Ils appellent ça de l'art. C'est de l'inconvenance, voilà tout.»

Il prononça encore le mot «pornographie», et alla jusqu'à nommer le

marquis de Sade, qu'il n'avait jamais lu, d'ailleurs. Pourtant, tout en

parlant, il manoeuvrait avec une grande habileté pour passer derrière le

fauteuil de Clorinde, sans qu'elle le remarquât. Celle-ci, les yeux

perdus, murmurait:

«Oh! moi, les romans, je n'en ai jamais ouvert un seul. C'est bête, tous

ces mensonges.... Vous ne connaissez pas Léonora la bohémienne. Ça,

c'est gentil. J'ai lu ça en italien, quand j'étais petite. On y parle

d'une jeune fille qui épouse un seigneur à la fin. Elle est prise

d'abord par des brigands...» Mais un léger grincement, derrière elle,

lui fit vivement tourner la tête, comme éveillée en sursaut.

«Que faites-vous donc là? demanda-t-elle.

--Je baisse le store, répondit Rougon. Le soleil doit vous incommoder.»

Elle se trouvait, en effet, dans une nappe de soleil, dont les

poussières volantes doraient d'un duvet lumineux le drap tendu de son

amazone.

«Voulez-vous bien laisser le store! cria-t-elle. J'aime le soleil, moi!

Je suis comme dans un bain.» Et, très inquiète, elle se souleva à demi,

elle jeta un regard dans le jardin, pour voir si le jardinier était

toujours là. Quand elle l'eut retrouvé, de l'autre côté de la corbeille,

accroupi, ne montrant que le dos rond de son bourgeron bleu, elle se

rassit, tranquillisée, souriante.

Rougon, qui avait suivi la direction de son regard, lâcha le store,

pendant qu'elle le plaisantait. Il était donc comme les hiboux, il

cherchait l'ombre. Mais il ne se fâchait pas, il marchait au milieu du

cabinet, sans montrer le moindre dépit. Son grand corps avait des

mouvements ralentis d'ours rêvant quelque traîtrise.

Puis, comme il se trouvait à l'autre extrémité de la pièce, près d'un

large canapé au-dessus duquel une grande photographie était pendue, il

l'appela:

«Venez donc voir, dit-il. Vous ne connaissez pas mon dernier portrait?»

Elle s'allongea davantage dans le fauteuil, elle répondit, sans cesser

de sourire:

«Je le vois très bien d'ici.... Vous me l'avez déjà montré, d'ailleurs.»

Il ne se découragea pas. Il était allé fermer le store de l'autre

fenêtre, et il inventa encore deux ou trois prétextes, pour l'attirer

dans ce coin d'ombre discrète, où il faisait très bon, disait-il. Elle,

dédaignant ce piège grossier, ne répondait même plus, se contentait de

refuser de la tête. Alors, voyant qu'elle avait compris, il revint se

planter devant elle, les mains nouées, cessant de ruser, la provoquant

en face.

«J'oubliais!... Je veux vous montrer Monarque, mon nouveau cheval. Vous

savez que j'ai fait un échange.... Vous me donnerez votre opinion sur

lui, vous qui aimez les chevaux.» Elle refusa encore. Mais il insista;

l'écurie n'était qu'à deux pas; cela demanderait cinq minutes au plus.

Puis, comme elle disait toujours non, il laissa échapper à demi-voix,

d'un accent presque méprisant: «Ah! vous n'êtes pas brave!» Ce fut comme

un coup de fouet. Elle se mit debout, sérieuse, un peu pâle.

«Allons voir Monarque», dit-elle simplement.

Elle rejetait déjà la traîne de son amazone sur son bras gauche. Elle

lui avait planté ses yeux droit dans les yeux. Pendant un instant, ils

se regardèrent si profondément, qu'ils lisaient leurs pensées. C'était

un défi offert et accepté, sans ménagement aucun. Et elle descendit le

perron la première, tandis qu'il boutonnait, d'un geste machinal, le

veston d'appartement dont il était vêtu. Mais elle n'avait pas fait

trois pas dans l'allée, qu'elle s'arrêta.

«Attendez», dit-elle.

Elle remonta dans le cabinet. Quand elle revint, elle balançait

légèrement, du bout des doigts, sa cravache, qu'elle avait oubliée

derrière un coussin du canapé.

Rougon regarda la cravache d'un air oblique; puis, il leva lentement les

yeux sur Clorinde. Maintenant, elle souriait. Elle marcha de nouveau la

première.

L'écurie se trouvait à droite, au fond du jardin.

Quand ils passèrent devant le jardinier, cet homme rangeait ses outils,

debout, près de partir. Rougon tira sa montre; il était onze heures

cinq, le palefrenier devait déjeuner. Et, dans le soleil ardent, tête

nue, il suivait Clorinde, qui tranquillement s'avançait, en donnant des

coups de cravache, à droite, à gauche, sur les arbres verts. Ils

n'échangèrent pas une parole. Elle ne se retourna même pas. Puis,

lorsqu'elle fut arrivée à l'écurie, elle laissa Rougon ouvrir la porte,

elle passa devant lui. La porte, repoussée trop fort, se referma

violemment, sans qu'elle cessât de sourire. Elle avait un visage

candide, superbe et confiant.

C'était une écurie petite, très ordinaire, avec quatre stalles de chêne.

Bien qu'on eût lavé les dalles le matin, et que les boiseries, les

râteliers, les mangeoires fussent tenus très proprement, une odeur forte

montait. Il y faisait une chaleur humide de baignoire. Le jour, qui

entrait par deux lucarnes rondes, traversait de deux rayons pâles

l'ombre du plafond, sans éclairer les coins noirs, à terre. Clorinde,

les yeux pleins de la grande lumière du dehors, ne distingua d'abord

rien; mais elle attendit, elle ne rouvrit pas la porte, pour ne pas

paraître avoir peur. Deux des stalles seulement étaient occupées. Les

chevaux soufflaient, tournant la tête.

«C'est celui-ci, n'est-ce pas? demanda-t-elle, lorsque ses yeux se

furent habitués à l'obscurité. Il m'a l'air très bien.»

Elle donnait de petites tapes sur la croupe du cheval.

Puis, elle se glissa dans la stalle, en le flattant tout le long des

flancs, sans montrer la moindre crainte. Elle désirait, disait-elle, lui

voir la tête. Et, lorsqu'elle fut tout au fond, Rougon l'entendit qui

lui appliquait de gros baisers sur les narines. Ces baisers

l'exaspéraient.

«Revenez, je vous en prie, cria-t-il. S'il se jetait de côté, vous

seriez écrasée.» Mais elle riait, baisait le cheval plus fort, lui

parlait avec des mots très tendres, tandis que la bête, comme régalée de

cette pluie de caresses inattendues, avait des frissons qui couraient

sur sa peau de soie. Enfin, elle reparut. Elle disait qu'elle adorait

les chevaux, qu'ils la connaissaient bien, que jamais ils ne lui

faisaient de mal, même lorsqu'elle les taquinait. Elle savait comment il

fallait les prendre. C'étaient des bêtes très chatouilleuses. Celui-là

avait l'air bon enfant. Et elle s'accroupit derrière lui, soulevant un

de ses pieds à deux mains, pour lui examiner le sabot. Le cheval se

laissait faire.

Rougon, debout, la regardait devant lui, par terre.

Dans le tas énorme de ses jupes, ses hanches gonflaient le drap, quand

elle se penchait en avant. Il ne disait plus rien, le sang à la gorge,

pris tout à coup de la timidité des gens brutaux. Pourtant, il finit par

se baisser. Alors, elle sentit un effleurement sous ses aisselles, mais

si léger, qu'elle continua à examiner le sabot du cheval. Rougon

respira, allongea brusquement les mains davantage. Et elle n'eut pas un

tressaillement, comme si elle se fût attendue à cela. Elle lâcha le

sabot, elle dit, sans se retourner:

«Qu'avez-vous donc? que vous prend-il?» Il voulut la saisir à la taille,

mais il reçut des chiquenaudes sur les doigts, tandis qu'elle ajoutait:

«Non, pas de jeux de main, s'il vous plaît! Je suis comme les chevaux,

moi; je suis chatouilleuse.... Vous êtes drôle!» Elle riait, n'ayant pas

l'air de comprendre. Lorsque l'haleine de Rougon lui chauffa la nuque,

elle se leva avec l'élasticité puissante d'un ressort d'acier; elle

s'échappa, alla s'adosser au mur, en face des stalles. Il la suivit, les

mains tendues, cherchant à prendre d'elle ce qu'il pouvait. Mais elle se

faisait un bouclier de la traîne de son amazone, qu'elle portait sous

son bras gauche, pendant que sa main droite, levée, tenait la cravache.

Lui, les lèvres tremblantes, ne prononçait pas une parole. Elle, très à

l'aise, causait toujours.

«Vous ne me toucherez pas, voyez-vous! disait-elle.

J'ai reçu des leçons d'escrime, quand j'étais jeune. Je regrette même de

n'avoir pas continué... Prenez garde à vos doigts. Là, qu'est-ce que je

vous disais!» Elle semblait jouer. Elle ne tapait pas fort, s'amusant

seulement à lui cingler la peau chaque fois qu'il hasardait ses mains en

avant. Et elle était si prompte à la riposte qu'il ne pouvait même plus

arriver jusqu'à son vêtement. D'abord, il avait voulu lui prendre les

épaules; mais, atteint deux fois par la cravache, il s'était attaqué à

la taille; puis, touché encore, il venait traîtreusement de se baisser

jusqu'à ses genoux, pas assez vite cependant pour éviter une pluie de

petits coups, sous lesquels il dut se relever. C'était une grêle, à

droite, à gauche, dont on entendait le léger claquement.

Rougon, criblé, la peau cuisante, recula un instant. Il était très rouge

maintenant, avec des gouttes de sueur qui commençaient à perler sur ses

tempes. L'odeur forte de l'écurie le grisait; l'ombre, chaude d'une buée

animale, l'encourageait à tout risquer. Alors, le jeu changea. Il se

jeta sur Clorinde rudement, par élans brusques. Et elle, sans cesser de

rire et de causer, n'éparpilla plus les cinglements de cravache en tapes

amicales, frappa des coups secs, un seul chaque fois, de plus en plus

fort. Elle était très belle ainsi, la jupe serrée aux jambes, les reins

souples dans son corsage collant, pareille à un serpent agile, d'un bleu

noir. Quand elle fouettait l'air de son bras, la ligne de sa gorge, un

peu renversée, avait un grand charme.

«Voyons, est-ce fini? demanda-t-elle en riant. Vous vous lasserez le

premier, mon cher.» Mais ce furent les derniers mots qu'elle prononça.

Rougon, affolé, effrayant, la face pourpre, se ruait avec un souffle

haletant de taureau échappé. Elle-même, heureuse de taper sur cet homme,

avait dans les yeux une lueur de cruauté qui s'allumait. Muette à son

tour, elle quitta le mur, elle s'avança superbement au milieu de

l'écurie; et elle tournait sur elle-même, multipliant les coups, le

tenant à distance, l'atteignant aux jambes, aux bras, au ventre, aux

épaules; tandis que, stupide, énorme, il dansait, pareil à une bête sous

le fouet d'un dompteur. Elle tapait de haut, comme grandie, fière, les

joues pâles, gardant aux lèvres un sourire nerveux.

Pourtant, sans qu'elle le remarquât, il la poussait au fond, vers une

porte ouverte qui donnait sur une seconde pièce, où l'on serrait une

provision de paille et de foin. Puis, comme elle défendait sa cravache,

dont il faisait mine de vouloir s'emparer, il la saisit aux hanches,

malgré les coups, et l'envoya rouler sur la paille, à travers la porte,

d'un tel élan, qu'il y vint tomber à côté d'elle. Elle ne jeta pas un

cri. A toute volée, de toutes ses forces, elle lui cravacha la figure,

d'une oreille à l'autre.

«Garce!» cria-t-il.

Et il lâcha des mots orduriers, jurant, toussant, étranglant. Il la

tutoya, il lui dit qu'elle avait couché avec tout le monde, avec le

cocher, avec le banquier, avec Pozzo.

Puis, il demanda:

«Pourquoi ne voulez-vous pas avec moi?» Elle ne daigna pas répondre.

Elle était debout, immobile, la face toute blanche, dans une

tranquillité hautaine de statue.

«Pourquoi ne voulez-vous pas? répéta-t-il. Vous m'avez bien laissé

prendre vos bras nus.... Dites-moi seulement pourquoi vous ne voulez

pas.» Elle restait grave, supérieure à l'injure, les yeux ailleurs.

«Parce que», dit-elle enfin.

Et, le regardant, elle reprit, au bout d'un silence:

«Épousez-moi.... Après, tout ce que vous voudrez.» Il eut un rire

contraint, un rire bête et blessant, qu'il accompagna d'un refus de la

tête.

«Alors, jamais! s'écria-t-elle, entendez-vous, jamais, jamais!» Ils

n'ajoutèrent pas un mot, ils rentrèrent dans l'écurie. Les chevaux, au

fond de leurs stalles, tournaient la tête, soufflant plus fort, inquiets

de ce bruit de lutte qu'ils avaient entendu derrière eux. Le soleil

venait de gagner les deux lucarnes, deux rayons jaunes éclaboussaient

l'ombre d'une poussière éclatante; et le pavé, à l'endroit où les rayons

le frappaient, fumait, dégageant un redoublement d'odeur. Cependant,

Clorinde, très paisible, la cravache sous le bras, s'était de nouveau

glissée près de Monarque. Elle lui posa deux baisers sur les narines, en

disant:

«Adieu, mon gros. Tu es sage, toi!» Rougon, brisé, honteux, éprouvait un

grand calme.

Le dernier coup de cravache avait comme satisfait sa chair. De ses mains

restées tremblantes, il renouait sa cravate, il tâtait si son veston

était bien boutonné. Puis il se surprit à enlever soigneusement de

l'amazone de la jeune fille les quelques brins de paille qui s'y étaient

accrochés. Maintenant, une crainte d'être trouvé là, avec elle, lui

faisait tendre l'oreille. Elle, comme s'il ne se fût rien passé

d'extraordinaire entre eux, le laissait tourner autour de sa jupe, sans

la moindre peur. Quand elle le pria d'ouvrir la porte, il obéit.

Dans le jardin, ils marchèrent tout doucement. Rougon, qui se sentait

une légère cuisson sur la joue gauche, se tamponnait avec son mouchoir.

Dès le seuil du cabinet, le premier regard de Clorinde fut pour la

pendule.

«Ça fait trente-deux billets», dit-elle en souriant.

Comme il la regardait, surpris, elle rit plus haut, elle continua:

«Renvoyez-moi vite, l'aiguille marche. Voilà la trente-troisième minute

qui commence.... Tenez, je mets les billets sur votre bureau.» Il donna

trois cent vingt francs, sans une hésitation.

Ses doigts n'eurent qu'un petit frémissement, en comptant les pièces

d'or; c'était une punition qu'il s'infligeait. Alors, elle,

enthousiasmée de la façon dont il lâchait une telle somme, s'avança avec

un geste adorable d'abandon. Elle lui tendit la joue. Et, quand il y eut

posé un baiser, paternellement, elle s'en alla, l'air ravi, en disant:

«Merci pour ces pauvres filles.... Je n'ai plus que sept billets à

placer. Parrain les prendra.» Lorsque Rougon fut seul, il se rassit à

son bureau, machinalement. Il reprit son travail interrompu, écrivit

pendant quelques minutes, en consultant avec une grande attention les

pièces éparses devant lui. Puis il resta la plume aux doigts, la face

grave, regardant dans le jardin, par la fenêtre ouverte, sans voir. Ce

qu'il retrouvait, à cette fenêtre, c'était la mince silhouette de

Clorinde, qui se balançait, se nouait, le déroulait, avec la volupté

molle d'une couleuvre bleuâtre. Elle rampait, elle entrait; et, au

milieu du cabinet, elle se tenait debout sur la queue vivante de sa

robe, les hanches vibrantes, tandis que ses bras s'allongeaient jusqu'à

lui, par un glissement sans fin d'anneaux souples. Peu à peu, des bouts

de sa personne envahissaient la pièce, se vautraient partout, sur le

tapis, sur les fauteuils, le long des tentures, silencieusement,

passionnément. Une odeur rude s'exhalait d'elle.

Alors, Rougon jeta violemment sa plume, quitta le bureau avec colère, en

faisant craquer ses doigts les uns dans les autres. Est-ce qu'elle

allait l'empêcher de travailler, maintenant? devenait-il fou, pour voir

des choses qui n'existaient pas, lui dont la tête était si solide? Il se

rappelait une femme, autrefois, quand il était étudiant, près de

laquelle, il écrivait des nuits entières, sans même entendre son petit

souffle. Il leva le store, ouvrit la seconde fenêtre, établit un courant

d'air en poussant brutalement une porte, à l'autre extrémité de la

pièce, comme s'il se trouvait menacé d'asphyxie.

Et, du geste irrité dont il aurait chassé quelque guêpe dangereuse, il

se mit à chasser l'odeur de Clorinde, à coups de mouchoir. Quand il ne

la sentit plus là, il respira bruyamment, il s'essuya la face avec le

mouchoir, pour en enlever la chaleur que cette grande fille y avait

mise.

Cependant, il ne put continuer la page commencée. Il marcha d'un bout à

l'autre du cabinet, à pas lents.

Comme il se regardait dans une glace, il vit une rougeur sur sa joue

gauche. Il s'approcha, s'examina. La cravache n'avait laissé là qu'une

légère éraflure. Il pourrait expliquer cela par un accident quelconque.

Mais, si la peau gardait à peine la balafre d'une mince ligne rose, lui,

sentait de nouveau, dans la chair, profondément, la brûlure ardente du

cinglement qui lui avait coupé la face. Il courut à un cabinet de

toilette, installé derrière une portière; il se trempa la tête dans une

cuvette d'eau; cela le soulagea beaucoup. Il craignait que le coup de

cravache ne lui fît désirer Clorinde davantage.

Il avait peur de songer à elle, tant que la petite écorchure de sa joue

ne serait pas guérie. La chaleur qui le chauffait à cette place lui

descendait dans les membres.

«Non, je ne veux pas! dit-il tout haut, en rentrant dans le cabinet.

C'est idiot, à la fin!» Il s'était assis sur le canapé, les poings

fermés. Un domestique entra l'avertir que le déjeuner refroidissait,

sans le tirer de ce recueillement de lutteur, aux prises avec sa propre

chair. Sa face dure se gonflait sous un effort intérieur: son cou de

taureau éclatait, ses muscles se tendaient, comme s'il était en train

d'étouffer dans ses entrailles, sans un cri, quelque bête qui le

dévorait. Cette bataille dura dix grandes minutes. Il ne se souvenait

pas d'avoir jamais dépensé tant de puissance. Il en sortit blême, la

sueur à la nuque.

Pendant deux jours, Rougon ne reçut personne. Il s'était enfoncé dans un

travail considérable. Il veilla une nuit tout entière. Son domestique le

surprit encore à trois reprises, renversé sur le canapé, comme hébété,

avec une figure effrayante. Le soir du deuxième jour, il s'habilla pour

aller chez Delestang, où il devait dîner.

Mais au lieu de traverser les Champs-Élysées, il remonta l'avenue, il

entra à l'hôtel Balbi. Il n'était que six heures.

«Mademoiselle n'y est pas», lui dit la petite bonne Antonia, en

l'arrêtant dans l'escalier, avec son rire de chèvre noire.

Il éleva la voix pour être entendu, et il hésitait à se retirer, lorsque

Clorinde parut en haut, se penchant sur la rampe. «Montez donc!

cria-t-elle. Que cette fille est sotte!

Elle ne comprend jamais les ordres qu'on lui donne.» Au premier étage,

elle le fit entrer dans une étroite pièce, à côté de sa chambre. C'était

un cabinet de toilette, avec un papier à ramages bleu tendre, qu'elle

avait meublé d'un grand bureau d'acajou déverni, appuyé au mur, d'un

fauteuil de cuir et d'un cartonnier. Des paperasses traînaient sous une

épaisse couche de poussière.

On se serait cru chez un huissier louche. Elle dut aller chercher une

chaise dans sa chambre.

«Je vous attendais», cria-t-elle du fond de cette pièce.

Quand elle eut apporté la chaise, elle expliqua qu'elle faisait sa

correspondance. Elle montrait, sur le bureau, de larges feuilles de

papier jaunâtre, couvertes d'une grosse écriture ronde. Et, comme Rougon

s'asseyait, elle vit qu'il était en habit.

«Vous venez demander ma main? dit-elle gaiement.

--Tout juste!» répondit-il.

Puis il reprit, en souriant:

«Pas pour moi, pour un de mes amis.» Elle le regarda, hésitante, ne

sachant pas s'il plaisantait. Elle était dépeignée, sale, avec une robe

de chambre rouge mal attachée, belle, malgré tout, de la beauté

puissante d'un marbre antique roulé dans la boutique d'une revendeuse.

Et, suçant un de ses doigts sur lequel elle venait de faire une tache

d'encre, elle s'oubliait à examiner la légère cicatrice qu'on voyait

encore sur la joue gauche de Rougon. Elle finit par répéter à demi-voix,

d'un air distrait:

«J'étais sûre que vous viendriez. Seulement, je vous attendais plus

tôt.» Et elle ajouta tout haut, se souvenant, continuant la

conversation:

«Alors, c'est pour un de vos amis, votre ami le plus cher, sans doute.»

Son beau rire sonnait. Elle était persuadée, maintenant, que Rougon

parlait de lui. Elle éprouvait une envie de toucher du doigt la

cicatrice, de s'assurer qu'elle l'avait marqué, qu'il lui appartenait

désormais.

Mais Rougon la prit aux poignets, l'assit doucement sur le fauteuil de

cuir.

«Causons, voulez-vous? dit-il. Nous sommes deux bons camarades, hein!

cela vous va-t-il?... Eh bien, j'ai beaucoup réfléchi, depuis

avant-hier. J'ai songé à vous tout le temps.... Je m'imaginais que nous

étions mariés, que nous vivions ensemble depuis trois mois. Et vous ne

savez pas dans quelle occupation je nous voyais tous les deux?».

Elle ne répondit pas, un peu gênée, malgré son aplomb.

«Je nous voyais au coin du feu. Vous aviez pris la pelle, moi je m'étais

emparé de la pincette, et nous nous assommions.» Cela lui parut si

drôle, qu'elle se renversa, prise d'une hilarité folle.

«Non, ne riez pas, c'est sérieux, continua-t-il. Ce n'est pas la peine

de mettre nos vies en commun pour nous tuer de coups. Je vous jure que

cela arriverait. Des gifles, puis une séparation.... Retenez bien ceci:

on ne doit jamais chercher à unir deux volontés.

--Alors? demanda-t-elle, devenue très grave.

--Alors, je pense que nous agirons très sagement en nous donnant une

poignée de main et en ne gardant l'un pour l'autre qu'une bonne amitié.»

Elle resta muette, les yeux plantés droit dans les siens, avec son large

regard noir. Un pli terrible coupait son front de déesse offensée. Ses

lèvres eurent un léger tremblement, un balbutiement silencieux de

mépris.

«Vous permettez?» dit-elle.

Et, ramenant le fauteuil devant le bureau, elle se mit à plier ses

lettres. Elle se servait, comme dans les administrations, de grandes

enveloppes grises, qu'elle cachetait à la cire. Elle avait allumé une

bougie, elle regardait la cire flamber. Rougon attendait qu'elle eût

fini, tranquillement.

«Et c'est pour ça que vous êtes venu?» reprit-elle enfin, sans lâcher sa

besogne.

A son tour, il ne répondit pas. Il voulait la voir de face. Quand elle

se décida à retourner son fauteuil, il lui sourit, en tâchant de

rencontrer ses yeux: puis, il lui baisa la main, comme désireux de la

désarmer. Elle gardait sa froideur hautaine.

«Vous savez bien, dit-il, que je viens vous demander en mariage pour un

de mes amis.» Il parla longuement. Il l'aimait beaucoup plus qu'elle ne

croyait; il l'aimait surtout parce qu'elle était intelligente et forte.

Cela lui coûtait de renoncer à elle; mais il sacrifiait sa passion à

leur bonheur à tous deux. Lui, la voulait reine chez elle. Il la voyait

mariée à un homme très riche, qu'elle pousserait à sa guise; et elle

gouvernerait, elle n'aurait pas à faire l'abandon de sa personnalité.

Cela ne valait-il pas mieux que de se paralyser l'un l'autre? Ils

étaient gens à se dire ces vérités-là en face. Il finit par l'appeler

son enfant. Elle était sa fille perverse, une créature dont l'esprit

d'intrigue le réjouissait, et qu'il aurait éprouvé un véritable chagrin

à voir pauvrement tourner.

«C'est tout?» demanda-t-elle quand il se tut.

Elle l'avait écouté avec la plus grande attention. Et, levant les yeux

sur lui, elle reprit:

«Si vous me mariez pour m'avoir, je vous avertis que vous faites un

mauvais calcul.... J'ai dit jamais!

--Quelle idée!» s'écria-t-il, en rougissant légèrement.

Il toussa, il saisit sur le bureau un couteau à papier, dont il examina

le manche, pour qu'elle ne vît pas son trouble. Mais elle, sans

s'occuper de lui davantage, réfléchissait.

«Et quel est le mari? murmura-t-elle.

--Devinez?» Elle retrouva un faible sourire, battant le bureau de ses

doigts, haussant les épaules. Elle savait bien qui.

«Il est si bête!» dit-elle à demi-voix.

Rougon défendit Delestang. C'était un homme très comme il faut, dont

elle ferait tout ce qu'elle voudrait. Il donna des détails sur sa santé,

sur sa fortune, sur ses habitudes. D'ailleurs, il s'engageait à les

servir, elle et lui, de toute son influence, s'il remontait jamais au

pouvoir. Delestang n'avait peut-être pas une intelligence supérieure;

mais il ne serait déplacé dans aucune situation.

«Oh! il remplit le programme, je vous l'accorde», dit-elle en riant

franchement.

Puis, après un nouveau silence:

«Mon Dieu! je ne dis pas non, vous êtes peut-être dans le vrai.... M.

Delestang ne me déplaît pas.» Elle le regardait, en prononçant ces

derniers mots.

Elle croyait avoir remarqué, à plusieurs reprises, qu'il était jaloux de

Delestang. Mais elle ne vit pas tressaillir un pli de sa face. Il avait

eu réellement les poings assez gros pour tuer le désir, en deux jours.

Au contraire, il parut enchanté du succès de sa démarche; et il

recommença à lui étaler les avantages d'un pareil mariage, comme s'il

traitait, en avoué retors, une affaire particulièrement bonne pour elle.

Il lui avait pris les mains, les lui tapotait avec une grande amitié,

d'un air de complice heureux, répétant:

«Ça m'est venu cette nuit. J'ai pensé tout de suite:

Nous voilà sauvés!... Je ne veux pas que vous restiez fille, moi! vous

êtes la seule femme qui me sembliez mériter un mari. Delestang arrange

l'affaire. Avec Delestang, nous gardons nos coudées franches.» Et il

ajouta gaiement:

«J'ai conscience que vous me récompenserez, en me faisant assister à des

choses extraordinaires.

--M. Delestang connaît-il vos projets?» demanda-t-elle.

Il resta un moment surpris, comme si elle avait laissé échapper là une

parole qu'il n'attendait pas d'elle; puis, il répondit avec

tranquillité:

«Non, c'est inutile. On lui expliquera ça plus tard.» Elle s'était

remise, depuis un instant, à cacheter ses lettres. Quand elle avait posé

sur la cire un large cachet sans initiale, elle retournait l'enveloppe,

elle écrivait l'adresse, lentement, de sa grosse écriture. A mesure

qu'elle jetait les lettres à sa droite, Rougon tâchait de lire les

suscriptions. C'étaient, pour la plupart, des noms d'hommes politiques

italiens très connus. Elle dut s'apercevoir de son indiscrétion, car

elle dit, en se levant et en emportant sa correspondance pour la faire

mettre à la poste:

«Lorsque maman a ses migraines, c'est moi qui écris là-bas.» Rougon,

resté seul, se promena dans la petite pièce.

Sur le cartonnier, il lut, comme chez les hommes d'affaires: Quittances,

Lettres à classer, Dossiers A. Il sourit en apercevant, au milieu des

paperasses du bureau, un corset qui traînait, usé, craqué à la taille.

Il y avait encore un savon dans la coquille de l'encrier, et des bouts

de satin bleu à terre, les rognures de quelque raccommodage de jupe,

qu'on avait oublié de balayer.

La porte de la chambre à coucher se trouvant entrebâillée, il eut la

curiosité d'allonger la tête; mais les persiennes étaient fermées, il y

faisait si noir, qu'il aperçut seulement la grande ombre des rideaux du

lit. Clorinde rentrait.

«Je m'en vais, dit-il. Je dîne ce soir chez notre homme. Me laissez-vous

libre d'agir?»

Elle ne répondit pas. Elle revenait toute sombre, comme si elle avait

fait de nouvelles réflexions dans l'escalier. Lui, tenait déjà la rampe.

Mais elle le ramena, repoussa la porte. C'était son rêve qui s'en

allait, un espoir mené si savamment, qu'une heure plus tôt, elle le

croyait encore une certitude. Toute la brûlure d'une offense mortelle

lui remontait aux joues. Il lui semblait qu'on l'avait souffletée.

«Alors, c'est sérieux?» demanda-t-elle, en se mettant à contre-jour pour

qu'il ne remarquât pas la rougeur de son visage.

Et, quand il eut repris ses arguments pour la troisième fois, elle resta

muette. Elle craignait, si elle discutait, de s'abandonner à la colère

folle, dont elle entendait le craquement dans sa nuque. Elle avait peur

de le battre. Puis, dans cet écroulement de la vie qu'elle s'était déjà

arrangée, elle perdit la vue nette des choses, elle recula jusqu'à la

porte de la chambre à coucher, sur le point d'entrer, d'attirer Rougon,

en lui criant:

«Tiens! prends-moi, j'ai confiance, je ne serai ensuite ta femme que si

tu veux.» Rougon, qui parlait toujours, comprit tout d'un coup; il se

tut, très pâle. Et ils se regardèrent. Pendant un instant, ils eurent un

léger tremblement d'hésitation. Lui, revoyait le lit, à côté, avec la

grande ombre des rideaux. Elle, calculait déjà les conséquences de sa

générosité. Ce ne fut, de part et d'autre, que l'abandon d'une minute.

«Vous voulez ce mariage?» dit-elle avec lenteur.

Il n'hésita pas, il répondit en haussant la voix:

«Oui.

--Eh bien! faites.» Et tous deux, à petits pas, ils revinrent vers la

porte, ils sortirent sur le palier, l'air très calme. Rougon gardait

seulement aux tempes les quelques gouttes de sueur que venait de lui

coûter sa dernière victoire. Clorinde se redressait, dans la certitude

de sa force. Ils demeurèrent un moment face à face, muets, n'ayant plus

rien à se dire, ne pouvant se séparer pourtant.

Enfin, comme il s'en allait en lui donnant une poignée de main, elle le

retint par une courte pression, elle lui dit sans colère:

«Vous vous croyez plus fort que moi.... Vous avez tort.... Un jour, vous

pourrez avoir des regrets.»

Elle ne le menaça pas davantage. Elle s'accouda sur la rampe, pour le

regarder descendre. Quand il fut en bas, il leva la tête, et ils se

sourirent. Elle n'avait pas la vengeance puérile, elle rêvait déjà de

l'écraser par quelque triomphe d'apothéose. En rentrant dans le cabinet,

elle se surprit à dire, à demi-voix:

«Ah! tant pis! tous les chemins mènent à Rome.» Dès le soir, Rougon

commença le siège du coeur de Delestang. Il lui rapporta de prétendues

paroles, très flatteuses, que Mlle Balbi avait prononcées sur son

compte, au banquet de l'Hôtel-de-Ville, le jour du baptême. Et il ne se

lassa plus, à partir de cette heure, d'entretenir l'ancien avoué de la

beauté extraordinaire de la jeune fille. Lui, qui, autrefois, le mettait

si souvent en garde contre les femmes, tâchait de le livrer à celle-ci,

pieds et poings liés. Un jour, c'étaient les mains qu'elle avait

superbes; un autre jour, il célébrait sa taille, il en parlait avec une

crudité provocante. Delestang, très inflammable, le coeur déjà occupé de

Clorinde, flamba bientôt d'une passion folle. Quand Rougon lui eut

affirmé qu'il n'avait jamais songé à elle, il lui avoua qu'il l'aimait

depuis six mois, mais qu'il se taisait, de peur d'aller sur ses brisées.

Maintenant, il se rendait tous les soirs rue Marbeuf, pour causer

d'elle. Il y avait comme une conspiration autour de lui; il n'abordait

plus personne, sans entendre un éloge enthousiaste de celle qu'il

adorait; jusqu'aux Charbonnel qui l'arrêtèrent un matin, au milieu de la

place de la Concorde, pour s'émerveiller longuement sur «cette belle

demoiselle avec laquelle on le voyait partout.» De son côté. Clorinde

trouvait des sourires exquis.

Elle avait refait un plan d'existence, elle s'était accoutumée en

quelques jours à son nouveau rôle. Par une tactique de génie, elle ne

séduisait pas l'ancien avoué avec la carrure cavalière qu'elle venait

d'expérimenter sur Rougon. Elle se transformait, se faisait

languissante, affichait des effarouchements d'innocente, se disait

nerveuse, au point d'avoir des crises pour un serrement de main trop

tendre. Quand Delestang racontait à Rougon qu'elle s'était évanouie dans

ses bras, parce qu'il avait osé lui baiser le poignet, celui-ci

regardait cela comme une preuve de grande pureté d'esprit. Puis, les

choses marchant trop lentement, Clorinde se livra, un soir de juillet,

dans un de ses abandons de pensionnaire. Delestang demeura confus de

cette victoire, d'autant plus qu'il crut avoir lâchement profité d'une

syncope de la jeune fille: elle était restée comme morte, elle semblait

ne se souvenir de rien. Lorsqu'il hasardait une excuse, ou qu'il tentait

une familiarité, elle le regardait avec une telle candeur, qu'il

balbutiait, dévoré de remords et de désir. Aussi, après cette aventure,

songea-t-il sérieusement à l'épouser. Il voyait là un moyen de réparer

sa vilaine action; il y voyait plus encore une façon de posséder

légitimement le bonheur volé, ce bonheur d'une minute dont le souvenir

le brûlait et qu'il désespérait de jamais retrouver autrement.

Cependant, pendant huit jours encore, Delestang hésita. Il vint

consulter Rougon. Quand ce dernier comprit ce qui s'était passé, il

demeura un instant la tête basse, à sonder tout ce noir de la femme, la

longue résistance que Clorinde lui avait opposée, puis sa chute brusque

dans les bras de cet imbécile. Il ne vit pas les causes profondes de

cette double conduite. Un instant, la chair blessée, pris d'un besoin de

brutalité, il fut sur le point de tout dire, dans un flot d'injures.

D'ailleurs, Delestang, sur les questions crues qu'il lui adressait,

niait tout rapport, en galant homme. Et cela suffit pour rappeler Rougon

à lui. Il acheva alors de décider l'ancien avoué, très habilement. Il ne

lui conseillait pas.

Ce mariage, il l'y poussait par des réflexions presque étrangères au

sujet. Quant aux vilaines histoires qui pouvaient courir sur Mlle Balbi,

elles le surprenaient, il n'y croyait pas, lui-même était allé aux

renseignements, sans apprendre rien que d'honorable. Du reste, il ne

fallait pas discuter la femme qu'on aimait. Ce fut son dernier mot.

Six semaines plus tard, au sortir de la Madeleine, où le mariage venait

d'être célébré avec une pompe extraordinaire, Rougon répondit à un

député, qui s'étonnait du choix de Delestang:

«Que voulez-vous! je l'ai averti cent fois.... Il devait être roulé par

une femme.» Vers la fin de l'hiver, comme Delestang et sa femme

revenaient d'un voyage en Italie, ils apprirent que Rougon était sur le

point d'épouser Mlle Beulin-d'orchère.

Quand ils allèrent le voir, Clorinde le félicita, avec une bonne grâce

parfaite. Lui, prétendit d'un air bonhomme faire ça pour ses amis.

Depuis trois mois, on le persécutait, on lui prouvait qu'un homme dans

sa position devait être marié. Il riait, il ajoutait que, lorsqu'il

recevait ses intimes, le soir, il n'y avait seulement pas une femme chez

lui, pour verser le thé.

«Alors, ça vous est venu tout d'un coup, vous n'y songiez pas, dit

Clorinde en souriant. Il fallait vous marier en même temps que nous.

Nous serions allés ensemble en Italie.» Et elle le questionna, tout en

plaisantant. C'était son ami Du Poizat qui avait eu sans doute cette

belle idée?

Il jura que non, il raconta que Du Poizat, au contraire, était

absolument opposé à ce mariage; l'ancien sous-préfet détestait M.

Beulin-d'orchère. Mais tous les autres, M. Kahn, M. Béjuin, Mme Correur,

les Charbonnel eux-mêmes, ne tarissaient pas sur les mérites de Mlle

Véronique: elle allait, à les entendre, apporter dans sa maison des

vertus, des prospérités, des charmes inimaginables. Il termina, en

tournant la chose au comique.

«Enfin, c'est une personne qu'on a faite exprès pour moi. Je ne pouvais

pas la refuser.» Puis il ajouta avec finesse:

«Si nous avons la guerre à l'automne, il faut bien songer à des

alliances.» Clorinde l'approuva vivement. Elle fit, elle aussi, un grand

éloge de Mlle Beulin-d'orchère, qu'elle n'avait pourtant aperçue qu'une

fois. Delestang qui, jusque-là, s'était contenté de hocher la tête, sans

quitter sa femme des yeux, se lança dans des considérations

enthousiastes sur le mariage. Il entamait le récit de son bonheur,

lorsqu'elle se leva, en parlant d'une autre visite qu'ils devaient

faire. Et, comme Rougon les accompagnait, elle le retint, laissant son

mari marcher en avant.

«Je vous disais bien que vous seriez marié dans l'année», lui

souffla-t-elle doucement à l'oreille.

Son Excellence Eugène Rougon · 第 11 / 26 题