—Enfant! enfant! si l'on nous voyait, je serais bien ridicule, dit-elle

en se réveillant d'une torpeur extatique.

Pendant cette soirée, l'esprit de madame de Bargeton fit de grands

ravages dans ce qu'elle nommait les préjugés de Lucien. A l'entendre,

les hommes de génie n'avaient ni frères ni sœurs, ni pères ni mères;

les grandes œuvres qu'ils devaient édifier leur imposaient un apparent

égoïsme, en les obligeant de tout sacrifier à leur grandeur. Si la

famille souffrait d'abord des dévorantes exactions perçues par un

cerveau gigantesque, plus tard elle recevrait au centuple le prix

des sacrifices de tout genre exigés par les premières luttes d'une

royauté contrariée, en partageant les fruits de la victoire. Le génie

ne relevait que de lui-même; il était seul juge de ses moyens, car lui

seul connaissait la fin: il devait donc se mettre au-dessus des lois,

appelé qu'il était à les refaire; d'ailleurs, qui s'empare de son

siècle peut tout prendre, tout risquer, car tout est à lui. Elle citait

les commencements de la vie de Bernard de Palissy, de Louis XI, de

Fox, de Napoléon, de Christophe Colomb, de César, de tous les illustres

joueurs, d'abord criblés de dettes ou misérables, incompris, tenus pour

fous, pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui plus

tard devenaient l'orgueil de la famille, du pays, du monde.

Ces raisonnements abondaient dans les vices secrets de Lucien et

avançaient la corruption de son cœur; car, dans l'ardeur de ses désirs,

il admettait les moyens _a priori_. Mais ne pas réussir est un crime

de lèse-majesté sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassiné toutes

les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la société qui chasse avec

horreur les Marius assis devant leurs ruines? Lucien ne se savait pas

entre l'infamie des bagnes et les palmes du génie; il planait sur le

Sinaï des prophètes sans comprendre qu'au bas s'étend une mer Morte,

l'horrible suaire de Gomorrhe.

Louise débrida si bien le cœur et l'esprit de son poète des langes dont

les avait enveloppés la vie de province, que Lucien voulut éprouver

madame de Bargeton afin de savoir s'il pouvait, sans éprouver la honte

d'un refus, conquérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna

l'occasion de tenter cette épreuve. L'ambition se mêlait à son amour.

Il aimait et voulait s'élever, double désir bien naturel chez les

jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l'indigence à combattre.

En conviant aujourd'hui tous ses enfants à un même festin, la Société

réveille leurs ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la

jeunesse de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments généreux

en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu'il en fût autrement;

mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on

voudrait croire, pour qu'on puisse se permettre de représenter le jeune

homme autrement qu'il est au Dix-neuvième Siècle. Le calcul de Lucien

lui parut fait au profit d'un beau sentiment, de son amitié pour David.

Lucien écrivit une longue lettre à sa Louise, car il se trouva plus

hardi la plume à la main que la parole à la bouche. En douze feuillets

trois fois recopiés, il raconta le génie de son père, ses espérances

perdues, et la misère horrible à laquelle il était en proie. Il peignit

sa chère sœur comme un ange, David comme un Cuvier futur, qui, avant

d'être un grand homme, était un père, un frère, un ami pour lui; il se

croirait indigne d'être aimé de Louise, sa première gloire, s'il ne lui

demandait pas de faire pour David ce qu'elle faisait pour lui-même. Il

renoncerait à tout plutôt que de trahir David Séchard, il voulait que

David assistât à son succès. Il écrivit une de ces lettres folles où

les jeunes gens opposent le pistolet à un refus, où tourne le casuisme

de l'enfance, où parle la logique insensée des belles âmes; délicieux

verbiage brodé de ces déclarations naïves échappées du cœur à l'insu

de l'écrivain, et que les femmes aiment tant. Après avoir remis cette

lettre à la femme de chambre, Lucien était venu passer la journée à

corriger des épreuves, à diriger quelques travaux, à mettre en ordre

les petites affaires de l'imprimerie, sans rien dire à David. Dans les

jours où le cœur est encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes

discrétions. D'ailleurs peut-être Lucien commençait-il à redouter la

hache de Phocion, que savait manier David; peut-être craignait-il la

clarté d'un regard qui allait au fond de l'âme. Après la lecture de

Chénier, son secret avait passé de son cœur sur ses lèvres, atteint par

un reproche qu'il sentit comme le doigt que pose un médecin sur une

plaie.

Maintenant embrassez les pensées qui durent assaillir Lucien

pendant qu'il descendait d'Angoulême à l'Houmeau. Cette grande dame

s'était-elle fâchée? allait-elle recevoir David chez elle? l'ambitieux

ne serait-il pas précipité dans son trou à l'Houmeau? Quoique avant

de baiser Louise au front, Lucien eût pu mesurer la distance qui

sépare une reine de son favori, il ne se disait pas que David ne

pouvait franchir en un clin d'œil l'espace qu'il avait mis cinq mois à

parcourir. Ignorant combien était absolu l'ostracisme prononcé sur les

petites gens, il ne savait pas qu'une seconde tentative de ce genre

serait la perte de madame de Bargeton. Atteinte et convaincue de s'être

encanaillée, Louise serait obligée de quitter la ville, où sa caste

la fuirait comme au Moyen-Age on fuyait un lépreux. Le clan de fine

aristocratie et le clergé lui-même défendraient Naïs envers et contre

tous, au cas où elle se permettrait une faute; mais le crime de voir

mauvaise compagnie ne lui serait jamais remis; car si l'on excuse les

fautes du pouvoir, on le condamne après son abdication. Or, recevoir

David, n'était-ce pas abdiquer? Si Lucien n'embrassait pas ce côté de

la question, son instinct aristocratique lui faisait pressentir bien

d'autres difficultés qui l'épouvantaient. La noblesse des sentiments

ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait

l'air du plus noble courtisan, Corneille ressemblait fort à un marchand

de bœufs. Descartes avait la tournure d'un bon négociant hollandais.

Souvent, en rencontrant Montesquieu son râteau sur l'épaule, son

bonnet de nuit sur la tête, les visiteurs de La Brède le prirent pour

un vulgaire jardinier. L'usage du monde, quand il n'est pas un don

de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par

le sang, constitue une éducation que le hasard doit seconder par une

certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par

un timbre de voix. Toutes ces grandes petites choses manquaient à

David, tandis que la nature en avait doué son ami. Gentilhomme par sa

mère, Lucien avait jusqu'au pied haut courbé du Franc; tandis que David

Séchard avait les pieds plats du Welche et l'encolure de son père le

pressier. Lucien entendait les railleries qui pleuvraient sur David, il

lui semblait voir le sourire que réprimerait madame de Bargeton. Enfin,

sans avoir précisément honte de son frère, il se promettait de ne plus

écouter ainsi son premier mouvement, et de le discuter à l'avenir.

Donc, après l'heure de la poésie et du dévouement, après une lecture

qui venait de montrer aux deux amis les campagnes littéraires éclairées

par un nouveau soleil, l'heure de la politique et des calculs sonnait

pour Lucien. En rentrant dans l'Houmeau il se repentait de sa lettre,

il aurait voulu la reprendre; car il apercevait par une échappée les

impitoyables lois du monde. En devinant combien la fortune acquise

favorisait l'ambition, il lui coûtait de retirer son pied du premier

bâton de l'échelle par laquelle il devait monter à l'assaut des

grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranquille, parée des

plus vives fleurs du sentiment; ce David plein de génie qui l'avait

si noblement aidé, qui lui donnerait au besoin sa vie; sa mère, si

grande dame dans son abaissement, et qui le croyait aussi bon qu'il

était spirituel; sa sœur, cette fille si gracieuse dans sa résignation,

son enfance si pure et sa conscience encore blanche; ses espérances,

qu'aucune bise n'avait effeuillées, tout refleurissait dans son

souvenir. Il se disait alors qu'il était plus beau de percer les

épais bataillons de la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups de

succès que de parvenir par les faveurs d'une femme. Son génie luirait

tôt ou tard comme celui de tant d'hommes, ses prédécesseurs, qui

avaient dompté la société; les femmes l'aimeraient alors! L'exemple de

Napoléon, si fatal au Dix-neuvième Siècle par les prétentions qu'il

inspire à tant de gens médiocres, apparut à Lucien qui jeta ses calculs

au vent en se les reprochant. Ainsi était fait Lucien, il allait du mal

au bien, du bien au mal avec une égale facilité. Au lieu de l'amour

que le savant porte à sa retraite, Lucien éprouvait depuis un mois une

sorte de honte en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes

sur un fond vert:

_Pharmacie de_ POSTEL, _successeur de_ CHARDON.

Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes

les voitures, lui blessait la vue. Le soir où il franchit sa porte

ornée d'une petite grille à barreaux de mauvais goût, pour se produire

à Beaulieu, parmi les jeunes gens les plus élégants de la haute ville

en donnant le bras à madame de Bargeton, il avait étrangement déploré

le désaccord qu'il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne

fortune.

—Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peut-être, et loger dans

ce nid à rats! se disait-il en débouchant par l'allée dans la petite

cour où plusieurs paquets d'herbes bouillies étaient étalés le long des

murs, où l'apprenti récurait les chaudrons du laboratoire, où monsieur

Postel, ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main,

examinait un produit chimique tout en jetant l'œil sur sa boutique;

et s'il regardait trop attentivement sa drogue, il avait l'oreille

à la sonnette. L'odeur des camomilles, des menthes, de plusieurs

plantes distillées, remplissait la cour et le modeste appartement où

l'on montait par un de ces escaliers droits appelés des escaliers de

meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au-dessus était l'unique

chambre en mansarde où demeurait Lucien.

—Bonjour, mon fiston, lui dit monsieur Postel, le véritable type du

boutiquier de province. Comment va notre petite santé? Moi, je viens de

faire une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père

pour trouver ce que je cherche. C'était un fameux homme, celui-là! Si

j'avais connu son secret contre la goutte, nous roulerions tous deux

carrosse aujourd'hui!

Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bête qu'il

était bon homme, ne donnât un coup de poignard à Lucien, en lui parlant

de la fatale discrétion que son père avait gardée sur sa découverte.

—C'est un grand malheur, répondit brièvement Lucien qui commençait

à trouver l'élève de son père prodigieusement commun après l'avoir

souvent béni; car plus d'une fois l'honnête Postel avait secouru la

veuve et les enfants de son maître.

—Qu'avez-vous donc? demanda monsieur Postel en posant son éprouvette

sur la table du laboratoire.

—Est-il venu quelque lettre pour moi?

—Oui, une qui flaire comme baume! elle est auprès de mon pupitre sur le

comptoir.

La lettre de madame de Bargeton mêlée aux bocaux de la pharmacie!

Lucien s'élança dans la boutique.

—Dépêche-toi, Lucien! ton dîner t'attend depuis une heure, il sera

froid, cria doucement une jolie voix à travers une fenêtre entr'ouverte

et que Lucien n'entendit pas.

—Il est toqué, votre frère, mademoiselle, dit Postel en levant le nez.

Ce célibataire, assez semblable à une petite tonne d'eau-de-vie sur

laquelle la fantaisie d'un peintre aurait mis une grosse figure

grêlée de petite vérole et rougeaude, prit en regardant Ève un air

cérémonieux et agréable qui prouvait qu'il pensait à épouser la fille

de son prédécesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l'amour et

l'intérêt se livraient dans son cœur. Aussi disait-il souvent à Lucien

en souriant la phrase qu'il lui redit quand le jeune homme repassa près

de lui:—Elle est fameusement jolie, votre sœur! Vous n'êtes pas mal non

plus! Votre père faisait tout bien.

Ève était une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus.

Quoiqu'elle offrît les symptômes d'un caractère viril, elle était

douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille

résignation à une vie laborieuse, sa sagesse que nulle médisance

n'attaquait, avaient dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur

première entrevue, une sourde et simple passion s'était-elle émue entre

eux, à l'allemande, sans manifestations bruyantes ni déclarations

empressées. Chacun d'eux avait pensé secrètement à l'autre, comme

s'ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment

aurait offensé. Tous deux se cachaient de Lucien, à qui peut-être ils

croyaient porter quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à

Ève, qui, de son côté, se laissait aller aux timidités de l'indigence.

Une véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse, mais une enfant

bien élevée et déchue se conformait à sa triste fortune. Modeste en

apparence, fière en réalité, Ève ne voulait pas courir sus au fils

d'un homme qui passait pour riche. En ce moment, les gens au fait de

la valeur croissante des propriétés, estimaient à plus de quatre-vingt

mille francs le domaine de Marsac, sans compter les terres que le

vieux Séchard, riche d'économies, heureux à la récolte, habile à

la vente, devait y joindre en guettant les occasions. David était

peut-être la seule personne qui ne sût rien de la fortune de son père.

Pour lui, Marsac était une bicoque achetée en 1810 quinze ou seize

mille francs, où il allait une fois par an au temps des vendanges,

et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des

récoltes que l'imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait

fort peu. L'amour d'un savant habitué à la solitude et qui grandit

encore les sentiments en s'en exagérant les difficultés, voulait

être encouragé; car, pour David, Ève était une femme plus imposante

que ne l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet

près de son idole, aussi pressé de partir que d'arriver, l'imprimeur

contenait sa passion au lieu de l'exprimer. Souvent, le soir, après

avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de

la place du Mûrier jusqu'à l'Houmeau, par la porte Palet; mais en

atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s'enfuyait, craignant

de venir trop tard ou de paraître importun à Ève qui sans doute était

couchée. Quoique ce grand amour ne se révélât que par de petites

choses, Ève l'avait bien compris; elle était flattée sans orgueil de

se voir l'objet du profond respect empreint dans les regards, dans les

paroles, dans les manières de David; mais la plus grande séduction

de l'imprimeur était son fanatisme pour Lucien: il avait deviné le

meilleur moyen de plaire à Ève. Pour dire en quoi les muettes délices

de cet amour différaient des passions tumultueuses, il faudrait le

comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des

parterres. C'était des regards doux et délicats comme les lotos bleus

qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives comme les faibles

parfums de l'églantine, des mélancolies tendres comme le velours des

mousses; fleurs de deux belles âmes qui naissent d'une terre riche,

féconde, immuable. Ève avait plusieurs fois déjà deviné la force cachée

sous cette faiblesse; elle tenait si bien compte à David de tout ce

qu'il n'osait pas, que le plus léger incident pouvait amener une plus

intime union de leurs âmes.

Lucien trouva la porte ouverte par Ève, et s'assit, sans lui rien dire,

à une petite table posée sur un X, sans linge, où son couvert était

mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d'argent,

Ève les employait tous pour le frère chéri.

—Que lis-tu donc là? dit-elle après avoir mis sur la table un plat

qu'elle retira du feu, et après avoir éteint son fourneau mobile en le

couvrant de l'étouffoir.

Lucien ne répondit pas. Ève prit une petite assiette coquettement

arrangée avec des feuilles de vigne, et la mit sur la table avec une

jatte pleine de crème.

—Tiens, Lucien, je t'ai eu des fraises.

Lucien prêtait tant d'attention à sa lecture qu'il n'entendit point.

Ève vint alors s'asseoir près de lui, sans laisser échapper un murmure;

car il entre dans le sentiment d'une sœur pour son frère un plaisir

immense à être traitée sans façon.

—Mais qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en voyant briller des larmes dans

les yeux de son frère.

—Rien, rien, Ève, dit-il en la prenant par la taille, l'attirant à

lui, la baisant au front et sur les cheveux, puis sur le cou, avec une

effervescence surprenante.

—Tu te caches de moi.

—Eh! bien, elle m'aime.

—Je savais bien que ce n'était pas moi que tu embrassais, dit d'un ton

boudeur la pauvre sœur en rougissant.

—Nous serons tous heureux, s'écria Lucien en avalant son potage à

grandes cuillerées.

—Nous? répéta Ève. Inspiré par le même pressentiment qui s'était emparé

de David, elle ajouta:—Tu vas nous aimer moins!

—Comment peux-tu croire cela, si tu me connais?

Ève lui tendit la main pour presser la sienne; puis elle ôta l'assiette

vide, la soupière en terre brune, et avança le plat qu'elle avait fait.

Au lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de Bargeton, que

la discrète Ève ne demanda point à voir, tant elle avait de respect

pour son frère: s'il voulait la lui communiquer, elle devait attendre;

et s'il ne le voulait pas, pouvait-elle l'exiger? Elle attendit. Voici

cette lettre.

«Mon ami, pourquoi refuserais-je à votre frère en science l'appui que

je vous ai prêté? A mes yeux, les talents ont des droits égaux; mais

vous ignorez les préjugés des personnes qui composent ma société.

Nous ne ferons pas reconnaître l'anoblissement de l'esprit à ceux qui

sont l'aristocratie de l'ignorance. Si je ne suis pas assez puissante

pour leur imposer monsieur David Séchard, je vous ferai volontiers le

sacrifice de ces pauvres gens. Ce sera comme une hécatombe antique.

Mais, cher ami, vous ne voulez sans doute pas me faire accepter la

compagnie d'une personne dont l'esprit ou les manières pourraient ne

pas me plaire. Vos flatteries m'ont appris combien l'amitié s'aveugle

facilement! m'en voudrez-vous, si je mets à mon consentement une

restriction? Je veux voir votre ami, le juger, savoir par moi-même,

dans l'intérêt de votre avenir, si vous ne vous abusez point.

N'est-ce pas un de ces soins maternels que doit avoir pour vous, mon

cher poète,

LOUISE DE NÈGREPELISSE?»

Lucien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le beau monde pour

arriver au non, et le non pour amener un oui. Cette lettre fut un

triomphe pour lui. David irait chez madame de Bargeton, il y brillerait

de la majesté de génie. Dans l'ivresse que lui causait une victoire qui

lui fit croire à la puissance de son ascendant sur les hommes, il prit

une attitude si fière, tant d'espérances se reflétèrent sur son visage

en y produisant un éclat radieux, que sa sœur ne put s'empêcher de lui

dire qu'il était beau.

—Si elle a de l'esprit, elle doit bien t'aimer, cette femme! Et alors

ce soir elle sera chagrine, car toutes les femmes vont te faire mille

coquetteries. Tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans Pathmos!

Je voudrais être souris pour me glisser là! Viens, j'ai apprêté ta

toilette dans la chambre de notre mère.

Cette chambre était celle d'une misère décente. Il s'y trouvait un

lit en noyer, garni de rideaux blancs, et au bas duquel s'étendait

un maigre tapis vert. Puis une commode à dessus de bois, ornée d'un

miroir, et des chaises en noyer complétaient le mobilier. Sur la

cheminée, une pendule rappelait les jours de l'ancienne aisance

disparue. La fenêtre avait des rideaux blancs. Les murs étaient tendus

d'un papier gris à fleurs grises. Le carreau, mis en couleur et frotté

par Ève, brillait de propreté. Au milieu de cette chambre était un

guéridon où, sur un plateau rouge à rosaces dorées, se voyaient trois

tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. Ève couchait dans un

cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et

une table à ouvrage près de la fenêtre. L'exiguïté de cette cabine de

marin exigeait que la porte vitrée restât toujours ouverte, afin d'y

donner de l'air. Malgré la détresse qui se révélait dans les choses, la

modestie d'une vie studieuse respirait là. Pour ceux qui connaissaient

la mère et ses deux enfants, ce spectacle offrait d'attendrissantes

harmonies.

Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre dans

la petite cour, et l'imprimeur parut aussitôt avec la démarche et les

façons d'un homme pressé d'arriver.

—Eh! bien, David, s'écria l'ambitieux, nous triomphons! elle m'aime! tu

iras.

—Non, dit l'imprimeur d'un air confus, je viens te remercier de

cette preuve d'amitié qui m'a fait faire de sérieuses réflexions. Ma

vie, à moi, Lucien, est arrêtée. Je suis David Séchard, imprimeur du

roi à Angoulême, et dont le nom se lit sur tous les murs au bas des

affiches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan, un

négociant, si tu veux, mais un industriel établi en boutique, rue de

Beaulieu, au coin de la place du Mûrier. Je n'ai encore ni la fortune

d'un Keller, ni le renom d'un Desplein, deux sortes de puissances que

les nobles essaient encore de nier, mais qui, je suis d'accord avec

eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les manières du

gentilhomme. Par quoi puis-je légitimer cette subite élévation? Je me

ferais moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi,

tu te trouves dans une situation différente. Un prote n'est engagé à

rien. Tu travailles à acquérir des connaissances indispensables pour

réussir, tu peux expliquer tes occupations actuelles par ton avenir.

D'ailleurs tu peux demain entreprendre autre chose, étudier le Droit,

la diplomatie, entrer dans l'Administration. Enfin tu n'es ni chiffré

ni casé. Profite de ta virginité sociale, marche seul et mets la main

sur les honneurs! Savoure joyeusement tous les plaisirs, même ceux que

procure la vanité. Sois heureux, je jouirai de tes succès, tu seras un

second moi-même. Oui, ma pensée me permettra de vivre de ta vie. A toi

les fêtes, l'éclat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues. A

moi la vie sobre, laborieuse du commerçant, et les lentes occupations

de la science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant Ève.

Quand tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te soutenir. Si tu

as à te plaindre de quelque trahison, tu pourras te réfugier dans nos

cœurs, tu y trouveras un amour inaltérable. La protection, la faveur,

le bon vouloir des gens, divisés sur deux têtes, pourraient se lasser,

nous nous nuirions à deux; marche devant, tu me remorqueras s'il le

faut. Loin de t'envier, je me consacre à toi. Ce que tu viens de

faire pour moi, en risquant de perdre ta bienfaitrice, ta maîtresse

peut-être, plutôt que de m'abandonner, que de me renier, cette simple

chose, si grande, eh! bien, Lucien, elle me lierait à jamais à toi, si

nous n'étions pas déjà comme deux frères. N'aie ni remords ni soucis de

paraître prendre la plus forte part. Ce partage à la Montgommery est

dans mes goûts. Enfin, quand tu me causerais quelques tourments, qui

sait si je ne serais pas toujours ton obligé? En disant ces mots, il

coula le plus timide des regards vers Ève, qui avait les yeux pleins

de larmes, car elle devinait tout.—Enfin, dit-il à Lucien étonné, tu

es bien fait, tu as une jolie taille, tu portes bien tes habits, tu as

l'air d'un gentilhomme dans ton habit bleu à boutons jaunes, avec un

simple pantalon de nankin; moi, j'aurais l'air d'un ouvrier au milieu

de ce monde, je serais gauche, gêné, je dirai des sottises ou je ne

dirais rien du tout: toi, tu peux, pour obéir au préjugé des noms,

prendre celui de ta mère, te faire appeler Lucien de Rubempré; moi, je

suis et serai toujours David Séchard. Tout te sert et tout me nuit dans

le monde où tu vas. Tu es fait pour y réussir. Les femmes adoreront ta

figure d'ange. N'est-ce pas, Ève?

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 5 / 56 段