—Travaillez-vous promptement? lui demanda Lolotte de l'air dont elle

eût dit à un menuisier: Êtes-vous longtemps à faire une boîte?

Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d'assommoir; mais il releva la

tête en entendant madame de Bargeton répondre en souriant:—Ma chère, la

poésie ne pousse pas dans la tête de monsieur de Rubempré comme l'herbe

dans nos cours.

—Madame, dit l'Évêque à Lolotte, nous ne saurions avoir trop de

respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons.

Oui, la poésie est chose sainte. Qui dit poésie, dit souffrance.

Combien de nuits silencieuses n'ont pas values les strophes que vous

admirez! Saluez avec amour le poète qui mène presque toujours une vie

malheureuse, et à qui Dieu réserve sans doute une place dans le ciel

parmi ses prophètes. Ce jeune homme est un poète, ajouta-t-il en posant

la main sur la tête de Lucien, ne voyez-vous pas quelque fatalité

imprimée sur ce beau front?

Heureux d'être si noblement défendu, Lucien salua l'Évêque par un

regard suave, sans savoir que le digne prélat allait être son bourreau.

Madame de Bargeton lança sur le cercle ennemi des regards pleins de

triomphe qui s'enfoncèrent, comme autant de dards, dans le cœur de ses

rivales, dont la rage redoubla.

—Ah! monseigneur, répondit le poète en espérant frapper ces têtes

imbéciles de son sceptre d'or, le vulgaire n'a ni votre esprit, ni

votre charité. Nos douleurs sont ignorées, personne ne sait nos

travaux. Le mineur a moins de peine à extraire l'or de la mine, que

nous n'en avons à arracher nos images aux entrailles de la plus ingrate

des langues. Si le but de la poésie est de mettre les idées au point

précis où tout le monde peut les voir et les sentir, le poète doit

incessamment parcourir l'échelle des intelligences humaines afin de

les satisfaire toutes; il doit cacher sous les plus vives couleurs la

logique et le sentiment, deux puissances ennemies; il lui faut enfermer

tout un monde de pensées dans un mot, résumer des philosophies entières

par une peinture; enfin ses vers sont des graines dont les fleurs

doivent éclore dans les cœurs, en y cherchant les sillons creusés par

les sentiments personnels. Ne faut-il pas avoir tout senti pour tout

rendre? Et sentir vivement, n'est-ce pas souffrir? Aussi les poésies

ne s'enfantent-elles qu'après de pénibles voyages entrepris dans les

vastes régions de la pensée et de la société. N'est-ce pas des travaux

immortels que ceux auxquels nous devons des créatures dont la vie

devient plus authentique que celle des êtres qui ont véritablement

vécu, comme la _Clarisse_ de Richardson, la _Camille_ de Chénier,

la _Délie_ de Tibulle, l'_Angélique_ de l'Arioste, la _Francesca_

du Dante, l'_Alceste_ de Molière, le _Figaro_ de Beaumarchais, la

_Rebecca_ de Walter Scott, le _Don Quichotte_ de Cervantès!

—Et que nous créerez-vous? demanda du Châtelet.

—Annoncer de telles conceptions, répondit Lucien, n'est-ce pas se

donner un brevet d'homme de génie? D'ailleurs ces enfantements sublimes

veulent une longue expérience du monde, une étude des passions et des

intérêts humains que je ne saurais avoir faite; mais je commence,

dit-il avec amertume en jetant un regard vengeur sur ce cercle. Le

cerveau porte longtemps...

—Votre accouchement sera laborieux, dit monsieur du Hautoy en

l'interrompant.

—Votre excellente mère pourra vous aider, dit l'Évêque.

Ce mot si habilement préparé, cette vengeance attendue alluma dans tous

les yeux un éclair de joie. Sur toutes les bouches il courut un sourire

de satisfaction aristocratique, augmentée par l'imbécillité de monsieur

de Bargeton qui se mit à rire après coup.

—Monseigneur, vous êtes un peu trop spirituel pour nous en ce moment,

ces dames ne vous comprennent pas, dit madame de Bargeton qui par ce

seul mot paralysa les rires et attira sur elle les regards étonnés. Un

poète qui prend toutes ses inspirations dans la Bible, a dans l'Église

une véritable mère. Monsieur de Rubempré, dites-nous _Saint Jean dans

Pathmos_, ou le _Festin de Balthasar_, pour montrer à Monseigneur que

Rome est toujours la _Magna parens_ de Virgile.

Les femmes échangèrent un sourire en entendant Naïs disant les deux

mots latins.

Au début de la vie, les plus fiers courages ne sont pas exempts

d'abattement. Ce coup avait envoyé tout d'abord Lucien au fond de

l'eau; mais il frappa du pied et revint à la surface, en se jurant de

dominer ce monde. Comme le taureau piqué de mille flèches, il se releva

furieux, et allait obéir à la voix de Louise en déclamant _Saint Jean

dans Pathmos_; mais la plupart des tables de jeu avaient attiré leurs

joueurs qui retombaient dans l'ornière de leurs habitudes en y trouvant

un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné. Puis la vengeance de

tant d'amours-propres irrités n'eût pas été complète sans le dédain

négatif que l'on témoigna pour la poésie indigène, en désertant Lucien

et madame de Bargeton. Chacun parut préoccupé: celui-ci alla causer

d'un chemin cantonal avec le Préfet, celle-là parla de varier les

plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique. La haute société

d'Angoulême, se sentant mauvais juge en fait de poésie, était surtout

curieuse de connaître l'opinion des Rastignac, des Pimentel sur Lucien,

et plusieurs personnes allèrent autour d'eux. La haute influence

que ces deux familles exerçaient dans le Département était toujours

reconnue dans les grandes circonstances; chacun les jalousait et les

courtisait, car tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection.

—Comment trouvez-vous notre poète et sa poésie? dit Jacques à la

marquise chez laquelle il chassait.

—Mais pour des vers de province, dit-elle en souriant, ils ne sont pas

mal; d'ailleurs un si beau poète ne peut rien faire mal.

Chacun trouva l'arrêt adorable, et l'alla répéter en y mettant plus de

méchanceté que la marquise n'y en voulait mettre.

Du Châtelet fut alors requis d'accompagner monsieur de Bartas qui

massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte à la musique

il fallut écouter la romance chevaleresque faite sous l'Empire par

Chateaubriand, chantée par Châtelet. Puis vinrent les morceaux à quatre

mains exécutés par des petites filles, et réclamés par madame du

Brossard qui voulait faire briller le talent de sa chère Camille aux

yeux de monsieur de Séverac.

Madame de Bargeton, blessée du mépris que chacun marquait à son poète,

rendit dédain pour dédain en s'en allant dans son boudoir pendant le

temps que l'on fit de la musique. Elle fut suivie de l'Évêque à qui son

Grand-Vicaire avait expliqué la profonde ironie de son involontaire

épigramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle de Rastignac, que

la poésie avait séduite, se coula dans le boudoir à l'insu de sa mère.

En s'asseyant sur son canapé à matelas piqué où elle entraîna Lucien,

Louise put, sans être entendue ni vue, lui dire à l'oreille:—Cher ange,

ils ne t'ont pas compris! mais...

Tes vers sont doux, j'aime à les répéter.

Lucien, consolé par cette flatterie, oublia pour un moment ses douleurs.

—Il n'y a pas de gloire à bon marché, lui dit madame de Bargeton en

lui prenant la main et la lui serrant. Souffrez, souffrez, mon ami,

vous serez grand, vos douleurs sont le prix de votre immortalité. Je

voudrais bien avoir à supporter les travaux d'une lutte. Dieu vous

garde d'une vie atone et sans combats, où les ailes de l'aigle ne

trouvent pas assez d'espace. J'envie vos souffrances, car vous vivez au

moins, vous! Vous déploierez vos forces, vous espérerez une victoire!

Votre lutte sera glorieuse. Quand vous serez arrivé dans la sphère

impériale où trônent les grandes intelligences, souvenez-vous des

pauvres gens déshérités par le sort, dont l'intelligence s'annihile

sous l'oppression d'un azote moral et qui périssent après avoir

constamment su ce qu'était la vie sans pouvoir vivre, qui ont eu des

yeux perçants et n'ont rien vu, de qui l'odorat était délicat et qui

n'ont senti que des fleurs empestées. Chantez alors la plante qui

se dessèche au fond d'une forêt, étouffée par des lianes, par des

végétations gourmandes, touffues, sans avoir été aimée par le soleil,

et qui meurt sans avoir fleuri! Ne serait-ce pas un poème d'horrible

mélancolie, un sujet tout fantastique? Quelle composition sublime que

la peinture d'une jeune fille née sous les cieux de l'Asie, ou de

quelque fille du désert transportée dans quelque froid pays d'Occident,

appelant son soleil bien-aimé, mourant de douleurs incomprises,

également accablée de froid et d'amour! Ce serait le type de beaucoup

d'existences.

—Vous peindriez ainsi l'âme qui se souvient du ciel, dit l'Évêque,

un poème qui doit avoir été fait jadis, je me suis plu à en voir un

fragment dans le Cantique des cantiques.

—Entreprenez cela, dit Laure de Rastignac en exprimant une naïve

croyance au génie de Lucien.

—Il manque à la France un grand poème sacré, dit l'Évêque. Croyez-moi?

la gloire et la fortune appartiendront à l'homme de talent qui

travaillera pour la Religion.

—Il l'entreprendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec emphase.

Ne voyez-vous pas l'idée du poème poindant déjà comme une flamme de

l'aurore, dans ses yeux?

—Naïs nous traite bien mal, disait Fifine. Que fait-elle donc?

—Ne l'entendez-vous pas? répondit Stanislas. Elle est à cheval sur ses

grands mots qui n'ont ni queue ni tête.

Amélie, Fifine, Adrien et Francis apparurent à la porte du boudoir,

en accompagnant madame de Rastignac qui venait chercher sa fille pour

partir.

—Naïs, dirent les deux femmes enchantées de troubler l'à parte du

boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.

—Ma chère enfant, répondit madame de Bargeton, monsieur de Rubempré va

nous dire son Saint Jean dans Pathmos, un magnifique poème biblique.

—Biblique! répéta Fifine étonnée.

Amélie et Fifine rentrèrent dans le salon en y apportant ce mot comme

une pâture à moquerie. Lucien s'excusa de dire le poème en objectant

son défaut de mémoire. Quand il reparut, il n'excita plus le moindre

intérêt. Chacun causait ou jouait. Le poète avait été dépouillé de tous

ses rayons, les propriétaires ne voyaient en lui rien de bien utile,

les gens à prétentions le craignaient comme un pouvoir hostile à leur

ignorance; les femmes jalouses de madame de Bargeton, la Béatrix de

ce nouveau Dante, selon le Vicaire-Général, lui jetaient des regards

froidement dédaigneux.

—Voilà donc le monde! se dit Lucien en descendant à l'Houmeau par les

rampes de Beaulieu, car il est des instants dans la vie où l'on aime

à prendre le plus long, afin d'entretenir par la marche le mouvement

d'idées où l'on se trouve, et au courant desquelles on veut se livrer.

Loin de le décourager, la rage de l'ambitieux repoussé donnait à Lucien

de nouvelles forces. Comme tous les gens emmenés par leur instinct dans

une sphère élevée où ils arrivent avant de pouvoir s'y soutenir, il

se promettait de tout sacrifier pour demeurer dans la haute société.

Chemin faisant, il ôtait un à un les traits envenimés qu'il avait

reçus, il se parlait tout haut à lui-même, il gourmandait les niais

auxquels il avait eu affaire; il trouvait des réponses fines aux sottes

demandes qu'on lui avait faites, et se désespérait d'avoir ainsi de

l'esprit après coup. En arrivant sur la route de Bordeaux qui serpente

au bas de la montagne et côtoie les rives de la Charente, il crut voir,

au clair de lune, Ève et David assis sur une solive au bord de la

rivière, près d'une fabrique, et descendit vers eux par un sentier.

Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame de Bargeton, sa

sœur avait pris une robe de percaline rose à mille raies, son chapeau

de paille cousue, un petit châle de soie; mise simple qui faisait

croire qu'elle était parée, comme il arrive à toutes les personnes chez

lesquelles une grandeur naturelle rehausse les moindres accessoires.

Aussi, quand elle quittait son costume d'ouvrière intimidait-elle

prodigieusement David. Quoique l'imprimeur se fût résolu à parler

de lui-même, il ne trouva plus rien à dire quand il donna le bras

à la belle Ève pour traverser l'Houmeau. L'amour se plaît dans ces

respectueuses terreurs, semblables à celles que la gloire de Dieu

cause aux Fidèles. Les deux amants marchèrent silencieusement vers le

pont Sainte-Anne afin de gagner la rive gauche de la Charente. Ève,

qui trouva ce silence gênant s'arrêta vers le milieu du pont pour

contempler la rivière qui, de là jusqu'à l'endroit où se construisait

la poudrerie, forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors

une joyeuse traînée de lumière.

—La belle soirée! dit-elle en cherchant un sujet de conversation,

l'air est à la fois tiède et frais, les fleurs embaument, le ciel est

magnifique.

—Tout parle au cœur, répondit David en essayant d'arriver à son amour

par analogie. Il y a pour les gens aimants un plaisir infini à trouver

dans les accidents d'un paysage, dans la transparence de l'air, dans

les parfums de la terre, la poésie qu'ils ont dans l'âme. La nature

parle pour eux.

—Et elle leur délie aussi la langue, dit Ève en riant. Vous étiez

bien silencieux en traversant l'Houmeau. Savez-vous que j'étais

embarrassée...

—Je vous trouvais si belle que j'étais saisi, répondit naïvement David.

—Je suis donc moins belle en ce moment? lui demanda-t-elle.

—Non; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous, que......

Il s'arrêta tout interdit et regarda les collines par où descend la

route de Saintes.

—Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, j'en suis ravie,

car je me crois obligée à vous donner une soirée en échange de celle

que vous m'avez sacrifiée. En refusant d'aller chez madame de Bargeton,

vous avez été tout aussi généreux que l'était Lucien en risquant de la

fâcher par sa demande.

—Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes

seuls sous le ciel, sans autres témoins que les roseaux et les

buissons qui bordent la Charente, permettez-moi, chère Ève, de vous

exprimer quelques-unes des inquiétudes que me cause la marche actuelle

de Lucien. Après ce que je viens de lui dire, mes craintes vous

paraîtront, je l'espère, un raffinement d'amitié. Vous et votre mère,

vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa position; mais

en excitant son ambition, ne l'avez-vous pas imprudemment voué à de

grandes souffrances? Comment se soutiendra-t-il dans le monde où le

portent ses goûts? Je le connais! il est de nature à aimer les récoltes

sans le travail. Les devoirs de société lui dévoreront son temps, et

le temps est le seul capital des gens qui n'ont que leur intelligence

pour fortune; il aime à briller, le monde irritera ses désirs qu'aucune

somme ne pourra satisfaire, il dépensera de l'argent et n'en gagnera

pas; enfin, vous l'avez habitué à se croire grand; mais avant de

reconnaître une supériorité quelconque, le monde demande d'éclatants

succès. Or, les succès littéraires ne se conquièrent que dans la

solitude et par d'obstinés travaux. Que donnera madame de Bargeton à

votre frère en retour de tant de journées passées à ses pieds? Lucien

est trop fier pour accepter ses secours, et nous le savons encore trop

pauvre pour continuer à voir sa société, qui est doublement ruineuse.

Tôt ou tard cette femme abandonnera notre cher frère après lui avoir

fait perdre le goût du travail, après avoir développé chez lui le goût

du luxe, le mépris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son

penchant à l'oisiveté, cette débauche des âmes poétiques. Oui, je

tremble que cette grande dame ne s'amuse de Lucien comme d'un jouet: ou

elle l'aime sincèrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l'aime pas

et le rendra malheureux, car il en est fou.

—Vous me glacez le cœur, dit Ève en s'arrêtant au barrage de la

Charente. Mais, tant que ma mère aura la force de faire son pénible

métier et tant que je vivrai, les produits de notre travail suffiront

peut-être aux dépenses de Lucien, et lui permettront d'attendre le

moment où sa fortune commencera. Je ne manquerai jamais de courage, car

l'idée de travailler pour une personne aimée, dit Ève en s'animant,

ôte au travail toute son amertume et ses ennuis. Je suis heureuse en

songeant pour qui je me donne tant de peine, si toutefois c'est de la

peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons assez d'argent pour que

Lucien puisse aller dans le beau monde. Là est sa fortune.

—Là est aussi sa perte, reprit David. Écoutez-moi, chère Ève. La lente

exécution des œuvres du génie exige une fortune considérable toute

venue ou le sublime cynisme d'une vie pauvre. Croyez-moi! Lucien a une

si grande horreur des privations de la misère, il a si complaisamment

savouré l'arome des festins, la fumée des succès, son amour-propre a

si bien grandi dans le boudoir de madame de Bargeton, qu'il tentera

tout plutôt que de déchoir; et les produits de votre travail ne seront

jamais en rapport avec ses besoins.

—Vous n'êtes donc qu'un faux ami! s'écria Ève désespérée. Autrement

vous ne nous décourageriez pas ainsi.

—Ève! Ève! répondit David, je voudrais être le frère de Lucien.

Vous seule pouvez me donner ce titre, qui lui permettrait de tout

accepter de moi, qui me donnerait le droit de me dévouer à lui avec

le saint amour que vous mettez à vos sacrifices, mais en y portant le

discernement du calculateur. Ève, cher enfant aimée, faites que Lucien

ait un trésor où il puisse puiser sans honte? La bourse d'un frère ne

sera-t-elle pas comme la sienne? si vous saviez toutes les réflexions

que m'a suggérées la position nouvelle de Lucien! S'il veut aller chez

madame de Bargeton, il ne doit plus être mon prote, il ne doit plus

loger à l'Houmeau, vous ne devez plus rester ouvrière, votre mère ne

doit plus faire son métier. Si vous consentiez à devenir ma femme,

tout s'aplanirait: Lucien pourrait demeurer au second chez moi pendant

que je lui bâtirais un appartement au-dessus de l'appentis au fond de

la cour, à moins que mon père ne veuille élever un second étage. Nous

lui arrangerions ainsi une vie sans soucis, une vie indépendante. Mon

désir de soutenir Lucien me donnera pour faire fortune un courage que

je n'aurais pas s'il ne s'agissait que de moi; mais il dépend de vous

d'autoriser mon dévouement. Peut-être un jour ira-t-il à Paris, le seul

théâtre où il puisse se produire, et où ses talents seront appréciés

et rétribués. La vie de Paris est chère, et nous ne serons pas trop

de trois pour l'y entretenir. D'ailleurs, à vous comme à votre mère,

ne faudra-t-il pas un appui? Chère Ève, épousez-moi par amour pour

Lucien. Plus tard vous m'aimerez peut-être en voyant les efforts que

je ferai pour le servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous

deux également modestes dans nos goûts, il nous faudra peu de chose; le

bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son cœur sera le trésor

où nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout!

—Les convenances nous séparent, dit Ève émue en voyant combien ce grand

amour se faisait petit. Vous êtes riche et je suis pauvre. Il faut

aimer beaucoup pour passer par-dessus une semblable difficulté.

—Vous ne m'aimez donc pas assez encore? s'écria David atterré.

—Mais votre père s'opposerait peut-être...

—Bien, bien, répondit David, s'il n'y a que mon père à consulter, vous

serez ma femme. Ève, ma chère Ève! vous venez de me rendre la vie bien

facile à porter en ce moment. J'avais, hélas! le cœur bien lourd de

sentiments que je ne pouvais ni ne savais exprimer. Dites-moi seulement

que vous m'aimez un peu, je prendrai le courage nécessaire pour vous

parler de tout le reste.

—En vérité, dit-elle, vous me rendez tout honteuse; mais puisque nous

nous confions nos sentiments, je vous dirai que je n'ai jamais de

ma vie pensé à un autre qu'à vous. J'ai vu en vous un de ces hommes

auxquels une femme peut se trouver fière d'appartenir, et je n'osais

espérer pour moi, pauvre ouvrière sans avenir, une si grande destinée.

—Assez, assez, dit-il en s'asseyant sur la traverse du barrage auprès

duquel ils étaient revenus, car ils allaient et venaient comme des fous

en parcourant le même espace.

—Qu'avez-vous? lui dit-elle en exprimant pour la première fois cette

inquiétude si gracieuse que les femmes éprouvent pour un être qui leur

appartient.

—Rien que de bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse,

l'esprit est comme ébloui, l'âme est accablée. Pourquoi suis-je le plus

heureux? dit-il avec une expression de mélancolie. Mais je le sais.

Ève regarda David d'un air coquet et douteux qui voulait une

explication.

—Chère Ève, je reçois plus que je ne donne. Aussi vous aimerai-je

toujours mieux que vous ne m'aimerez, parce que j'ai plus de raison de

vous aimer: vous êtes un ange et je suis un homme.

—Je ne suis pas si savante, répondit Ève en souriant. Je vous aime

bien...

—Autant que vous aimez Lucien? dit-il en l'interrompant.

—Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vous et tâcher de ne

vous donner aucune peine dans la vie, d'abord un peu pénible, que nous

mènerons.

—Vous êtes-vous aperçue, chère Ève, que je vous ai aimée depuis le

premier jour où je vous ai vue?

—Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée? demanda-t-elle.

—Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma prétendue

fortune. Je suis pauvre, ma chère Ève. Oui, mon père a pris plaisir

à me ruiner, il a spéculé sur mon travail, il a fait comme beaucoup

de prétendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche

ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant, mais une

réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître mes défauts, et ils

sont énormes chez un homme obligé de faire sa fortune. Mon caractère,

mes habitudes, les occupations qui me plaisent me rendent impropre à

tout ce qui est commerce et spéculation, et cependant nous ne pouvons

devenir riches que par l'exercice de quelque industrie. Si je suis

capable de découvrir une mine d'or, je suis singulièrement inhabile à

l'exploiter. Mais vous, qui, par amour pour votre frère, êtes descendue

aux plus petits détails, qui avez le génie de l'économie, la patiente

attention du vrai commerçant, vous récolterez la moisson que j'aurai

semée. Notre situation, car depuis long-temps je me suis mis au sein de

votre famille, m'oppresse si fort le cœur que j'ai consumé mes jours

et mes nuits à chercher une occasion de fortune. Mes connaissances en

chimie et l'observation des besoins du commerce m'ont mis sur la voie

d'une découverte lucrative. Je ne puis vous en rien dire encore, je

prévois trop de lenteurs. Nous souffrirons pendant quelques années

peut-être: mais je finirai par trouver les procédés industriels à la

piste desquels je suis depuis quelques jours, et qui nous procureront

une grande fortune. Je n'ai rien dit à Lucien, car son caractère ardent

gâterait tout, il convertirait mes espérances en réalités, il vivrait

en grand seigneur et s'endetterait peut-être. Ainsi gardez-moi le

secret. Votre douce et chère compagnie pourra seule me consoler pendant

ces longues épreuves, comme le désir de vous enrichir vous et Lucien me

donnera de la constance et de la ténacité...

—J'avais deviné aussi, lui dit Ève en l'interrompant, que vous étiez un

de ces inventeurs auxquels il faut, comme à mon pauvre père, une femme

qui prenne soin d'eux.

—Vous m'aimez donc! Ah! dites-le-moi sans crainte, à moi qui ai vu dans

votre nom un symbole de mon amour. Ève était la seule femme qu'il y

eût dans le monde, et ce qui était matériellement vrai pour Adam l'est

moralement pour moi. Mon Dieu! m'aimez-vous?

—Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la manière dont

elle la prononça comme pour peindre l'étendue de ses sentiments.

—Hé! bien, asseyons-nous là, dit-il en conduisant Ève par la main vers

une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d'une papeterie.

Laissez-moi respirer l'air du soir, entendre les cris des ranettes,

admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux; laissez-moi

m'emparer de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute

chose, et qui m'apparaît pour la première fois dans sa splendeur,

éclairée par l'amour, embellie par vous. Ève, chère aimée! voici le

premier moment de joie sans mélange que le sort m'ait donné! Je doute

que Lucien soit aussi heureux que moi!

En sentant la main d'Ève humide et tremblante dans la sienne, David y

laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien aborda sa sœur.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 8 / 56 段