Chacun devine combien les pensées dominantes et la vie intérieure des

deux amis les rendaient impropres à gérer une imprimerie. Loin de

rapporter quinze à vingt mille francs, comme celle des frères Cointet,

imprimeurs-libraires de l'Évêché, propriétaires du _Courrier de la

Charente_, désormais le seul journal du département, l'imprimerie

de Séchard fils produisait à peine trois cents francs par mois,

sur lesquels il fallait prélever le traitement du prote, les gages

de Marion, les impositions, le loyer; ce qui réduisait David à une

centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient

renouvelé les caractères, acheté des presses en fer, se seraient

procuré dans la librairie parisienne des ouvrages qu'ils eussent

imprimés à bas prix; mais le maître et le prote, perdus dans les

absorbants travaux de l'intelligence, se contentaient des ouvrages

que leur donnaient leurs derniers clients. Les frères Cointet avaient

fini par connaître le caractère et les mœurs de David, ils ne le

calomniaient plus; au contraire, une sage politique leur conseillait de

laisser vivoter cette imprimerie, et de l'entretenir dans une honnête

médiocrité, pour qu'elle ne tombât point entre les mains de quelque

redoutable antagoniste; ils y envoyaient eux-mêmes les ouvrages dits de

ville. Ainsi, sans le savoir, David Séchard n'existait, commercialement

parlant, que par un habile calcul de ses concurrents. Heureux de ce

qu'ils nommaient sa manie, les Cointet avaient pour lui des procédés

en apparence pleins de droiture et de loyauté; mais ils agissaient, en

réalité, comme l'administration des Messageries, lorsqu'elle simule une

concurrence pour en éviter une véritable.

L'extérieur de la maison Séchard était en harmonie avec la crasse

avarice qui régnait à l'intérieur, où le vieil Ours n'avait jamais

rien réparé. La pluie, le soleil, les intempéries de chaque saison

avaient donné l'aspect d'un vieux tronc d'arbre à la porte de l'allée,

tant elle était sillonnée de fentes inégales. La façade, mal bâtie en

pierres et en briques mêlées sans symétrie, semblait plier sous le

poids d'un toit vermoulu surchargé de ces tuiles creuses qui composent

toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage vermoulu

était garni de ces énormes volets maintenus par les épaisses traverses

qu'exige la chaleur du climat. Il eût été difficile de trouver dans

tout Angoulême une maison aussi lézardée que celle-là, qui ne tenait

plus que par la force du ciment. Imaginez cet atelier clair aux deux

extrémités, sombre au milieu, ses murs couverts d'affiches, bruni, en

bas par le contact des ouvriers qui y avaient roulé depuis trente ans,

son attirail de cordes au plancher, ses piles de papier, ses vieilles

presses, ses tas de pavés à charger les papiers trempés, ses rangs de

casses, et au bout les deux cages où, chacun de leur côté, se tenaient

le maître et le prote; vous comprendrez alors l'existence des deux amis.

En 1821, dans les premiers jours du moi de mai, David et Lucien étaient

près du vitrage de la cour au moment où, vers deux heures, leurs quatre

ou cinq ouvriers quittèrent l'atelier pour aller dîner. Quand le maître

vit son apprenti fermant la porte à sonnette qui donnait sur la rue,

il emmena Lucien dans la cour, comme si la senteur des papiers, des

encriers, des presses et des vieux bois lui eût été insupportable.

Tous deux s'assirent sous un berceau d'où leurs yeux pouvaient voir

quiconque entrerait dans l'atelier. Les rayons du soleil qui se

jouaient dans les pampres de la treille caressèrent les deux poètes

en les enveloppant de sa lumière comme d'une auréole. Le contraste

produit par l'opposition de ces deux caractères et de ces deux figures

fut alors si vigoureusement accusé, qu'il aurait séduit la brosse d'un

grand peintre. David avait les formes que donne la nature aux êtres

destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste

était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de

toutes ses formes. Son visage, brun de ton, coloré, gras, supporté

par un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux noirs,

ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau;

mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres

épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure d'un nez carré,

fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout! le feu continu

d'un unique amour, la sagacité du penseur, l'ardente mélancolie d'un

esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon, en en

pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des

jouissances tout idéales en y portant les clartés de l'analyse. Si l'on

devinait dans cette face les éclairs du génie qui s'élance, on voyait

aussi les cendres auprès du volcan; l'espérance s'y éteignait dans un

profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut

de fortune maintiennent tant d'esprits supérieurs. Auprès du pauvre

imprimeur, à qui son état, quoique si voisin de l'intelligence, donnait

des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-même qui

buvait à longs traits dans la coupe de la science et de la poésie, en

s'enivrant afin d'oublier les malheurs de la vie de province, Lucien

se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le

Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté

antique: c'était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des

femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour,

et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d'un enfant. Ces

beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau

chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait

un duvet soyeux dont la couleur s'harmoniait à celle d'une blonde

chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans

ses tempes d'un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte

dans son menton court, relevé sans brusquerie. Le sourire des anges

tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents.

Il avait les mains de l'homme bien né, des mains élégantes, à un

signe desquelles les hommes devaient obéir et que les femmes aiment

à baiser. Lucien était mince et de taille moyenne. A voir ses pieds,

un homme aurait été d'autant plus tenté de le prendre pour une jeune

fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins, pour ne

pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d'une

femme. Cet indice, rarement trompeur, était vrai chez Lucien, que la

pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l'état

actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière

aux diplomates qui croient que le succès est la justification de tous

les moyens, quelque honteux qu'ils soient. L'un des malheurs auxquels

sont soumises les grandes intelligences, c'est de comprendre forcément

toutes choses, les vices aussi bien que les vertus.

Ces deux jeunes gens jugeaient la société d'autant plus souverainement

qu'ils s'y trouvaient placés plus bas, car les hommes méconnus se

vengent de l'humilité de leur position par la hauteur de leur coup

d'œil. Mais aussi leur désespoir était d'autant plus amer qu'ils

allaient ainsi plus rapidement là où les portait leur véritable

destinée. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup comparé; David avait

beaucoup pensé, beaucoup médité. Malgré les apparences d'une santé

vigoureuse et rustique, l'imprimeur était un génie mélancolique et

maladif, il doutait de lui-même; tandis que Lucien, doué d'un esprit

entreprenant, mais mobile, avait une audace en désaccord avec sa

tournure molle, presque débile, mais pleine de grâces féminines. Lucien

avait au plus haut degré le caractère gascon, hardi, brave, aventureux,

qui s'exagère le bien et amoindrit le mal, qui ne recule point devant

une faute s'il y a profit, et qui se moque du vice s'il s'en fait un

marchepied. Ces dispositions d'ambitieux étaient alors comprimées par

les belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers

les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant

tous les autres. Il n'était encore aux prises qu'avec ses désirs et

non avec les difficultés de la vie, avec sa propre puissance et non

avec la lâcheté des hommes, qui est d'un fatal exemple pour les esprits

mobiles. Vivement séduit par le brillant de l'esprit de Lucien, David

l'admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la

furie française. Cet homme juste avait un caractère timide en désaccord

avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance

des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les difficultés, il se

promettait de les vaincre sans se rebuter; et, s'il avait la fermeté

d'une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d'une

inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l'un des deux

aimait avec idolâtrie, et c'était David. Aussi Lucien commandait-il

en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté

physique de son ami comportait une supériorité qu'il acceptait en se

trouvant lourd et commun.

—Au bœuf l'agriculture patiente, à l'oiseau la vie insouciante, se

disait l'imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l'aigle.

Depuis environ trois ans, les deux amis avaient donc confondu leurs

destinées si brillantes dans l'avenir. Il lisaient les grandes œuvres

qui apparurent depuis la paix sur l'horizon littéraire et scientifique,

les ouvrages de Schiller, de Gœthe, de lord Byron, de Walter Scott,

de Jean Paul, de Berzélius, de Davy, de Cuvier, de Lamartine, etc. Il

s'échauffaient à ces grands foyers, ils s'essayaient en des œuvres

avortées ou prises, quittées et reprises avec ardeur. Ils travaillaient

continuellement sans lasser les inépuisables forces de la jeunesse.

Également pauvres, mais dévorés par l'amour de l'art et de la science,

ils oubliaient la misère présente en s'occupant à jeter les fondements

de leur renommée.

—Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris? dit l'imprimeur

en tirant de sa poche un petit volume in-18. Écoute!

David lut, comme savent lire les poètes, l'idylle d'André de Chénier

intitulée Néère, puis celle du Jeune Malade, puis l'élégie sur le

suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.

—Voilà donc ce qu'est André de Chénier! s'écria Lucien à plusieurs

reprises. Il est désespérant, répétait-il pour la troisième fois quand

David trop ému pour continuer lui laissa prendre le volume.—Un poète

retrouvé par un poète! dit-il en voyant la signature de la préface.

—Après avoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n'avoir

rien fait qui fût digne d'être publié.

Lucien lut à son tour l'épique morceau de l'Aveugle et plusieurs

élégies. Quand il tomba sur le fragment:

S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre?

il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient

avec idolâtrie. Les pampres s'étaient colorés, les vieux murs de la

maison, fendillés, bossues, inégalement traversés par d'ignobles

lézardes, avaient été revêtus de cannelures, de bossages, de

bas-reliefs et des innombrables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle

architecture par les doigts d'une fée. La fantaisie avait secoué ses

fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d'André

Chénier était devenue pour David son Ève adorée, et pour Lucien

une grande dame qu'il courtisait. La poésie avait secoué les pans

majestueux de sa robe étoilée sur l'atelier où grimaçaient les Singes

et les Ours de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux

amis n'avaient ni faim ni soif; la vie leur était un rêve d'or, ils

avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds. Ils apercevaient

ce coin d'horizon bleuâtre indiqué du doigt par l'Espérance à ceux dont

la vie est orageuse, et auxquels sa voix de sirène dit: «Allez, volez,

vous échapperez au malheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur.»

En ce moment l'apprenti de l'imprimerie ouvrit la petite porte vitrée

qui donnait de l'atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un

inconnu qui s'avança vers eux en les saluant.

—Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici

un mémoire que je désirerais faire imprimer, voudriez-vous évaluer ce

qu'il coûtera?

—Monsieur, nous n'imprimons pas des manuscrits si considérables,

répondit David sans regarder le cahier, voyez messieurs Cointet.

—Mais nous avons cependant un très-joli caractère qui pourrait

convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que vous

eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre

ouvrage pour estimer les frais d'impression.

—N'est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que j'ai l'honneur?.....

—Oui, monsieur, répondit le prote.

—Je suis heureux, monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu rencontrer un

jeune poète promis à de si belles destinées. Je suis envoyé par madame

de Bargeton.

En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour

exprimer sa reconnaissance de l'intérêt que lui portait madame de

Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami, qu'il

laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur

d'un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait

à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la

Société d'agriculture.

—Hé! bien, Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla,

aimerais-tu madame de Bargeton?

—Éperdument!

—Mais vous êtes plus séparés l'un de l'autre par les préjugés que si

vous étiez, elle à Pékin, toi dans le Groenland.

—La volonté de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en baissant les

yeux.

—Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Ève.

—Peut-être t'ai-je, au contraire, sacrifié ma maîtresse, s'écria Lucien.

—Que veux-tu dire?

—Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui me portent à

m'impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n'y retournerais jamais

si un homme de qui les talents étaient supérieurs aux miens, dont

l'avenir devait être glorieux, si David Séchard, mon frère, mon ami,

n'y était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique

tous les aristocrates soient invités ce soir pour m'entendre lire des

vers, si la réponse est négative, je ne remettrai jamais les pieds chez

madame de Bargeton.

David serra violemment la main de Lucien, après s'être essuyé les yeux.

Six heures sonnèrent.

—Ève doit être inquiète, adieu, dit brusquement Lucien.

Il s'échappa, laissant David en proie à l'une de ces émotions que l'on

ne sent aussi complètement qu'à cet âge, surtout dans la situation

où se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de province

n'avait pas encore coupé les ailes.

—Cœur d'or! s'écria David en accompagnant de l'œil Lucien qui

traversait l'atelier.

Lucien descendit à l'Houmeau par la belle promenade de Beaulieu, par la

rue du Minage et la Porte-Saint-Pierre. S'il prenait ainsi le chemin

le plus long, dites-vous que la maison de madame de Bargeton était

située sur cette route. Il éprouvait tant de plaisir à passer sous les

fenêtres de cette femme, même à son insu, que depuis deux mois il ne

revenait plus à l'Houmeau par la Porte-Palet.

En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance qui

séparait Angoulême de l'Houmeau. Les mœurs du pays avaient élevé des

barrières morales bien autrement difficiles à franchir que les rampes

par où descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait de s'introduire

dans l'hôtel de Bargeton en jetant la gloire comme un pont volant

entre la ville et le faubourg, était inquiet de la décision de sa

maîtresse comme un favori qui craint une disgrâce après avoir essayé

d'étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui

n'ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées

en ville haute et ville basse; mais il est d'autant plus nécessaire

d'entrer ici dans quelques explications sur Angoulême, qu'elles feront

comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants

de cette histoire.

Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d'une roche en pain

de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher

tient vers le Périgord à une longue colline qu'il termine brusquement

sur la route de Paris à Bordeaux, en formant une sorte de promontoire

dessiné par trois pittoresques vallées. L'importance qu'avait cette

ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts,

par ses portes et par les restes d'une forteresse assise sur le

piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique

également précieux aux catholiques et aux calvinistes; mais sa force

d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui; en l'empêchant de

s'étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du

rocher l'ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où

cette histoire s'y passa, le Gouvernement essayait de pousser la ville

vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la

préfecture, une école de marine, des établissements militaires, en

préparant des routes. Mais le Commerce avait pris les devants ailleurs.

Depuis longtemps le bourg de l'Houmeau s'était agrandi comme une couche

de champignons au pied du rocher et sur les bords de la rivière, le

long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux. Personne

n'ignore la célébrité des papeteries d'Angoulême, qui, depuis trois

siècles, s'étaient forcément établies sur la Charente et sur ses

affluents où elles trouvèrent des chutes d'eau. L'État avait fondé

à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le

roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les entreprises de

voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route

et par la rivière, se groupèrent au bas d'Angoulême pour éviter les

difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les

blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée

de la Charente; puis les magasins d'eaux-de-vie, les dépôts de toutes

les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit

borda la Charente de ses établissements. Le faubourg de l'Houmeau

devint donc une ville industrieuse et riche, une seconde Angoulême

que jalousa la ville haute où restèrent le Gouvernement, l'Évêché,

la justice, l'aristocratie. Ainsi, l'Houmeau, malgré son active et

croissante puissance, ne fut qu'une annexe d'Angoulême. En haut la

Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l'Argent; deux zones

sociales constamment ennemies en tous lieux; aussi est-il difficile de

deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La restauration

avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous

l'Empire. La plupart des maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par

des familles nobles ou par d'antiques familles bourgeoises qui vivent

de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochthone dans

laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. A peine si, après deux

cents ans d'habitation, si après une alliance avec l'une des familles

primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit

adoptée; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d'hier dans

le pays. Les Préfets, Les Receveurs-Généraux, les Administrations

qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces

vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défiants:

les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners; mais quant à les

admettre chez elles, elles s'y sont refusées constamment. Moqueuses,

dénigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se forment

en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne; les

créations du luxe moderne, elles les ignorent. Pour elles, envoyer

un enfant à Paris, c'est vouloir le perdre. Cette prudence peint

les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d'un

royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que religieuses,

qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême

jouit cependant d'une grande réputation dans les provinces adjacentes

pour l'éducation qu'on y reçoit. Les villes voisines y envoient

leurs filles dans les pensions et dans les couvents. Il est facile

de concevoir combien l'esprit de caste influe sur les sentiments qui

divisent Angoulême et l'Houmeau. Le Commerce est riche, la Noblesse

est généralement pauvre; l'une se venge de l'autre par un mépris égal

des deux côtés. La bourgeoisie d'Angoulême épouse cette querelle. Le

marchand de la haute ville dit d'un négociant du faubourg, avec un

accent indéfinissable:—C'est un homme de l'Houmeau! En dessinant la

position de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui ne

pouvaient se réaliser sans un bouleversement général, la Restauration

étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la

distance locale, Angoulême de l'Houmeau. La société noble, unie alors

au gouvernement, devint là plus exclusive qu'en tout autre endroit

de la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez à un paria.

De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent une

effroyable unanimité à l'insurrection de 1830, et détruisirent les

éléments d'un durable État Social en France. La morgue de la noblesse

de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que

celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie, en en froissant toutes

les vanités. Un homme de l'Houmeau, fils d'un pharmacien, introduit

chez Madame de Bargeton, était donc une petite révolution. Quels en

étaient les auteurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et

Jouy, Béranger et Chateaubriand, Villemain et M. Aignan, Soumet et

Tissot, Étienne et Davrigny, Benjamin Constant et La Mennais, Cousin

et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations

littéraires, les Libéraux comme les Royalistes. Madame de Bargeton

aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement

déplorée dans Angoulême, mais qu'il est nécessaire de justifier en

esquissant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans

l'obscurité par de fatales circonstances, et dont l'influence détermina

la destinée de Lucien.

Monsieur de Bargeton était l'arrière-petit-fils d'un Jurat de

Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long

exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de

Bargeton, fut officier dans les Gardes de la Porte, et fit un si grand

mariage d'argent, que, sous Louis XV, son fils fut appelé purement et

simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton, petit-fils

de monsieur Mirault-le-Jurat, tint si fort à se conduire en parfait

gentilhomme, qu'il mangea tous les biens de la famille, et en arrêta

la fortune. Deux de ses frères, grands-oncles du Bargeton actuel,

redevinrent négociants, en sorte qu'il se trouve des Mirault dans le

commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois

dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld, était substituée, ainsi

qu'une maison d'Angoulême, appelée l'hôtel de Bargeton, le petit-fils

de monsieur de Bargeton-le-mangeur hérita de ces deux biens. En 1789 il

perdit ses droits utiles, et n'eut plus que le revenu de la terre, qui

valait environ six mille livres de rente. Si son grand-père eût suivi

les glorieux exemples de Bargeton Ier et de Bargeton II, Bargeton

V, qui peut se surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargeton; il

se fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc et pair

comme tant d'autres; tandis qu'en 1805, il fut très-flatté d'épouser

mademoiselle Marie-Louise-Anaïs de Nègrepelisse, fille d'un gentilhomme

oublié depuis longtemps dans sa gentilhommière, quoiqu'il appartînt

à la branche cadette d'une des plus antiques familles du midi de la

France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de saint Louis; mais

le chef de la branche aînée porte l'illustre nom d'Espard, acquis

sous Henri IV par un mariage avec l'héritière de cette famille. Ce

gentilhomme, cadet d'un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite

terre située près de Barbezieux, qu'il exploitait à merveille en allant

vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, et se moquant des

railleries pourvu qu'il entassât des écus, et que de temps en temps il

pût amplifier son domaine.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 2 / 56 段