Pour mieux se justifier auprès du public de tant de détails, et pour
rendre autant qu’on le peut les choses personnelles d’une utilité
générale, on fera ici une remarque littéraire qu’on soumet au jugement
de tous ceux qui lisent ou qui écrivent l’histoire. La Beaumelle, en
jeune homme inconsidéré, me reproche de n’avoir pas semé assez de
portraits dans mon ouvrage. J’ai toujours pensé[387] que c’est une
espèce de charlatanerie de peindre autrement que par les faits les
hommes publics avec lesquels on n’a pu avoir de liaison. J’ai peint le
siècle et non la personne de Louis XIV, ni celle de Guillaume III, ni le
grand Condé, ni Marlborough. Il n’appartient qu’au père Maimbourg de
faire des portraits recherchés et fleuris des héros que l’on n’a pas vus
de près. Le cardinal de Retz a fait une espèce de galerie de portraits
dans ses Mémoires: cette liberté lui était très permise. Il avait connu
tous ceux dont il parlait, dans toutes les situations de leur ame, dans
leur vie particulière et publique, dans leurs amitiés et dans leur
haine, dans leur bonne et mauvaise fortune. Il serait seulement à
souhaiter peut-être que son pinceau eût été quelquefois moins conduit
par la passion. De tous ces caractères tracés par des contemporains,
qu’il y en a peu d’entièrement fidèles! N’entend-on pas tous les jours
porter des jugements différents d’un homme en place par la même
personne, selon qu’elle est plus ou moins contente? J’eus une preuve
bien forte de ce que j’avance, lorsqu’un jour à Bleinheim je suppliai
madame la duchesse de Marlborough de me montrer ses Mémoires. Elle me
répondit: «Attendez quelque temps, je suis occupée actuellement à
réformer le caractère de la reine Anne; je me suis remise à l’aimer
depuis que ces gens-ci gouvernent.»
Recherche qui voudra ces portraits de la figure, de l’esprit, du cœur,
de ceux qui ont joué les premiers rôles sur le théâtre du monde. Je sais
que ces peintures vraies ou fausses amusent notre imagination. Le bon
sens est souvent en garde contre elles.
Je me soucie fort peu que Colbert ait eu les sourcils épais et joints,
la physionomie rude et basse, l’abord glaçant; qu’il ait joint de
petites vanités au soin de faire de grandes choses: j’ai porté la vue
sur ce qu’il a fait de mémorable, sur la reconnaissance que les siècles
à venir lui doivent, non sur la manière dont il mettait son rabat, et
sur l’air bourgeois que le roi disait qu’il avait conservé à la cour.
Un La Beaumelle peut dire à son gré, dans la Vie de madame de Maintenon:
«Que madame de La Vallière avait des yeux bleus, point atteints du desir
de plaire; que madame de Montespan avait le nez de France le mieux
tiré; l’autour du cou environné de mille petits amours.» Il peut dire
que mademoiselle de Fontanges était une grande fille bien faite, que
madame de Montespan lui découvrait la gorge devant le roi, et qu’elle
disait: «Voyez, sire, que cela est beau! qu’en dites-vous? admirez
donc.» Il peut ajouter que Louis XIV l’aima comme Pygmalion. C’est là le
style dont il croit qu’il faut écrire l’histoire, et que sa modestie
veut me donner pour modèle. C’est à lui de peindre en détail toutes les
dames de la cour de Louis XIV; il les a connues à Genève; et moi, comme
il le dit très bien, je n’ai consulté pendant vingt ans que des gens qui
ont mal vu.
A l’égard des écrivains qui devinent, d’après leurs propres idées,
celles des personnages du temps passé, et qui, de quelques événements
peu connus, prennent droit de démêler les plus secrets replis des cœurs,
bien moins connus encore; ceux-là donnent à l’histoire les couleurs du
roman. La curiosité insatiable des lecteurs voudrait voir les ames des
grands personnages de l’histoire sur le papier, comme on voit leurs
visages sur la toile: mais il n’en va pas de même. L’ame n’est qu’une
suite continuelle d’idées et de sentiments qui se succèdent et se
détruisent: les mouvements qui reviennent le plus souvent forment ce
qu’on appelle le caractère, et ce caractère même reçoit mille
changements par l’âge, par les maladies, par la fortune. Il reste
quelques idées, quelques passions dominantes, enfants de la nature, de
l’éducation, de l’habitude, qui, sous différentes formes, nous
accompagnent jusqu’au tombeau. Ces traits principaux de l’ame s’altèrent
encore tous les jours; selon qu’on a mal dormi ou mal digéré. Le
caractère de chaque homme est un chaos, et l’écrivain qui veut
débrouiller après des siècles ce chaos, en fait un autre. Pour
l’historien qui ne veut peindre que de fantaisie, qui ne veut que
montrer de l’esprit, il n’est pas digne du nom d’historien. Un fait vrai
vaut mieux que cent antithèses.
Il en est à peu près de même des harangues. Si des héros qu’on fait
parler ne les ont pas prononcées, l’histoire alors est romanesque en ce
point. Il n’y a que deux discours directs dans toute l’histoire du
_Siècle de Louis XIV_[388]. Ils furent tous deux prononcés en effet,
l’un par le maréchal de Vauban au siége de Valenciennes, l’autre par le
duc d’Orléans avant la bataille de Turin. On n’examine point ici les
raisons qu’ont eues quelques anciens de prendre une plus grande liberté;
mais on croit que dans un siècle aussi philosophe que le nôtre, et au
milieu de tant de nations éclairées, l’on doit au public ce respect de
ne dire que l’exacte vérité, de faire toujours disparaître l’auteur pour
ne laisser voir que le héros, et de ne mettre jamais son imagination à
la place des réalités. Le goût du siècle présent est de montrer de
l’esprit à quelque prix que ce puisse être. On préfère une épigramme à
tout, et c’est en partie ce qui a fait tout dégénérer.
Après cette digression, on est malheureusement obligé de revenir à un
objet bien dégoûtant pour le public, à La Beaumelle. On sait bien qu’il
ne peut s’agir avec lui ni de discussion littéraire, ni
d’éclaircissements historiques. C’est un homme qui dit en deux mots, au
bas des pages, ou des absurdités, ou des mensonges, ou des injures.
Que ne s’en est-il tenu à outrager l’auteur du _Siècle_! Mais la même
fureur insensée qui lui a dicté son libelle du _Qu’en dira-t-on_ l’a
porté encore, dans ses remarques sur le siècle passé, à oser attaquer
les puissances du siècle où nous sommes. Enhardi qu’il est par une
impunité qui ne doit pas durer, mais qui l’aveugle, il insulte le roi de
Prusse, toute la maison d’Orléans, et le roi de France.
Les lecteurs judicieux, et qui ont de l’humanité, ne seront pas fâchés
de retrouver ici ce passage du chapitre des Anecdotes[389]: «Je ne sais
pourquoi la plupart des princes affectent de tromper par de fausses
bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation
alors est l’opposé de la grandeur: elle n’est jamais une vertu, et ne
peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument
nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère, etc.»
Voici la note de La Beaumelle: «Trait admirable et hardi, parcequ’il est
écrit à Potsdam.» Certainement si on ne savait que c’est un La Beaumelle
qui est l’auteur de ces commentaires, la postérité qui verrait une telle
remarque faite à Berlin, imprimée en Allemagne, et demeurée sans
réponse, serait en droit de conclure que le reproche fait ici à un
monarque par un contemporain dans ses propres états est fondé sur la
vérité. Cependant j’ose assurer que le portrait que ce correcteur
d’histoire fait si impudemment d’un grand prince, est l’opposé de son
caractère. Je parle ici en historien, qui dit la vérité sans mélange, et
sans restriction.
Il est dit dans l’histoire du _Siècle_[390]: «Que les dernières paroles
de Louis XIV n’ont pas peu contribué, trente ans après, à cette paix que
Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle on a vu un roi victorieux
rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa parole, rétablir tous ses
alliés, et devenir l’arbitre de l’Europe par son désintéressement, plus
encore que par ses victoires.»
Que croira-t-on que La Beaumelle pense de ce morceau? «Ne prêtez point,
dit-il, de vertus à Louis XV. Ce désintéressement aurait été ridicule.»
En un autre endroit, il dit que M. de Voltaire _voudrait que le Français
fût esclave_[391]. Moi je voudrais que mes compatriotes fussent
esclaves! je voudrais être esclave et que tous les hommes fussent
libres. J’entends par libre, soumis uniquement aux lois: c’est la seule
manière de l’être.
Y a-t-il rien de plus affreux, de plus digne d’un châtiment exemplaire,
que de faire entendre qu’un grand prince empoisonna la famille royale
(page 347 du tome second de l’édition de La Beaumelle)? et ensuite
qu’un autre prince[392] fit assassiner Vergier; que ce fut un officier
qui fit le coup, et qui en eut la croix de Saint-Louis pour récompense?
Où a-t-il pris ces blasphèmes, qu’il débite avec autant d’ignorance que
de rage, et qui font rougir ceux qui s’avilissent jusqu’à le confondre?
Le burlesque se joint ici à l’horreur. Qui croirait qu’à propos de
l’endroit où il est dit que, dans la société, la bonté de Marie-Thérèse
fesait son seul mérite, ce grave commentateur, qui insulte tous les
princes, met en note: «Parlez des princes avec plus de respect.--Parlez
des choses saintes avec respect,» dit-il ailleurs, dans une autre note.
Et quel est cet homme qui donne ainsi des leçons de religion, sur un
livre où les choses les plus délicates sont traitées avec la
circonspection la plus sévère? c’est celui-là même qui, dans ses
commentaires sur ce livre, ose imprimer, à la page 148 du tome
troisième, que la guerre qu’on fit aux fanatiques des Cévennes «n’est
convenable qu’à des sauvages et à des chrétiens;» c’est celui-là même
qui, pour remarque presque unique sur le chapitre du _Jansénisme_, dit:
«Que ce chapitre doit plaire aux sages, et déplaire aux orthodoxes.»
Quel peut avoir été le but de cet écervelé, qui, pour un peu d’argent, a
vendu ces infamies à un libraire de Francfort? Ce n’est pas certainement
l’envie d’éclairer le public par ses lumières; ce n’est pas le soin
d’approfondir, par des remarques utiles, les faits énoncés dans
l’ouvrage utile de M. de Voltaire. Qu’a-t-il donc voulu? lui nuire, le
décrier, insulter à tort et à travers les rois et les particuliers, et
trouver le secret de se faire lire, à force d’insolence et d’outrages.
Il s’est flatté d’être lu à Berlin, parcequ’il nomme injurieusement,
dans cette édition, MM. d’Argens, Polnitz[393], Algarotti, Darget, et
Francheville; il s’est flatté d’être lu par tous ceux qui connaissent le
_Siècle de Louis XIV_, parcequ’il vomit contre l’auteur les plus
scandaleuses injures. Il a trouvé des lecteurs sans doute; quelque
fautive même que soit son édition, quelque mal imprimée qu’elle soit, on
a voulu la voir, comme on veut voir un monstre qu’on regarde un moment
par curiosité, et dont on se détourne ensuite avec un dégoût d’horreur.
Son principal dessein, dans son édition du _Siècle de Louis XIV_, dont
il a trouvé le secret de faire un libelle, est d’attaquer l’auteur dans
ses mœurs, en attaquant celles des autres. Quel rapport, je vous prie,
de l’histoire de Louis XIV avec la note de cet impertinent sur le
chapitre du _calvinisme_?
«Cavalier (le chef des révoltés des Cévennes) avait été, dit-il, rival
de Voltaire. Ils aimèrent l’un et l’autre la fille de madame Dunoyer,
fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait arriver
arriva. Le héros l’emporta sur le poëte, et la physionomie douce et
agréable sur la physionomie égarée et méchante[394].»
Voilà une des remarques les plus historiques de ce libelle. Il était
triste, à la vérité, que la dame dont il parle eût abandonné son mari et
enlevé ses deux filles, pour se réfugier en Hollande; mais il faut
pardonner une faute que sa religion lui fit commettre; il faut plaindre
ses deux filles et les respecter. Toutes deux se sont retirées en
France: l’aînée est morte à la communauté de Sainte-Agnès, honorée et
chérie; l’autre est pensionnaire du roi[395], et vit d’ordinaire dans
une terre qui lui appartient, et où elle nourrit les pauvres; elle s’est
acquis auprès de tous ceux qui la connaissent la plus grande
considération. Son âge, son mérite, sa vertu, la famille respectable et
nombreuse à laquelle elle appartient, les personnes du plus haut rang
dont elle est alliée, devaient la mettre à l’abri de l’insolente
calomnie d’un scélérat absurde. Il y a sans doute de la honte à réfuter
des choses si honteuses; mais la malignité du cœur humain, qui reçoit
avec avidité toutes les anecdotes scandaleuses, servira d’excuse à la
peine qu’on prend ici.
Cavalier, étant colonel au service d’Angleterre, en 1708, passa dans les
Pays-Bas, et vit mademoiselle Dunoyer, encore très jeune; il la demanda
en mariage: cette négociation fut rompue, et Cavalier alla se marier en
Irlande. L’auteur du _Siècle_ était alors au collége; il n’alla en
Hollande qu’en 1714[396] et n’a connu Cavalier qu’en Angleterre, en
1726. Comment La Beaumelle ose-t-il donc, lui qui est actuellement dans
Paris, attaquer par de telles impostures l’honneur d’une famille de
Paris? Les princes dédaignent quelquefois les outrages, parcequ’ils sont
au-dessus des outrages; mais la justice venge l’honneur des citoyens si
criminellement attaqués.
Où a-t-il trouvé que le grand-père de feu madame la maréchale de N.[397]
avait été convaincu de fausse monnaie et d’assassinat (comme il le dit
p. 331 du t. II)? Si un citoyen, qui n’a pas été un homme public, un
homme livré à l’équité de l’histoire, avait en effet été coupable de ces
crimes, il faudrait les taire; et si on a l’ame assez basse et assez
méchante pour troubler ainsi les cendres des morts, sans aucune
apparence d’utilité, on est tenu au moins d’apporter les preuves les
plus authentiques; et avec ces preuves, on est encore bien condamnable.
Ce La Beaumelle, en fesant de mauvais livres, a trouvé le moyen
d’intéresser à sa personne vingt souverains et cent familles.
N’est-il pas encore bien digne d’une histoire de Louis XIV de mettre au
bas d’une page, en note, que j’ai été convaincu de plagiat dans je ne
sais quels vers que je fis, il y a treize ou quatorze ans, pour une
jeune princesse, aujourd’hui reine[398]? Que Louis XIV a-t-il à démêler
avec ces vers? ils n’étaient pas plus faits pour être publics que ce
qu’on dit dans la conversation. Il échappe tous les jours de ces
petites pièces, dont le principal mérite est dans l’à-propos, et dans
les circonstances où elles sont faites. Ceux qui en sont les auteurs
n’en font nul cas, et ne les conservent jamais. Les écumeurs de la
littérature les recueillent avec avidité, et en chargent leurs feuilles,
comme les laquais répètent et gâtent dans l’antichambre ce qu’ils ont
mal entendu à la porte. Un nommé Pitaval s’avisa d’attribuer cette
petite pièce à feu La Motte; La Beaumelle répète cette sottise de
Pitaval, dans une note sur Louis XIV; et il se trouvera encore quelque
compilateur qui, dans un dictionnaire, à l’article _Pitaval_, ne
manquera pas de relever cette anecdote, pour l’utilité du genre humain.
C’est avec la même bassesse que cet homme imagine que «M. de Voltaire a
vendu chèrement le _Siècle de Louis XIV_ au libraire Conrad Walther, qui
paie si mal.» Il avait droit apparemment de tirer une juste rétribution
du fruit d’un travail si long et si pénible; mais il ne l’a pas fait. M.
de Francheville, conseiller aulique du roi de Prusse, voulut bien
présider à la première édition de Berlin, laquelle il céda à Conrad
Walther au prix coûtant. Ses comptes en font foi; et M. de Voltaire a
fait présent de tous ses ouvrages, et de la nouvelle édition du
_Siècle_, au même libraire, sans exiger la plus légère récompense.
Il est faux qu’il ait jamais vendu le moindre manuscrit à des libraires
de Hollande et d’Allemagne. Il leur a fait gagner beaucoup d’argent. Il
veut être bien servi par eux, et n’est point à leurs gages.
Ce n’est pas qu’il croie qu’un auteur doive être privé du fruit de son
travail, quand ses libraires s’enrichissent par ce travail même. Le
seigneur d’une terre ne subsiste que de la vente de ses denrées; un
écrivain peut vivre du prix de ses travaux. Il n’était pas juste que les
deux Corneille fussent très mal à leur aise, eux qui avaient fait la
fortune des libraires et des comédiens. On nous répète tous les jours
que, quand le grand Corneille, sur la fin de sa vie, venait au théâtre,
tout le monde se levait pour lui faire honneur. Cela n’est pas plus vrai
que le conte de cet ambassadeur, qui demanda si Corneille était du
conseil d’état. Les grands hommes tels que lui inspirent quelquefois la
curiosité, mais ou ne leur rend point d’hommages. Il avait bien de la
peine à obtenir des comédiens qu’ils représentassent ses dernières
pièces. Ils refusèrent même absolument d’en jouer quelques unes; et il
fut obligé de les donner à une mauvaise troupe qui était alors à Paris.
On aurait dû lui faire plus d’honneur, et avoir plus de soin de sa
fortune; mais sa personne eut aussi peu de considération que ses
premiers ouvrages lui attirèrent de gloire et de critiques. Il vécut et
mourut pauvre, ainsi que son frère. Les rétributions des spectacles, et
une pension modique, n’enrichissent pas. Louis XIV lui envoya une
gratification dans sa dernière maladie; mais jamais il ne fut récompensé
selon son mérite, si ce mérite doit l’être par l’aisance.
La Beaumelle reproche en vingt endroits à l’auteur de _la Henriade_ et
du _Siècle de Louis XIV_ jusqu’à sa fortune, comme si cette prétendue
fortune était faite aux dépens de La Beaumelle. Doit-on fouiller dans
les affaires d’une famille pour critiquer un poëme et une histoire?
Quelle lâcheté! Mais elle est trop commune. Qu’il soit permis de faire
une remarque à cette occasion: c’est un spectacle qui peut servir à la
connaissance du cœur humain, que de voir certains hommes de lettres
ramper tous les jours devant un riche ignorant, venir l’encenser au bas
bout de sa table, et s’abaisser devant lui, sans autre vue que celle de
s’abaisser. Ils sont bien loin d’oser en être jaloux; ils le croient
d’une nature supérieure à leur être. Mais qu’un homme de lettres soit
élevé au-dessus d’eux par la fortune et par ses places, ceux même qui
ont reçu de lui des bienfaits portent l’envie jusqu’à la fureur. Virgile
à son aise fut l’objet des calomnies de Mévius.
Ce vice est, à la vérité, de toutes les conditions, parcequ’il
appartient à la nature humaine. Tout homme est jaloux de la prospérité
de ceux qui sont de son état, ou de l’état desquels il croit être. Le
potier porte envie au potier[399], et Eschine à Démosthène. Quand
Boileau dit de Chapelain:
Qu’il soit le mieux renté de tous les beaux esprits,
Comme roi des auteurs qu’on l’élève à l’empire;
Ma bile alors s’échauffe, et je brûle d’écrire.
Satire IX.
c’est comme si Boileau signait: _Je suis jaloux_.
La Beaumelle dit au public: «Il y a eu de meilleurs poëtes que Voltaire,
il n’y en a point eu de mieux récompensés. Il a sept mille écus de
pension. Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits, par
les mêmes principes que les princes d’Allemagne comblent de bienfaits
les nains et les bouffons[400].»
La Beaumelle, en cette occasion, devient le Boileau, et Voltaire est le
Chapelain.
J’avouerai que j’ai fait autrefois, je ne sais comment, un poëme épique
comme Chapelain; mais je voudrais consoler les esprits de la trempe de
La Beaumelle, en leur apprenant que quand le monarque dont il parle me
fit renoncer, dans ma vieillesse, à ma famille, à ma maison, à une
partie de ma fortune, à mes établissements, pour m’attacher à sa
personne, je crus pouvoir, sans honte, recevoir en dédommagement une
pension d’un roi qui en donne à des princes. Il me semble d’ailleurs que
je ne suis pas extrêmement bouffon. Je me flatte peut-être; mais ce
n’est pas en cette qualité que le roi de Prusse me demanda au roi mon
maître, comme un roi de Cappadoce demanda autrefois à un empereur romain
un pantomime. Il me demanda comme un homme qui avait répondu pendant
seize années à ses bontés prévenantes; il me demanda pour cultiver avec
lui une langue dont il a fait la seule langue de sa cour, pour cultiver
des arts dans lesquels il a signalé son génie; et ce qui fait, ce me
semble, honneur à ces mêmes arts, à ma nation, et à la philosophie de ce
monarque, c’est qu’il daigna descendre jusqu’à me retenir auprès de lui,
comme son ami, titre qu’autrefois des rois, et même des empereurs,
donnèrent à de simples hommes de lettres, tel que je le suis. Je
rapporte le fait pour encourager mes confrères. Je suis le bûcheron à
qui le dieu Mercure donna une cognée d’or. Tous les bûcherons vinrent
demander des cognées. Au reste, en opposant ce mot d’ami, dont un grand
roi a daigné se servir, à ce mot de bouffon dont se sert La Beaumelle,
on peut croire que c’est sans la moindre vanité. On sait ce que ce terme
signifie dans la bouche et au bout de la plume d’un souverain. Ce n’est
que l’expression d’une excessive bonté, dont jamais l’inférieur ne peut
abuser, et qui ne fait qu’augmenter son respect. Et si l’amitié subsiste
si rarement entre des égaux; si tant de faux rapports, tant de petites
jalousies, tant de faiblesses auxquelles nous sommes sujets, altèrent
entre les particuliers cette liaison que l’on nomme amitié, combien
est-il plus aisé de perdre celle d’un roi, qui n’est jamais autre chose
que protection, et un peu de bonne volonté, dans un homme supérieur! Il
aperçoit bien mieux qu’un autre nos défauts et nos fautes, et il a
seulement plus d’occasions d’exercer une des vertus les plus convenables
aux rois, l’indulgence.
Quoi qu’il en soit, il est très aisé que le roi de Prusse trouve un
meilleur poète que moi, un académicien plus utile, un écrivain plus
instruit, quand ce ne serait que M. de La Beaumelle: mais il n’en
trouvera point de plus attaché à sa personne et à sa gloire. J’avais cru
faire plaisir à tant d’écrivains qui valent mieux que moi, de remettre
à sa majesté les pensions et les honneurs dont elle m’avait comblé[401].
J’ai crû que le seul honneur convenable à un homme de lettres était de
cultiver les lettres jusqu’au dernier moment de sa vie, et qu’il pouvait
renoncer aux pensions, aux cordons, aux clefs, comme on quitte une robe
de bal et un masque, pour rentrer paisiblement dans sa maison. Les La
Beaumelle me répondront que le roi de Prusse m’a rendu ces honneurs avec
une bonté qui les fâche: je leur dirai de ne se point décourager; et je
leur conseillerai de continuer à travailler, de parler désormais des
souverains vivants, et de leurs gouvernements, avec moins d’effusion de
cœur dans leurs livres, attendu que les chaînes qu’on donne aujourd’hui
aux Arétins ne sont pas d’or. Je leur conseillerai de fortifier leurs
talents et leur génie, et de venir ensuite demander ma place, qu’ils
rempliront beaucoup plus dignement que moi.
S’ils continuent à se rendre utiles par des critiques, non seulement
permises, mais nécessaires dans la république des lettres, je prendrai
la liberté de leur dire: «Censurez les ouvrages, vous faites très bien;
donnez-en de supérieurs, vous ferez encore mieux.» Quand le P. Bouhours
demande dans un de ses livres si un Allemand peut être un bel
esprit[402]; quand, parmi de bonnes critiques du Tasse, il en hasarde de
mauvaises; quand il dit que la grace est un _je ne sais quoi_, on paraît
en droit de se moquer de lui, et même de dire qu’il est un _je ne sais
qui_, comme a fait Barbier d’Aucour.
Si le P. Barry montre le _paradis ouvert à Philagie par cent_ et une
_dévotions à la Vierge, aisées à pratiquer_[403]; si Escobar facilite le
salut par des moyens beaucoup plus plaisants, on ne trouve point mauvais
que Pascal fasse rire l’Europe aux dépens d’Escobar et de Barry. Il a
poussé trop loin la raillerie, en fesant passer tous les jésuites pour
autant de Barrys et d’Escobars; mais il s’en faut beaucoup que ce livre
soit regardé du même œil par le public et par les jésuites; ils ont
réussi à le faire condamner par deux parlements[404], et n’ont pu
l’empêcher d’être les délices des nations.
Si l’auteur d’un livre de physique[405], utile à la jeunesse, avance que
Moïse était un grand et profond physicien; s’il dit que Locke n’est
qu’un bavard ennuyeux; s’il assure que le flux de l’Océan lui est donné
de Dieu, pour empêcher son eau salée de se corrompre, et pour conduire
nos vaisseaux dans les ports, oubliant que la mer Méditerranée a des
ports, point de flux, et qu’elle ne croupit point; s’il affirme que tout
a été créé uniquement pour l’homme, et s’il traite enfin avec hauteur
ceux qui ne sont pas de son avis, il est assurément permis, en estimant
son livre, de faire quelques innocentes plaisanteries sur de telles
opinions.
Quand Whiston a proposé en Angleterre des expériences ridicules et
impossibles, on s’est moqué publiquement de Whiston, et on a bien fait.
Il y a des erreurs qu’il faut réfuter sérieusement, des absurdités dont
il faut rire, des mensonges qu’on doit repousser avec force.
S’il s’agit d’ouvrages de goût, chacun est en droit de dire son avis, et
l’on est même dispensé de la preuve. Vous pouvez me comparer à Lucain,
sans que je le trouve mauvais. S’il est question d’histoire, non
seulement vous pouvez relever des fautes, mais vous le devez, supposé
que vous soyez instruit; et en cela vous rendez service à votre siècle,
surtout quand ces fautes sont essentielles, quand on a induit le public
en erreur sur des faits importants, qu’on s’est mépris sur les grands
événements qui ont troublé le monde, sur les lois, sur le gouvernement,
sur le caractère des nations et de leurs chefs, et plutôt surtout quand
on a calomnié les morts, que quand on a atténué leurs faiblesses.
Tout livre, en un mot, est abandonné à la critique. Montrez-moi mes
fautes, je les corrige. Voilà ma réponse: malheur à qui en fait
d’autres! Dieu me garde de traiter de libelle le livre qui m’apprend à
corriger mes erreurs! La simple critique est une offense envers moi, si
je ne suis qu’orgueilleux; c’est une leçon, si j’ai un amour-propre
raisonnable; mais celui qui, dans ses censures, mettra les outrages
violents, l’ignorance, la mauvaise foi, l’erreur, et l’imposture, à la
place des raisons, sera l’horreur et le mépris des honnêtes gens. Je ne
parle pas d’un malheureux qui, dans sa plate frénésie, attaquerait
grossièrement les rois, les ministres, les citoyens, et qui serait
semblable à ces fous furieux qui, à travers les grilles de leurs
cachots, veulent couvrir les passants de leur ordure; celui-là ne
mériterait que d’être renfermé avec eux, ou de suivre les
Cartouches[407] qu’il regarde comme de grands hommes.