de Valence et ses espérances dans la diplomatie, pour venir vivre à
Angoulême auprès de Zéphirine, dite aussi Zizine. L'ancien consul
prenait soin du ménage, faisait l'éducation des enfants, leur apprenait
les langues étrangères, et dirigeait la fortune de monsieur et de
madame de Senonches avec un entier dévouement. L'Angoulême noble,
l'Angoulême administratif, l'Angoulême bourgeois avaient longtemps
glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois personnes; mais, à
la longue, ce mystère de trinité conjugale parut si rare et si joli,
que monsieur du Hautoy eût semblé prodigieusement immoral s'il avait
fait mine de se marier. Quand Jacques chassait aux environs, chacun
lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les petites
indispositions de son intendant volontaire en lui donnant le pas sur
sa femme. Cet aveuglement paraissait si curieux chez un homme jaloux,
que ses meilleurs amis s'amusaient à le faire poser, et l'annonçaient à
ceux qui ne connaissaient pas le mystère afin de les amuser. Monsieur
du Hautoy était un précieux dandy dont les petits soins personnels
avaient tourné à la mignardise et à l'enfantillage. Il s'occupait de
sa toux, de son sommeil, de sa digestion et de son manger. Zéphirine
avait amené son factotum à faire l'homme de petite santé: elle le
ouatait, l'embéguinait, le médicinait; elle l'empâtait de mets choisis
comme un bichon de marquise; elle lui ordonnait ou lui défendait tel
ou tel aliment; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravates et
des mouchoirs; elle avait fini par l'habituer à porter de si jolies
choses qu'elle le métamorphosait en une sorte d'idole japonaise. Leur
entente était d'ailleurs sans mécompte: Zizine regardait à tout propos
Francis, et Francis semblait prendre ses idées dans les yeux de Zizine.
Ils blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se consulter pour
dire le plus simple bonjour.
Le plus riche propriétaire des environs, l'homme envié de tous,
monsieur le marquis de Pimentel et sa femme, qui réunissaient à eux
deux quarante mille livres de rente, et passaient l'hiver à Paris,
vinrent de la campagne en calèche avec leurs voisins, monsieur le
baron et madame la baronne de Rastignac, accompagnés de la tante de la
baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, bien
élevées, pauvres, mais mises avec cette simplicité qui fait tant valoir
les beautés naturelles. Ces personnes, qui certes étaient l'élite de
la compagnie, furent reçues par un froid silence et par un respect
plein de jalousie, surtout quand chacun vit la distraction de l'accueil
que leur fit madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à ce
petit nombre de gens qui, dans les provinces, se tiennent au-dessus
des commérages, ne se mêlent à aucune société, vivent dans une
retraite silencieuse et gardent une imposante dignité. Monsieur de
Pimentel et monsieur de Rastignac étaient appelés par leurs titres;
aucune familiarité ne mêlait leurs femmes ni leurs filles à la haute
coterie d'Angoulême, ils approchaient trop la noblesse de cour pour se
commettre avec les niaiseries de la province.
Le Préfet et le Général arrivèrent les derniers, accompagnés du
gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apporté son mémoire sur
les vers à soie chez David. C'était sans doute quelque maire de canton
recommandable par de belles propriétés; mais sa tournure et sa mise
trahissaient une désuétude complète de la société: il était gêné dans
ses habits, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son
interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre
quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre un service domestique;
il se montrait tour à tour, obséquieux, inquiet, grave, il s'empressait
de rire d'une plaisanterie, il écoutait d'une façon servile, et
parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on se moquait de lui.
Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de
parler vers à soie; mais l'infortuné monsieur de Séverac tomba sur
monsieur de Bartas qui lui répondit musique et sur monsieur de Saintot
qui lui cita Cicéron. Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire
finit par s'entendre avec une veuve et sa fille, madame et mademoiselle
du Brossard qui n'étaient pas les deux figures les moins intéressantes
de cette société. Un seul mot dira tout: elles étaient aussi pauvres
que nobles. Elles avaient dans leur mise, cette prétention à la
parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort
maladroitement et à tout propos sa grande et grosse fille, âgée de
vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano; elle lui
faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et,
dans son désir d'établir sa chère Camille, elle avait dans une même
soirée prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons, et
la ville tranquille des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes
deux, elles avaient la dignité pincée, aigre-douce des personnes que
chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s'intéresse par égoïsme,
et qui ont sondé le vide des phrases consolatrices par lesquelles le
monde se fait un plaisir d'accueillir les malheureux. Monsieur de
Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants; la
mère et la fille écoutèrent donc avec une dévotieuse admiration les
détails qu'il leur donna sur ses magnaneries.
—Ma fille a toujours aimé les animaux, dit la mère. Aussi, comme
la soie que font ces petites bêtes intéresse les femmes, je vous
demanderai la permission d'aller à Séverac montrer à ma Camille
comment ça se récolte. Camille a tant d'intelligence qu'elle saisira
sur-le-champ tout ce que vous lui direz. N'a-t-elle pas compris un jour
la raison inverse du carré des distances?
Cette phrase termina glorieusement la conversation entre monsieur de
Séverac et madame du Brossard, après la lecture de Lucien.
Quelques habitués se coulèrent familièrement dans l'assemblée, ainsi
que deux ou trois fils de famille, timides, silencieux, parés comme
des châsses, heureux d'avoir été conviés à cette solennité littéraire.
Toutes les femmes se rangèrent sérieusement en un cercle derrière
lequel les hommes se tinrent debout. Cette assemblée de personnages
bizarres, aux costumes hétéroclites, aux visages grimés, devint
très-imposante pour Lucien, dont le cœur palpita quand il se vit
l'objet de tous les regards. Quelque hardi qu'il fût, il ne soutint
pas facilement cette première épreuve, malgré les encouragements de
sa maîtresse, qui déploya le faste de ses révérences et ses plus
précieuses grâces en recevant les illustres sommités de l'Angoumois.
Le malaise auquel il était en proie fut continué par une circonstance
facile à prévoir, mais qui devait effaroucher un jeune homme encore
peu familiarisé avec la tactique du monde. Lucien, tout yeux et tout
oreilles, s'entendait appeler monsieur de Rubempré par Louise, par
monsieur de Bargeton, par l'Évêque, par quelques complaisants de la
maîtresse du logis, et monsieur Chardon par la majorité de ce redouté
public. Intimidé par les œillades interrogatives des curieux, il
pressentait son nom bourgeois au seul mouvement des lèvres; il devinait
les jugements anticipés que l'on portait sur lui avec cette franchise
provinciale, souvent un peu trop près de l'impolitesse. Ces continuels
coups d'épingle inattendus le mirent encore plus mal avec lui-même.
Il attendit avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin
de prendre une attitude qui fît cesser son supplice intérieur; mais
Jacques racontait sa dernière chasse à madame de Pimentel; Adrien
s'entretenait du nouvel astre musical, de Rossini, avec mademoiselle
Laure de Rastignac; Astolphe qui avait appris par cœur dans un journal
la description d'une nouvelle charrue en parlait au baron. Lucien ne
savait pas, le pauvre poète, qu'aucune de ces intelligences, excepté
celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. Toutes
ces personnes, privées d'émotions, étaient accourues en se trompant
elles-mêmes sur la nature du spectacle qui les attendait. Il est des
mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse
des saltimbanques, attirent toujours le public. Les mots beauté,
gloire, poésie, ont des sortiléges qui séduisent les esprits les plus
grossiers.
Quand tout le monde fut arrivé, que les causeries eurent cessé, non
sans mille avertissements donnés aux interrupteurs par monsieur de
Bargeton, que sa femme envoya comme un suisse d'église qui fait
retentir sa canne sur les dalles, Lucien se mit à la table ronde, près
de madame de Bargeton, en éprouvant une violente secousse d'âme. Il
annonça d'une voix troublée que, pour ne tromper l'attente de personne,
il allait lire les chefs-d'œuvre récemment retrouvés d'un grand poète
inconnu. Quoique les poésies d'André de Chénier eussent été publiées
dès 1819, personne, à Angoulême, n'avait encore entendu parler d'André
de Chénier. Chacun voulut voir, dans cette annonce, un biais trouvé
par madame de Bargeton pour ménager l'amour-propre du poète et mettre
les auditeurs à l'aise. Lucien lut d'abord le Jeune Malade, qui fut
accueilli par des murmures flatteurs; puis l'Aveugle, poème que ces
esprits médiocres trouvèrent long. Pendant sa lecture, Lucien fut
en proie à l'une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être
parfaitement comprises que par d'éminents artistes, ou par ceux que
l'enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour
être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une
sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l'auditoire
une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des
sentiments n'ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle,
le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne
céleste au milieu des ricanements de l'enfer. Or, dans la sphère où
se développent leurs facultés, les hommes d'intelligence possèdent
la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l'oreille
de la taupe; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour
d'eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou
incompris, qu'une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie
ou ennemie. Les murmures des hommes qui n'étaient venus là que pour
leurs femmes, et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient
à l'oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière;
de même qu'il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires
violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient. Lorsque,
semblable à la colombe du déluge, il cherchait un coin favorable où
son regard pût s'arrêter, il rencontrait les yeux impatientés de gens
qui pensaient évidemment à profiter de cette réunion pour s'interroger
sur quelques intérêts positifs. A l'exception de Laure de Rastignac,
de deux ou trois jeunes gens et de l'Évêque, tous les assistants
s'ennuyaient. En effet, ceux qui comprennent la poésie cherchent à
développer dans leur âme ce que l'auteur a mis en germe dans ses vers;
mais ces auditeurs glacés, loin d'aspirer l'âme du poète, n'écoutaient
même pas ses accents. Lucien éprouva donc un si profond découragement,
qu'une sueur froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lancé par
Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage d'achever;
mais son cœur de poète saignait de mille blessures.
—Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine? dit à sa voisine la sèche Lili
qui s'attendait peut-être à des tours de force.
—Ne me demandez pas mon avis, ma chère, mes yeux se ferment aussitôt
que j'entends lire.
—J'espère que Naïs ne nous donnera pas souvent des vers le soir, dit
Francis. Quand j'écoute lire après mon dîner, l'attention que je suis
forcé d'avoir trouble ma digestion.
—Pauvre chat, dit Zéphirine à voix basse, buvez un verre d'eau sucrée.
—C'est fort bien déclamé, dit Alexandre; mais j'aime mieux le whist.
En entendant cette réponse qui passa pour spirituelle à cause de la
signification anglaise du mot, quelques joueuses prétendirent que le
lecteur avait besoin de repos. Sous ce prétexte, un ou deux couples
s'esquivèrent dans le boudoir. Lucien, supplié par Louise, par la
charmante Laure de Rastignac et par l'Évêque, réveilla l'attention,
grâce à la verve contre-révolutionnaire des Iambes, que plusieurs
personnes, entraînées par la chaleur du débit, applaudirent sans les
comprendre. Ces sortes de gens sont influençables par la vocifération
comme les palais grossiers sont excités par les liqueurs fortes.
Pendant un moment où l'on prit des glaces, Zéphirine envoya Francis
voir le volume, et dit à sa voisine Amélie que les vers lus par Lucien
étaient imprimés.
—Mais, répondit Amélie avec un visible bonheur, c'est bien simple,
monsieur de Rubempré travaille chez un imprimeur. C'est, dit-elle en
regardant Lolotte, comme si une jolie femme faisait elle-même ses
robes.
—Il a imprimé ses poésies lui-même, se dirent les femmes.
—Pourquoi s'appelle-t-il donc alors monsieur de Rubempré? demanda
Jacques. Quand il travaille de ses mains, un noble doit quitter son nom.
—Il a effectivement quitté le sien, qui était roturier, dit Zizine,
mais pour prendre celui de sa mère qui est noble.
—Puisque ses vers (en province on nomme _verse_) sont imprimés, nous
pouvons les lire nous-mêmes, dit Astolphe.
Cette stupidité compliqua la question jusqu'à ce que Sixte du Châtelet
eût daigné dire à cette ignorante assemblée que l'annonce n'était
pas une précaution oratoire, et que ces belles poésies appartenaient
à un frère royaliste du révolutionnaire Marie-Joseph Chénier. La
société d'Angoulême, à l'exception de l'Évêque, de madame de Rastignac
et de ses deux filles, que cette grande poésie avait saisis, se
crut mystifiée et s'offensa de cette supercherie. Un sourd murmure
s'éleva; mais Lucien ne l'entendit pas. Isolé de ce monde odieux par
l'enivrement que produisait une mélodie intérieure, il s'efforçait de
la répéter, et voyait les figures comme à travers un nuage. Il lut la
sombre élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien où respire une
mélancolie sublime; puis celle où est ce vers:
Tes vers sont doux, j'aime à les répéter.
Enfin, il termina par la suave idylle intitulée _Néère_.
Plongée dans une délicieuse rêverie, une main dans ses boucles,
qu'elle avait défrisées sans s'en apercevoir, l'autre pendant, les
yeux distraits, seule au milieu de son salon, madame de Bargeton se
sentait pour la première fois de sa vie transportée dans la sphère qui
lui était propre. Jugez combien elle fut désagréablement distraite par
Amélie, qui s'était chargée de lui exprimer les vœux publics.
—Naïs, nous étions venues pour entendre les poésies de monsieur
Chardon, et vous nous donnez des vers (_verse_) imprimés. Quoique ces
morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames aimeraient mieux
le vin du cru.
—Ne trouvez-vous pas que la langue française se prête peu à la poésie?
dit Astolphe au Directeur des Contributions. Je trouve la prose de
Cicéron mille fois plus poétique.
—La vraie poésie française est la poésie légère, la chanson, répondit
du Châtelet.
—La chanson prouve que notre langue est très-musicale, dit Adrien.
—Je voudrais bien connaître les vers (_verse_) qui ont causé la perte
de Naïs, dit Zéphirine; mais d'après la manière dont elle accueille
la demande d'Amélie, elle n'est pas disposée à nous en donner un
échantillon.
—Elle se doit à elle-même de les lui faire dire, répondit Francis, car
le génie de ce petit bonhomme est sa justification.
—Vous qui avez été dans la diplomatie, obtenez-nous cela, dit Amélie à
monsieur du Châtelet.
—Rien de plus aisé, dit le baron.
L'ancien Secrétaire des Commandements, habitué à ces petits manéges,
alla trouver l'Évêque et sut le mettre en avant. Priée par monseigneur,
Naïs fut obligée de demander à Lucien quelque morceau qu'il sût par
cœur. Le prompt succès du baron dans cette négociation lui valut un
langoureux sourire d'Amélie.
—Décidément ce baron est bien spirituel, dit-elle à Lolotte.
Lolotte se souvenait du propos aigre-doux d'Amélie sur les femmes qui
faisaient elles-mêmes leurs robes.
—Depuis quand reconnaissez-vous les barons de l'empire? lui
répondit-elle en souriant.
Lucien avait essayé de déifier sa maîtresse dans une ode qui lui était
adressée sous un titre inventé par tous les jeunes gens au sortir
du collége. Cette ode, si complaisamment caressée, embellie de tout
l'amour qu'il se sentait au cœur, lui parut la seule œuvre capable de
lutter avec la poésie de Chénier. Il regarda d'un air passablement
fat madame de Bargeton, en disant: A ELLE! Puis il se posa fièrement
pour dérouler cette pièce ambitieuse, car son amour-propre d'auteur se
sentit à l'aise derrière la jupe de madame de Bargeton.
En ce moment, Naïs laissa échapper son secret aux yeux des femmes.
Malgré l'habitude qu'elle avait de dominer ce monde de toute la hauteur
de son intelligence, elle ne put s'empêcher de trembler pour Lucien.
Sa contenance fut gênée, ses regards demandèrent en quelque sorte
l'indulgence; puis elle fut obligée de rester les yeux baissés, et
de cacher son contentement à mesure que se déployèrent les strophes
suivantes.
A ELLE.
Du sein de ces torrents de gloire et de lumière,
Où, sur des sistres d'or, les anges attentifs,
Aux pieds de Jéhova redisent la prière
De nos astres plaintifs;
Souvent un chérubin à chevelure blonde
Voilant l'éclat de Dieu sur son front arrêté,
Laisse aux parvis des cieux son plumage argenté,
Et descend sur le monde.
Il a compris de Dieu le bienfaisant regard:
Du génie aux abois il endort la souffrance;
Jeune fille adorée, il berce le vieillard
Dans les fleurs de l'enfance;
Il inscrit des méchants les tardifs repentirs;
A la mère inquiète, il dit en rêve: Espère!
Et, le cœur plein de joie, il compte les soupirs
Qu'on donne à la misère.
De ces beaux messagers un seul est parmi nous,
Que la terre amoureuse arrête dans sa route;
Mais il pleure, et poursuit d'un regard triste et doux
La paternelle voûte.
Ce n'est point de son front l'éclatante blancheur
Qui m'a dit le secret de sa noble origine,
Ni l'éclair de ses yeux, ni la féconde ardeur
De sa vertu divine.
Mais par tant de lueur mon amour ébloui
A tenté de s'unir à sa sainte nature,
Et du terrible archange il a heurté sur lui
L'impénétrable armure.
Ah! gardez, gardez bien de lui laisser revoir
Le brillant séraphin qui vers les cieux revole;
Trop tôt il en saurait la magique parole
Qui se chante le soir!
Vous les verriez alors, des nuits perçant les voiles,
Comme un point de l'aurore, atteindre les étoiles
Par un vol fraternel;
Et le marin qui veille, attendant un présage,
De leurs pieds lumineux montrerait le passage,
Comme un phare éternel.
—Comprenez-vous ce calembour? dit Amélie à monsieur du Châtelet en lui
adressant un regard de coquetterie.
—C'est des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait au sortir
du collége, répondit le baron d'un air ennuyé pour obéir à son rôle
de jugeur que rien n'étonnait. Autrefois nous donnions dans les
brumes ossianiques. C'était des Malvina, des Fingal, des apparitions
nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes avec des étoiles
au-dessus de leurs têtes. Aujourd'hui, cette friperie poétique est
remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges, par les plumes
des séraphins, par toute la garde-robe du paradis remise à neuf avec
les mots immense, infini, solitude, intelligence. C'est des lacs, des
paroles de Dieu, une espèce de panthéisme christianisé, enrichi de
rimes rares, péniblement cherchées, comme émeraude et fraude, aïeul et
glaïeul, etc. Enfin, nous avons changé de latitude: au lieu d'être au
nord, nous sommes dans l'orient: mais les ténèbres y sont tout aussi
épaisses.
—Si l'ode est obscure, dit Zéphirine, la déclaration me semble
très-claire.
—Et l'armure de l'archange est une robe de mousseline assez légère, dit
Francis.
Quoique la politesse voulût que l'on trouvât ostensiblement l'ode
ravissante à cause de madame de Bargeton, les femmes, furieuses de ne
pas avoir de poète à leur service pour les traiter d'anges, se levèrent
comme ennuyées, en murmurant d'un air glacial: _très-bien, joli,
parfait_.
—Si vous m'aimez, vous ne complimenterez ni l'auteur ni son ange, dit
Lolotte à son cher Adrien d'un air despotique auquel il dut obéir.
—Après tout, c'est des phrases, dit Zéphirine à Francis, et l'amour est
une poésie en action.
—Vous avez dit là, Zizine, une chose que je pensais, mais que je
n'aurais pas aussi finement exprimée, repartit Stanislas en s'épluchant
de la tête aux pieds par un regard caressant.
—Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amélie à du Châtelet, pour
voir rabaisser la fièreté de Naïs qui se fait traiter d'archange, comme
si elle était plus que nous, et qui nous encanaille avec le fils d'un
apothicaire et d'une garde-malade, dont la sœur est une grisette, et
qui travaille chez un imprimeur.
—Puisque le père vendait des biscuits contre les vers, dit Jacques, il
aurait dû en faire manger à son fils.
—Il continue le métier de son père, car ce qu'il vient de nous donner me
semble de la drogue, dit Stanislas en prenant une de ses poses les plus
agaçantes. Drogue pour drogue, j'aime mieux autre chose.
En un moment chacun s'entendit pour humilier Lucien par quelque mot
d'ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit une action
charitable en disant qu'il était temps d'éclairer Naïs, bien près
de faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener à
bien cette sotte conspiration à laquelle tous ces petits esprits
s'intéressèrent comme au dénouement d'un drame, et dans laquelle ils
virent une aventure à raconter le lendemain.
L'ancien consul, peu soucieux d'avoir à se battre avec un jeune poète
qui, sous les yeux de sa maîtresse, enragerait d'un mot insultant,
comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacré contre lequel
la vengeance fût impossible. Il imita l'exemple que lui avait donné
l'adroit du Châtelet quand il avait été question de faire dire des
vers à Lucien. Il vint causer avec l'Évêque en feignant de partager
l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspiré à Sa Grandeur; puis
il le mystifia en lui faisant croire que la mère de Lucien était une
femme supérieure et d'une excessive modestie, qui fournissait à son
fils les sujets de toutes ses compositions. Le plus grand plaisir de
Lucien était de voir rendre justice à sa mère, qu'il adorait. Une fois
cette idée inculquée à l'Évêque, Francis s'en remit sur les hasards de
la conversation pour amener le mot blessant qu'il avait médité de faire
dire par monseigneur.
Quand Francis et l'Évêque revinrent dans le cercle au centre duquel
était Lucien, l'attention redoubla parmi les personnes qui déjà lui
faisaient boire la ciguë à petits coups. Tout à fait étranger au manége
des salons, le pauvre poète ne savait que regarder madame de Bargeton,
et répondre gauchement aux gauches questions qui lui étaient adressées.
Il ignorait les noms et les qualités de la plupart des personnes
présentes, et ne savait quelle conversation tenir avec des femmes
qui lui disaient des niaiseries dont il avait honte. Il se sentait
d'ailleurs à mille lieues de ces divinités angoumoisines en s'entendant
nommer tantôt monsieur Chardon, tantôt monsieur de Rubempré, tandis
qu'elles s'appelaient Lolotte, Adrien, Astolphe, Lili, Fifine. Sa
confusion fut extrême quand, ayant pris Lili pour un nom d'homme,
il appela monsieur Lili le brutal monsieur de Senonches. Le Nembrod
interrompit Lucien par un:—Monsieur Lulu? qui fit rougir madame de
Bargeton jusqu'aux oreilles.
—Il faut être bien aveuglée pour admettre ici et nous présenter ce
petit bonhomme, dit-il à demi-voix.
—Madame la marquise, dit Zéphirine à madame de Pimentel à voix basse,
mais de manière à se faire entendre, ne trouvez-vous pas une grande
ressemblance entre monsieur Chardon et monsieur de Cante-Croix?
—La ressemblance est idéale, répondit en souriant madame de Pimentel.
—La gloire a des séductions que l'on peut avouer, dit madame de
Bargeton à la marquise. Il est des femmes qui s'éprennent de la
grandeur comme d'autres de la petitesse, ajouta-t-elle en regardant
Francis.
Zéphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul très-grand; mais
la marquise se rangea du côté de Naïs en se mettant à rire.
—Vous êtes bien heureux, monsieur, dit à Lucien monsieur de Pimentel
qui se reprit pour le nommer monsieur de Rubempré après l'avoir appelé
Chardon, vous ne devez jamais vous ennuyer?