quelque femme dont on ne comptait plus
les amants, elle ouvrait de grands yeux d'enfant, des yeux surpris, en
demandant: «Ça l'amuse donc!» Elle oubliait sa beauté pendant des
semaines, ne s'en souvenait que dans quelque besoin; et alors elle s'en
servait terriblement, comme d'une arme. Aussi, lorsque Rougon, avec une
insistance singulière, revenait à ce sujet, lui conseillait de rester
fidèle à Delestang, finissait-elle par se fâcher, criant:
«Mais laissez-moi tranquille! Je songe bien à tout ça.... Vous êtes
blessant, à la fin!» Un jour, elle lui répondit carrément:
«Eh bien, si ça arrivait, qu'est-ce que ça pourrait vous faire?... Vous
n'avez rien à y perdre, vous!» Il rougit, cessa pendant quelque temps de
lui parler de ses devoirs, du monde, des convenances. Ce frisson
persistant de jalousie était tout ce qui restait dans sa chair de son
ancienne passion. Il poussait les choses jusqu'à la faire surveiller,
dans les salons où elle se rendait. S'il s'était aperçu de la moindre
intrigue, il eût peut-être averti le mari. D'ailleurs, quand il voyait
celui-ci en particulier, il le mettait en garde, lui parlait de
l'extraordinaire beauté de sa femme. Mais Delestang riait d'un air de
confiance et de fatuité; si bien que, dans le ménage, c'était Rougon qui
avait tous les tourments de l'homme trompé.
Ses autres conseils, très pratiques, montraient sa grande amitié pour
Clorinde. Ce fut lui qui l'amena doucement à renvoyer sa mère en Italie.
La comtesse Balbi, seule maintenant dans le petit hôtel des
Champs-Élysées, y menait une étrange vie d'insouciance, dont on causait.
Il se chargea de régler avec elle la délicate question d'une pension
viagère. On vendit l'hôtel, le passé de la jeune femme fut comme effacé.
Puis, il entreprit de la guérir de ses excentricités; mais là il se
heurta à une naïveté absolue, à un entêtement de femme obtuse. Clorinde,
mariée, riche, vivait dans un incroyable gâchis d'argent, avec des accès
brusques d'une avarice honteuse. Elle avait gardé sa petite bonne, cette
noiraude d'Antonia qui suçait des oranges du matin au soir. A elles
deux, elles salissaient abominablement l'appartement de madame, tout un
coin du vaste hôtel de la rue du Colisée. Quand Rougon allait la voir,
il trouvait des assiettes sales sur les fauteuils, des litres de sirop à
terre, le long des murs. Il devinait sous les meubles un entassement de
choses malpropres, fourrées là, à l'annonce de sa visite. Et, au milieu
des tentures graisseuses, des boiseries grises de poussière, elle
continuait à avoir des caprices stupéfiants. Souvent, elle le recevait à
demi nue, entortillée dans une couverture, allongée sur un canapé, se
plaignant de maux inconnus, d'un chien qui lui mangeait les pieds, ou
bien d'une épingle avalée par mégarde et dont la pointe devait sortir
par sa cuisse gauche. D'autres fois, elle fermait les persiennes à trois
heures, allumait toutes les bougies, puis dansait avec sa bonne, l'une
en face de l'autre, en riant si fort, que, lorsqu'il entrait, la bonne
restait cinq grandes minutes à souffler contre la porte, avant de
pouvoir s'en aller. Un jour, elle ne voulut pas se laisser voir; elle
avait cousu les rideaux de son lit de haut en bas, elle se tint assise
sur le traversin, dans cette cage d'étoffe, causant tranquillement avec
lui pendant plus d'une heure, comme s'ils s'étaient trouvés aux deux
coins d'une cheminée. Ces choses-là lui semblaient toutes naturelles.
Quand il la grondait, elle s'étonnait, elle disait qu'elle ne faisait
pas de mal. Il avait beau prêcher les convenances, promettre de la
rendre en un mois la femme la plus séduisante de Paris, elle
s'emportait, répétant:
«Je suis comme ça, je vis comme ça.... Qu'est-ce que ça peut faire aux
autres?» Parfois, elle se mettait à sourire.
«On m'aime tout de même, allez!» murmurait-elle.
Et, à la vérité, Delestang l'adorait. Elle restait sa maîtresse,
d'autant plus puissante, qu'elle semblait moins sa femme. Il fermait les
yeux sur ses caprices, pris de la peur terrible qu'elle ne le plantât
là, comme elle l'en avait menacé un jour. Au fond de sa soumission,
peut-être la sentait-il vaguement supérieure, assez forte pour faire de
lui ce qu'il lui plairait. Devant le monde, il la traitait en enfant,
parlait d'elle avec une tendresse complaisante d'homme grave. Dans
l'intimité, ce grand bel homme à tête superbe pleurait, les nuits où
elle ne voulait pas lui ouvrir la porte de sa chambre. Il enlevait
seulement les clefs des appartements du premier étage pour sauver son
grand salon des taches de graisse.
Rougon pourtant obtint de Clorinde qu'elle s'habillât à peu près comme
tout le monde. Elle était très fine, d'ailleurs, de cette finesse des
fous lucides qui se font raisonnables en présence des étrangers. Il la
rencontrait dans certaines maisons, l'air réservé, laissant son mari se
mettre en avant, tout à fait convenable au milieu de l'admiration
soulevée par sa grande beauté.
Chez elle, il trouvait souvent M. de Plouguern; et elle plaisantait
entre eux deux, sous le déluge de leur morale, tandis que le vieux
sénateur, plus familier, lui tapotait les joues, au grand ennui de
Rougon; mais il n'osa jamais dire son sentiment à ce sujet. Il fut plus
hardi à l'égard de Luigi Pozzo, le secrétaire du chevalier Rusconi. Il
l'avait aperçu plusieurs fois sortant de chez elle à des heures
singulières. Quand il laissa entendre à la jeune femme combien cela
pouvait la compromettre, elle leva sur lui un de ses beaux regards de
surprise; puis, elle éclata de rire. Elle se moquait pas mal de
l'opinion! En Italie les femmes recevaient les hommes qui leur
plaisaient, personne ne songeait à de vilaines choses. Du reste, Luigi
ne comptait pas; c'était un cousin; il lui apportait des petits gâteaux
de Milan, qu'il achetait dans le passage Colbert.
Mais la politique restait la grosse préoccupation de Clorinde. Depuis
qu'elle avait épousé Delestang, toute son intelligence s'employait à des
affaires louches et compliquées, dont personne ne connaissait au juste
l'importance. Elle contentait là son besoin d'intrigue, si longtemps
satisfait dans ses campagnes de séduction contre les hommes de grand
avenir; et elle semblait s'être ainsi préparée à quelque besogne plus
vaste en tendant jusqu'à vingt-deux ans ses pièges de fille à marier.
Maintenant, elle entretenait une correspondance très suivie avec sa
mère, fixée à Turin. Elle allait presque chaque jour à la légation
d'Italie, où le chevalier Rusconi l'emmenait dans les coins, causant
rapidement, à voix basse. Puis, c'étaient des courses incompréhensibles
aux quatre coins de Paris, des visites faites furtivement à de hauts
personnages, des rendez-vous donnés au fond de quartiers perdus. Tous
les réfugiés vénitiens, les Brambilla, les Staderino, les Viscardi la
voyaient en secret, lui passaient des bouts de papier couverts de notes.
Elle avait acheté une serviette de maroquin rouge, un portefeuille
monumental à serrure d'acier, digne d'un ministre, dans lequel elle
promenait un monde de dossiers. En voiture, elle le tenait sur ses
genoux, comme un manchon; partout où elle montait, elle l'emportait avec
elle sous son bras, d'un geste familier; même, à des heures matinales,
on la rencontrait à pied, le serrant des deux mains contre sa poitrine,
les poignets meurtris. Bientôt le portefeuille se râpa, éclata aux
coutures. Alors, elle le boucla avec des sangles. Et, dans ses robes
voyantes à longue traîne, toujours chargée de ce sac de cuir informe que
des liasses de papier crevaient, elle ressemblait à quelque avocat
véreux courant les justices de paix pour gagner cent sous.
Plusieurs fois, Rougon avait tâché de connaître les grandes affaires de
Clorinde. Un jour, étant resté un instant seul avec le fameux
portefeuille, il ne s'était fait aucun scrupule de tirer à lui les
lettres dont les coins passaient par les fentes. Mais ce qu'il apprenait
d'une façon ou d'une autre lui paraissait si incohérent, si plein de
trous, qu'il souriait des prétentions politiques de la jeune femme. Elle
lui expliqua, un après-midi, d'un air tranquille, tout un vaste projet:
elle était en train de travailler à une alliance entre l'Italie et la
France, en vue d'une prochaine campagne contre l'Autriche. Rougon, un
moment très frappé, finit par hausser les épaules, devant les choses
folles mêlées à son plan. Pour lui, elle avait simplement trouvé là une
originalité de haut goût. Il tenait à ne pas modifier son opinion sur
les femmes. Clorinde, d'ailleurs, acceptait volontiers le rôle de
disciple. Lorsqu'elle venait le voir rue Marbeuf, elle se faisait très
humble, très soumise, le questionnait, l'écoutait avec une ardeur de
néophyte désireux de s'instruire. Et lui, souvent, oubliait à qui il
parlait, exposait son système de gouvernement, s'engageait dans les
aveux les plus nets. Peu à peu, ces conversations devinrent une
habitude; il la prit pour confidente, se soulagea du silence qu'il
observait avec ses meilleurs amis, la traita en élève discrète dont la
respectueuse admiration le charmait.
Pendant les mois d'août et de septembre, Clorinde multiplia ses visites.
Elle venait maintenant jusqu'à trois et quatre fois par semaine. Jamais
elle n'avait montré une telle tendresse de disciple. Elle flattait
beaucoup Rougon, s'extasiait sur son génie, regrettait les grandes
choses qu'il aurait accomplies s'il ne s'était pas mis à l'écart un
jour, dans une minute de lucidité, il lui demanda en riant:
. «Vous avez donc bien besoin de moi?
--Oui», répondit-elle hardiment.
Mais elle se hâta de reprendre son air d'extase émerveillée. La
politique l'amusait plus qu'un roman, disait-elle. Et, quand il tournait
le dos, elle ouvrait tout grands ses yeux, où brûlait une courte flamme,
quelque ancienne pensée de rancune toujours vivante souvent, elle
laissait ses mains dans les siennes, comme si elle se fût sentie trop
faible encore; et, les poignets frémissants, elle semblait attendre de
lui avoir volé assez de sa force pour l'étrangler.
Ce qui inquiétait surtout Clorinde, c'était la lassitude croissante de
Rougon. Elle le voyait s'endormir au fond de son ennui. D'abord, elle
avait parfaitement distingué ce qu'il pouvait y avoir de joué dans son
attitude. Mais, à présent, malgré toute sa finesse, elle commençait à le
croire vraiment découragé. Ses gestes s'alourdissaient, sa voix devenait
molle; et, certains jours, il se montrait d'une telle indifférence,
d'une si grande bonhomie, que la jeune femme, épouvantée, se demandait
s'il n'allait pas finir par accepter tranquillement sa retraite au Sénat
d'homme politique fourbu.
Vers la fin de septembre, Rougon parut très préoccupé. Puis, dans une de
leurs causeries habituelles, il lui avoua qu'il nourrissait un grand
projet: Il s'ennuyait à Paris, il avait besoin d'air. Et, tout d'un
trait, il parla:
c'était un vaste plan de vie nouvelle, un exil volontaire dans les
Landes, le défrichement de plusieurs lieues carrées de terrain, la
fondation d'une ville au milieu de la contrée conquise. Clorinde, toute
pâle, l'écoutait.
«Mais votre situation ici, vos espérances!» cria-t-elle.
Il eut un geste de dédain, en murmurant:
«Bah! des châteaux en Espagne!... Voyez-vous, décidément, je ne suis pas
fait pour la politique.» Et il reprit son rêve caressé d'être un grand
propriétaire, avec des troupeaux de bêtes sur lesquels il régnerait.
Mais, dans les Landes, son ambition grandissait; il devenait le roi
conquérant d'une terre nouvelle; il avait un peuple. Ce furent des
détails interminables. Depuis quinze jours, sans rien dire, il lisait
des ouvrages spéciaux. Il desséchait des marais, combattait avec des
machines puissantes l'empierrement du sol, arrêtait la marche des dunes
par des plantations de pins, dotait la France d'un coin de fertilité
miraculeux. Toute son activité endormie, toute sa force de géant
inoccupé, se réveillaient dans cette création; ses poings serrés
semblaient déjà fendre les cailloux rebelles; ses bras retournaient le
sol d'un seul effort; ses épaules portaient des maisons toutes bâties,
qu'il plantait à sa guise au bord d'une rivière, dont il creusait le lit
d'un seul coup de pied. Rien de plus aisé que tout cela. Il trouverait
là de l'ouvrage tant qu'il voudrait. L'empereur l'aimait sans doute
assez encore pour lui donner un département à arranger. Debout, une
flamme aux joues, grandi par le redressement brusque de ses gros
membres, il éclata d'un rire superbe.
«Hein! c'est une idée! dit-il. Je laisse mon nom à la ville, je fonde un
petit empire, moi aussi!» Clorinde crut à quelque caprice, à une
imagination née du profond ennui dans lequel il se débattait. Mais, les
jours suivants, il lui reparla de son projet, avec plus d'enthousiasme
encore. A chaque visite, elle le trouvait perdu au milieu de cartes
étalées sur le bureau, sur les sièges, sur le tapis. Un après-midi, elle
ne put le voir, il était en conférence avec deux ingénieurs. Alors, elle
commença à éprouver une peur véritable. Allait-il donc la planter là,
pour bâtir sa ville, au fond d'un désert?
N'était-ce pas plutôt quelque nouvelle combinaison qu'il mettait en
oeuvre? Elle renonça à la vérité vraie, elle crut prudent de jeter
l'alarme dans la bande.
Ce fut une consternation. Du Poizat s'emporta; depuis plus d'un an, il
battait le pavé; à son dernier voyage en Vendée, son père avait sorti un
pistolet d'un tiroir, quand il s'était risqué à lui demander dix mille
francs, pour monter une affaire superbe; et, maintenant, il recommençait
à crever la faim comme en 48.
M. Kahn se montra tout aussi furieux: ses hauts fourneaux de Bressuire
étaient menacés d'une faillite prochaine, il se sentait perdu, s'il
n'obtenait pas avant six mois la concession de son chemin de fer. Les
autres, M. Béjuin, le colonel, les Bouchard, les Charbonnel, se
répandirent également en doléances. Ça ne pouvait pas finir ainsi.
Rougon, véritablement, n'était pas raisonnable. On lui parlerait.
Cependant, quinze jours s'écoulèrent. Clorinde, très écoutée de toute la
bande, avait décidé qu'il serait mauvais d'attaquer le grand homme en
face. On attendait une occasion. Un dimanche soir, vers le milieu
d'octobre, comme les amis se trouvaient réunis au complet dans le salon
de la rue Marbeuf, Rougon dit en souriant:
«Vous ne savez pas ce que j'ai reçu aujourd'hui?» Et il prit derrière la
pendule une carte rose, qu'il montra.
«Une invitation à Compiègne.» A ce moment, le valet de chambre ouvrit
discrètement la porte. L'homme que monsieur attendait était là. Rougon
s'excusa et sortit. Clorinde s'était levée, écoutant. Puis, dans le
silence, elle dit avec énergie:
«Il faut qu'il aille à Compiègne!» Les amis, prudemment, regardèrent
autour d'eux; mais ils étaient bien seuls, Mme Rougon avait disparu
depuis quelques minutes. Alors, à demi-voix, tout en guettant les
portes, ils parlèrent librement. Les dames faisaient un cercle devant la
cheminée, où un gros tison se consumait en braise; M. Bouchard et le
colonel jouaient leur éternel piquet: tandis que les hommes avaient
roulé leurs fauteuils, dans un coin, pour s'isoler. Clorinde, debout au
milieu de la pièce, la tête penchée, réfléchissait profondément.
«Il attendait donc quelqu'un? demanda Du Poizat.
Qui ça peut-il être?» Les autres haussèrent les épaules, voulant dire
qu'ils ne savaient pas.
«Encore pour sa grande bête d'affaire peut-être! continua-t-il. Moi je
suis à bout. Un de ces soirs, vous verrez, je lui flanquerai à la figure
tout ce que je pense.
--Chut!» dit Kahn, en posant un doigt sur ses lèvres.
L'ancien sous-préfet avait haussé la voix d'une façon inquiétante. Tous
prêtèrent un moment l'oreille. Puis, ce fut M. Kahn lui-même qui
recommença, très bas:
«Sans doute, il a pris des engagements envers nous.
--Dites qu'il a contracté une dette, ajouta le colonel, en posant ses
cartes.
--Oui, oui, une dette, c'est le mot, déclara M. Bouchard. Nous ne le lui
avons pas mâché, le dernier jour au Conseil d'État.» Et les autres
appuyaient vivement de la tête. Il y eut une lamentation générale.
Rougon les avait tous ruinés.
M. Bouchard ajoutait que, sans sa fidélité au malheur, il serait chef de
bureau depuis longtemps. A entendre le colonel, on était venu lui offrir
la croix de commandeur et une situation pour son fils Auguste, de la
part du comte de Marsy; mais il avait refusé, par amitié pour Rougon. Le
père et la mère de M. d'Escorailles, disait la jolie Mme Bouchard, se
trouvaient très froissés de voir leur fils rester auditeur, quand ils
attendaient depuis six mois déjà sa nomination de maître des requêtes.
Et même ceux qui ne disaient rien, Delestang, M. Béjuin, Mme Correur,
les Charbonnel, pinçaient les lèvres, levaient les yeux au ciel, d'un
air de martyrs auxquels la patience commence à manquer.
«Enfin, nous sommes volés, reprit Du Poizat. Mais il ne partira pas, je
vous en réponds! Est-ce qu'il y a du bon sens à aller se battre avec des
cailloux, dans je ne sais quel trou perdu, lorsqu'on a des intérêts si
graves à Paris?... Voulez-vous que je lui parle, moi?» Clorinde sortait
de sa rêverie. Elle lui imposa silence d'un geste; puis, quand elle eut
entrouvert la porte pour voir si personne n'était là, elle répéta:
«Entendez-vous, il faut qu'il aille à Compiègne!» Et, comme toutes les
faces se tendaient vers elle, d'un nouveau geste elle arrêta les
questions.
«Chut! pas ici!» Pourtant, elle dit encore que son mari et elle étaient
aussi invités à Compiègne; et elle laissa échapper les noms de M. de
Marsy et de Mme de Llorentz, sans vouloir s'expliquer davantage. On
pousserait le grand homme au pouvoir malgré lui, on le compromettrait,
s'il le fallait. M. Beulin-d'orchère et toute la magistrature
l'appuyaient sourdement. L'empereur, avouait M. La Rouquette, au milieu
de la haine de son entourage contre Rougon, gardait un silence absolu;
dès qu'on le nommait en sa présence, il devenait grave, l'oeil voilé, la
bouche noyée dans l'ombre des moustaches.
«Il ne s'agit pas de nous, finit par déclarer M. Kahn.
Si nous réussissons, le pays nous devra des remerciements.» Alors, tout
haut, on continua, en faisant un grand éloge du maître de la maison.
Dans la pièce voisine, un bruit de voix venait de s'élever. Du Poizat,
mordu par la curiosité, poussa la porte comme s'il allait sortir puis la
referma assez lentement pour apercevoir l'homme qui se trouvait avec
Rougon. C'était Gilquin, en gros paletot, presque propre, tenant à la
main une forte canne à pomme de cuivre. Il disait, sans baisser la voix,
avec une familiarité exagérée:
«Tu sais, n'envoie plus maintenant rue Virginie, à Grenelle. J'ai eu des
histoires; je reste au fond des Batignolles, passage Guttin.... Enfin,
tu peux compter sur moi. A bientôt.» Et il donna une poignée de main à
Rougon. Quand celui-ci rentra dans le salon, il s'excusa, en regardant
Du Poizat fixement.
«Un brave garçon que vous connaissez, n'est-ce pas, Du Poizat?... Il va
me racoler des colons pour mon nouveau monde, là-bas, au fond des
Landes.... A propos, je vous emmène tous; vous pouvez faire vos paquets.
Kahn sera mon premier ministre. Delestang et sa femme auront le
portefeuille des affaires étrangères.
Béjuin se chargera des postes. Et je n'oublie pas les dames, Mme
Bouchard, qui tiendra le sceptre de la beauté, et Mme Charbonnel, à
laquelle je confierai les clefs de nos greniers.» Il plaisantait, tandis
que les amis, mal à l'aise, se demandaient s'il ne les avait pas
entendus, par quelque fente du mur. Lorsqu'il décora le colonel de tous
ses ordres, celui-ci faillit se fâcher. Cependant, Clorinde regardait
l'invitation à Compiègne, qu'elle avait prise sur la cheminée.
«Est-ce que vous irez? dit-elle négligemment.
--Mais sans doute, répondit Rougon étonné. Je compte bien profiter de
l'occasion pour me faire donner mon département par l'empereur.» Dix
heures sonnaient. Mme Rougon reparut et servit le thé.