Les éditions nombreuses d’un livre, dans sa nouveauté, ne prouvent
jamais que la curiosité du public, et non le mérite de l’ouvrage.
L’auteur du _Siècle de Louis XIV_ sentait tout ce qui manquait à ce
monument qu’il avait voulu élever à l’honneur de sa nation. Il serait
incomparablement moins indigne de la France s’il avait été achevé dans
son sein; mais on sait quels engagements et quel attachement d’un côté,
quelles bontés prévenantes de l’autre, avaient arraché l’auteur à sa
patrie. Parvenu à un âge assez avancé, éprouvant, par des maladies
continuelles, une décrépitude prématurée, et craignant d’être prévenu
par la mort, il hasarda enfin, au commencement de l’année 1752, de
livrer au public la faible esquisse du _Siècle de Louis XIV_, dans
l’espérance que cet ouvrage engagerait les gens de lettres, et les
hommes instruits des affaires publiques, à lui fournir de nouvelles
couleurs pour achever le tableau. Il ne s’est pas trompé dans son
attente. Il a reçu des instructions de toutes parts, et il s’est trouvé
en état, dans l’espace d’une année, de donner une meilleure forme à son
ouvrage. Il a tout retouché, jusqu’au style. La même impartialité
reconnue règne dans le livre, mais avec une attention beaucoup plus
scrupuleuse. Il est permis à l’auteur de le dire, parcequ’il est permis
d’annoncer qu’on s’est acquitté d’un devoir indispensable. On a rempli
ce devoir à l’égard du cardinal Mazarin, dans la nouvelle édition. Voici
comment on s’exprime sur ce ministre:
«Le grand homme d’état est celui dont il reste de grands monuments
utiles à la patrie.[358] Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin
est l’acquisition de l’Alsace. Il donna cette province à la France dans
le temps que le royaume était déchaîné contre lui; et par une fatalité
singulière, il lui fit plus de bien lorsqu’il était persécuté, que dans
la tranquillité d’une puissance absolue.»
On prie le lecteur de jeter les yeux sur tout ce qui concerne la paix de
Rysvick, dans cette nouvelle édition[359], la seule qu’on puisse
consulter; c’est un morceau très utile, tiré des _Mémoires_ manuscrits
_de M. de Torci_. Ces mémoires démentent formellement ce que tant
d’historiens, tant d’hommes d’état, et milord Bolingbroke lui-même,
avaient cru, que le ministère de Versailles avait dès-lors dévoré en
idée la succession du royaume d’Espagne; et rien ne répand plus de jour
sur les affaires du temps, sur la politique, et sur l’esprit du conseil
de Louis XIV.
On voit quels services rendit le maréchal d’Harcourt dans la grande
crise de l’Espagne, lorsque l’Europe en alarmes attendait d’un mot de
Charles II mourant quel serait le successeur de tant d’états. De
nouvelles anecdotes sont ainsi semées dans tous les chapitres.
On en trouve au second volume[360] sur l’homme au masque de fer; mais
les morceaux les plus curieux, sans contredit, et les plus dignes de la
postérité, sont deux mémoires de la propre main de Louis XIV. Le
chapitre du _Gouvernement intérieur_ est très augmenté; c’est là qu’on
voit d’un coup d’œil ce qu’était la France avant Louis XIV, ce qu’elle a
été par lui, et depuis lui. Les matériaux seuls de ce chapitre font
connaître la nation et le monarque. Il n’y a nul mérite à les avoir mis
en œuvre; mais c’est un grand bonheur d’avoir pu les recueillir.
Le dernier chapitre[361] contient cinquante-six articles nouveaux,
concernant les écrivains qui ont fleuri dans le siècle de Louis XIV, et
dont plusieurs l’ont illustré. Il a fallu que l’auteur fît venir de loin
la plupart de leurs ouvrages, qu’il les parcourût, qu’il tâchât d’en
saisir l’esprit, et qu’il resserrât dans les bornes les plus étroites ce
qu’il a cru devoir penser d’eux, d’après les plus savants hommes. Ainsi,
deux lignes ont coûté quelquefois quinze jours de lecture. L’auteur,
quoique très malade, a travaillé sans relâche, une année entière, à ces
deux seuls petits volumes, dans lesquels il a tâché de renfermer tout ce
qui s’est fait et s’est écrit de plus remarquable dans l’espace de cent
années. L’amour seul de la patrie et de la vérité l’a soutenu dans un
travail d’autant plus pénible qu’il paraît moins l’être. Tous les
honnêtes gens de France et des pays étrangers lui en ont su gré; et même
en Angleterre les esprits fermes, dont cette nation philosophe et
guerrière abonde, ont tous avoué que l’auteur n’avait été ni flatteur ni
satirique. Ils l’ont regardé comme un concitoyen de tous les peuples;
ils ont reconnu dans Louis XIV, non pas un des plus grands hommes, mais
un des plus grands rois; dans son gouvernement, une conduite ferme,
noble et suivie, quoique mêlée de fautes; dans sa cour, le modèle de la
politesse, du bon goût, et de la grandeur, avec trop d’adulation; dans
sa nation, les mœurs les plus sociables, la culture des arts et des
belles-lettres poussée au plus haut point, l’intelligence du commerce,
un courage digne de combattre les Anglais, puisque rien n’a pu
l’abattre, et des sentiments de hauteur et de générosité qu’un peuple
libre doit admirer dans un peuple qui ne l’est pas. Il fallait détruire
des préjugés de cent années, d’autant plus forts, que le célèbre Addison
et le chevalier Steele, injustes en ce seul point, les avaient
enracinés; et l’auteur les a détruits, du moins s’il en croit ce qu’on
lui mande. Il n’a plus rien à souhaiter, s’il a obtenu de la nation qui
a produit Marlborough, Newton, et Pope, du respect pour le génie de la
France.
Mais, tandis que le libraire de M. de Voltaire travaillait à cette
édition nouvelle, et si supérieure aux autres, il arriva qu’un jeune
homme élevé à Genève, qui commence à être connu dans la littérature,
ayant passé à Berlin, et s’étant ensuite arrêté à Francfort, y travailla
à une édition clandestine, d’après la première, quoiqu’il fût public que
le libraire Walther, en vertu de ses droits, en préparait à Dresde une
nouvelle, incomparablement plus ample et plus utile.
C’était violer dans l’empire le privilége impérial. On avait vu jusqu’à
présent des libraires ravir aux auteurs le fruit de leurs travaux, en
contrefesant leurs ouvrages; mais on n’avait point vu d’homme de lettres
exercer cette piraterie. Il vendit quinze ducats à la veuve Knoch et
Eslinger, de Francfort, les lettres et les remarques dont il chargeait
cette édition frauduleuse[362].
Le public, qui ne pouvait être instruit de cette prévarication, voit une
nouvelle édition avec des remarques par M. L. B.; il est frappé de
l’air d’autorité avec lequel ce M. L. B. donne ses décisions. Il croit
que c’est quelque homme d’état, ou quelque savant profond dans
l’histoire: il ne peut deviner que c’est l’éditeur des _Lettres de
madame de Maintenon_, l’auteur de _la Spectatrice danoise_, l’auteur de
_Mes Pensées_, ou du _Qu’en dira-t-on_. Ce grand écrivain fait bien de
l’honneur à l’auteur du _Siècle de Louis XIV_; il le traite comme tous
les potentats de l’Europe; il le condamne et l’instruit. Il aurait du
seulement faire quelques petits changements dans ses beaux commentaires,
comme il changeait, pour le bien de la chrétienté, des feuillets de son
chef-d’œuvre du _Qu’en dira-t-on_ dans toutes les grandes villes où il
passait. Il substituait, de province en province, un feuillet à un
autre; il mettait à la tête de _Mes Pensées_, cinquième, sixième
édition. Il disait son avis, dans une page nouvelle, du pays d’où il
venait de sortir, et parlait de tous les princes de la manière la plus
flatteuse; car il leur supposait à tous la plus grande clémence.
Était-il hors de Saxe, il imprimait (page 302): «J’ai vu à Dresde un
roi.... un ministre.... un héritier.... une princesse.... un peuple....»
Les épithètes suivent en lettres initiales, et la lecture en fait
frémir. Était-il hors de Berlin, il imprimait (page 244): «Prédiction...
la Prusse... et (page 230): Des soldats qu’une barbare discipline
dépouille de tout sentiment d’honneur, à qui on fait haïr une vie qu’on
les force à conserver, dont les crimes sont impunis, etc.;» et, dans le
même article, ce judicieux auteur dit, «Que l’inhumanité des châtiments
fait périr ces hommes (_impunis_) dans l’étisie, ou languir par des
descentes.»
A peine est-il hors de Gotha, qu’il dit (page 108): «Je voudrais bien
savoir de quel droit de petits princes, un duc de Gotha, par exemple,
vendent aux grands le sang de leurs sujets?»
S’il part de Suisse, il outrage (page 300) les Sinner, les Orlac, les
Steiger, les Vatteville, les Diesbach, en les nommant par leurs noms.
Se croit-il hors d’état de voyager en Angleterre, il dit (page 258),
«que lord Bath serait déshonoré en France.» A-t-il quitté la Hollande,
il insère (page 279): «Que bientôt la Hollande ne sera bonne qu’à être
submergée, quand le stathoudérat sera bien établi.»
Est-il loin de la France, il dit (page 302): «Que le despotisme y a
éteint jusqu’au nom de vertu.» Mais dès qu’il veut venir à Paris, il ôte
cette page, et il met dans une autre que le lieutenant de police est un
Messala, et il espère que Messala protégera les honnêtes gens qui
pensent.
Voilà donc ce que ce personnage appelle _Mes Pensées_, et ce qu’on a lu
avec la curiosité et les sentiments que cette noble hardiesse doit
inspirer. Pour rendre ses autres pensées meilleures, il les a prises
partout. Il butine des idées comme il a butiné des lettres; mais il
défigure un peu ce qu’il touche. Rapporte-t-il une dépêche du cardinal
de Richelieu, il lui fait dire une sottise. Il prétend que le cardinal
de Richelieu a écrit: «Le roi a changé de ministre, et son ministre de
maxime.» Il ne sent pas que ce n’est point le nouveau ministre, le
cardinal de Richelieu lui-même, qui a changé. Il y a dans la lettre: «Le
roi a changé de ministre, et le conseil de maxime.» Voilà des paroles
d’un grand sens; mais de la manière dont il les cite, elles n’en ont
aucun.
Il défigure de la même façon des vers de la tragédie de _Rome sauvée_,
en leur substituant les siens; car ce galant homme est aussi poëte, ou
du moins il veut faire des vers.
Il y a pourtant quelques pensées dans son livre qui sont à lui, et qui
ne peuvent être qu’à lui: par exemple il donne des conseils à un jeune
courtisan pour se conduire avec vertu, et lui dit (page 58): «Le mérite
parvient à la cour par la bassesse, et le métalent par l’effronterie:
rampez donc effrontément.» On ne saurait donner un conseil plus honnête.
Il avait entendu à Paris, au théâtre, ces vers dans la bouche de
Cicéron:
Un courage indompté, dans le cœur des mortels,
Fait ou les grands héros ou les grands criminels.
Qui du crime à la terre a donné les exemples,
S’il eût aimé la gloire, eût mérité des temples:
Catilina lui-même, à tant d’horreurs instruit,
Eût été Scipion, si je l’avais conduit.
Je réponds de César, il est l’appui de Rome:
J’y vois plus d’un Sylla, mais j’y vois un grand homme.
_Rome sauvée_, acte V, scène 3.
Voici comme l’auteur de _Mes Pensées_ s’approprie ces vers dans sa prose
(page 79): «Une république fondée par Cartouche aurait eu de plus sages
lois que la république de Solon. Ce sont les mêmes qualités qui font
les grands héros et les grands criminels; et l’ame du grand Condé
ressemblait à celle de Cartouche.»
Il y a dans ce petit recueil vingt maximes pareilles. Elles
caractérisent une ame qui n’est pas celle du grand Condé: et ce qui est
rare, c’est l’air de maître avec lequel ce monsieur ose dire ce que les
Clarendon et les De Thou n’auraient exprimé qu’avec défiance, ou plutôt
ce qu’ils n’auraient jamais dit. «Donnez-moi, dit-il (page 25), un
Stuart qui ait l’ame de Cromwell, et je le ferai roi d’Angleterre.» Vous
le ferez roi d’Angleterre! vous! quel feseur de monarques! Le fou du roi
Jacques Iᵉʳ s’étant un jour assis sur le trône, on lui demanda: Que
fais-tu là, maraud? Il répondit: _Je règne_. L’auteur de _Mes Pensées_
fait plus, il fait régner. C’est ce modeste et sage écrivain, ce grand
politique, ce précepteur du genre humain, qui, pour l’instruction
publique, a donné l’édition du _Siècle de Louis XIV_.
Comme, avec une imagination si brillante, il pourrait savoir quelque
chose de l’histoire, il ne serait pas impossible qu’il eût en effet
critiqué à propos quelque fausse date, quelque méprise dans les faits;
mais point. Son génie ne lui a pas permis de s’abaisser à ces détails.
C’est La Beaumelle qui daigne enseigner la langue française à Voltaire;
c’est La Beaumelle qui décide sur les auteurs; c’est La Beaumelle qui se
mêle de condamner Louis XIV; c’est La Beaumelle qui dit qu’_on se gâte à
Potsdam_; c’est La Beaumelle qui, sans daigner jamais apporter la
moindre raison de ses décisions, parle avec la même modestie que s’il
avait un roi d’Angleterre à faire.
Il règle les rangs des rois. Il dit que le roi de Sardaigne ne cédera
jamais le pas au roi de France. Quelquefois il condamne en un seul mot.
Par exemple, l’auteur du _Siècle de Louis XIV_ dit[363] que la France,
depuis la mort de François II, avait toujours été déchirée par des
guerres civiles, ou troublée par des factions; et le savant La Beaumelle
demande _quand_? Voilà un excellent critique en histoire! Il ignore les
horribles guerres civiles sous Charles IX, Henri III, Henri IV, et les
factions qui marquèrent toutes les années du règne de Louis XIII.
«Ceci est bon, dit-il, cela est médiocre, cette phrase est mauvaise.» Il
dit en un endroit que l’auteur du _Siècle_ écrit comme un clerc de
procureur. L’auteur du _Siècle_ lui aurait eu plus d’obligation des
instructions historiques qu’il devait attendre d’un homme qui prend la
peine de contrefaire son livre en l’enrichissant de notes: l’auteur
était en effet tombé dans des méprises considérables. Il était bien
difficile que, n’ayant alors pour tout secours que ses Mémoires qu’il
avait apportés de France, il ne se fût pas trompé quelquefois. Toutes
les erreurs qu’il a reconnues, et dont des hommes respectables ont eu la
bonté de l’avertir, ont été soigneusement corrigées dans les éditions
nouvelles de 1753. Mais La Beaumelle s’est bien donné de garde d’en
relever aucune. Où aurait-il appris à les démêler, lui qui ne sait pas
seulement que le fameux prince d’Orange Guillaume III fut créé
stathouder après avoir été nommé capitaine et amiral-général? lui qui
ignore l’ancien droit qu’avait l’empereur sur la ville de Bamberg, droit
qui tire son origine des conventions faites avec les papes, dans le
temps qu’ils avaient la principauté de Bamberg, principauté qu’ils
échangèrent depuis pour celle de Bénévent. Sait-il mieux l’histoire du
temps que l’histoire ancienne, quand, dans une de ses remarques, il dit
que l’entreprise en faveur du prétendant, en 1744, a eu les suites les
plus heureuses? Tout le monde sait à quel point elle fut inutile. Le
maréchal de Saxe, qui devait la conduire, rentra dans le port; et il n’y
eut de diversion opérée par le prince Édouard que lorsqu’il passa seul
en Écosse en 1745, sans conseil, sans secours, et assisté de son seul
courage.
Plus il est ignorant, plus il parle en maître; et plus il parle en
maître, sans alléguer de raisons, moins il mérite qu’on lui réponde
directement. Mais comme on doit avoir pour le public le respect de
l’instruire, et de lui présenter les autorités sur lesquelles les plus
importantes et les plus curieuses vérités de cet essai historique sont
fondées, on prendra occasion des bévues de La Beaumelle pour dire ici
des choses utiles. Ce qu’il y a de plus vil peut servir à quelques
usages.
On parlera d’abord du célèbre testament du roi d’Espagne Charles II. Il
s’agit de prouver que la cour de Versailles n’y eut pas la moindre part,
et qu’elle n’avait jamais songé à la succession entière de cette
monarchie. L’auteur du _Siècle_ cite M. le marquis de Torci, alors
ministre en France. Il atteste le témoignage authentique de ce
secrétaire d’état; un La Beaumelle nie ce témoignage! il demande _où il
est_! On répond, non à lui, mais à tous les lecteurs, que ce témoignage
se trouve dans les _Mémoires_ manuscrits[364] _de M. de Torci_, lesquels
sont entre les mains de sa famille. On ne les confiera pas à La
Beaumelle, sans doute; mais ce manuscrit est assez connu. Un autre
témoignage du marquis de Torci se trouve encore écrit de sa main à la
marge de l’histoire italienne de Louis XIV, par le comte Ottieri[365],
imprimée à Rome, et de laquelle La Beaumelle n’a jamais entendu parler.
Cet ouvrage est extrêmement rare. Le cardinal de Polignac, étant à Rome,
eut le crédit de le faire supprimer. M. de Voltaire procura la lecture
de son exemplaire à M. le marquis de Torci. Ottieri, comme tous les
autres historiens, imputait à Louis XIV le dessein de rompre le traité
de partage, et de faire tomber dans sa maison toute la monarchie
d’Espagne. M. de Torci réfute en peu de mots cette erreur si accréditée,
et dit expressément que Louis XIV _n’y a jamais pensé_. Ce volume du
comte Ottieri, précieux par sa rareté, et plus encore par la note du
marquis de Torci, a été donné par M. de Voltaire à M. le maréchal de
Richelieu, qui le conserve dans sa bibliothèque.
Il faut distinguer les erreurs dans les historiens. Une fausse date, un
nom pour un autre, ne sont que des matières pour un _errata_. Si
d’ailleurs le corps de l’ouvrage est vrai, si les intérêts, les motifs,
les événements, sont développés avec fidélité, c’est alors une statue
bien faite à laquelle on peut reprocher quelque pli négligé à la
draperie.
On pourrait à toute force pardonner à l’historien De Limiers d’avoir
fait assister au grand-conseil qui se tint à Versailles, au sujet du
testament de Charles II, madame de Maintenon qui n’y entra jamais, et M.
de Pomponne qui était mort; mais ce qu’on ne peut pardonner, c’est
l’ignorance des deux traités de partage; c’est d’avoir supposé que le
roi d’Angleterre avait engagé Charles II à faire un testament en faveur
du prince de Bavière; c’est d’avoir imaginé que Louis XIV avait ensuite
envoyé un autre testament à signer au roi d’Espagne en faveur du duc
d’Anjou. Il n’est pas permis de se tromper sur une révolution si grande,
si importante, devenue la base d’un nouveau système de l’Europe.
L’auteur du _Siècle_ est, de tous les historiens qui ont parlé de cet
événement, le premier qui ait su et qui ait dit la vérité.
Que le P. Daniel, dans ses Abrégés chronologiques de Louis XIII et de
Louis XIV, se trompe sur quelques noms, sur la position de quelques
villes; qu’il prenne l’entrée de quelques troupes dans une ville ouverte
pour un siége, ces légères fautes ne sont presque rien, parcequ’il
importe peu à la postérité qu’on ait eu tort ou raison dans des petits
faits qui sont perdus pour elle. Mais on ne peut souffrir les
déguisements avec lesquels il raconte les batailles importantes, ni
surtout son affectation de n’étaler que des combats, qui, après tout, ne
sont que des choses fort communes dans les fastes d’un siècle mémorable
par tant d’autres endroits singuliers. C’est ce qu’on lui reproche dans
sa grande histoire. Il aurait dû approfondir les lois, les usages, le
commerce, les arts, parler de tout en philosophe. Il ne l’a pas fait; et
quoique son histoire de France soit la meilleure de toutes, notre
histoire reste encore à faire.
On ennoblira encore ici l’humiliation où l’on descend de parler d’un tel
critique, en rendant compte d’une autre anecdote très importante. Cette
particularité ne se trouve que dans l’édition du _Siècle_ de 1753. On y
voit par quel motif Louis XIV reconnut le fils de Jacques II pour roi en
1701. L’auteur du _Siècle_ avoue seulement, dans toutes les premières
éditions, que plusieurs membres du parlement d’Angleterre lui ont dit
que, sans cette démarche de Louis XIV, le parlement n’aurait peut-être
point pris parti dans la guerre de la succession. Notre La Beaumelle
demande «qui sont ces membres du parlement? plusieurs autres membres,
dit-il, et tous les historiens m’ont assuré le contraire.»
Vous, jeune homme, qui n’avez jamais été à Londres, qui n’avez pu vous
informer de ce fait, puisque l’auteur du _Siècle_ est le premier qui
l’ait fait connaître, vous osez dire que des pairs d’Angleterre vous en
ont parlé! vous osez dire que cette anecdote est discutée dans tous les
autres historiens! Apprenez de qui l’auteur la tient; de milord
Bolingbroke, qu’il a fréquenté pendant plusieurs années; et ce que
milord Bolingbroke lui en avait toujours dit se trouve confirmé
aujourd’hui par ses _Lettres historiques_ qui viennent de paraître. Il
n’y a qu’à lire les pages 158 et 159 de son tome second. C’est là qu’on
verra comment, par un accord heureux, on peut concilier ce que MM. de
Torci et Bolingbroke ont dit tant de fois, et ce qui est très vrai, que
ce furent des femmes à qui le prétendant dut la consolation d’être
reconnu roi par Louis XIV. Milord Bolingbroke ne savait cette anecdote
que confusément, et M. de Torci en était instruit dans le plus grand
détail et avec la plus grande certitude. Milord Bolingbroke dit dans ses
_Lettres_ que «des intrigues de femmes déterminèrent Louis XIV;» mais
quelles étaient ces femmes? Ce fut la propre veuve du roi Jacques, la
mère du prétendant, qui vint en larmes conjurer Louis XIV de ne pas
refuser de vains honneurs au fils d’un roi qu’il avait protégé, et qu’il
avait toujours reconnu pour roi, même après le traité de Rysvick, sans
que Guillaume III s’en fût offensé. Elle lui demanda cette grace au nom
de sa magnanimité et de sa gloire; et le roi céda à ces deux noms qui
pouvaient sur lui plus que tout son conseil. C’est là ce que milord
Bolingbroke ne savait pas, et ce qui se trouve, dans la nouvelle édition
du _Siècle_[366], parmi d’autres faits aussi curieux que véritables.
La Beaumelle peut encore porter son ignorance téméraire jusqu’à dire
que les petites querelles de la duchesse de Marlborough et de miladi
Masham n’influèrent en rien sur les affaires. «Ce conte, dit-il, est
pris de l’_Anti-Machiavel_, et n’en est pas le meilleur endroit.» Ce
conte est une vérité reconnue de toute l’Angleterre, que madame la
duchesse de Marlborough avoua elle-même plusieurs fois à M. de Voltaire,
et qu’elle a confirmée depuis dans ses Mémoires. Ce conte n’est point
tiré de l’_Anti-Machiavel_, que son illustre auteur ne composa qu’en
1739. M. de Voltaire avait déjà, quelques années auparavant, poussé le
_Siècle de Louis XIV_ jusqu’à la bataille de Turin, et le manuscrit
était entre les mains du roi de Prusse dès l’année 1737. Ce manuscrit
était la suite d’une Histoire universelle depuis Charlemagne, écrite
dans le même goût et dans le même esprit. On lui en a volé la partie la
plus intéressante; et si La Beaumelle sait où elle est, M. de Voltaire
lui en donnera plus de quinze ducats[367].
Pour continuer à rendre ce Mémoire instructif, et pour nourrir
l’ignorante sécheresse des remarques d’un jeune homme qui ose censurer
une histoire, sans rapporter un seul fait, sans alléguer la moindre
probabilité sur quoi que ce puisse être, passons à l’homme _au masque de
fer_; et examinons, avec les lecteurs sérieux et attentifs, la plus
singulière et la plus étonnante anecdote qui soit dans aucune histoire.
L’auteur du _Siècle_ dit que tous les historiens de Louis XIV ont ignoré
ce fait, et il a assurément raison. La Beaumelle répond avec sa prudence
ordinaire: «Les Mémoires de Perse en ont parlé.» Voici ce qu’on
pourrait lui répliquer.
Premièrement, mon ouvrage était fait en partie long-temps avant les
_Mémoires de Perse_ qui n’ont paru qu’en 1745[368]. En second lieu, il
n’appartient qu’à vous de citer parmi les historiens un libelle qui est
aussi obscur, et presque aussi méprisable que votre _Qu’en dira-ton_; un
libelle où il y a aussi peu de vérité que dans vos ouvrages, où la
plupart des rois sont insultés, où les événements sont déguisés ainsi
que les noms propres.
Le hasard fait tomber ce livre entre mes mains dans ce moment même. Je
trouve qu’en effet il y est parlé de l’homme _au masque de fer_.
L’auteur, à l’exemple de tous les auteurs de ces sortes d’ouvrages, mêle
dans cette aventure beaucoup de mensonges à un peu de vérité: il dit que
le duc d’Orléans, régent de France, qu’il appelle _Ali-Omajou_, alla
quelque temps avant sa mort voir à la Bastille ce fameux et inconnu
prisonnier. Tout Paris sait qu’il est faux que le duc d’Orléans ait
jamais fait une visite à la Bastille. Il dit que ce prisonnier était le
comte de Vermandois qu’il appelle _Giafer_; et il prétend que ce comte
de Vermandois, fils légitimé de Louis XIV et de la duchesse de La
Vallière, fut dérobé à la connaissance des hommes par son propre père,
et conduit en prison avec un masque sur le visage, dans le temps qu’on
le fit passer pour mort. Il dit que ce fut pour le punir d’un soufflet
que ce prince avait donné à monseigneur le dauphin. Comment peut-on
imprimer une fable aussi grossière? Ne sait-on pas que le comte de
Vermandois mourut de la petite-vérole au camp devant Dixmude en 1683? Le
dauphin avait alors vingt-deux ans; on ne donne des soufflets à un
dauphin à aucun âge; et c’est en donner un bien terrible au sens commun
et à la vérité que de rapporter de pareils contes. D’ailleurs, le
prisonnier _au masque de fer_ était mort en 1704[369]; et l’auteur des
_Mémoires de Perse_ le fait vivre jusqu’à la fin de 1721.
J’avoue que je suis surpris de trouver dans ces _Mémoires de Perse_ une
anecdote qui est très vraie parmi tant de faussetés. J’avais appris
cette anecdote l’année passée; c’est celle de l’assiette d’argent et du
pêcheur, laquelle est insérée dans mes éditions de Dresde et de Paris de
1753[370]. Elle a été racontée souvent par M. Riousse, ancien
commissaire des guerres à Cannes. Il avait vu ce prisonnier dans sa
jeunesse, quand on le transféra de l’île Sainte-Marguerite à Paris. Il
était en vie l’année passée, et peut-être vit-il encore. Les aventures
de ce prisonnier d’état sont publiques dans tout le pays; et M. le
marquis d’Argens, dont la probité est connue, a entendu il y a
long-temps conter le fait dont je parle, à M. Riousse, et aux hommes les
plus considérables de sa province.
On veut savoir le nom du médecin de la Bastille que j’ai dit avoir
traité souvent cet étrange prisonnier. On peut s’en informer à M.
Marsolan, gendre de ce médecin, et qui a été long-temps chirurgien de M.
le maréchal de Richelieu.
Plusieurs personnes enfin me demandent tous les jours quel était ce
captif si illustre et si ignoré. Je ne suis qu’historien, je ne suis
point devin. Ce n’était pas certainement le comte de Vermandois; ce
n’était pas le duc de Beaufort, qui ne disparut qu’au siége de Candie,
et dont on ne put distinguer le corps dont les Turcs avaient coupé la
tête. M. de Chamillart disait quelquefois, pour se débarrasser des
questions pressantes du dernier maréchal de La Feuillade et de M. de
Caumartin, que c’était un homme qui avait tous les secrets de M.
Fouquet. Il avouait donc au moins par là que cet inconnu avait été
enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. Or, pourquoi des
précautions si inouïes pour un confident de M. Fouquet, pour un
subalterne? Qu’on songe qu’il ne disparut en ce temps-là aucun homme
considérable. Il est donc clair que c’était un prisonnier de la plus
grande importance, dont la destinée avait toujours été secrète. C’est
tout ce qu’il est permis de conjecturer.
Le critique, sans rien approfondir, se contente de mettre en note,
_ouï-dire_. Mais une grande partie de l’histoire n’est fondée que sur
des _ouï-dire_ rassemblés et comparés. Aucun historien, quel qu’il
soit, n’a tout vu. Le nombre et la force des témoignages forment une
probabilité plus ou moins grande. L’histoire de l’homme _au masque de
fer_ n’est pas démontrée comme une proposition d’Euclide; mais le grand
nombre des témoignages qui la confirment, celui des vieillards qui en
ont entendu parler aux ministres, la rendent plus authentique pour nous
qu’aucun fait particulier des quatre cents premières années de
l’histoire romaine.
Le critique me reproche d’affecter, sur d’autres points, de citer des
autorités respectables, entre autres celle du cardinal de Fleury; comme
si j’étais un jeune homme ébloui de la grandeur. La familiarité avec les
puissants de ce monde est une vanité; et il faut être bien faible pour
en faire gloire.
Vous dites, pour infirmer le témoignage du cardinal de Fleury, qu’il ne
m’aimait pas; cela peut être: aussi n’ai-je point dit qu’il m’aimât.
J’aurais plus volontiers fait ma cour au savant abbé de Fleury qu’à
l’heureux cardinal de Fleury; mais je suis obligé d’avouer que lorsqu’il
sut que je travaillais, je ne dirai pas à l’histoire de Louis XIV, mais
au tableau de son siècle, il me fit venir quelquefois à Issi pour
m’apprendre, disait-il, des anecdotes. Ce fut lui, et lui seul, dont je
tins que M. de Bâville, intendant du Languedoc, avait été le principal
instigateur de la fameuse révocation de l’édit de Nantes: il le savait
bien. C’était à M. de Bâville qu’il devait sa fortune. Ce fut lui qui un
jour me montra à Versailles, au bout de son appartement, la place où le
roi avait épousé madame de Maintenon; ce fut lui qui me dit que le
chevalier de Forbin n’avait point été témoin du mariage, quoi qu’en dise
l’abbé de Choisi, dont les _Mémoires_ sont aussi peu sûrs en bien des
endroits, qu’ils sont négligemment écrits. En effet, M. de Forbin, homme
de mer, n’étant point attaché intimement au roi, n’était pas fait pour
être le témoin d’une cérémonie si secrète. Cet emploi ne pouvait être
que le partage d’anciens domestiques affidés.
Je demandai au cardinal si Louis XIV était instruit de sa religion, pour
laquelle il avait toujours montré un si grand zèle; il me répondit ces
propres mots: _Il avait la foi du charbonnier_. Du reste il ne me dit
guère que des particularités qui le concernaient lui-même, et qui
étaient fort peu de chose. Il me parlait sans cesse d’un procès qu’il
avait eu avec les jésuites, étant évêque de Fréjus, et de la peine
extrême que cette petite querelle avait faite à Louis XIV. Il avait la
faiblesse de croire que ces bagatelles pouvaient entrer dans l’histoire
du siècle: il n’est pas le seul qui ait eu cette faiblesse. Une chose
plus digne de la postérité, c’est que dans ces entretiens le cardinal de
Fleury convint que la constitution de l’Angleterre était admirable. Il
me semble qu’il est beau à un cardinal, à un premier ministre de France,
d’avoir fait cet aveu. Il ajouta que c’était une machine compliquée,
aisée à déranger, et sujette à bien des abus. Je lui répondis que les
abus étaient attachés à la nature humaine, mais que les lois n’avaient
rendu nulle part la nature humaine plus respectable. Il me dit qu’il
avait toujours eu l’ascendant sur le ministre anglais; il avait grande
raison: il avait fait alors la guerre et la paix sans l’intervention de
ce ministre. Walpole croyait me gouverner, disait-il, et il me semble
que je l’ai gouverné. Un La Beaumelle pourra avancer que cela n’est pas
vrai; et moi je le rapporte parceque cela est vrai.
J’allais, après ces entretiens, écrire chez Barjeac ce que son maître
m’avait dit de plus important; et je ne fesais pas plus ma cour à
Barjeac qu’à son maître, pour ne pas augmenter la foule. Encore une
fois, je n’étais pas le favori du cardinal, bien que j’eusse long-temps
été admis dans sa société avant qu’il fût premier ministre; ou plutôt,
parceque j’y avais été admis, et que ma franchise n’est guère faite pour
plaire à des hommes puissants. Mais apprenez de moi ce que doit un
historien à la vérité, et le seul mérite de mon ouvrage. Je n’aimais pas
plus le cardinal de Fleury qu’il ne m’aimait; cependant j’ai parlé de
lui dans le tableau de l’Europe[371], à la fin du _Siècle de Louis XIV_,
comme s’il m’avait comblé de bienfaits. Quand l’historien parle, l’homme
doit se taire. L’éloge que j’ai fait de ce ministre ne m’a rien coûté;
et si Trajan m’avait persécuté, je dirais que Trajan a tort, mais qu’il
est un grand homme.
La Beaumelle me fait un plaisant reproche d’avoir consulté pendant vingt
années les premiers hommes du royaume pour m’instruire de la vérité. Que
ne me reproche-t-il aussi d’avoir demandé à tant d’officiers généraux
des instructions sur la guerre de 1741? d’avoir travaillé six mois sans
relâche dans les bureaux des ministres, tandis que j’étais
historiographe de France, place véritablement honorable pour un
écrivain, et que j’ai sacrifiée? Que ne me fait-il un crime d’avoir tout
vu par mes yeux, tout extrait de ma main, tout rassemblé? d’avoir laissé
à mon roi et à ma patrie ce monument qui ne doit paraître qu’après ma
mort, et que j’ai achevé dans une terre étrangère[372]? J’ai fait mon
devoir, et je regarde encore comme un devoir de répondre aux derniers
des écrivains, parceque le mépris qu’on leur doit cède au respect qu’on
doit à la vérité. Voilà ce que l’auteur du _Siècle de Louis XIV_
pourrait dire.
Il continuerait ainsi, s’il voulait prendre la peine d’instruire cet
écolier.
1º Apprenez que la valeur numéraire des espèces est arbitraire, et n’est
pas indifférente comme vous le dites. Le roi est le maître de faire
valoir douze livres l’écu qui est à présent fixé à six; mais, en ce cas,
si vous avez six mille livres de rente sur l’hôtel-de-ville, vous ne
toucherez plus que cinq cents de ces mêmes écus dont on vous comptait
mille auparavant. Cette leçon est courte et nette; tâchez d’être dans le
cas d’en profiter, mais vous n’en prenez pas le chemin.
2º Apprenez que la plupart des évêques appelants, et ceux qui signèrent
les propositions de 1682, ne s’intitulaient pas _évêques par la
permission du saint siége_.
3º Apprenez que jamais le marquis de Fénélon, ni M. de Plelo, l’un
ambassadeur en Hollande, l’autre en Danemark, n’ont commandé des
régiments soudoyés par ces puissances, comme M. de Charnacé.
4º Apprenez que Vittorio Siri, qui quelquefois était aussi partial pour
la cour qui le payait que Le Vassor le fut contre elle en qualité de
réfugié, était un auteur très instruit de tout ce qui s’était passé de
son temps; et que le témoignage d’un auteur contemporain, pensionnaire
d’une cour, est du plus grand poids, quand le témoignage n’est pas
favorable à cette cour.
5º Apprenez que le cardinal Mazarin n’a jamais passé pour maladroit.
6º Apprenez que ce n’est pas à vous à décider des droits du parlement de
Paris. L’auteur du Siècle a rapporté quels étaient les sentiments de la
cour et ceux de la ville dans des temps de troubles: il n’a pas osé
avoir un avis, et vous osez juger!
7º Apprenez que ces vers que le duc de La Rochefoucauld citait au sujet
de madame de Longueville, et que vous gâtez,
Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux,
J’ai fait la guerre aux rois; je l’aurais faite aux dieux,
sont tirés de la tragédie d’_Alcyonée_[373]; et pour égayer la matière,
je vous apprendrai qu’après sa rupture avec madame de Longueville, il
parodia ainsi ces vers:
Pour ce cœur inconstant, qu’enfin je connais mieux,
J’ai fait la guerre aux rois; j’en ai perdu les yeux.
8º Apprenez que les favoris de Henri III étaient appelés les _mignons_,
et non les _petits-maîtres_.
9º Apprenez que ce n’est que depuis 1741 que la chancellerie impériale
traite les rois de _majesté_ dans le protocole de l’empire.
10º Apprenez que Louis XIV obtint un désaveu formel de l’action de
l’ambassadeur Vatteville, lorsqu’il força d’abord le roi Philippe IV à
le rappeler.
11º Apprenez que la méthode du maréchal de Vauban lui appartenait tout
entière, et qu’elle n’était pas, comme on vous l’a dit, _d’un Hollandais
qui n’avait pu être employé dans sa patrie_; et souvenez-vous que quand
on est assez téméraire pour attaquer la mémoire d’un homme tel que le
maréchal de Vauban, il faut citer des autorités convaincantes.
12º Apprenez, que si vous gagiez, comme vous le dites, que les
aides-de-camp de Louis XIV ne mangeaient pas à sa table, vous perdriez.
Ils y mangeaient comme ceux de Louis XV, titrés ou non titrés. Les
gentilshommes ordinaires de sa chambre y mangeaient aussi quand ils
avaient fait les fonctions d’aides-de-camp. M. du Libois fut le dernier
qui eut cet honneur, etc. M. de Larrey, auteur de l’_Histoire de Louis
XIV_, était conseiller aulique du roi de Prusse, et n’était pas
gentilhomme de la chambre de Louis XIV, comme vous le dites, et ne
pouvait l’être étant calviniste.
13º Apprenez que cette criminelle remarque, «qu’un roi absolu qui veut
le bien est un être de raison, et que Louis XIV ne réalisa jamais cette
chimère,» est aussi punissable que fausse. Vous avez l’insolence, vous
jeune barbouilleur de papier, d’outrager Louis XIV et Louis XV! Je
détourne les yeux de votre crime, pour dire à cette occasion qu’un roi
absolu, quand il n’est pas un monstre, ne peut vouloir que la grandeur
et la prospérité de son état, parcequ’elle est la sienne propre,
parceque tout père de famille veut le bien de sa maison. Il peut se
tromper sur le choix des moyens, mais il n’est pas dans la nature qu’il
veuille le mal de son royaume.
J’ai une observation nécessaire à faire ici sur le mot _despotique_[374]
dont je me suis servi quelquefois. Je ne sais pourquoi ce terme, qui,
dans son origine, n’était que l’expression du pouvoir très faible et
très limité d’un petit vassal de Constantinople, signifie aujourd’hui un
pouvoir absolu et même tyrannique. On est venu au point de distinguer,
parmi les formes des gouvernements ordinaires, ce gouvernement
despotique dans le sens le plus affreux, le plus humiliant pour les
hommes qui le souffrent, et le plus détestable dans ceux qui l’exercent.
On s’était contenté auparavant de reconnaître deux espèces de
gouvernements, et de ranger les unes et les autres sous différentes
divisions. On est parvenu[375] à imaginer une troisième forme
d’administration naturelle à laquelle on a donné le nom d’état
despotique, dans laquelle il n’y a d’autre loi, d’autre justice, que le
caprice d’un seul homme. On ne s’est pas aperçu que le despotisme, dans
ce sens abominable, n’est autre chose que l’abus de la monarchie, de
même que dans les états libres l’anarchie est l’abus de la république.
On s’est imaginé, sur de fausses relations de Turquie et de Perse, que
la seule volonté d’un vizir ou d’un itimadoulet tient lieu de toutes les
lois, et qu’aucun citoyen ne possède rien en propriété dans ces vastes
pays; comme si les hommes s’y étaient assemblés pour dire à un autre
homme: Nous vous donnons un pouvoir absolu sur nos femmes, sur nos
enfants, et sur nos vies; comme s’il n’y avait pas chez ces peuples des
lois aussi sacrées, aussi réprimantes que chez nous; comme s’il était
possible qu’un état subsistât sans que les particuliers fussent les
maîtres de leurs biens. On a confondu exprès les abus de ces empires
avec les lois de ces empires. On a pris quelques coutumes particulières
au sérail de Constantinople pour les lois générales de la Turquie; et
parceque la Porte donne des timariots à vie, comme nos anciens rois
donnaient des fiefs à vie, parceque l’empereur ottoman fait quelquefois
le partage des biens d’un bacha né esclave dans son sérail, on s’est
imaginé que la loi de l’état portait qu’aucun particulier n’eût de bien
en propre. On a supposé[376] que dans Constantinople le fils d’un
ouvrier ou d’un marchand n’héritait pas du fruit de l’industrie de son
père. On a osé prétendre[377] que le même despotisme régnait dans le
vaste empire de la Chine, pays où les rois, et même les rois
conquérants, sont soumis aux plus anciennes lois qu’il y ait sur la
terre. Voilà comme on s’est formé un fantôme hideux pour le combattre;
et en fesant la satire de ce gouvernement despotique qui n’est que le
droit des brigands, on a fait celle du monarchique qui est celui des
pères de famille. Je ne veux point entrer dans un détail délicat qui me
mènerait trop loin; mais je dois dire que j’ai entendu par le despotisme
de Louis XIV, l’usage toujours ferme et quelquefois trop grand qu’il fit
de son pouvoir légitime. Si dans des occasions il a fait plier sous ce
pouvoir les lois de l’état, qu’il devait respecter, la postérité le
condamnera en ce point: ce n’était pas à moi de prononcer; mais je défie
qu’on me montre aucune monarchie sur la terre dans laquelle les lois, la
justice distributive, les droits de l’humanité, aient été moins foulés
aux pieds, et où l’on ait fait de plus grandes choses pour le bien
public, que pendant les cinquante-cinq années que Louis XIV régna par
lui-même.
14º Apprenez que l’établissement des milices n’est point le malheur de
la France, comme vous avez l’impudence de le dire; que ces milices, qui
sont la pépinière des armées, contribuèrent à sauver la France dans les
dernières campagnes du maréchal de Villars, et à la rendre victorieuse
dans les campagnes de Louis XV; que l’excellente méthode qu’on a prise,
en 1724, concernant le maintien de ces milices, est due principalement
au conseil de M. Duverney, et qu’elle a été très perfectionnée par M.
le comte d’Argenson[378]. On se fait un devoir de rendre cette justice à
de bons citoyens, pour se laver de l’opprobre de vous adresser la
parole.
15º Apprenez qu’il est faux que tous les catholiques du Languedoc
avouent que la seule cause du supplice du fameux ministre Brousson fut
qu’il était hérétique. L’abbé Brueys, dans son Histoire des troubles des
Cévennes[379], rapporte qu’il avait eu autrefois des intelligences avec
les ennemis, et qu’il fut roué sur sa propre confession. Ces
intelligences étaient très peu de chose. On usa avec lui d’une extrême
rigueur; ce fut une cruauté, plus qu’une injustice. On fesait pendre les
prédicants de votre communion, qui venaient prêcher malgré les édits. On
rouait ceux qui avaient excité à la révolte; telle était la loi: elle
était dure; mais il n’y eut rien d’arbitraire dans les jugements[380].
16º Apprenez que Louis XIV n’a jamais dit au lord Stair, ambassadeur
d’Angleterre, à l’occasion du port qu’il voulait faire à Mardick:
«Monsieur l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi,
quelquefois chez les autres; ne m’en faites pas souvenir.»
Vous n’êtes qu’un menteur; car ce n’est pas avec vous qu’il faut ménager
les termes, quand vous dites: «Je sais de science certaine que Louis XIV
tint ce discours.» J’avais dit[381] que je savais de science certaine
qu’il ne le tint pas; mais voici pourquoi je m’étais exprimé ainsi. Je
demande pardon à M. le président Hénault de mêler ici son nom à celui
d’un homme tel que vous; mais la vérité de l’histoire exige que je le
cite, et que j’atteste sa bonne foi et sa candeur. C’est lui seul qui a
rapporté cette anecdote. Il a souffert la hardiesse que j’ai prise de le
contredire; hardiesse d’autant plus excusable en moi, qu’on sait a quel
point j’aime et j’estime son ouvrage[382] et sa personne. Il permettra
encore que je révèle ce qui s’est passé entre lui et moi à ce sujet,
parceque mon respect pour la vérité est égal à l’amitié que j’ai pour
lui.
Je lui dis avant mon départ: «Êtes-vous bien sûr que le feu roi ait tenu
à un ambassadeur d’Angleterre un discours qui me semble si peu
convenable? Il aurait pu parler ainsi à un ministre des États-Généraux,
parcequ’en effet il avait été le maître chez eux; mais certainement, il
ne l’avait jamais été chez les Anglais. Il devait la paix à cette
nation, et même une partie de ses frontières: comment donc aurait-il pu
s’exprimer d’une manière si peu conforme à sa situation, et qui ne
pouvait manquer de lui attirer une réponse très désagréable d’un homme
tel que milord Stair, dont vous avez connu le caractère?»
«Vous avez raison, me répondit-il; M. de Torci m’a dit les mêmes choses
que vous; il m’a ajouté que jamais le comte de Stair n’avait parlé au
roi qu’en sa présence, et il m’a protesté n’avoir jamais entendu
prononcer ces paroles à Louis XIV.--Pourquoi donc les avez-vous
rapportées?» lui dis-je. Il me fit l’honneur de me répliquer qu’elles
étaient imprimées avant que M. le marquis de Torci l’eût averti, et
qu’il avait cité cette anecdote dans son livre sur la foi des hommes les
plus considérables de la cour. Il disait vrai, et il avait pour lui des
témoignages nombreux et respectables. Je lui repartis que, selon la
doctrine des probabilités, le témoignage de M. de Torci, seul témoin
nécessaire, joint à toutes les vraisemblances qui sont très fortes,
anéantissait le rapport de tous ceux qui n’avaient pas été témoins,
quelque unanime qu’il pût être, et quelque autorité que lui donnassent
les noms les plus illustres. Il me semble qu’à la fin de la
conversation, M. le président Hénault eut la bonté de convenir qu’à la
première édition de son livre, qui sera sans doute souvent réimprimé,
parcequ’il sera toujours nécessaire, il mettrait un petit correctif à
cette anecdote, en la rapportant comme un ouï-dire[383]. Ce que je viens
de raconter, et dont je demande encore très humblement pardon à M. le
président Hénault, doit moins servir à fortifier le pyrrhonisme de
l’histoire qu’à faire voir avec quel scrupule il faut peser les
autorités et balancer les raisons. Ce trait apprendra aux lecteurs quels
soins j’ai pris de m’instruire; et peut-être regrettera-t-on que je ne
puisse plus être à la source des lumières que j’aurais fidèlement
répandues.
17º Apprenez combien il est indécent et révoltant de dire à propos du
comte de Plelo «qu’il ne mourut au lit d’honneur que parcequ’il
s’ennuyait à périr à Copenhague, et qu’il était estimé des savants
danois, parcequ’ils sont fort ignorants.» Jugez ce que vous devez
attendre de pareilles remarques qui insultent follement les vivants et
les morts. Vous dites que le roi Casimir était un sot, ainsi que tous
les Polonais. Quel asile vous restera-t-il sur la terre?
18º Apprenez combien il est ridicule d’avancer que jamais Louis XIV
n’eut une cour plus nombreuse que lorsque obligé de quitter sa capitale,
il était prêt d’être livré au grand Condé à la journée de Blenau.
19º Apprenez que le grade militaire est toujours à l’armée au-dessus de
la naissance, et que le premier grade donne à la cour cette prérogative.
Fabert, maréchal de France, passait partout, sans contredit, devant les
Montmorenci et les Châtillon, lieutenants-généraux.
20º Apprenez à connaître l’Allemagne. Distinguez le conseil de ce qu’on
appelle les légistes. Sachez que, surtout dans les états du roi de
Prusse, les magistrats sont bien loin de disputer quelque chose aux
officiers.
21º Apprenez que jamais Louis XIV n’a dit au parlement de Paris que
Louis XIII n’aimait pas les huguenots, et les craignait; et que pour lui
il ne les craignait ni ne les aimait. Ce monarque n’allait point au
parlement pour faire des antithèses, et il n’a jamais tenu de lit de
justice à l’occasion des prétendus réformés.
22º Apprenez que vous vous trompez autant sur ce que Louis XIV dit au
parlement de Paris, que sur ce qu’il n’y dit pas. Le discours qu’il y
prononça en 1654, que je rapporte, et que vous niez, est mot pour mot
dans un extrait d’un journal du parlement que j’ai vu. Plusieurs
mémoires du temps citent exactement les mêmes paroles. Quand je dis que
vous vous trompez, je n’entends pas que vous vous méprenez, que vous
avez mal lu, mal retenu, ce qui pourrait arriver à tout critique;
j’entends que vous n’avez rien lu, et que vous barbouillez au hasard des
notes qui n’ont d’autre fondement que l’envie de mettre au bas des pages
de mon livre, mal contrefait, des faussetés dont votre témérité seule
est capable.
23º Apprenez qu’il est faux, qu’il est impossible que le conseil de
Louis XIII ait sollicité le cardinal Duperron de s’opposer, comme vous
osez l’avancer, à cette fameuse proposition du tiers-état: «qu’aucune
puissance spirituelle ne peut priver les rois de leur puissance sacrée,
qu’ils ne tiennent que de Dieu seul, etc.»
Quoi! vous avez le front de représenter le conseil d’un roi de France
comme une troupe d’imbéciles et de perfides qui sollicitent le clergé
d’enseigner qu’on peut déposer et tuer ses maîtres! Si le malheur des
temps et l’esprit de discorde avaient jamais pu porter le conseil d’un
roi à une si lâche fureur, il faudrait avoir des preuves plus claires
que le jour pour tirer de l’obscurité une anecdote aussi infâme. Mais
quelle preuve en pouvez-vous avoir, vous, audacieux ignorant, qui n’avez
jamais rien lu, et qui écrivez de caprice ce que vous dicte votre
démence? Vous avez peut-être entendu dire confusément que le conseil du
roi se mêla, comme il le devait, de cette célèbre querelle entre le
clergé et le tiers-état dans les états de 1614. Il ne sera pas inutile
de dire ici que, le 5 de janvier 1615, la chambre du clergé fit enfin
signifier à la chambre du tiers-état l’article qu’elle dressa suivant la
quinzième session du concile de Constance, qui condamne comme abominable
et hérétique l’opinion «qu’il est permis d’attenter à la personne sacrée
des rois;» mais elle ne se relâcha point sur l’article de la déposition;
et le cardinal Duperron maintint toujours «qu’il n’était pas sûr et
indubitable qu’un roi ne pût pas être déposé par l’Église.»
Le parlement, qui dans tous les temps a maintenu le droit de la couronne
contre les entreprises ecclésiastiques, avait pris ce temps pour donner
un arrêt, le 2 janvier, conforme à cent arrêts précédents, par lesquels
«nulle puissance n’a droit ni pouvoir de dispenser les sujets du serment
de fidélité.» La chambre du clergé demanda la cassation de cet arrêt,
sous prétexte qu’il était rendu pendant la tenue des états, et que le
parlement n’avait pas droit de se mêler de la législation tandis que les
législateurs étaient assemblés. Ce nouvel incident échauffa les esprits.
On assembla le conseil du roi le 6 janvier; et le prince de Condé, chef
du conseil, après avoir opiné sévèrement contre le cardinal Duperron, et
après avoir donné les plus grands éloges à la fidélité et au zèle du
parlement, conclut pourtant, pour le bien de la paix, à interdire sur ce
point toute dispute au clergé et au tiers-état, et à défendre au
parlement de publier son arrêt, pour conserver, disait-il, la
supériorité des états sur le parlement. Voilà toute la part que le
conseil suprême de Louis XIII eut dans cette affaire importante. Voilà
comment, selon le critique La Beaumelle, ce conseil sollicita le clergé
de déclarer qu’il est permis de déposer et de tuer les rois. L’auteur du
_Siècle de Louis XIV_ était et devait être informé de toutes ces
particularités: il ne les a pas rapportées dans le tableau raccourci
qu’il a fait de tant d’événements; et il a dû d’autant moins en faire
mention, que cette scène se passa près de trente années avant les temps
qui sont l’objet de son travail. Un auteur doit toujours en savoir
beaucoup plus que son livre, sans quoi il serait incapable de le faire:
un critique doit en savoir plus encore que l’auteur, sans quoi il est
incapable de bien critiquer.
24º Apprenez qu’il est faux qu’un officier se soit percé de son épée en
présence de Louis XIV, après avoir été outragé par une raillerie
sanglante de ce monarque. Vous voulez flétrir en vain sa mémoire par un
conte qui n’est pas même accrédité dans la populace, et qui ne se trouve
dans aucun auteur connu des honnêtes gens.
25º Apprenez que beaucoup d’historiens ont prétendu que la reine Anne
était d’intelligence avec son frère, quand ce frère, en 1708, tenta de
faire une descente en Écosse; que Reboulet est de cette opinion: que lui
et ses garants se trompent; et que, pour oser être critique, il faut
savoir ce que les historiens ont rapporté, et ce qu’ils ont mal
rapporté.
26º Apprenez que l’électeur palatin était à Manheim, quand M. de Turenne
saccageait Heidelberg et son pays.
27º Apprenez que le chevalier de Lorraine était à Paris, et non à Rome,
quand madame de Coëtquen lui révéla le secret de l’état, qu’elle avait
arraché à M. de Turenne; que ce grand homme ayant eu le courage d’avouer
sa faiblesse, la perfidie de madame de Coëtquen étant éclaircie, la
division ayant troublé la maison de Monsieur, le chevalier ayant été
enfermé à Pierre-Encise, il eut ensuite permission d’aller à Rome.
28º Apprenez que c’est le comble de l’impertinence de dire que «toutes
les guerres d’aujourd’hui sont des guerres de commerce;» qu’il n’y a eu
que celle de l’Angleterre avec l’Espagne, en 1739, qui ait eu le
commerce pour objet; que jamais la France n’en a eu jusqu’ici aucune de
cette nature; que les guerres pour les successions de l’Espagne et de
l’Autriche étaient d’un genre un peu supérieur.
29º Apprenez que jamais ce Cavalier, chef des fanatiques, n’obtint
l’exercice de la religion calviniste dans le Languedoc[384]. C’eût été
obtenir le rétablissement de l’édit de Nantes. Il n’eut cette
permission que pour les régiments qu’il voulut lever.
30º Apprenez, si vous pouvez, quel est l’excès ridicule d’un jeune
ignorant qui dit d’un ton de maître: «Le maréchal de Villars ne prédit
point la perte de la bataille d’Hochstedt; il a dit seulement les
raisons pour lesquelles elle fut perdue.» Il semble, à vous entendre
parler, que vous ayez entretenu ce général. Sachez que cette lettre,
écrite par lui à M. de Maisons son beau-frère, sur la seule nouvelle de
la position de l’armée française à Hochstedt, est une chose connue dans
sa famille. Un laquais de cette maison, qui aurait entendu ses maîtres
parler de cette anecdote, serait cent fois plus croyable que vous. Il
vous sied bien à vous, moins instruit et moins accrédité que ce laquais,
de parler avec cette confiance d’un général dont vous n’avez jamais pu
approcher! il vous sied bien de l’appeler _le plus vain des
hommes_[385], et de lui reprocher ses richesses!
31º Apprenez que ceux qui vous ont dit que les filles héritent de la
Navarre, et que c’est pour cela que Madame royale a eu le pas sur
Mesdames de France, vous ont dit trois sottises. Le patrimoine de la
partie de la Navarre qui appartenait à Henri IV, fut réuni par lui à la
couronne de France en 1607, et plus solennellement en 1620 par Louis
XIII, lorsqu’il créa le parlement de Pau; par conséquent cet état est
soumis à la loi salique. Aucune princesse du sang de France, qui n’est
pas reine, n’a le pas sur Mesdames de France, c’est-à-dire sur les
filles du roi. Ses filles gardent entre elles le rang de l’ordre de la
naissance. La duchesse de Savoie, fille de Henri IV, qu’on appelait
Madame royale, ne put jamais être en concurrence avec plusieurs filles
d’un roi de France. Elle était la seconde des filles de Henri IV. La
première fut femme de Philippe IV, roi d’Espagne, la troisième fut reine
d’Angleterre. Il n’y eut point de Mesdames de France du temps de Louis
XIII ni de Louis XIV. Vous savez aussi peu l’histoire que le cérémonial.
32º Apprenez que vous êtes aussi téméraire quand vous approuvez que
quand vous critiquez. Le portrait, dites-vous, que j’ai fait des princes
de Vendôme est très ressemblant. Oui, il l’est, parceque j’ai eu
l’honneur de voir trois ans de suite le dernier prince de Vendôme; mais
ce n’est pas à vous à le dire. C’est ainsi que pourrait s’exprimer un
homme qui les aurait long-temps approchés; mais vous n’avez pas plus de
droit de confirmer mon témoignage que de le nier.
33º Apprenez que c’est dans les _Mémoires_ manuscrits _du marquis de
Dangeau_ que se trouvent ces paroles de Louis XIV sur le maréchal de
Villeroi: «On se déchaîne contre lui parcequ’il est mon favori.» Ce
n’est pas assez que je les aie lues dans ces _Mémoires_ pour les
rapporter; elles m’ont été confirmées par d’autres personnes, et surtout
par le cardinal de Fleury. Ce n’est que sur plusieurs témoignages
unanimes qu’il est permis d’écrire l’histoire. Le rapport d’un témoin
considérable donne de la probabilité, le rapport de plusieurs peut
faire la certitude historique, et la négation de La Beaumelle fait une
impertinence.
34º Apprenez que Saint-Olon, gentilhomme ordinaire du roi, envoyé à Fez
et à Gênes, n’était et ne pouvait être un secrétaire d’ambassade. Sachez
qu’il n’y a point chez les ministres de France de secrétaire d’ambassade
proprement dit, comme il se pratique ailleurs, mais des secrétaires
d’ambassadeurs, choisis et payés par l’ambassadeur même. Sachez que le
roi de France n’envoie jamais d’ambassadeur à Gênes, et que Louis XIV y
fit porter ses menaces par cet officier de sa maison, comme un pareil
officier y a été envoyé par Louis XV qui la protégeait. Sachez que je le
suis, quoi que vous en disiez, et que je ne m’en vante pas comme vous le
dites; que je regarde avec beaucoup d’indifférence tous les titres et
tous les honneurs, en respectant profondément ceux qui m’en ont honoré;
que je ne mets jamais aucun titre à la tête de mes ouvrages; que je ne
m’annonce, que je ne me donne que pour un homme de lettres, que vous
auriez dû choisir plutôt pour votre maître que pour votre ennemi. Vous
avez en vain l’insolence de vouloir avilir un corps de la maison du roi
de France, en disant que de mauvais historiens de Louis XIV, Racine,
Larrey, et moi, étaient de ce corps. A l’égard de Racine, Louis XIV
voulut l’élever à cette dignité pour récompenser un très grand mérite;
et Louis XV a daigné me faire la même grace, qui est au-dessus de ma
naissance, pour favoriser mes faibles efforts, et pour encourager les
lettres. Cette condescendance de deux grands rois fait honneur à leur
générosité, et ne peut faire aucun tort à un corps d’officiers de la
couronne, aussi ancien que la monarchie.
Je pourrais vous donner autant de leçons que vous avez fait de
remarques; mais je me contenterai de vous donner en général l’avis
d’étudier, et de vous repentir.