Il paraît que je vais donner ma démission.»

M. Kahn se laissa aller dans un fauteuil, comme sous le coup d'une

dernière catastrophe. Il frottait son collier de barbe à deux mains, il

regardait Rougon d'un air suppliant. Celui-ci avait lâché ses dossiers.

Les coudes sur le bureau, il écoutait.

«Vous voulez un conseil, n'est-ce pas? dit-il enfin d'une voix rude. Eh

bien, faites les morts, mes bons amis; tâchez que les choses restent en

l'état, et attendez que nous soyons les maîtres.... Du Poizat va donner

sa démission, parce que, s'il ne la donnait pas, il la recevrait avant

quinze jours. Quant à vous, Kahn, écrivez à l'empereur, empêchez par

tous les moyens que la concession ne soit accordée à la Compagnie de

l'Ouest.

Vous ne l'obtiendrez certes pas, mais tant qu'elle ne sera à personne,

elle pourra être à vous, plus tard.» Et, comme les deux hommes hochaient

la tête:

«C'est tout ce que je puis pour vous, reprit-il plus brutalement. Je

suis par terre, laissez-moi le temps de me relever. Est-ce que j'ai la

mine triste? Non, n'est-ce pas? Eh bien, faites-moi le plaisir de ne

plus avoir l'air de suivre mon convoi.... Moi, je suis ravi de rentrer

dans la vie privée. Enfin, je vais donc pouvoir me reposer un peu!» Il

respira fortement, croisant les bras, berçant son grand corps. Et M.

Kahn ne parla plus de son affaire. Il affecta l'air dégagé de Du Poizat,

tenant à montrer une liberté d'esprit complète. Delestang avait attaqué

un autre cartonnier; il faisait, derrière les fauteuils, un si petit

bruit, qu'on eût dit, par instants; le bruit discret d'une bande de

souris lâchées au milieu des dossiers.

Le soleil, qui marchait sur le tapis rouge, écornait le bureau d'un

angle de lumière blonde, dans lequel la bougie continuait à brûler,

toute pâle.

Cependant, une causerie intime s'était engagée. Rougon, qui ficelait de

nouveau ses paquets, assurait que la politique n'était pas son affaire.

Il souriait, d'un air bonhomme, tandis que ses paupières, comme lasses,

retombaient sur la flamme de ses yeux. Lui, aurait voulu avoir

d'immenses terres à cultiver, avec des champs qu'il creuserait à sa

guise, avec des troupeaux de bêtes, des chevaux, des boeufs, des

moutons, des chiens, dont il serait le roi absolu. Et il racontait

qu'autrefois, à Plassans, lorsqu'il n'était encore qu'un petit avocat de

province, sa grande joie consistait à partir en blouse, à chasser

pendant des journées dans les gorges de la Seille, où il abattait des

aigles. Il se disait paysan, son grand-père avait pioché la terre. Puis,

il en vint à faire l'homme dégoûté du monde. Le pouvoir l'ennuyait. Il

allait passer l'été à la campagne. Jamais il ne s'était senti plus léger

que depuis le matin; et il imprimait à ses fortes épaules un haussement

formidable, comme s'il avait jeté bas un fardeau.

«Qu'aviez-vous ici comme président? quatre-vingt mille francs?» demanda

M. Kahn.

Il dit oui, d'un signe de tête.

«Et il ne va vous rester que vos trente mille francs de sénateur.» Que

lui importait! Il vivait de rien, il ne se connaissait pas de vice, ce

qui était vrai. Ni joueur, ni coureur, ni gourmand. Il rêvait d'être le

maître chez lui, voilà tout. Et, fatalement, il revint à son idée d'une

ferme, dans laquelle toutes les bêtes lui obéiraient. C'était son idéal,

avoir un fouet et commander, être supérieur, plus intelligent et plus

fort. Peu à peu, il s'anima, il parla des bêtes comme il aurait parlé

des hommes, disant que les foules aiment le bâton, que les bergers ne

conduisent leurs troupeaux qu'à coups de pierres. Il se transfigurait,

ses grosses lèvres gonflées de mépris, sa face entière suant la force.

Dans son poing fermé, il agitait un dossier, qu'il semblait près de

jeter à la tête de M. Kahn et de Du Poizat, inquiets et gênés devant ce

brusque accès de fureur.

«L'empereur a bien mal agi», murmura Du Poizat.

Alors, tout d'un coup, Rougon se calma. Sa face devint grise, son corps

s'avachit dans une lourdeur d'homme obèse. Il se mit à faire l'éloge de

l'empereur, d'une façon outrée: c'était une puissante intelligence, un

esprit d'une profondeur incroyable. Du Poizat et M. Kahn échangèrent un

coup d'oeil. Mais Rougon renchérissait encore, en parlant de son

dévouement, en disant avec une grande humilité qu'il avait toujours été

fier d'être un simple instrument aux mains de Napoléon III. Il finit

même par impatienter Du Poizat, garçon d'une vivacité fâcheuse. Et une

querelle s'engagea.

Du Poizat parlait amèrement de tout ce que Rougon et lui avaient fait

pour l'empire, de 1848 à 1851, lorsqu'ils crevaient la faim chez Mme

Mélanie Correur. Il racontait des journées terribles, pendant la

première année surtout, des journées passées à patauger dans la boue de

Paris, pour racoler des partisans. Plus tard, ils avaient risqué leur

peau vingt fois. N'était-ce pas Rougon qui, le matin du 2 Décembre,

s'était emparé du Palais-Bourbon, à la tête d'un régiment de ligne? A ce

jeu, on jouait sa tête. Et, aujourd'hui, on le sacrifiait, victime d'une

intrigue de cour. Mais Rougon protestait; il n'était pas sacrifié; il se

retirait pour des raisons personnelles. Puis, comme Du Poizat, tout à

fait lancé, traitait les gens des Tuileries de «cochons», il finit par

le faire taire, en assenant un coup de poing sur le bureau de

palissandre, qui craqua.

«C'est bête, tout ça! dit-il simplement.

--Vous allez un peu loin», murmura M. Kahn.

Delestang, très pâle, s'était mis debout, derrière les fauteuils. Il

ouvrit doucement la porte pour voir si personne n'écoutait. Mais il

n'aperçut, dans l'anti-chambre, que la haute silhouette de Merle, dont

le dos tourné avait un grand air de discrétion. Le mot de Rougon avait

fait rougir Du Poizat, qui se tut, dégrisé, mâchant son cigare d'un air

mécontent.

«Sans doute, l'empereur est mal entouré, reprit Rougon après un silence.

Je me suis permis de le lui dire, et il a souri. Il a même daigné

plaisanter, en ajoutant que mon entourage ne valait pas mieux que le

sien.» Du Poizat et M. Kahn eurent un rire contraint. Ils trouvèrent le

mot très joli.

«Mais, je le répète, continua Rougon d'une voix particulière, je me

retire de mon plein gré. Si l'on vous interroge, vous qui êtes de mes

amis, affirmez qu'hier soir encore j'étais libre de reprendre ma

démission.... Démentez aussi les commérages qui circulent à propos de

cette affaire Rodriguez, dont on fait, paraît-il, tout un roman. J'ai pu

me trouver, sur cette affaire, en désaccord avec la majorité du conseil

d'État, et il y a eu certainement là des froissements qui ont hâté ma

retraite. Mais j'avais des raisons plus anciennes et plus sérieuses.

J'étais résolu depuis longtemps à abandonner la haute situation que je

devais à la bienveillance de l'empereur.» Il dit toute cette tirade en

l'accompagnant d'un geste de la main droite, dont il abusait, lorsqu'il

parlait à la chambre ces explications étaient évidemment destinées au

public. M. Kahn et Du Poizat, qui connaissaient leur Rougon, tâchèrent

par des phrases habiles de savoir la vérité vraie. Le grand homme, comme

ils le nommaient familièrement entre eux, devait jouer quelque jeu

formidable. Ils mirent la conversation sur la politique en général.

Rougon plaisantait le régime parlementaire, qu'il appelait «le fumier

des médiocrités».

La Chambre, selon lui, jouissait encore d'une liberté absurde. On y

parlait beaucoup trop. La France devait être gouvernée par une machine

bien montée, l'empereur au sommet, les grands corps et les

fonctionnaires au-dessous, réduits à l'état de rouages. Il riait, sa

poitrine sautait, pendant qu'il outrait son système, avec une rage de

mépris contre les imbéciles qui demandent des gouvernements forts.

«Mais, interrompit M. Kahn, l'empereur en haut, tous les autres en bas,

ce n'est gai que pour l'empereur, cela!

--Quand on s'ennuie, on s'en va», dit tranquillement Rougon.

Il sourit, puis il ajouta:

«On attend que cela soit amusant, et l'on revient.» Il y eut un long

silence. M. Kahn se mit à frotter son collier de barbe, satisfait,

sachant ce qu'il voulait savoir. La veille, à la Chambre, il avait

deviné juste, quand il insinuait que Rougon, voyant son crédit ébranlé

aux Tuileries, était allé de lui-même au-devant d'une disgrâce, pour

faire peau neuve; l'affaire Rodriguez lui offrait une superbe occasion

de tomber en honnête homme.

«Et que dit-on? demanda Rougon pour rompre le silence.

--Moi, j'arrive, répondit Du Poizat. Cependant, tout à l'heure, dans un

café, j'ai entendu un monsieur décoré qui approuvait vivement votre

retraite.

--Hier, Béjuin était très affecté, déclara à son tour M. Kahn; Béjuin

vous aime beaucoup. C'est un garçon un peu éteint, mais d'une grande

solidité... Le petit La Rouquette lui-même m'a paru très convenable. Il

parle de vous en excellents termes.» Et la conversation continua sur les

uns et sur les autres. Rougon, sans le moindre embarras, posait des

questions, se faisait faire un rapport exact par le député, qui lui

donna complaisamment les notes les plus précises sur l'attitude du Corps

législatif à son égard.

«Cet après-midi, interrompit Du Poizat, qui souffrait de n'avoir aucun

renseignement à fournir, je me promènerai dans Paris, et demain matin,

au saut du lit, j'en aurai long à vous conter.

--A propos, s'écria M. Kahn en riant, j'oubliais de vous parler de

Combelot!... Non, jamais je n'ai vu un homme plus gêné...» Mais il

s'arrêta devant un clignement d'yeux de Rougon, qui lui montrait le dos

de Delestang, en ce moment monté sur une chaise et occupé à débarrasser

le dessus d'une bibliothèque où des journaux s'entassaient. M. de

Combelot avait épousé une soeur de Delestang. Ce dernier, depuis la

disgrâce de Rougon, souffrait un peu de sa parenté avec un chambellan;

aussi voulut-il montrer quelque crânerie. Il se tourna, il dit avec un

sourire:

«Pourquoi ne continuez-vous pas?... Combelot est un sot. Hein? voilà le

mot lâché!» Cette exécution aisée d'un beau-frère égaya beaucoup ces

messieurs. Delestang, voyant son succès, poussa les choses jusqu'à se

moquer de la barbe de Combelot, cette fameuse barbe noire, si célèbre

parmi les dames.

Puis, sans transition, il prononça gravement ces paroles, en jetant un

paquet de journaux sur le tapis:

«Ce qui fait la tristesse des uns fait la joie des autres.» Cette vérité

ramena dans la conversation le nom de M. de Marsy. Rougon, le nez

baissé, comme perdu au fond d'un portefeuille dont il examinait chaque

poche, laissa ses amis se soulager. Ils parlaient de Marsy avec un

emportement d'hommes politiques se ruant sur un adversaire. Les mots

grossiers, les accusations abominables, les histoires vraies exagérées

jusqu'au mensonge, pleuvaient dru. Du Poizat, qui avait connu Marsy

autrefois, avant l'empire, affirmait qu'il était alors entretenu par sa

maîtresse, une baronne dont il avait mangé les diamants en trois mois.

M. Kahn prétendait que pas une affaire véreuse ne traînait sur la place

de Paris, sans qu'on trouvât dedans la main de Marsy. Et ils

s'échauffaient l'un l'autre, ils se renvoyaient des faits de plus en

plus forts: dans une entreprise de mine, Marsy avait touché un

pot-de-vin de quinze cent mille francs; il venait d'offrir, le mois

dernier, un hôtel, à la petite Florence, des Bouffes, une bagatelle de

six cent mille francs, sa part d'un trafic sur les actions des chemins

de fer du Maroc; il n'y avait pas huit jours enfin, la grande affaire

des canaux égyptiens, lancée par des créatures à lui, s'était écroulée

avec un immense scandale, les actionnaires ayant su que pas un coup de

pioche n'avait été donné, depuis deux ans qu'ils opéraient des

versements. Puis, ils se jetèrent sur sa personne elle-même, s'efforçant

de rapetisser sa haute mine d'aventurier élégant, parlant de maladies

anciennes qui lui joueraient plus tard un mauvais tour, allant jusqu'à

attaquer la galerie de tableaux qu'il réunissait alors.

«C'est un bandit tombé dans la peau d'un vaudevilliste», finit par dire

Du Poizat.

Rougon releva lentement la tête. Il regarda les deux hommes de ses gros

yeux.

«Vous voilà bien avancés, dit-il. Marsy fait ses affaires, parbleu!

comme vous voulez faire les vôtres.... Nous ne nous entendons guère. Si

je puis même lui casser les reins quelque jour, je les lui casserai

volontiers.

Mais tout ce que vous racontez là n'empêche pas que Marsy soit d'une

jolie force. Si la fantaisie l'en prenait, il ne ferait qu'une bouchée

de vous deux, je vous en préviens.».

Et il quitta son fauteuil, las d'être assis, étirant ses membres. Puis,

il ajouta, dans un gros bâillement:

«D'autant plus, mes bons amis, que maintenant je ne pourrais plus me

mettre en travers.

--Oh! si vous vouliez, murmura Du Poizat avec un sourire mince, vous

mèneriez Marsy fort loin. Vous avez bien ici quelques papiers qu'il

achèterait cher.

Tenez, là-bas, le dossier Lardenois, cette aventure dans laquelle il a

joué un singulier rôle. Je reconnais une lettre de lui, très curieuse,

que je vous ai apportée moi-même, dans le temps.» Rougon était allé

jeter dans la cheminée les papiers dont il avait peu à peu empli la

corbeille. La coupe de bronze ne suffisait plus.

«On s'assomme, on ne s'égratigne pas, dit-il en haussant

dédaigneusement les épaules. Tout le monde a de ces lettres bêtes qui

traînent chez les autres.» Et il prit la lettre, l'enflamma à la bougie,

s'en servit comme d'une allumette pour mettre le feu au tas de papiers,

dans la cheminée. Il resta là un instant, accroupi, énorme, à surveiller

les feuilles embrasées qui roulaient jusque sur le tapis. Certains gros

papiers administratifs noircissaient, se tordaient comme des lames de

plomb; des billets, des chiffons salis de vilaines écritures, brûlaient

avec des petites langues bleues; tandis que, dans le brasier ardent, au

milieu d'un pullulement d'étincelles, des fragments consumés restaient

intacts, lisibles encore.

A ce moment, la porte s'ouvrit, toute grande. Une voix disait en riant:

«Bien, bien, je vous excuserai, Merle.... Je suis de la maison. Si vous

m'empêchiez d'entrer par ici, je ferais le tour par la salle des

séances, parbleu!» C'était M. d'Escorailles, que Rougon, depuis six

mois, avait fait nommer auditeur au Conseil d'État. Il amenait à son

bras la jolie Mme Bouchard, toute fraîche dans une toilette claire de

printemps. «Allons, bon! des femmes, maintenant!» murmura Rougon.

Il ne quitta pas la cheminée tout de suite. Il demeura par terre, tenant

la pelle, sous laquelle il étouffait la flamme, de peur d'incendie. Et

il levait sa large face, l'air maussade. M. d'Escorailles ne se

déconcerta pas.

Lui et la jeune femme, dès le seuil, avaient cessé de se sourire, pour

prendre une figure de circonstance.

«Cher maître, dit-il, je vous amène une de vos amies qui tenait

absolument à vous apporter ses regrets.... Nous avons lu le Moniteur ce

matin...

--Vous avez lu le Moniteur, vous autres», gronda Rougon qui se décida

enfin à se mettre debout.

Mais il aperçut une personne qu'il n'avait pas encore vue. Il murmura,

après avoir cligné les yeux:

«Ah! monsieur Bouchard.» C'était le mari, en effet. Il venait d'entrer,

derrière les jupes de sa femme, silencieux et digne. M. Bouchard avait

soixante ans, la tête toute blanche, l'oeil éteint, la face comme usée

par ses vingt-cinq années de service administratif. Lui, ne prononça pas

une parole. Il prit d'un air pénétré la main de Rougon, qu'il secoua

trois fois, de haut en bas, énergiquement.

«Eh bien, dit ce dernier, vous êtes très gentils d'être tous venus me

voir; seulement, vous allez diablement me gêner.... Enfin, mettez-vous

de ce côté-là... Du Poizat, donnez votre fauteuil à madame.» Il se

tournait, lorsqu'il se trouva en face du colonel Jobelin.

«Vous aussi, colonel!» cria-t-il.

La porte était restée ouverte, Merle n'avait pu s'opposer à l'entrée du

colonel, qui montait l'escalier derrière les talons des Bouchard. Il

tenait son fils par la main, un grand galopin de quinze ans, alors élève

de troisième au lycée Louis-le-Grand.

«J'ai voulu vous amener Auguste, dit-il. C'est dans le malheur que se

révèlent les vrais amis.... Auguste, donne une poignée de main.» Mais

Rougon s'élançait vers l'anti-chambre, en criant:

«Fermez donc la porte, Merle! A quoi pensez-vous! Tout Paris va entrer.»

L'huissier montra sa face calme, en disant:

«C'est qu'ils vous ont vu, monsieur le président.» Et il dut s'effacer

pour laisser passer les Charbonnel.

Ils arrivaient sur une même ligne, sans se donner le bras, soufflant,

désolés, ahuris. Ils parlèrent en même temps.

«Nous venons de voir le Moniteur.... Ah! quelle nouvelle! comme votre

pauvre mère va être désolée! Et nous, dans quelle triste position cela

nous met!» Ceux-là, plus naïfs que les autres, allaient tout de suite

exposer leurs petites affaires. Rougon les fit taire.

Il poussa un verrou caché sous la serrure de la porte, en murmurant

qu'on pouvait l'enfoncer, maintenant. Puis, voyant que pas un de ses

amis ne semblait décidé à quitter la place, il se résigna, il tâcha

d'achever sa besogne, au milieu des neuf personnes qui emplissaient le

cabinet. Le déménagement des papiers avait fini par bouleverser la

pièce. Sur le tapis, une débandade de dossiers traînait, si bien que le

colonel et M. Bouchard, qui voulurent gagner l'embrasure d'une fenêtre,

durent prendre les plus grandes précautions pour ne pas écraser en

chemin quelque affaire importante. Tous les sièges étaient encombrés de

paquets ficelés; Mme Bouchard seule avait pu s'asseoir sur un fauteuil

resté libre; et elle souriait aux galanteries de Du Poizat et de M.

Kahn, pendant que, M. d'Escorailles, ne trouvant plus de tabouret, lui

glissait sous les pieds une épaisse chemise bleue bourrée de lettres.

Les tiroirs du bureau, culbutés dans un coin, permirent aux Charbonnel

de s'accroupir un instant, pour reprendre haleine; tandis que le jeune

Auguste, ravi de tomber dans ce remue ménage, furetait, disparaissait

derrière la montagne de cartons, au milieu de laquelle Delestang

semblait se retrancher. Ce dernier faisait beaucoup de poussière, en

jetant de haut les journaux de la bibliothèque.

Mme Bouchard eut une légère toux.

«Vous avez tort de rester dans cette saleté», dit Rougon, occupé à vider

les cartons qu'il avait prié Delestang de ne point toucher.

Mais la jeune femme, toute rose d'avoir toussé, lui assura qu'elle était

très bien, que son chapeau ne craignait pas la poussière. Et la bande se

lança dans les condoléances. L'empereur, vraiment, ne se souciait guère

des intérêts du pays, pour se laisser circonvenir par des personnages si

peu dignes de sa confiance. La France faisait une perte. D'ailleurs,

c'était toujours ainsi: une grande intelligence devait liguer contre

elle toutes les médiocrités.

«Les gouvernements sont ingrats, déclara M. Kahn.

--Tant pis pour eux! dit le colonel. Ils se frappent en frappant leurs

serviteurs.» Mais M. Kahn voulut avoir le dernier mot. Il se tourna vers

Rougon.

«Quand un homme comme vous tombe, c'est un deuil public.» La bande

approuva:

«Oui, oui, un deuil public!» Sous la brutalité de ces éloges, Rougon

leva la tête.

Ses joues grises s'allumaient d'une lueur, sa face entière avait un

sourire contenu de jouissance. Il était coquet de sa force, comme une

femme l'est de sa grâce; et il aimait recevoir les flatteries à bout

portant, dans sa large poitrine, assez solide pour n'être écrasée par

aucun pavé. Cependant, il devenait évident que ses amis se gênaient les

uns les autres; ils se guettaient du regard, cherchant à s'évincer, ne

voulant pas parler haut. A présent que le grand homme paraissait dompté,

l'heure pressait d'en arracher une bonne parole. Et ce fut le colonel

qui prit un parti le premier. Il emmena dans une embrasure Rougon, qui

le suivit docilement, un carton sous le bras.

«Avez-vous songé à moi? lui demanda-t-il tout bas, avec un sourire

aimable.

--Parfaitement. Votre nomination de commandeur m'a encore été promise il

y a quatre jours. Seulement, vous sentez qu'aujourd'hui, il m'est

impossible de rien affirmer.... Je crains, je vous l'avoue, que mes amis

ne reçoivent le contrecoup de ma disgrâce.» Les lèvres du colonel

tremblèrent d'émotion. Il balbutia qu'il fallait lutter, qu'il lutterait

lui-même. Puis, brusquement, il se tourna, il appela:

«Auguste!» Le galopin était à quatre pattes sous le bureau, en train de

lire les titres des dossiers, ce qui lui permettait de jeter des coups

d'oeil luisants sur les petites bottines de Mme Bouchard. Il accourut.

«Voilà mon gaillard! reprit le colonel à demi-voix.

Vous savez qu'il faudra me caser cette vermine-là, un de ces jours. Je

compte sur vous. J'hésite encore entre la magistrature et

l'administration.... Donne une poignée de main, Auguste, pour que ton

bon ami se souvienne de toi.» Pendant ce temps, Mme Bouchard, qui

mordillait son gant d'impatience, s'était levée et avait gagné la

fenêtre de gauche, en ordonnant d'un regard à M. d'Escorailles de la

suivre. Le mari se trouvait déjà là, les coudes sur la barre d'appui, à

regarder le paysage. En face, les grands marronniers des Tuileries

avaient un frisson de feuilles, dans le soleil chaud; tandis que la

Seine, du pont Royal au pont de la Concorde, roulait des eaux bleues,

toutes pailletées de lumière.

Mme Bouchard se tourna tout d'un coup, en criant:

«Oh! monsieur Rougon, venez donc voir!» Et, comme Rougon se hâtait de

quitter le colonel pour obéir, Du Poizat, qui avait suivi la jeune

femme, se retira discrètement, alla rejoindre M. Kahn à la fenêtre du

milieu.

«Tenez, ce bateau chargé de briques, qui a failli sombrer», racontait

Mme Bouchard.

Rougon resta là complaisamment, au soleil, jusqu'à ce que M.

d'Escorailles, sur un nouveau regard de la jeune femme, lui dît:

«M. Bouchard veut donner sa démission. Nous l'avons amené pour que vous

le raisonniez.» Alors, M. Bouchard expliqua que les injustices le

révoltaient.

«Oui, monsieur Rougon, j'ai commencé par être expéditionnaire à

l'Intérieur, et je suis arrivé au poste de chef de bureau, sans rien

devoir à la faveur ni à l'intrigue.... Je suis chef de bureau depuis 47.

Eh bien, le poste de chef de division a déjà été cinq fois vacant,

quatre fois sous la république, et une fois sous l'empire, sans que le

ministre ait songé à moi, qui avais des droits hiérarchiques....

Maintenant vous n'allez plus être là pour tenir la promesse que vous

m'aviez faite, et j'aime mieux me retirer.» Rougon dut le calmer. La

place n'était toujours pas donnée à un autre; si elle lui échappait

cette fois encore, ce ne serait qu'une occasion perdue, une occasion qui

se retrouverait certainement. Puis, il prit les mains de Mme Bouchard,

en la complimentant d'un air paternel. La maison du chef de bureau était

la première qui l'eût accueilli, lors de son arrivée à Paris. C'était là

qu'il avait rencontré le colonel, cousin germain du chef de bureau. Plus

tard, lorsque M. Bouchard hérita de son père, à cinquante-quatre ans, et

se trouva tout d'un coup mordu du désir de se marier, Rougon servit de

témoin à Mme Bouchard, née Adèle Desvignes, une demoiselle très bien

élevée, d'une honorable famille de Rambouillet. Le chef de bureau avait

voulu une jeune fille de province, parce qu'il tenait à l'honnêteté.

Adèle, blonde, petite, adorable, avec la naïveté un peu fade de ses yeux

bleus, en était à son troisième amant, au bout de quatre ans de mariage.

«Là, ne vous tourmentez pas, dit Rougon qui lui serrait toujours les

poignets dans ses grosses mains. Vous savez bien qu'on fait tout ce que

vous voulez.... Jules vous dira ces jours-ci où nous en sommes.» Et il

prit à part M. d'Escorailles, pour lui annoncer qu'il avait écrit le

matin à son père, afin de le tranquilliser. Le jeune auditeur devait

conserver tranquillement sa situation. La famille d'Escorailles était

une des plus anciennes familles de Plassans, où elle jouissait de la

vénération publique. Aussi Rougon, qui autrefois avait traîné des

souliers éculés devant l'hôtel du vieux marquis, père de Jules,

mettait-il son orgueil à protéger le jeune homme. La famille gardait un

culte dévot pour Henri V, tout en permettant que l'enfant se ralliât à

l'empire. C'était un résultat de l'abomination des temps.

A la fenêtre du milieu, qu'ils avaient ouverte pour mieux s'isoler, M.

Kahn et Du Poizat causaient, en regardant au loin les toits des

Tuileries, qui bleuissaient dans une poussière de soleil. Ils se

tâtaient, ils lâchaient des mots coupés par de grands silences. Rougon

était trop vif. Il n'aurait pas dû se fâcher, à propos de cette affaire

Rodriguez, si facile à arranger. Puis, les yeux perdus, M. Kahn murmura,

comme se parlant à lui-même:

«On sait que l'on tombe, on ne sait jamais si l'on se relèvera.» Du

Poizat feignit de n'avoir pas entendu. Et, longtemps après, il dit:

«Oh! c'est un garçon très fort.» Alors, le député se tourna brusquement,

lui parla très vite, dans la figure.

«Là, entre nous, j'ai peur pour lui. Il joue avec le feu.... Certes,

nous sommes ses amis, et il n'est pas question de l'abandonner. Je tiens

à constater seulement qu'il n'a guère songé à nous, dans tout ceci....

Ainsi moi, par exemple, j'ai entre les mains des intérêts énormes qu'il

vient de compromettre par son coup de tête. Il n'aurait pas le droit de

m'en vouloir, n'est-ce pas? si j'allais maintenant frapper à une autre

porte: car, enfin, ce n'est pas seulement moi qui souffre, ce sont aussi

les populations.

--Il faut frapper à une autre porte», répéta Du Poizat avec un sourire.

Mais l'autre, pris d'une colère subite, lâcha la vérité.

«Est-ce que c'est possible!... Ce diable d'homme vous fâche avec tout le

monde. Quand on est de sa bande, on a une affiche dans le dos.» Il se

calma, soupirant, regardant du côté de l'Arc de Triomphe, dont le bloc

de pierre grisâtre émergeait de la nappe verte des Champs-Élysées. Il

reprit doucement:

«Que voulez-vous? moi, je suis d'une fidélité bête.» Le colonel, depuis

un instant, se tenait debout derrière ces messieurs.

«La fidélité est le chemin de l'honneur», dit-il de sa voix militaire.

Du Poizat et M. Kahn s'écartèrent pour faire place au colonel, qui

continua:

«Rougon contracte aujourd'hui une dette envers nous. Rougon ne

s'appartient plus.» Ce mot eut un succès énorme. Non, certes, Rougon ne

s'appartenait plus. Et il fallait le lui dire nettement, pour qu'il

comprît ses devoirs. Tous trois baissèrent la voix, complotant, se

distribuant des espérances. Parfois, ils se retournaient, ils jetaient

un coup d'oeil dans la vaste pièce, pour voir si quelque ami

n'accaparait pas trop longtemps le grand homme.

Maintenant, le grand homme ramassait les dossiers, tout en continuant de

causer avec Mme Bouchard.

Cependant, dans le coin où ils étaient restés silencieux et gênés

jusque-là, les Charbonnel se disputaient. A deux reprises, ils avaient

tenté de s'emparer de Rougon, qui s'était laissé enlever par le colonel

et la jeune femme. M. Charbonnel finit par pousser Mme Charbonnel vers

lui.

«Ce matin, balbutia-t-elle, nous avons reçu une lettre de votre mère...»

Il ne la laissa pas achever. Il emmena lui-même les Charbonnel dans

l'embrasure de droite, lâchant une fois encore les dossiers, sans trop

d'impatience.

«Nous avons reçu une lettre de votre mère», répéta Mme Charbonnel.

Et elle allait lire la lettre, lorsqu'il la lui prit pour la parcourir

d'un regard. Les Charbonnel, anciens marchands d'huile de Plassans,

étaient les protégés de Mme Félicité, comme on nommait dans sa petite

ville la mère de Rougon. Elle les lui avait adressés à l'occasion d'une

requête qu'ils présentaient au conseil d'État.

Un de leurs petits-cousins, un sieur Chevassu, avoué à Faverolles, le

chef-lieu d'un département voisin, était mort en laissant une fortune de

cinq cent mille francs aux soeurs de la Sainte-Famille. Les Charbonnel,

qui n'avaient jamais compté sur l'héritage, devenus brusquement

héritiers par la mort d'un frère du défunt, crièrent alors à la

captation; et comme la communauté demandait au conseil d'État d'être

autorisée à accepter le legs, ils quittèrent leur vieille demeure de

Plassans, ils accoururent à Paris se loger rue Jacob, hôtel du Périgord,

pour suivre leur affaire de près. Et l'affaire traînait depuis six mois.

«Nous sommes bien tristes, soupirait Mme Charbonnel, pendant que Rougon

lisait la lettre. Moi, je ne voulais pas entendre parler de ce procès,

mais M. Charbonnel répétait qu'avec vous c'était tout argent gagné, que

vous n'aviez qu'un mot à dire pour nous mettre les cinq cent mille

francs dans la poche.... N'est-ce pas, monsieur Charbonnel?» L'ancien

marchand d'huile branla désespérément la tête.

«C'était un chiffre, continua la femme, ça valait la peine de

bouleverser son existence.... Ah! oui, elle est bouleversée, notre

existence! Savez-vous, monsieur Rougon qu'hier encore la bonne de

l'hôtel a refusé de changer nos serviettes sales! Moi qui, à Plassans,

ai cinq armoires de linge!» Et elle continua à se plaindre amèrement de

Paris qu'elle abominait. Ils y étaient venus pour huit jours.

Puis, espérant partir toutes les semaines, ils ne s'étaient rien fait

envoyer. Maintenant que cela n'en finissait plus, ils s'entêtaient dans

leur chambre garnie, mangeant ce que la bonne voulait bien leur servir,

sans linge, presque sans vêtements. Ils n'avaient pas même une brosse,

et Mme Charbonnel faisait sa toilette avec un peigne cassé. Parfois, ils

s'asseyaient sur leur petite malle, ils y pleuraient de lassitude et de

rage.

«Et cet hôtel est si mal fréquenté! murmura M. Charbonnel avec de gros

yeux pudibonds. Il y a un jeune homme à côté de nous. On entend des

choses...» Rougon repliait la lettre.

«Ma mère, dit-il, vous donne l'excellent conseil de patienter. Je ne

puis que vous engager à faire une nouvelle provision de courage....

Votre affaire me paraît bonne; mais me voilà parti et je n'ose plus rien

vous promettre.

--Nous quittons Paris demain!» cria Mme Charbonnel dans un élan de

désespoir.

Mais, ce cri à peine lâché, elle devint toute pâle.

M. Charbonnel dut la soutenir. Et ils restèrent un moment sans voix, les

lèvres tremblantes, à se regarder, avec une grosse envie de pleurer. Ils

faiblissaient, ils avaient une douleur, comme si, brusquement, les cinq

cent mille francs se fussent écroulés devant eux.

Rougon continuait affectueusement:

«Vous avez affaire à forte partie. Mgr Rochart, l'évêque de Faverolles,

est venu en personne à Paris pour appuyer la demande des soeurs de la

Sainte Famille. Sans son intervention, il y a longtemps que vous auriez

gain de cause. Le clergé est malheureusement très puissant

aujourd'hui.... Mais je laisse ici des amis, j'espère pouvoir agir sans

me mettre en avant.

Vous avez attendu si longtemps que, si vous partez demain.... «Nous

resterons, nous resterons, se hâta de balbutier Mme Charbonnel. Ah!

monsieur Rougon, voilà un héritage qui nous aura coûté bien cher!»

Rougon revint vivement à ses papiers. Il promena un regard de

satisfaction autour de la pièce, soulagé, ne voyant plus personne qui

pût l'emmener encore dans une embrasure de fenêtre; toute la bande était

repue.

En quelques minutes, il avança fort sa besogne. Il avait une gaieté à

lui, brutale, se moquant des gens, se vengeant des ennuis qu'on lui

imposait. Pendant un quart d'heure, il fut terrible pour ses amis, dont

il venait d'écouter les histoires avec tant de complaisance. Il alla si

loin, il se montra si dur pour la jolie Mme Bouchard, que les yeux de la

jeune femme s'emplirent de larmes, sans qu'elle cessât de sourire. Les

amis riaient, accoutumés à ces coups de massue. Jamais leurs affaires

n'allaient mieux qu'aux heures où Rougon s'exerçait les poings sur leur

nuque.

A ce moment, on frappa un coup discret à la porte.

«Non, non, n'ouvrez pas, cria-t-il à Delestang qui se dérangeait. Est-ce

qu'on se moque de moi! J'ai déjà la tête cassée.» Et, comme on

ébranlait la porte plus violemment:

«Ah! si je restais, dit-il entre ses dents, comme je flanquerais ce

Merle dehors!» On ne frappa plus. Mais, tout d'un coup, dans un angle du

cabinet, une petite porte s'ouvrit, donnant passage à une énorme jupe

de soie bleue, qui entra à reculons. Et cette jupe, très claire, très

ornée de noeuds de ruban, demeura là un instant, à moitié dans la pièce,

sans qu'on vît autre chose. Une voix de femme, toute fluette, parlait

vivement au-dehors.

«Monsieur Rougon!» appela la dame, en montrant enfin son visage.

C'était Mme Correur, avec un chapeau garni d'une botte de roses. Rougon,

qui s'avançait, les poings fermés, furieux, plia les épaules et vint

serrer la main de la nouvelle venue, en faisant le gros dos.

«Je demandais à Merle comment il se trouvait ici, dit Mme Correur, en

couvant d'un regard tendre le grand diable d'huissier, debout et

souriant devant elle. Et vous, monsieur Rougon, êtes-vous content de

lui?

--Mais oui, certainement», répondit Rougon d'une façon aimable.

Merle gardait son sourire béat, les yeux fixés sur le cou gras de Mme

Correur. Elle se rengorgeait, elle ramenait de la main les frisures de

ses tempes.

«Voilà qui va bien, mon garçon, reprit-elle. Quand je place quelqu'un,

j'aime que tout le monde soit satisfait.... Et si vous aviez besoin de

quelque conseil, venez me voir le matin, vous savez, de huit à neuf.

Allons, soyez sage.» Et elle entra dans le cabinet, en disant à Rougon:

«Il n'y a rien qui vaille les anciens militaires.» Puis, elle ne le

lâcha pas, elle lui fit traverser toute la pièce, le menant à petits pas

devant la fenêtre, à l'autre bout. Elle le grondait de n'avoir point

ouvert. Si Merle n'avait pas consenti à l'introduire par la petite

porte, elle serait donc restée dehors? Dieu savait pourtant si elle

avait besoin de le voir! car, enfin, il ne pouvait pas s'en aller ainsi,

sans lui dire où en étaient ses pétitions.

Elle sortit de sa poche un petit carnet, très riche, recouvert de moire

rose.

«Je n'ai vu le Moniteur qu'après mon déjeuner, dit-elle. J'ai pris tout

de suite un fiacre... voyons, où en est l'affaire de Mme Leturc, la

veuve du capitaine, qui demande un bureau de tabac. Je lui ai promis un

résultat pour la semaine prochaine.... Et l'affaire de cette demoiselle,

vous savez, Herminie Billecoq, une ancienne élève de Saint-Denis, que

son séducteur, un officier, consent à épouser, si quelque âme honnête

veut bien avancer la dot réglementaire. Nous avions pensé à

l'impératrice.... Et toutes ces dames, Mme Chardon, Mme Testanière, Mme

Jalaguier, qui attendent depuis des mois?» Rougon, paisiblement, donnait

des réponses, expliquant les retards, descendait dans les détails les

plus minutieux. Il fit pourtant comprendre à Mme Correur qu'elle devait

à présent compter beaucoup moins sur lui. Alors, elle se désola. Elle

était si heureuse de rendre service! Qu'allait-elle devenir, avec toutes

ces dames?

Et elle en arriva à parler de ses affaires personnelles, que Rougon

connaissait bien. Elle répétait qu'elle était une Martineau, des

Martineau de Coulonges, une bonne famille de Vendée, où l'on pouvait

citer jusqu'à sept notaires de père en fils. Jamais elle ne s'expliquait

nettement sur son nom de Correur. A l'âge de vingt-quatre ans, elle

s'était enfuie avec un garçon boucher, à la suite de tout un été de

rendez-vous, sous un hangar.

Son père avait agonisé pendant six mois sous le coup de ce scandale, une

monstruosité dont le pays s'entretenait toujours. Depuis ce temps, elle

vivait à Paris, comme morte pour sa famille. Dix fois, elle avait écrit

à son frère, maintenant à la tête de l'étude, sans pouvoir obtenir de

lui une réponse; et elle accusait de ce silence sa belle-soeur, «une

femme à curés, qui menait par le bout du nez cet imbécile de Martineau»,

disait-elle. Une de ses idées fixes était de retourner là-bas, comme Du

Poizat, pour s'y montrer en femme cossue et respectée.

«J'ai encore écrit, il y a huit jours, murmura-t-elle; je parie qu'elle

jette mes lettres au feu.... Pourtant, si Martineau mourait, il faudrait

bien qu'elle m'ouvrît la maison toute grande. Ils n'ont pas d'enfant,

j'aurais des affaires d'intérêt à régler.... Martineau a quinze ans de

plus que moi, et il est goutteux, m'a-t-on dit.» Puis, elle changea

brusquement de voix, elle reprit:

«Enfin, ne pensons pas à tout cela.... C'est pour vous qu'il s'agit de

travailler à cette heure, n'est-ce pas, Eugène? On travaillera, vous

verrez. Il faut bien que vous soyez tout, pour que nous soyons quelque

chose... vous vous souvenez, en 51?» Rougon sourit. Et, comme elle lui

serrait maternellement les deux mains, il se pencha à son oreille et

murmura:

«Si vous voyez Gilquin, dites-lui donc d'être raisonnable. Est-ce qu'il

ne s'est pas avisé, l'autre semaine, après s'être fait mettre au poste,

de donner mon nom pour que j'aille le réclamer!» Mme Correur promit de

parler à Gilquin, un de ses anciens locataires, du temps où Rougon

logeait à l'hôtel Vaneau, garçon précieux à l'occasion, mais d'un

débraillé très compromettant.

«J'ai un fiacre en bas, je me sauve», dit-elle avec un sourire, tout

haut, en gagnant le milieu du cabinet.

Et elle resta pourtant quelques minutes encore, désireuse de voir la

bande s'en aller en même temps qu'elle.

Pour décider le mouvement de retraite, elle offrit même de prendre

quelqu'un avec elle, dans son fiacre. Ce fut le colonel qui accepta, et

il fut convenu que le petit Auguste monterait à côté du cocher. Alors,

commença une grande distribution de poignées de main. Rougon s'était mis

près de la porte, ouverte toute grande. En passant devant lui, chacun

avait une dernière phrase de condoléance. M. Kahn, Du Poizat et le

colonel allongèrent le cou, lui lâchèrent tout bas un mot dans

l'oreille, pour qu'il ne les oubliât pas. Les Charbonnel étaient déjà

sur la première marche de l'escalier, et Mme Correur causait avec Merle,

au fond de l'anti-chambre, pendant que Mme Bouchard, attendue à quelques

pas par son mari et par M. d'Escorailles, s'attardait encore devant

Rougon, très gracieuse, très douce, lui demandant à quelle heure elle

pourrait le voir, rue Marbeuf, tout seul, parce qu'elle était trop bête

quand il y avait du monde. Mais le colonel, en l'entendant demander

cela, revint brusquement; les autres le suivirent, il y eut une rentrée

générale.

«Nous irons tous vous voir, criait le colonel.

--Il ne faut pas que vous vous enterriez», disaient plusieurs voix.

Son Excellence Eugène Rougon · 第 7 / 26 题