retrouvent d'ailleurs dans chaque sphère sociale, doivent comprendre
combien l'hôtel de Bargeton était imposant dans la bourgeoisie
d'Angoulême. Quant à l'Houmeau, les grandeurs de ce Louvre au petit
pied, la gloire de cet hôtel de Rambouillet angoumoisin brillait à
une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient étaient les
plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les plus
pauvres sires à vingt lieues à la ronde. La politique se répandait
en banalités verbeuses et passionnées; la Quotidienne y paraissait
tiède, Louis XVIII y était traité de Jacobin. Quant aux femmes,
la plupart sottes et sans grâce se mettaient mal, toutes avaient
quelque imperfection qui les faussait, rien n'y était complet, ni
la conversation ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses
projets sur madame de Bargeton, Châtelet n'y eût pas tenu. Néanmoins,
les manières et l'esprit de caste, l'air gentilhomme, la fierté du
noble au petit castel, la connaissance des lois de la politesse y
couvraient tout ce vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup
plus réelle que dans la sphère des grandeurs parisiennes; il y éclatait
un respectable attachement _quand même_ aux Bourbons. Cette société
pouvait se comparer, si cette image est admissible, à une argenterie
de vieille forme, noircie, mais pesante. L'immobilité de ses opinions
politiques ressemblait à de la fidélité. L'espace mis entre elle
et la bourgeoisie, la difficulté d'y parvenir simulaient une sorte
d'élévation et lui donnaient une valeur de convention. Chacun de ces
nobles avait son prix pour les habitants, comme le cauris représente
l'argent chez les nègres de Bambarra. Plusieurs femmes, flattées
par monsieur du Châtelet et reconnaissant en lui des supériorités
qui manquaient aux hommes de leur société, calmèrent l'insurrection
des amours-propres: toutes espéraient s'approprier la succession de
l'Altesse Impériale. Les puristes pensèrent qu'on verrait l'intrus
chez madame de Bargeton, mais qu'il ne serait reçu dans aucune autre
maison. Du Châtelet essuya plusieurs impertinences, mais il se maintint
dans sa position en cultivant le clergé. Puis il caressa les défauts
que le terroir avait donnés à la reine d'Angoulême, il lui apporta
tous les livres nouveaux, il lui lisait les poésies qui paraissaient.
Ils s'extasiaient ensemble sur les œuvres des jeunes poètes, elle
de bonne foi, lui s'ennuyant, mais prenant en patience les poètes
romantiques, qu'en homme de l'école impériale il comprenait peu.
Madame de Bargeton, enthousiasmée de la renaissance due à l'influence
des lis, aimait monsieur de Chateaubriand de ce qu'il avait nommé
Victor Hugo un enfant sublime. Triste de ne connaître le génie que
de loin, elle soupirait après Paris, où vivaient les grands hommes.
Monsieur du Châtelet crut alors faire merveille en lui apprenant qu'il
existait à Angoulême _un autre enfant sublime_, un jeune poète qui,
sans le savoir, surpassait en éclat le lever sidéral des constellations
parisiennes. Un grand homme futur était né dans l'Houmeau! Le Proviseur
du collége avait montré d'admirables pièces de vers au baron. Pauvre et
modeste, l'enfant était un Chatterton sans lâcheté politique, sans la
haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poète anglais
à écrire des pamphlets contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou
six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les lettres,
celui-ci parce qu'il raclait un violon, celui-là parce qu'il tachait
plus ou moins le papier blanc de quelque sépia, l'un en sa qualité de
président de la Société d'agriculture, l'autre en vertu d'une voix de
basse qui lui permettait de chanter en manière d'hallali le _Se fiato
in corpo avete_; parmi ces figures fantasques, madame de Bargeton se
trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre où les mets sont
en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment où
elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce poète, cet ange! elle
en raffola, elle s'enthousiasma, elle en parla pendant des heures
entières. Le surlendemain l'ancien courrier diplomatique avait négocié
par le Proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargeton.
Vous seuls, pauvres ilotes de province pour qui les distances sociales
sont plus longues à parcourir que pour les Parisiens aux yeux desquels
elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si
durement les grilles entre lesquelles chaque monde s'anathématise et
se dit _Raca_, vous seuls comprendrez le bouleversement qui laboura la
cervelle et le cœur de Lucien Chardon, quand son imposant Proviseur
lui dit que les portes de l'hôtel de Bargeton allaient s'ouvrir devant
lui! La gloire les avait fait tourner sur leurs gonds! Il serait bien
accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient son
regard quand il se promenait le soir à Beaulieu avec David, en se
disant que leurs noms ne parviendraient peut-être jamais à ces oreilles
dures à la science lorsqu'elle partait de trop bas. Sa sœur fut
seule initiée à ce secret. En bonne ménagère, en divine devineresse,
Ève sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des
souliers fins chez le meilleur bottier d'Angoulême, un habillement
neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa meilleure
chemise d'un jabot qu'elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie,
quand elle le vit ainsi vêtu! combien elle fut fière de son frère!
combien de recommandations! Elle devina mille petites niaiseries.
L'entraînement de la méditation avait donné à Lucien l'habitude de
s'accouder aussitôt qu'il était assis, il allait jusqu'à attirer une
table pour s'y appuyer; Ève lui défendit de se laisser aller dans le
sanctuaire aristocratique à des mouvements sans gêne. Elle l'accompagna
jusqu'à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la cathédrale,
le regarda prenant par la rue de Beaulieu, pour aller sur la Promenade
où l'attendait monsieur du Châtelet. Puis la pauvre fille demeura
tout émue comme si quelque grand événement se fût accompli. Lucien
chez madame de Bargeton, c'était pour Ève l'aurore de la fortune. La
sainte créature, elle ignorait que là où l'ambition commence, les
naïfs sentiments cessent. En arrivant dans la rue du Minage, les
choses extérieures n'étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi
par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre particulière au
pays, et dorée par le temps. L'aspect, assez triste sur la rue, était
intérieurement fort simple: c'était la cour de province, froide et
proprette; une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée.
Lucien monta par un vieil escalier à balustres de châtaignier dont les
marches cessaient d'être en pierre à partir du premier étage. Après
avoir traversé une antichambre mesquine, un grand salon peu éclairé,
il trouva la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries
sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en gris. Le
dessus des portes était en camaïeu. Un vieux damas rouge, maigrement
accompagné, décorait les panneaux. Les meubles de vieille forme se
cachaient piteusement sous des housses à carreaux rouges et blancs. Le
poète aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas
piqué, devant une table ronde couverte d'un tapis vert, éclairée par
un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La reine
ne se leva point, elle se tortilla fort agréablement sur son siége, en
souriant au poète, que ce trémoussement serpentin émut beaucoup, il le
trouva distingué.
L'excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix,
tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poète était déjà la poésie.
Le jeune homme examina, par de discrètes œillades, cette femme qui
lui parut en harmonie avec son renom; elle ne trompait aucune de ses
idées sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, suivant une mode
nouvelle, un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte
un souvenir du Moyen-Age, qui en impose à un jeune homme en amplifiant
pour ainsi dire la femme; il s'en échappait une folle chevelure d'un
blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles.
La noble dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète
les prétendus inconvénients de cette fauve couleur. Ses yeux gris
étincelaient, son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse
blanche hardiment taillée; ils étaient cernés par une marge nacrée
où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir
la blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure
bourbonnienne, qui ajoutait au feu d'un visage long en présentant comme
un point brillant où se peignait le royal entraînement des Condé. Les
cheveux ne cachaient pas entièrement le cou. La robe, négligemment
croisée, laissait voir une poitrine de neige, où l'œil devinait une
gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un
peu secs, madame de Bargeton fit au jeune poète un geste amical, pour
lui indiquer la chaise qui était près d'elle. Monsieur du Châtelet prit
un fauteuil. Lucien s'aperçut alors qu'ils étaient seuls.
La conversation de madame de Bargeton enivra le poète de l'Houmeau.
Les trois heures passées près d'elle furent pour Lucien un de ces
rêves que l'on voudrait rendre éternels. Il trouva cette femme plutôt
maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force; ses
défauts, que ses manières exagéraient, lui plurent, car les jeunes gens
commencent par aimer l'exagération, ce mensonge des belles âmes. Il ne
remarqua point la flétrissure des joues couperosées sur les pommettes,
et auxquelles les ennuis et quelques souffrances avaient donné des
tons de brique. Son imagination s'empara d'abord de ces yeux de feu,
de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de cette éclatante
blancheur, points lumineux auxquels il se prit comme un papillon aux
bougies. Puis cette âme parla trop à la sienne pour qu'il pût juger la
femme. L'entrain de cette exaltation féminine, la verve des phrases
un peu vieilles que répétait depuis long-temps madame de Bargeton,
mais qui lui parurent neuves, le fascinèrent d'autant mieux qu'il
voulait trouver tout bien. Il n'avait point apporté de poésie à lire;
mais il n'en fut pas question: il avait oublié ses vers pour avoir
le droit de revenir; madame de Bargeton n'en avait point parlé pour
l'engager à lui faire quelque lecture un autre jour. N'était-ce pas
une première entente? Monsieur Sixte du Châtelet fut mécontent de cette
réception. Il aperçut tardivement un rival dans ce beau jeune homme,
qu'il reconduisit jusqu'au détour de la première rampe au-dessous de
Beaulieu, dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne
fut pas médiocrement étonné d'entendre le Directeur des Contributions
indirectes se vantant de l'avoir introduit, et lui donnant à ce titre
des conseils.
«Plût à Dieu qu'il fût mieux traité que lui, disait monsieur du
Châtelet. La cour était moins impertinente que cette société de
ganaches. On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait
d'affreux dédains. La révolution de 1789 recommencerait si ces gens-là
ne se réformaient pas. Quant à lui, s'il continuait d'aller dans cette
maison, c'était par goût pour madame de Bargeton, la seule femme un peu
propre qu'il y eût à Angoulême, à laquelle il avait fait la cour par
désœuvrement, et de laquelle il était devenu follement amoureux. Il
allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La
soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule vengeance qu'il
tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux.»
Châtelet exprima sa passion en homme capable de tuer un rival s'il en
rencontrait un. Le vieux papillon impérial tomba de tout son poids sur
le pauvre poète, en essayant de l'écraser sous son importance et de
lui faire peur. Il se grandit en racontant les périls de son voyage
grossis; mais, s'il imposa à l'imagination du poète, il n'effraya point
l'amant.
Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses menaces et
sa contenance de spadassin bourgeois, Lucien était revenu chez madame
de Bargeton, d'abord avec la discrétion d'un homme de l'Houmeau; puis
il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d'abord une
énorme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent. Le fils d'un
pharmacien fut pris, par les gens de cette société, pour un être sans
conséquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques
femmes venus en visite chez Naïs rencontraient Lucien, tous avaient
pour lui l'accablante politesse dont usent les gens comme il faut avec
leurs inférieurs. Lucien trouva d'abord ce monde fort gracieux; mais,
plus tard, il reconnut le sentiment d'où procédaient ces fallacieux
égards. Bientôt il surprit quelques airs protecteurs qui remuèrent son
fiel et le confirmèrent dans les haineuses idées républicaines par
lesquelles beaucoup de ces futurs Patriciens préludent avec la haute
société. Mais combien de souffrances n'aurait-il pas endurées pour Naïs
qu'il entendait nommer ainsi, car entre eux les intimes de ce clan,
de même que les Grands d'Espagne et les personnages de la _crème_ à
Vienne, s'appelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, dernière
nuance inventée pour mettre une distinction au cœur de l'aristocratie
angoumoisine.
Naïs fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le
flatte, car Naïs pronostiquait un grand avenir, une gloire immense à
Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez
elle son poète: non-seulement elle l'exaltait outre mesure, mais elle
le représentait comme un enfant sans fortune qu'elle voulait placer;
elle le rapetissait pour le regarder; elle en faisait son lecteur,
son secrétaire; mais elle l'aimait plus qu'elle ne croyait pouvoir
aimer après l'affreux malheur qui lui était advenu. Elle se traitait
fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait une folie
d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui par sa position était déjà
si loin d'elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties
par les fiertés que lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait
tour à tour altière et protectrice, tendre et flatteuse. D'abord
intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les
terreurs, les espoirs et les désespérances qui martellent le premier
amour et le mettent si avant dans le cœur par les coups que frappent
alternativement la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il vit en
elle une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement. Mais
les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète cher
Lucien; puis cher, tout court. Le poète enhardi nomma cette grande dame
Naïs. En l'entendant lui donner ce nom, elle eut une de ces colères qui
séduisent tant un enfant; elle lui reprocha de prendre le nom dont se
servait tout le monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel
ange un de ses noms, elle voulut être Louise pour lui. Lucien atteignit
au troisième ciel de l'amour. Un soir, Lucien étant entré pendant que
Louise contemplait un portrait qu'elle serra promptement, il voulut le
voir. Pour calmer le désespoir d'un premier accès de jalousie, Louise
montra le portrait du jeune Cante-Croix et raconta, non sans larmes, la
douloureuse histoire de ses amours, si purs et si cruellement étouffés.
S'essayait-elle à quelque infidélité envers son mort, ou avait-elle
inventé de faire à Lucien un rival de ce portrait? Lucien était trop
jeune pour analyser sa maîtresse, il se désespéra naïvement, car elle
ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche
des scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions
sur les devoirs, sur les convenances, sur la religion, sont comme des
places fortes qu'elles aiment à voir prendre d'assaut. L'innocent
Lucien n'avait pas besoin de ses coquetteries, il eût guerroyé tout
naturellement.
—Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement un
soir Lucien qui voulut en finir avec monsieur de Cante-Croix et qui
jeta sur Louise un regard où se peignait une passion arrivée à terme.
Effrayée des progrès que ce nouvel amour faisait chez elle et chez son
poète, elle lui demanda les vers promis pour la première page de son
album, en cherchant un sujet de querelle dans le retard qu'il mettait
à les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances suivantes,
qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures de monsieur
de Lamartine?
Le magique pinceau, les muses mensongères
N'orneront pas toujours de mes feuilles légères
Le fidèle vélin;
Et le crayon furtif de ma belle maîtresse
Me confîra souvent sa secrète allégresse
Ou son muet chagrin.
Ah! quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées
Demanderont raison des riches destinées
Que lui tient l'avenir;
Alors veuille l'Amour que de ce beau voyage
Le fécond souvenir
Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage!
—Est-ce bien moi qui vous les ai dictés? dit-elle.
Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d'une femme qui se plaisait
à jouer avec le feu, fit venir une larme aux yeux de Lucien; elle
le calma en le baisant au front pour la première fois. Lucien fut
décidément un grand homme qu'elle voulut former; elle imagina de lui
apprendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses manières; elle
trouva là des prétextes pour l'avoir toujours chez elle, à la barbe
de ses ennuyeux courtisans. Quel intérêt dans sa vie! Elle se remit
à la musique pour son poète à qui elle révéla le monde musical, elle
lui joua quelques beaux morceaux de Beethoven et le ravit; heureuse
de sa joie, elle lui disait hypocritement en le voyant à demi pâmé:—Ne
peut-on pas se contenter de ce bonheur? Le pauvre poète avait la bêtise
de répondre:—Oui.
Enfin, les choses arrivèrent à un tel point que Louise avait fait
dîner Lucien avec elle dans la semaine précédente, en tiers avec
monsieur de Bargeton. Malgré cette précaution, toute la ville sut le
fait et le tint pour si exorbitant que chacun se demanda s'il était
vrai. Ce fut une rumeur affreuse. A plusieurs, la Société parut à la
veille d'un bouleversement. D'autres s'écrièrent: Voilà le fruit des
doctrines libérales. Le jaloux du Châtelet apprit alors que madame
Charlotte, qui gardait les femmes en couches, était madame Chardon,
mère du Chateaubriand de l'Houmeau, disait-il. Cette expression passa
pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la première chez madame de
Bargeton.
—Savez-vous, chère Naïs, ce dont tout Angoulême parle! lui dit-elle,
ce petit poëtriau a pour mère madame Charlotte qui gardait il y a deux
mois ma belle-sœur en couches.
—Ma chère, dit madame Bargeton en prenant un air tout à fait royal,
qu'y a-t-il d'extraordinaire à ceci? n'est-elle pas la veuve d'un
apothicaire? une pauvre destinée pour une demoiselle de Rubempré.
Supposons-nous sans un sou vaillant?... que ferions-nous pour vivre,
nous! comment nourririez-vous vos enfants?
Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la
noblesse. Les âmes grandes sont toujours disposées à faire une
vertu d'un malheur. Puis, dans la persistance à faire un bien qu'on
incrimine, il se trouve d'invincibles attraits: l'innocence a le
piquant du vice. Dans la soirée, le salon de madame de Bargeton fut
plein de ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle déploya
toute la causticité de son esprit: elle dit que si les gentilshommes
ne pouvaient être ni Molière, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni
Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les
tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient
des grands hommes. Elle dit que le génie était toujours gentilhomme.
Elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs vrais
intérêts. Enfin elle dit beaucoup de bêtises qui auraient éclairé
des gens moins niais, mais ils en firent honneur à son originalité.
Elle conjura donc l'orage à coups de canon. Quand Lucien, mandé par
elle, entra pour la première fois dans le vieux salon fané où l'on
jouait au whist à quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil,
et le présenta en reine qui voulait être obéie. Elle appela le
Directeur des Contributions, monsieur Châtelet, et le pétrifia en lui
faisant comprendre qu'elle connaissait l'illégale superfétation de sa
particule. Lucien fut dès ce soir violemment introduit dans la société
de madame de Bargeton; mais il y fut accepté comme une substance
vénéneuse que chacun se promit d'expulser en la soumettant aux réactifs
de l'impertinence. Malgré ce triomphe, Naïs perdit de son empire: il y
eut des dissidents qui tentèrent d'émigrer. Par le conseil de monsieur
Châtelet, Amélie, qui était madame de Chandour, résolut d'élever autel
contre autel en recevant chez elle les mercredis. Madame de Bargeton
ouvrait son salon tous les soirs, et les gens qui venaient chez elle
étaient si routiniers, si bien habitués à se retrouver devant les mêmes
tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les flambeaux, à
mettre leurs manteaux, leurs doubles souliers, leurs chapeaux dans le
même couloir, qu'ils aimaient les marches de l'escalier autant que la
maîtresse de la maison. Tous se résignèrent à subir le chardonneret
du sacré bocage, dit Alexandre de Brébian, autre bon mot. Enfin le
président de la Société d'agriculture apaisa la sédition par une
observation magistrale.
—Avant la révolution, dit-il, les plus grands seigneurs recevaient
Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de
l'Houmeau, étaient sans conséquence; mais ils n'admettaient point les
Receveurs des Tailles, ce qu'est, après tout, Châtelet.
Du Châtelet paya pour Chardon, chacun lui marqua de la froideur. En se
sentant attaqué, le Directeur des Contributions, qui, depuis le moment
où elle l'avait appelé Châtelet, s'était juré à lui-même de posséder
madame de Bargeton, entra dans les vues de la maîtresse du logis; il
soutint le jeune poète en se déclarant son ami. Ce grand diplomate dont
s'était si maladroitement privé l'Empereur caressa Lucien, il se dit
son ami. Pour lancer le poète, il donna un dîner où se trouvèrent le
Préfet, le Receveur-Général, le colonel du régiment en garnison, le
Directeur de l'École de Marine, le Président du Tribunal, enfin toutes
les sommités administratives. Le pauvre poète fut fêté si grandement
que tout autre qu'un jeune homme de vingt-deux ans aurait véhémentement
soupçonné de mystification les louanges au moyen desquelles on abusa
de lui. Au dessert, Châtelet fit réciter à son rival une ode de
Sardanapale mourant, le chef-d'œuvre du moment. En l'entendant, le
Proviseur du collége, homme flegmatique, battit des mains en disant
que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas mieux fait. Le baron Sixte
Châtelet pensa que le petit rimeur crèverait tôt ou tard dans la serre
chaude des louanges, ou que, dans l'ivresse de sa gloire anticipée,
il se permettrait quelques impertinences qui le feraient rentrer dans
son obscurité primitive. En attendant le décès de ce génie, il parut
immoler ses prétentions aux pieds de madame de Bargeton; mais, avec
l'habileté des roués, il avait arrêté son plan, et suivit avec une
attention stratégique la marche des deux amants en épiant l'occasion
d'exterminer Lucien. Il s'éleva dès lors dans Angoulême et dans les
environs un bruit sourd qui proclamait l'existence d'un grand homme en
Angoumois. Madame de Bargeton était généralement louée pour les soins
qu'elle prodiguait à ce jeune aigle. Une fois sa conduite approuvée,
elle voulut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans le
Département une soirée à glaces, à gâteaux et à thé, grande innovation
dans une ville où le thé se vendait encore chez les apothicaires, comme
une drogue employée contre les indigestions. La fleur de l'aristocratie
fut conviée pour entendre une grande œuvre que devait lire Lucien.
Louise avait caché les difficultés vaincues à son ami, mais elle lui
toucha quelques mots de la conjuration formée contre lui par le monde;
car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers de la carrière
que doivent parcourir les hommes de génie, et où se rencontrent des
obstacles infranchissables aux courages médiocres. Elle fit de cette
victoire un enseignement. De ses blanches mains, elle lui montra la
gloire achetée par de continuels supplices, elle lui parla du bûcher
des martyrs à traverser, elle lui beurra ses plus belles tartines et
les panacha de ses plus pompeuses expressions. Ce fut une contrefaçon
des improvisations qui déparent le roman de Corinne. Louise se trouva
si grande par son éloquence, qu'elle aima davantage le Benjamin qui la
lui inspirait; elle lui conseilla de répudier audacieusement son père
en prenant le noble nom de Rubempré, sans se soucier des criailleries
soulevées par un échange que d'ailleurs le Roi légitimerait. Apparentée
à la marquise d'Espard, une demoiselle de Blamont-Chauvry, fort en
crédit à la cour, elle se chargeait d'obtenir cette faveur. A ces
mots, le roi, la marquise d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu
d'artifice, et la nécessité de ce baptême lui fut prouvée.
—Cher petit, lui dit Louise d'une voix tendrement moqueuse, plus tôt il
se fera plus vite il sera sanctionné.
Elle souleva l'une après l'autre les couches successives de l'État
Social, et fit compter au poète les échelons qu'il franchissait soudain
par cette habile détermination. En un instant, elle fit abjurer à
Lucien ses idées populacières sur la chimérique égalité de 1793, elle
réveilla chez lui la soif des distinctions que la froide raison de
David avait calmée, elle lui montra la haute société comme le seul
théâtre sur lequel il devait se tenir. Le haineux libéral devint
monarchique _in petto_. Lucien mordit à la pomme du luxe aristocratique
et de la gloire. Il jura d'apporter aux pieds de sa dame une couronne,
fût-elle ensanglantée; il la conquerrait à tout prix, _quibuscumque
viis_. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles
qu'il avait cachées à Louise, conseillé par cette indéfinissable
pudeur attachée aux premiers sentiments, et qui défend au jeune homme
d'étaler ses grandeurs, tant il aime à voir apprécier son âme dans
son _incognito_. Il peignit les étreintes d'une misère supportée avec
orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employées à l'étude. Cette
jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans à madame de Bargeton,
dont le regard s'amollit. En voyant la faiblesse gagner son imposante
maîtresse, Lucien prit une main qu'on lui laissa prendre, et la baisa
avec la furie du poète, du jeune homme, de l'amant. Louise alla jusqu'à
permettre au fils de l'apothicaire d'atteindre à son front et d'y
imprimer ses lèvres palpitantes.