Là, Lucien expliqua la situation de Coralie, à voix basse et en

parlant à l'oreille du marchand de soieries, qui put entendre les

palpitations du poète humilié. Il n'était pas dans les intentions de

Camusot que Coralie éprouvât une chute. En écoutant, le négociant

regardait les signatures et sourit, il était Juge au Tribunal de

commerce, il connaissait la situation des libraires. Il donna quatre

mille cinq cents francs à Lucien, à la condition de mettre dans son

endos _valeur reçue en soieries_. Lucien alla sur-le-champ voir

Braulard et fit très-bien les choses avec lui pour assurer à Coralie

un beau succès. Braulard promit de venir et vint à la répétition

générale afin de convenir des endroits où ses romains déploieraient

leurs battoirs de chair, et enlèveraient le succès. Lucien remit le

reste de son argent à Coralie en lui cachant sa démarche auprès de

Camusot; il calma les inquiétudes de l'actrice et de Bérénice, qui

déjà ne savaient comment faire aller le ménage. Martinville, un des

hommes de ce temps qui connaissaient le mieux le théâtre, était venu

plusieurs fois faire répéter le rôle de Coralie. Lucien avait obtenu

de plusieurs rédacteurs royalistes la promesse d'articles favorables,

il ne soupçonnait donc pas le malheur. La veille du début de Coralie,

il arriva quelque chose de funeste à Lucien. Le livre de d'Arthez

avait paru. Le rédacteur en chef du journal d'Hector Merlin donna

l'ouvrage à Lucien comme à l'homme le plus capable d'en rendre compte:

il devait sa fatale réputation en ce genre aux articles qu'il avait

faits sur Nathan. Il y avait du monde au bureau, tous les rédacteurs

s'y trouvaient. Martinville y était venu s'entendre sur un point de

la polémique générale adoptée par les journaux royalistes contre les

journaux libéraux. Nathan, Merlin, tous les collaborateurs du _Réveil_

s'y entretenaient de l'influence du journal semi-hebdomadaire de Léon

Giraud, influence d'autant plus pernicieuse que le langage en était

prudent, sage et modéré. On commençait à parler du Cénacle de la rue

des Quatre-Vents, on l'appelait une Convention. Il avait été décidé

que les journaux royalistes feraient une guerre à mort et systématique

à ces dangereux adversaires, qui devinrent en effet les metteurs en

œuvre de la Doctrine, cette fatale secte qui renversa les Bourbons,

dès le jour où la plus mesquine des vengeances amena le plus brillant

écrivain royaliste à s'allier avec elle. D'Arthez, dont les opinions

absolutistes étaient inconnues, enveloppé dans l'anathème prononcé sur

le Cénacle, allait être la première victime. Son livre devait être

_échiné_, selon le mot classique. Lucien refusa de faire l'article. Ce

refus excita le plus violent scandale parmi les hommes considérables du

parti royaliste venus à ce rendez-vous. On déclara nettement à Lucien

qu'un nouveau converti n'avait pas de volonté; s'il ne lui convenait

pas d'appartenir à la monarchie et à la religion, il pouvait retourner

à son premier camp: Merlin et Martinville le prirent à part et lui

firent amicalement observer qu'il livrait Coralie à la haine que les

journaux libéraux lui avaient vouée, et qu'elle n'aurait plus les

journaux royalistes et ministériels pour se défendre. L'actrice allait

donner lieu sans doute à une polémique ardente qui lui vaudrait cette

renommée après laquelle soupirent toutes les femmes de théâtre.

—Vous n'y connaissez rien, lui dit Martinville, elle jouera pendant

trois mois au milieu des feux croisés de nos articles, et trouvera

trente mille francs en province dans ses trois mois de congé. Pour un

de ces scrupules qui vous empêcheront d'être un homme politique, et

qu'on doit fouler aux pieds, vous allez tuer Coralie et votre avenir,

vous jetez votre gagne-pain.

Lucien se vit forcé d'opter entre d'Arthez et Coralie: sa maîtresse

était perdue s'il n'égorgeait pas d'Arthez dans le grand journal et

dans le _Réveil_. Le pauvre poète revint chez lui, la mort dans l'âme;

il s'assit au coin du feu dans sa chambre et lut ce livre, l'un des

plus beaux de la littérature moderne. Il laissa des larmes de page en

page, il hésita long-temps, mais enfin il écrivit un article moqueur,

comme il savait si bien en faire, il prit ce livre comme les enfants

prennent un bel oiseau pour le déplumer et le martyriser. Sa terrible

plaisanterie était de nature à nuire au livre. En relisant cette belle

œuvre, tous les bons sentiments de Lucien se réveillèrent: il traversa

Paris à minuit, arriva chez d'Arthez, vit à travers les vitres trembler

la chaste et timide lueur qu'il avait si souvent regardée avec les

sentiments d'admiration que méritait la noble constance de ce vrai

grand homme; il ne se sentit pas la force de monter, il demeura sur

une borne pendant quelques instants. Enfin poussé par son bon ange, il

frappa, trouva d'Arthez lisant et sans feu.

—Que vous arrive-t-il? dit le jeune écrivain en apercevant Lucien et

devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener.

—Ton livre est sublime, s'écria Lucien les yeux pleins de larmes, et

ils m'ont commandé de l'attaquer.

—Pauvre enfant, tu manges un pain bien dur, dit d'Arthez.

—Je ne vous demande qu'une grâce, gardez-moi le secret sur ma visite,

et laissez-moi dans mon enfer à mes occupations de damné. Peut-être ne

parvient-on à rien sans s'être fait des calus aux endroits les plus

sensibles du cœur.

—Toujours le même! dit d'Arthez.

—Me croyez-vous un lâche? Non, d'Arthez, non, je suis un enfant ivre

d'amour.

Et il lui expliqua sa position.

—Voyons l'article, dit d'Arthez ému par tout ce que Lucien venait de

lui dire de Coralie.

Lucien lui tendit le manuscrit, d'Arthez le lut, et ne put s'empêcher

de sourire:—Quel fatal emploi de l'esprit! s'écria-t-il; mais il

se tut en voyant Lucien dans un fauteuil, accablé d'une douleur

vraie.—Voulez-vous me le laisser corriger? je vous le renverrai demain,

reprit-il. La plaisanterie déshonore une œuvre, une critique grave et

sérieuse est parfois un éloge, je saurai rendre votre article plus

honorable et pour vous et pour moi. D'ailleurs moi seul, je connais

bien mes fautes!

—En montant une côte aride, on trouve quelquefois un fruit pour apaiser

les ardeurs d'une soif horrible; ce fruit, le voilà! dit Lucien qui

se jeta dans les bras de d'Arthez, y pleura et lui baisa le front en

disant:—Il me semble que je vous confie ma conscience pour me la rendre

un jour!

—Je regarde le repentir périodique comme une grande hypocrisie, dit

solennellement d'Arthez, le repentir est alors une prime donnée aux

mauvaises actions. Le repentir est une virginité que notre âme doit à

Dieu: un homme qui se repent deux fois est donc un horrible sycophante.

J'ai peur que tu ne voies que des absolutions dans tes repentirs!

Ces paroles foudroyèrent Lucien qui revint à pas lents rue de la Lune.

Le lendemain le poète porta au journal son article, renvoyé et remanié

par d'Arthez; mais, depuis ce jour, il fut dévoré par une mélancolie

qu'il ne sut pas toujours déguiser. Quand le soir il vit la salle du

Gymnase pleine, il éprouva les terribles émotions que donne un début

au théâtre, et qui s'agrandirent chez lui de toute la puissance de son

amour. Toutes ses vanités étaient en jeu, son regard embrassait toutes

les physionomies comme celui d'un accusé embrasse les figures des jurés

et des juges: un murmure allait le faire tressaillir; un petit incident

sur la scène, les entrées et les sorties de Coralie, les moindres

inflexions de voix devaient l'agiter démesurément. La pièce où débutait

Coralie était une de celles qui tombent, mais qui rebondissent, et la

pièce tomba. En entrant en scène, Coralie ne fut pas applaudie, et fut

frappée par la froideur du Parterre. Dans les loges, elle n'eut pas

d'autres applaudissements que celui de Camusot. Des personnes placées

au Balcon et aux Galeries firent taire le négociant par des chuts

répétés. Les Galeries imposèrent silence aux claqueurs, quand les

claqueurs se livrèrent à des salves évidemment exagérées. Martinville

applaudissait courageusement, et l'hypocrite Florine, Nathan, Merlin

l'imitaient. Une fois la pièce tombée, il y eut foule dans la loge de

Coralie mais cette foule aggrava le mal par les consolations qu'on lui

donnait. L'actrice revint au désespoir moins pour elle que pour Lucien.

—Nous avons été trahis par Braulard, dit-il.

Coralie eut une fièvre horrible, elle était atteinte au cœur. Le

lendemain, il lui fut impossible de jouer: elle se vit arrêtée dans sa

carrière, Lucien lui cacha les journaux, il les décacheta dans la salle

à manger. Tous les feuilletonistes attribuaient la chute de la pièce

à Coralie: elle avait trop présumé de ses forces; elle, qui faisait

les délices des boulevards, était déplacée au Gymnase; elle avait été

poussée là par une louable ambition, mais elle n'avait pas consulté

ses moyens, elle avait mal pris son rôle. Lucien lut alors sur Coralie

des tartines composées dans le système hypocrite de ses articles sur

Nathan. Une rage digne de Milon de Crotone quand il se sentit les mains

prises dans le chêne qu'il avait ouvert lui-même éclata chez Lucien,

il devint blême; ses amis donnaient à Coralie, dans une phraséologie

admirable de bonté, de complaisance et d'intérêt, les conseils les plus

perfides. Elle devait jouer, y disait-on, des rôles que les perfides

auteurs de ces feuilletons infâmes savaient être entièrement contraires

à son talent. Tels étaient les journaux royalistes serinés sans doute

par Nathan. Quant aux journaux libéraux et aux petits journaux, ils

déployaient les perfidies, les moqueries que Lucien avait pratiquées.

Coralie entendit un ou deux sanglots, elle sauta de son lit vers

Lucien, aperçut les journaux, voulut les voir et les lut. Après cette

lecture, elle alla se recoucher, et garda le silence. Florine était

de la conspiration, elle en avait prévu l'issue, elle savait le rôle

de Coralie, elle avait eu Nathan pour répétiteur. L'Administration,

qui tenait à la pièce, voulut donner le rôle de Coralie à Florine.

Le directeur vint trouver la pauvre actrice, elle était en larmes et

abattue; mais quand il lui dit devant Lucien que Florine savait le rôle

et qu'il était impossible de ne pas donner la pièce le soir, elle se

dressa, sauta hors du lit.

—Je jouerai, cria-t-elle.

Elle tomba évanouie. Florine eut donc le rôle et s'y fit une

réputation, car elle releva la pièce; elle eut dans tous les journaux

une ovation à partir de laquelle elle fut cette grande actrice que vous

savez. Le triomphe de Florine exaspéra Lucien au plus haut degré.

—Une misérable à laquelle tu as mis le pain à la main! Si le Gymnase

le veut, il peut racheter ton engagement. Je serai comte de Rubempré,

je ferai fortune et t'épouserai.

—Quelle sottise! dit Coralie en lui jetant un regard pâle.

—Une sottise! cria Lucien. Eh! bien, dans quelques jours tu habiteras

une belle maison, tu auras un équipage, et je te ferai un rôle!

Il prit deux mille francs et courut à Frascati. Le malheureux y

resta sept heures dévoré par des furies, le visage calme et froid en

apparence. Pendant cette journée et une partie de la nuit, il eut les

chances les plus diverses: il posséda jusqu'à trente mille francs, et

sortit sans un sou. Quand il revint, il trouva Finot qui l'attendait

pour avoir _ses petits articles_. Lucien commit la faute de se plaindre.

—Ah! tout n'est pas roses, répondit Finot; vous avez fait si

brutalement votre demi-tour à gauche que vous deviez perdre l'appui

de la presse libérale, bien plus forte que la presse ministérielle

et royaliste. Il ne faut jamais passer d'un camp dans un autre sans

s'être fait un bon lit où l'on se console des pertes auxquelles on doit

s'attendre; mais, dans tous les cas, un homme sage va voir ses amis,

leur expose ses raisons, et se fait conseiller par eux son abjuration,

ils en deviennent les complices, ils vous plaignent, et l'on convient

alors, comme Nathan et Merlin avec leurs camarades, de se rendre des

services mutuels. Les loups ne se mangent point. Vous avez eu, vous, en

cette affaire, l'innocence d'un agneau. Vous serez forcé de montrer les

dents à votre nouveau parti pour en tirer cuisse ou aile. Ainsi, l'on

vous a sacrifié nécessairement à Nathan. Je ne vous cacherai pas le

bruit, le scandale et les criailleries que soulève votre article contre

d'Arthez. Marat est un saint comparé à vous. Il se prépare des attaques

contre vous, votre livre y succombera. Où en est-il votre roman?

—Voici les dernières feuilles, dit Lucien en montrant un paquet

d'épreuves.

—On vous attribue les articles non signés des journaux ministériels

et ultras contre ce petit d'Arthez. Maintenant, tous les jours, les

coups d'épingles du Réveil sont dirigés contre les gens de la rue

des Quatre-Vents, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes

qu'elles sont drôles. Il y a toute une coterie politique, grave et

sérieuse derrière le journal de Léon Giraud, une coterie à qui le

pouvoir appartiendra tôt ou tard.

—Je n'ai pas mis le pied au Réveil depuis huit jours.

—Eh! bien, pensez à mes petits articles. Faites-en cinquante

sur-le-champ, je vous les payerai en masse; mais faites-les dans la

couleur du journal.

Et Finot donna négligemment à Lucien le sujet d'un article plaisant

contre le Garde-des-Sceaux en lui racontant une prétendue anecdote qui,

lui dit-il, courait les salons.

Pour réparer sa perte au jeu, Lucien retrouva, malgré son affaissement,

de la verve, de la jeunesse d'esprit, et composa trente articles de

chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla chez Dauriat,

sûr d'y rencontrer Finot auquel il voulait les remettre secrètement;

il avait d'ailleurs besoin de faire expliquer le libraire sur la

non-publication des Marguerites. Il trouva la boutique pleine de ses

ennemis. A son entrée, il y eut un silence complet, les conversations

cessèrent. En se voyant mis au ban du journalisme, Lucien se sentit

un redoublement de courage, et se dit en lui-même comme dans l'allée

du Luxembourg:—Je triompherai! Dauriat ne fut ni protecteur ni doux,

il se montra goguenard, retranché dans son droit: il ferait paraître

les Marguerites à sa guise, il attendrait que la position de Lucien en

assurât le succès, il avait acheté l'entière propriété. Quand Lucien

objecta que Dauriat était tenu de publier ses Marguerites par la

nature même du contrat et de la qualité des contractants, le libraire

soutint le contraire et dit que judiciairement il ne pourrait être

contraint à une opération qu'il jugeait mauvaise, il était seul juge

de l'opportunité. Il y avait d'ailleurs une solution que tous les

tribunaux admettraient: Lucien était maître de rendre les mille écus,

de reprendre son œuvre et de la faire publier par un libraire royaliste.

Lucien se retira plus piqué du ton modéré que Dauriat avait pris, qu'il

ne l'avait été de sa pompe autocratique à leur première entrevue.

Ainsi, les Marguerites ne seraient sans doute publiées qu'au moment

où Lucien aurait pour lui les forces auxiliaires d'une camaraderie

puissante, ou deviendrait formidable par lui-même. Le poète revint chez

lui lentement, en proie à un découragement qui le menait au suicide, si

l'action eût suivi la pensée. Il mit Coralie au lit, pâle et souffrante.

—Un rôle, ou elle meurt, lui dit Bérénice pendant que Lucien

s'habillait pour aller rue du Mont-Blanc chez mademoiselle des Touches

qui donnait une grande soirée où il devait trouver des Lupeaulx,

Vignon, Blondet, madame d'Espard et madame de Bargeton.

La soirée était donnée pour Conti, le grand compositeur qui possédait

l'une des voix les plus célèbres en dehors de la scène, pour la Cinti,

la Pasta, Garcia, Levasseur, et deux ou trois voix illustres du beau

monde. Lucien se glissa jusqu'à l'endroit où la marquise, sa cousine

et madame de Montcornet étaient assises. Le malheureux jeune homme

prit un air léger, content, heureux; il plaisanta, se montra comme il

était dans ses jours de splendeur, il ne voulait point paraître avoir

besoin du monde. Il s'étendit sur les services qu'il rendait au parti

royaliste, il en donna pour preuve les cris de haine que poussaient les

Libéraux.

—Vous en serez bien largement récompensé, mon ami, lui dit madame de

Bargeton en lui adressant un gracieux sourire. Allez après-demain à

la chancellerie avec le Héron et des Lupeaulx, et vous y trouverez

votre ordonnance signée par le roi. Le Garde-des-Sceaux la porte

demain au château; mais il y a conseil, il reviendra tard: néanmoins,

si je savais le résultat, dans la soirée, j'enverrai chez vous. Où

demeurez-vous?

—Je viendrai, répondit Lucien honteux d'avoir à dire qu'il demeurait

rue de la Lune.

—Les ducs de Lenoncourt et de Navarreins ont parlé de vous au roi,

reprit la marquise, ils ont vanté en vous un de ces dévouements

absolus et entiers qui voulaient une récompense éclatante afin de

vous venger des persécutions du parti libéral. D'ailleurs, le nom et

le titre des Rubempré, auxquels vous avez droit par votre mère, vont

devenir illustres en vous. Le roi a dit à Sa Grandeur le soir, de

lui apporter une ordonnance pour autoriser le sieur Lucien Chardon à

porter le nom et les titres des comtes de Rubempré, en sa qualité de

petit-fils du dernier comte par sa mère.—Favorisons les chardonnerets

du Pinde, a-t-il dit après avoir lu votre sonnet sur le lis dont s'est

heureusement souvenu ma cousine et qu'elle avait donné au duc.—Surtout

quand le roi peut faire le miracle de les changer en aigles, a répondu

monsieur de Navarreins.

Lucien eut une effusion de cœur qui aurait pu attendrir une femme moins

profondément blessée que l'était Louise d'Espard de Nègrepelisse. Plus

Lucien était beau, plus elle avait soif de vengeance. Des Lupeaulx

avait raison, Lucien manquait de tact: il ne sut pas deviner que

l'ordonnance dont on lui parlait n'était qu'une plaisanterie comme

savait en faire madame d'Espard. Enhardi par ce succès et par la

distinction flatteuse que lui témoignait mademoiselle des Touches, il

resta chez elle jusqu'à deux heures du matin pour pouvoir lui parler

en particulier. Lucien avait appris dans les bureaux des journaux

royalistes que mademoiselle des Touches était la collaboratrice

secrète d'une pièce où devait jouer la grande merveille du moment, la

petite Fay. Quand les salons furent déserts, il emmena mademoiselle

des Touches sur un sofa, dans le boudoir, et lui raconta d'une façon

si touchante le malheur de Coralie et le sien, que cette illustre

hermaphrodite lui promit de faire donner le rôle principal à Coralie.

Le lendemain de cette soirée, au moment où Coralie, heureuse de la

promesse de mademoiselle des Touches à Lucien, revenait à la vie et

déjeunait avec son poète, Lucien lisait le journal de Lousteau, où

se trouvait le récit épigrammatique de l'anecdote inventée sur le

Garde-des-Sceaux et sur sa femme. La méchanceté la plus noire s'y

cachait sous l'esprit le plus incisif. Le roi Louis XVIII y était

admirablement mis en scène, et ridiculisé sans que le Parquet pût

intervenir. Voici le fait auquel le parti libéral essayait de donner

l'apparence de la vérité, mais qui n'a fait que grossir le nombre de

ses spirituelles calomnies.

La passion de Louis XVIII pour une correspondance galante et musquée,

pleine de madrigaux et d'étincelles, y était interprétée comme la

dernière expression de son amour qui devenait doctrinaire: il passait,

y disait-on, du fait à l'idée. L'illustre maîtresse, si cruellement

attaquée par Béranger sous le nom d'Octavie, avait conçu les craintes

les plus sérieuses. La correspondance languissait. Plus Octavie

déployait d'esprit, plus son amant se montrait froid et terne. Octavie

avait fini par découvrir la cause de sa défaveur, son pouvoir était

menacé par les prémices et les épices d'une nouvelle correspondance

du royal écrivain avec la femme du Garde-des-Sceaux. Cette excellente

femme était supposée incapable d'écrire un billet, elle devait être

purement et simplement l'éditeur responsable d'une audacieuse ambition.

Qui pouvait être caché sous cette jupe? Après quelques observations,

Octavie découvrit que le roi correspondait avec son Ministre. Son plan

est fait. Aidée par un ami fidèle, elle retient un jour le Ministre à

la chambre par une discussion orageuse, et se ménage un tête-à-tête

où elle révolte l'amour-propre du roi par la révélation de cette

tromperie. Louis XVIII entre dans un accès de colère bourbonnienne et

royale, il éclate contre Octavie, il doute; Octavie offre une preuve

immédiate en le priant d'écrire un mot qui voulût absolument une

réponse. La malheureuse femme surprise envoie requérir son mari à la

Chambre; mais tout était prévu, dans ce moment il occupait la tribune.

La femme sue sang et eau, cherche tout son esprit, et répond avec

l'esprit qu'elle trouve.—Votre chancelier vous dira le reste, s'écria

Octavie en riant du désappointement du Roi.

Quoique mensonger, l'article piquait au vif le Garde-des-Sceaux, sa

femme et le Roi. Des Lupeaulx, à qui Finot a toujours gardé le secret,

avait, dit-on, inventé l'anecdote. Ce spirituel et mordant article

fit la joie des Libéraux et celle du parti de Monsieur; Lucien s'en

amusa sans y voir autre chose qu'un très-agréable _canard_. Il alla

le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron du Châtelet. Le baron

venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Châtelet, nommé Conseiller

d'État en service extraordinaire, était fait comte avec la promesse

de la préfecture de la Charente, dès que le préfet actuel aurait fini

les quelques mois nécessaires pour compléter le temps voulu pour lui

faire obtenir le maximum de la retraite. Le comte du Châtelet, car

le _du_ fut inséré dans l'ordonnance, prit Lucien dans sa voiture

et le traita sur un pied d'égalité. Sans les articles de Lucien, il

ne serait peut-être pas parvenu si promptement; la persécution des

Libéraux avait été comme un piédestal pour lui. Des Lupeaulx était au

Ministère, dans le cabinet du Secrétaire-Général. A l'aspect de Lucien,

ce fonctionnaire fit un bond d'étonnement et regarda des Lupeaulx.

—Comment! vous osez venir ici, monsieur? dit le Secrétaire-Général à

Lucien, stupéfait. Sa Grandeur a déchiré votre ordonnance préparée, la

voici! Il montra le premier papier venu déchiré en quatre. Le ministre

a voulu connaître l'auteur de l'épouvantable article d'hier, et voici

la copie du numéro, dit le Secrétaire-Général en tendant à Lucien les

feuillets de son article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et

vous êtes collaborateur de cet infâme journal qui fait blanchir les

cheveux aux ministres, qui chagrine les Centres et nous entraîne dans

un abîme. Vous déjeunez du Corsaire, du Miroir, du Constitutionnel,

du Courrier; vous dînez de la Quotidienne, du Réveil, et vous soupez

avec Martinville, le plus terrible antagoniste du Ministère, et qui

pousse le roi vers l'absolutisme, ce qui l'amènerait à une révolution

tout aussi promptement que s'il se livrait à l'extrême Gauche? Vous

êtes un très-spirituel journaliste, mais vous ne serez jamais un homme

politique. Le ministre vous a dénoncé comme l'auteur de l'article

au roi, qui, dans sa colère, a grondé monsieur le duc de Navarreins,

son premier gentilhomme de service. Vous vous êtes fait des ennemis

d'autant plus puissants qu'ils vous étaient plus favorables! Ce qui

chez un ennemi semble naturel, est épouvantable chez un ami.

—Mais vous êtes donc un enfant, mon cher? dit des Lupeaulx. Vous m'avez

compromis. Mesdames d'Espard et de Bargeton, madame de Montcornet, qui

avaient répondu de vous, doivent être furieuses. Le duc a dû faire

retomber sa colère sur la marquise, et la marquise a dû gronder sa

cousine. N'y allez pas! Attendez.

—Voici Sa Grandeur, sortez! dit le Secrétaire-Général.

Lucien se trouva sur la place Vendôme, hébété comme un homme à qui l'on

vient de donner sur la tête un coup d'assommoir. Il revint à pied par

les boulevards en essayant de se juger. Il se vit le jouet d'hommes

envieux, avides et perfides. Qu'était-il dans ce monde d'ambitions? Un

enfant qui courait après les plaisirs et les jouissances de vanité,

leur sacrifiant tout; un poète, sans réflexion profonde, allant de

lumière en lumière comme un papillon, sans plan fixe, l'esclave des

circonstances, pensant bien et agissant mal. Sa conscience fut un

impitoyable bourreau. Enfin, il n'avait plus d'argent et se sentait

épuisé de travail et de douleur. Ses articles ne passaient qu'après

ceux de Merlin et de Nathan. Il allait à l'aventure, perdu dans ses

réflexions; il vit en marchant, chez quelques cabinets littéraires

qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux,

une affiche où, sous un titre bizarre, à lui tout à fait inconnu,

brillait son nom: _Par monsieur Lucien Chardon de Rubempré_. Son

ouvrage paraissait, il n'en avait rien su, les journaux se taisaient.

Il demeura les bras pendants, immobile, sans apercevoir un groupe de

jeunes gens les plus élégants, parmi lesquels étaient Rastignac, de

Marsay et quelques autres de sa connaissance. Il ne fit pas attention à

Michel Chrestien et à Léon Giraud, qui venaient à lui.

—Vous êtes monsieur Chardon? lui dit Michel d'un ton qui fit résonner

les entrailles de Lucien comme des cordes.

—Ne me connaissez-vous pas? répondit-il en pâlissant.

Michel lui cracha au visage.

—Voilà les honoraires de vos articles contre d'Arthez. Si chacun dans

sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la Presse

resterait ce qu'elle doit être: un sacerdoce respectable et respecté!

Lucien avait chancelé; il s'appuya sur Rastignac en lui disant, ainsi

qu'à de Marsay:—Messieurs, vous ne sauriez refuser d'être mes témoins.

Mais je veux d'abord rendre la partie égale, et l'affaire sans remède.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 37 / 56 段