Les dandies et les amis de Michel se jetèrent entre le républicain et
le royaliste, afin que cette lutte ne prît pas un caractère populacier.
Rastignac saisit Lucien et l'emmena chez lui, rue Taitbout, à deux pas
de cette scène, qui avait lieu sur le boulevard de Gand, à l'heure du
dîner. Cette circonstance évita les rassemblements d'usage en pareil
cas. De Marsay vint chercher Lucien, que les deux dandies forcèrent à
dîner joyeusement avec eux au café Anglais, où ils se grisèrent.
—Êtes-vous fort à l'épée? lui dit de Marsay.
—Je n'en ai jamais manié.
—Au pistolet? dit Rastignac.
—Je n'ai pas dans ma vie tiré un seul coup de pistolet.
—Vous avez pour vous le hasard, vous êtes un terrible adversaire, vous
pouvez tuer votre homme, dit de Marsay.
Lucien trouva fort heureusement Coralie au lit et endormie. L'actrice
avait joué dans une petite pièce à l'improviste, elle avait repris sa
revanche en obtenant des applaudissements légitimes et non stipendiés.
Cette soirée, à laquelle ne s'attendaient pas ses ennemis, détermina
le directeur à lui donner le principal rôle dans la pièce de Camille
Maupin; car il avait fini par découvrir la cause de l'insuccès de
Coralie à son début. Courroucé par les intrigues de Florine et de
Nathan pour faire tomber une actrice à laquelle il tenait, le Directeur
avait promis à Coralie la protection de l'Administration.
A cinq heures du matin Rastignac vint chercher Lucien.
—Mon cher, vous êtes logé dans le système de votre rue, lui dit-il pour
tout compliment. Soyons les premiers au rendez-vous, sur le chemin de
Clignancourt, c'est le bon goût, et nous devons de bons exemples.—Voici
le programme, lui dit de Marsay dès que le fiacre roula dans le
faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au pistolet, à vingt-cinq pas,
marchant à volonté l'un sur l'autre, jusqu'à une distance de quinze
pas. Vous avez chacun cinq pas à faire et trois coups à tirer, pas
davantage. Quoi qu'il arrive, vous vous engagez à en rester là l'un
et l'autre. Nous chargeons les pistolets de votre adversaire et ses
témoins chargent les vôtres. Les armes ont été choisies par les quatre
témoins réunis chez un armurier. Je vous promets que nous avons aidé le
hasard: vous avez des pistolets de cavalerie.
Pour Lucien, la vie était devenue un mauvais rêve; il lui était
indifférent de vivre ou de mourir. Le courage particulier au suicide
lui servit donc à paraître en grand costume de bravoure aux yeux des
spectateurs de son duel. Il resta, sans marcher, à sa place. Cette
insouciance passa pour un froid calcul: on trouva ce poète très-fort.
Michel Chrestien vint jusqu'à sa limite. Les deux adversaires firent
feu en même temps, car les insultes avaient été regardées comme égales.
Au premier coup, la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien
dont la balle passa à dix pieds au-dessus de la tête de son adversaire.
Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingote
du poète, lequel était heureusement piqué et garni de bougran. Au
troisième coup, Lucien reçut la balle dans le sein et tomba.
—Est-il mort? demanda Michel.
—Non, dit le chirurgien, il s'en tirera.
—Tant pis, répondit Michel.
—Oh! oui, tant pis, répéta Lucien en versant des larmes.
A midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur son
lit; il avait fallu cinq heures et de grands ménagements pour l'y
transporter. Quoique son état fût sans danger, il exigeait des
précautions: la fièvre pouvait amener de fâcheuses complications.
Coralie étouffa son désespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps
que son ami fut en danger, elle passa les nuits avec Bérénice en
apprenant ses rôles. Le danger de Lucien dura deux mois. Cette pauvre
créature jouait quelquefois un rôle qui voulait de la gaieté, tandis
qu'intérieurement elle se disait:—Mon cher Lucien meurt peut-être en ce
moment!
Pendant ce temps, Lucien fut soigné par Bianchon: il dut la vie au
dévouement de cet ami si vivement blessé, mais à qui d'Arthez avait
confié le secret de la démarche de Lucien en justifiant le malheureux
poète. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fièvre nerveuse
d'une haute gravité, Bianchon, qui soupçonnait d'Arthez de quelque
générosité, questionna son malade; Lucien lui dit n'avoir pas fait
d'autre article sur le livre de d'Arthez que l'article sérieux et grave
inséré dans le journal d'Hector Merlin.
A la fin du premier mois, la maison Fendant et Cavalier déposa son
bilan. Bianchon dit à l'actrice de cacher ce coup affreux à Lucien.
Le fameux roman de l'Archer de Charles IX, publié sous un titre
bizarre, n'avait pas eu le moindre succès. Pour se faire de l'argent
avant de déposer le bilan, Fendant, à l'insu de Cavalier, avait vendu
cet ouvrage en bloc à des épiciers qui le revendaient à bas prix au
moyen du colportage. En ce moment le livre de Lucien garnissait les
parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai des
Augustins, qui avait pris une certaine quantité d'exemplaires de
ce roman, se trouvait donc perdre une somme considérable par suite
de l'avilissement subit du prix: les quatre volumes in-12 qu'elle
avait achetés quatre francs cinquante centimes étaient donnés pour
cinquante sous. Le commerce jetait les hauts cris, et les journaux
continuaient à garder le plus profond silence. Barbet n'avait pas
prévu ce _lavage_, il croyait au talent de Lucien; contrairement à
ses habitudes, il s'était jeté sur deux cents exemplaires; et la
perspective d'une perte le rendait fou, il disait des horreurs de
Lucien. Barbet prit un parti héroïque: il mit ses exemplaires dans
un coin de son magasin par un entêtement particulier aux avares, et
laissa ses confrères se débarrasser des leurs à vil prix. Plus tard,
en 1824, quand la belle préface de d'Arthez, le mérite du livre et
deux articles faits par Léon Giraud eurent rendu à cette œuvre sa
valeur, Barbet vendit ses exemplaires un par un au prix de dix francs.
Malgré les précautions de Bérénice et de Coralie, il fut impossible
d'empêcher Hector Merlin de venir voir son ami mourant; et il lui fit
boire goutte à goutte le calice amer de ce _bouillon_, mot en usage
dans la librairie pour peindre l'opération funeste à laquelle s'étaient
livrés Fendant et Cavalier en publiant le livre d'un débutant.
Martinville, seul fidèle à Lucien, fit un magnifique article en faveur
de l'œuvre; mais l'exaspération était telle, et chez les Libéraux, et
chez les Ministériels, contre le rédacteur en chef de l'Aristarque,
de l'Oriflamme et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux
athlète, qui rendit toujours dix insultes pour une au libéralisme,
nuisirent à Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polémique,
quelque vives que fussent les attaques du Bravo royaliste. Coralie,
Bérénice et Bianchon fermèrent la porte à tous les soi-disant amis
de Lucien qui jetèrent les hauts cris; mais il fut impossible de la
fermer aux huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait
leurs billets exigibles en vertu d'une des dispositions du Code de
commerce, la plus attentatoire aux droits des tiers qui se voient
ainsi privés des bénéfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement
poursuivi par Camusot. En voyant ce nom, l'actrice comprit la terrible
et humiliante démarche qu'avait dû faire son poète, pour elle si
angélique; elle l'en aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer
Camusot. En venant chercher leur prisonnier, les Gardes du Commerce le
trouvèrent au lit, et reculèrent à l'idée de l'emmener; ils allèrent
chez Camusot avant de prier le Président du Tribunal d'indiquer la
maison de santé dans laquelle ils déposeraient le débiteur. Camusot
accourut aussitôt rue de la Lune. Coralie descendit et remonta tenant
les pièces de la procédure qui d'après l'endos avait déclaré Lucien
commerçant. Comment avait-elle obtenu ces papiers de Camusot? quelle
promesse avait-elle faite? elle garda le plus morne silence; mais elle
était remontée quasi-morte. Coralie joua dans la pièce de Camille
Maupin, et contribua beaucoup à ce succès de l'illustre hermaphrodite
littéraire. La création de ce rôle fut la dernière étincelle de cette
belle lampe. A la vingtième représentation, au moment où Lucien rétabli
commençait à se promener, à manger, et parlait de reprendre ses
travaux, Coralie tomba malade: un chagrin secret la dévorait. Bérénice
a toujours cru que, pour sauver Lucien, elle avait promis de revenir
à Camusot. L'actrice eut la mortification de voir donner son rôle à
Florine. Nathan déclarait la guerre au Gymnase dans le cas où Florine
ne succéderait pas à Coralie. En jouant le rôle jusqu'au dernier moment
pour ne pas le laisser prendre par sa rivale, Coralie outrepassa ses
forces; le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant la maladie
de Lucien, elle ne pouvait plus rien demander à la caisse du théâtre;
malgré son bon vouloir, Lucien était encore incapable de travailler,
il soignait d'ailleurs Coralie afin de soulager Bérénice; ce pauvre
ménage arriva donc à une détresse absolue, il eut cependant le bonheur
de trouver dans Bianchon un médecin habile et dévoué, qui lui donna
crédit chez un pharmacien. La situation de Coralie et de Lucien fut
bientôt connue des fournisseurs et du propriétaire. Les meubles furent
saisis. La couturière et le tailleur, ne craignant plus le journaliste,
poursuivirent ces deux bohémiens à outrance. Enfin il n'y eut plus que
le pharmacien et le charcutier qui fissent crédit à ces malheureux
enfants. Lucien, Bérénice et la malade furent obligés pendant une
semaine environ de ne manger que du porc sous toutes les formes
ingénieuses et variées que lui donnent les charcutiers. La charcuterie,
assez inflammatoire de sa nature, aggrava la maladie de l'actrice.
Lucien fut contraint par la misère d'aller chez Lousteau réclamer les
mille francs que cet ancien ami, ce traître, lui devait. Ce fut, au
milieu de ses malheurs, la démarche qui lui coûta le plus. Lousteau ne
pouvait plus rentrer chez lui rue de la Harpe, il couchait chez ses
amis, il était poursuivi, traqué comme un lièvre. Lucien ne put trouver
son fatal introducteur dans le monde littéraire que chez Flicoteaux.
Lousteau dînait à la même table où Lucien l'avait rencontré, pour son
malheur, le jour où il s'était éloigné de d'Arthez. Lousteau lui offrit
à dîner, et Lucien accepta!
Quand, en sortant de chez Flicoteaux, Claude Vignon, qui y mangeait
ce jour-là, Lousteau, Lucien et le grand inconnu qui remisait sa
garderobe chez Samanon voulurent aller au café Voltaire prendre du
café, jamais ils ne purent faire trente sous en réunissant le billon
qui retentissait dans leurs poches. Ils flânèrent au Luxembourg,
espérant y rencontrer un libraire, et ils virent en effet un des plus
fameux imprimeurs de ce temps auquel Lousteau demanda quarante francs,
et qui les donna. Lousteau partagea la somme en quatre portions égales,
et chacun des écrivains en prit une. La misère avait éteint toute
fierté, tout sentiment chez Lucien; il pleura devant ces trois artistes
en leur racontant sa situation; mais chacun de ses camarades avait un
drame tout aussi cruellement horrible à lui dire: quand chacun eut
paraphrasé le sien, le poète se trouva le moins malheureux des quatre.
Aussi tous avaient-ils besoin d'oublier et leur malheur et leur pensée
qui doublait le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les
neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francs. Le grand inconnu,
quoiqu'il eût une divine maîtresse, alla dans une vile maison suspecte
se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses. Vignon se rendit
au Petit Rocher de Cancale dans l'intention d'y boire deux bouteilles
de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mémoire. Lucien quitta
Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en refusant sa part de ce
souper. La poignée de main que le grand homme de province donna au
seul journaliste qui ne lui avait pas été hostile fut accompagnée d'un
horrible serrement de cœur.
—Que faire? lui demanda-t-il.
—A la guerre, comme à la guerre, lui dit le grand critique. Votre livre
est beau, mais il vous a fait des envieux, votre lutte sera longue et
difficile. Le génie est une horrible maladie. Tout écrivain porte en
son cœur un monstre qui, semblable au tænia dans l'estomac, y dévore
les sentiments à mesure qu'ils y éclosent. Qui triomphera? la maladie
de l'homme, ou l'homme de la maladie? Certes, il faut être un grand
homme pour tenir la balance entre son génie et son caractère. Le talent
grandit, le cœur se dessèche. A moins d'être un colosse, à moins
d'avoir des épaules d'Hercule, on reste ou sans cœur ou sans talent.
Vous êtes mince et fluet, vous succomberez, ajouta-t-il en entrant chez
le restaurateur.
Lucien revint chez lui en méditant sur cet horrible arrêt dont la
profonde vérité lui éclairait la vie littéraire.
—De l'argent! lui criait une voix.
Il fit lui-même, à son ordre, trois billets de mille francs chacun à
un, deux et trois mois d'échéance, en y imitant avec une admirable
perfection la signature de David Séchard, et il les endossa; puis, le
lendemain, il les porta chez Métivier, le marchand de papier de la rue
Serpente, qui les lui escompta sans aucune difficulté. Lucien écrivit
aussitôt à son beau-frère en le prévenant de la nécessité où il avait
été de commettre ce faux, en se trouvant dans l'impossibilité de subir
les délais de la poste; mais il lui promettait de faire les fonds à
l'échéance. Les dettes de Coralie et celles de Lucien payées, il resta
trois cents francs que le poète remit entre les mains de Bérénice,
en lui disant de ne lui rien donner s'il demandait de l'argent: il
craignait d'être saisi par l'envie d'aller au jeu. Lucien, animé
d'une rage sombre, froide et taciturne, se mit à écrire ses plus
spirituels articles à la lueur d'une lampe en veillant Coralie. Quand
il cherchait ses idées, il voyait cette créature adorée, blanche comme
une porcelaine, belle de la beauté des mourantes, lui souriant de deux
lèvres pâles, lui montrant des yeux brillants comme le sont ceux de
toutes les femmes qui succombent autant à la maladie qu'au chagrin.
Lucien envoyait ses articles aux journaux; mais comme il ne pouvait
pas aller dans les bureaux pour tourmenter les rédacteurs en chef, les
articles ne paraissaient pas. Quand il se décidait à venir au journal,
Théodore Gaillard qui lui avait fait des avances et qui, plus tard,
profita de ces diamants littéraires, le recevait froidement.
—Prenez garde à vous, mon cher, vous n'avez plus d'esprit, ne vous
laissez pas abattre, ayez de la verve! lui disait-il.
—Ce petit Lucien n'avait que son roman et ses premiers articles
dans le ventre, s'écriaient Félicien Vernou, Merlin et tous ceux
qui le haïssaient quand il était question de lui chez Dauriat ou au
Vaudeville. Il nous envoie des choses pitoyables.
_Ne rien avoir dans le ventre_, mot consacré dans l'argot du
journalisme, constitue un arrêt souverain dont il est difficile
d'appeler, une fois qu'il a été prononcé. Ce mot, colporté partout,
tuait Lucien, à l'insu de Lucien.
Au commencement du mois de juin, Bianchon dit au poète que Coralie
était perdue, elle n'avait pas plus de trois ou quatre jours à vivre.
Bérénice et Lucien passèrent ces fatales journées à pleurer, sans
pouvoir cacher leurs larmes à cette pauvre fille au désespoir de mourir
à cause de Lucien. Par un retour étrange, Coralie exigea que Lucien lui
amenât un prêtre. L'actrice voulut se réconcilier avec l'Église, et
mourir en paix. Elle fit une fin chrétienne, son repentir fut sincère.
Cette agonie et cette mort achevèrent d'ôter à Lucien sa force et son
courage. Le poète demeura dans un complet abattement, assis dans un
fauteuil, au pied du lit de Coralie, en ne cessant de la regarder,
jusqu'au moment où il vit les yeux de l'actrice tournés par la main de
la mort. Il était alors cinq heures du matin. Un oiseau vint s'abattre
sur les pots de fleurs qui se trouvaient en dehors de la croisée, et
gazouilla quelques chants. Bérénice agenouillée baisait la main de
Coralie qui se refroidissait sous ses larmes. Il y avait alors onze
sous sur la cheminée. Lucien sortit poussé par un désespoir qui lui
conseillait de demander l'aumône pour enterrer sa maîtresse, ou d'aller
se jeter aux pieds de la marquise d'Espard, du comte de Châtelet, de
madame de Bargeton, de mademoiselle des Touches, ou du terrible dandy
de Marsay: il ne se sentait plus alors ni fierté, ni force. Pour avoir
quelque argent, il se serait engagé soldat! Il marcha de cette allure
affaissée et décomposée que connaissent les malheureux, jusqu'à l'hôtel
de Camille Maupin, il y entra sans faire attention au désordre de ses
vêtements, et la fit prier de le recevoir.
—Mademoiselle s'est couchée à trois heures du matin, et personne
n'oserait entrer chez elle avant qu'elle n'ait sonné, répondit le valet
de chambre.
—Quand vous sonne-t-elle?
—Jamais avant dix heures.
Lucien écrivit alors une de ces lettres épouvantables où les malheureux
ne ménagent plus rien. Un soir, il avait mis en doute la possibilité
de ces abaissements, quand Lousteau lui parlait des demandes faites
par de jeunes talents à Finot, et sa plume l'emportait peut-être alors
au delà des limites où l'infortune avait jeté ses prédécesseurs. Il
revint las, imbécile et fiévreux par les boulevards, sans se douter
de l'horrible chef-d'œuvre que venait de lui dicter le désespoir. Il
rencontra Barbet.
—Barbet, cinq cents francs? lui dit-il en lui tendant la main.
—Non, deux cents, répondit le libraire.
—Ah! vous avez donc un cœur.
—Oui, mais j'ai aussi des affaires. Vous me faites perdre bien de
l'argent, ajouta-t-il après lui avoir raconté la faillite de Fendant et
de Cavalier, faites-m'en donc gagner?
Lucien frissonna.
—Vous êtes poète, vous devez savoir faire toutes sortes de vers, dit le
libraire en continuant. En ce moment, j'ai besoin de chansons grivoises
pour les mêler à quelques chansons prises à différents auteurs, afin de
ne pas être poursuivi comme contrefacteur et pouvoir vendre dans les
rues un joli recueil de chansons à dix sous. Si vous voulez m'envoyer
demain dix bonnes chansons à boire ou croustilleuses... là... vous
savez! je vous donnerai deux cents francs.
Lucien revint chez lui: il y trouva Coralie étendue droit et roide sur
un lit de sangle, enveloppée dans un méchant drap de lit que cousait
Bérénice en pleurant. La grosse Normande avait allumé quatre chandelles
aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Coralie étincelait cette
fleur de beauté qui parle si haut aux vivants en leur exprimant un
calme absolu, elle ressemblait à ces jeunes filles qui ont la maladie
des pâles couleurs: il semblait par moments que ces deux lèvres
violettes allaient s'ouvrir et murmurer le nom de Lucien, ce mot qui,
mêlé à celui de Dieu, avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à
Bérénice d'aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne coûtât
pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive
église de Bonne-Nouvelle.
Dès que Bérénice fut sortie, le poète se mit à sa table, auprès du
corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient
des idées gaies et des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes
avant de pouvoir travailler; mais il finit par trouver son intelligence
au service de la nécessité, comme s'il n'eût pas souffert. Il
exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation
qui s'accomplit entre le cœur et le cerveau. Quelle nuit que celle
où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux
Goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prêtre qui
priait pour Coralie?...
Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson,
essayait de la mettre sur un air alors à la mode. Bérénice et le
prêtre eurent alors peur que ce pauvre garçon ne fût devenu fou en lui
entendant chanter les couplets suivants:
Amis, la morale en chanson
Me fatigue et m'ennuie;
Doit-on invoquer la raison
Quand on sert la Folie?
D'ailleurs tous les refrains sont bons
Lorsqu'on trinque avec des lurons:
Épicure l'atteste.
N'allons pas chercher Apollon
Quand Bacchus est notre échanson;
Rions! buvons!
Et moquons-nous du reste.
Hippocrate à tout bon buveur
Promettait la centaine.
Qu'importe, après tout, par malheur,
Si la jambe incertaine
Ne peut plus poursuivre un tendron,
Pourvu qu'à vider un flacon
La main soit toujours leste?
Si toujours, en vrais biberons,
Jusqu'à soixante ans nous trinquons,
Rions! buvons!
Et moquons-nous du reste.
Veut-on savoir d'où nous venons,
La chose est très-facile;
Mais, pour savoir où nous irons,
Il faudrait être habile.
Sans nous inquiéter, enfin,
Usons, ma foi, jusqu'à la fin
De la bonté céleste!
Il est certain que nous mourrons;
Mais il est sûr que nous vivons:
Rions! buvons!
Et moquons-nous du reste.
Au moment où le poète chantait cet épouvantable dernier couplet,
Bianchon et d'Arthez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxysme de
l'abattement, il versait un torrent de larmes, et n'avait plus la force
de remettre ses chansons au net. Quand, à travers ses sanglots, il eut
expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui
l'écoutaient.
—Ceci, dit d'Arthez, efface bien des fautes!
—Heureux ceux qui trouvent l'Enfer ici-bas, dit gravement le prêtre.
Le spectacle de cette belle morte souriant à l'éternité, la vue de
son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant
un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la
basquine et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter
toute une salle, puis sur la porte le prêtre qui l'avait réconciliée
avec Dieu retournant à l'église pour y dire une messe en faveur de
celle qui avait tant aimé! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs
écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand
médecin qui s'assirent sans pouvoir proférer une parole. Un valet
apparut et annonça mademoiselle des Touches. Cette belle et sublime
fille comprit tout, elle alla vivement à Lucien, lui serra la main, et
y glissa deux billets de mille francs.
—Il n'est plus temps, dit-il en lui jetant un regard de mourant.
D'Arthez, Bianchon et mademoiselle des Touches ne quittèrent Lucien
qu'après avoir bercé son désespoir des plus douces paroles, mais
tous les ressorts étaient brisés chez lui. A midi, le Cénacle, moins
Michel Chrestien qui cependant avait été détrompé sur la culpabilité
de Lucien, se trouva dans la petite église de Bonne-Nouvelle, ainsi
que Bérénice et mademoiselle des Touches, deux comparses du Gymnase,
l'habilleuse de Coralie et Camusot. Tous les hommes accompagnèrent
l'actrice au cimetière du Père-Lachaise. Camusot, qui pleurait à
chaudes larmes, jura solennellement à Lucien d'acheter un terrain à
perpétuité et d'y faire construire une colonnette sur laquelle on
graverait: CORALIE, et dessous: _Morte à dix-neuf ans_.
Lucien demeura seul jusqu'au coucher du soleil, sur cette colline d'où
ses yeux embrassaient Paris.—Par qui serais-je aimé? se demanda-t-il.
Mes vrais amis me méprisent. Quoi que j'eusse fait, tout de moi
semblait noble et bien à celle qui est là! Je n'ai plus que ma sœur,
David et ma mère! Que pensent-ils de moi, là-bas?
Le pauvre grand homme de province revint rue de la Lune; et ses
impressions furent si vives en revoyant l'appartement vide, qu'il alla
se loger dans un méchant hôtel de la même rue. Les deux mille francs de
mademoiselle des Touches payèrent toutes les dettes, mais en y ajoutant
le produit du mobilier. Bérénice et Lucien eurent dix francs à eux qui
les firent vivre pendant dix jours que Lucien passa dans un accablement
maladif: il ne pouvait ni écrire, ni penser, il se laissait aller à la
douleur, et Bérénice eut pitié de lui.
—Si vous retournez dans votre pays, comment irez-vous? répondit-elle un
soir à une exclamation de Lucien qui pensait à sa sœur, à sa mère et à
David Séchard.
—A pied, dit-il.
—Encore faut-il pouvoir vivre et se coucher en route. Si vous faites
douze lieues par jour, vous avez besoin d'au moins vingt francs.
—Je les aurai, dit-il.
Il prit ses habits et son beau linge, ne garda sur lui que le strict
nécessaire, et alla chez Samanon qui lui offrit cinquante francs de
toute sa défroque. Il supplia l'usurier de lui donner assez pour
prendre la diligence, il ne put le fléchir. Dans sa rage, Lucien monta
d'un pied chaud à Frascati, tenta la fortune et revint sans un liard.
Quand il se trouva dans sa misérable chambre, rue de la Lune, il
demanda le châle de Coralie à Bérénice. A quelques regards, la bonne
fille comprit, d'après l'aveu que Lucien lui fit de la perte au jeu,
quel était le dessein de ce pauvre poète au désespoir: il voulait se
pendre.