deux amis les rendaient impropres à gérer une imprimerie. Loin de
rapporter quinze à vingt mille francs, comme celle des frères Cointet,
imprimeurs-libraires de l'Évêché, propriétaires du _Courrier de la
Charente_, désormais le seul journal du département, l'imprimerie
de Séchard fils produisait à peine trois cents francs par mois,
sur lesquels il fallait prélever le traitement du prote, les gages
de Marion, les impositions, le loyer; ce qui réduisait David à une
centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient
renouvelé les caractères, acheté des presses en fer, se seraient
procuré dans la librairie parisienne des ouvrages qu'ils eussent
imprimés à bas prix; mais le maître et le prote, perdus dans les
absorbants travaux de l'intelligence, se contentaient des ouvrages
que leur donnaient leurs derniers clients. Les frères Cointet avaient
fini par connaître le caractère et les mœurs de David, ils ne le
calomniaient plus; au contraire, une sage politique leur conseillait de
laisser vivoter cette imprimerie, et de l'entretenir dans une honnête
médiocrité, pour qu'elle ne tombât point entre les mains de quelque
redoutable antagoniste; ils y envoyaient eux-mêmes les ouvrages dits de
ville. Ainsi, sans le savoir, David Séchard n'existait, commercialement
parlant, que par un habile calcul de ses concurrents. Heureux de ce
qu'ils nommaient sa manie, les Cointet avaient pour lui des procédés
en apparence pleins de droiture et de loyauté; mais ils agissaient, en
réalité, comme l'administration des Messageries, lorsqu'elle simule une
concurrence pour en éviter une véritable.
L'extérieur de la maison Séchard était en harmonie avec la crasse
avarice qui régnait à l'intérieur, où le vieil Ours n'avait jamais
rien réparé. La pluie, le soleil, les intempéries de chaque saison
avaient donné l'aspect d'un vieux tronc d'arbre à la porte de l'allée,
tant elle était sillonnée de fentes inégales. La façade, mal bâtie en
pierres et en briques mêlées sans symétrie, semblait plier sous le
poids d'un toit vermoulu surchargé de ces tuiles creuses qui composent
toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage vermoulu
était garni de ces énormes volets maintenus par les épaisses traverses
qu'exige la chaleur du climat. Il eût été difficile de trouver dans
tout Angoulême une maison aussi lézardée que celle-là, qui ne tenait
plus que par la force du ciment. Imaginez cet atelier clair aux deux
extrémités, sombre au milieu, ses murs couverts d'affiches, bruni, en
bas par le contact des ouvriers qui y avaient roulé depuis trente ans,
son attirail de cordes au plancher, ses piles de papier, ses vieilles
presses, ses tas de pavés à charger les papiers trempés, ses rangs de
casses, et au bout les deux cages où, chacun de leur côté, se tenaient
le maître et le prote; vous comprendrez alors l'existence des deux amis.
En 1821, dans les premiers jours du moi de mai, David et Lucien étaient
près du vitrage de la cour au moment où, vers deux heures, leurs quatre
ou cinq ouvriers quittèrent l'atelier pour aller dîner. Quand le maître
vit son apprenti fermant la porte à sonnette qui donnait sur la rue,
il emmena Lucien dans la cour, comme si la senteur des papiers, des
encriers, des presses et des vieux bois lui eût été insupportable.
Tous deux s'assirent sous un berceau d'où leurs yeux pouvaient voir
quiconque entrerait dans l'atelier. Les rayons du soleil qui se
jouaient dans les pampres de la treille caressèrent les deux poètes
en les enveloppant de sa lumière comme d'une auréole. Le contraste
produit par l'opposition de ces deux caractères et de ces deux figures
fut alors si vigoureusement accusé, qu'il aurait séduit la brosse d'un
grand peintre. David avait les formes que donne la nature aux êtres
destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste
était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de
toutes ses formes. Son visage, brun de ton, coloré, gras, supporté
par un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux noirs,
ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau;
mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres
épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure d'un nez carré,
fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout! le feu continu
d'un unique amour, la sagacité du penseur, l'ardente mélancolie d'un
esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon, en en
pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des
jouissances tout idéales en y portant les clartés de l'analyse. Si l'on
devinait dans cette face les éclairs du génie qui s'élance, on voyait
aussi les cendres auprès du volcan; l'espérance s'y éteignait dans un
profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut
de fortune maintiennent tant d'esprits supérieurs. Auprès du pauvre
imprimeur, à qui son état, quoique si voisin de l'intelligence, donnait
des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-même qui
buvait à longs traits dans la coupe de la science et de la poésie, en
s'enivrant afin d'oublier les malheurs de la vie de province, Lucien
se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le
Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté
antique: c'était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des
femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour,
et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d'un enfant. Ces
beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau
chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait
un duvet soyeux dont la couleur s'harmoniait à celle d'une blonde
chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans
ses tempes d'un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte
dans son menton court, relevé sans brusquerie. Le sourire des anges
tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents.
Il avait les mains de l'homme bien né, des mains élégantes, à un
signe desquelles les hommes devaient obéir et que les femmes aiment
à baiser. Lucien était mince et de taille moyenne. A voir ses pieds,
un homme aurait été d'autant plus tenté de le prendre pour une jeune
fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins, pour ne
pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d'une
femme. Cet indice, rarement trompeur, était vrai chez Lucien, que la
pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l'état
actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière
aux diplomates qui croient que le succès est la justification de tous
les moyens, quelque honteux qu'ils soient. L'un des malheurs auxquels
sont soumises les grandes intelligences, c'est de comprendre forcément
toutes choses, les vices aussi bien que les vertus.
Ces deux jeunes gens jugeaient la société d'autant plus souverainement
qu'ils s'y trouvaient placés plus bas, car les hommes méconnus se
vengent de l'humilité de leur position par la hauteur de leur coup
d'œil. Mais aussi leur désespoir était d'autant plus amer qu'ils
allaient ainsi plus rapidement là où les portait leur véritable
destinée. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup comparé; David avait
beaucoup pensé, beaucoup médité. Malgré les apparences d'une santé
vigoureuse et rustique, l'imprimeur était un génie mélancolique et
maladif, il doutait de lui-même; tandis que Lucien, doué d'un esprit
entreprenant, mais mobile, avait une audace en désaccord avec sa
tournure molle, presque débile, mais pleine de grâces féminines. Lucien
avait au plus haut degré le caractère gascon, hardi, brave, aventureux,
qui s'exagère le bien et amoindrit le mal, qui ne recule point devant
une faute s'il y a profit, et qui se moque du vice s'il s'en fait un
marchepied. Ces dispositions d'ambitieux étaient alors comprimées par
les belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers
les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant
tous les autres. Il n'était encore aux prises qu'avec ses désirs et
non avec les difficultés de la vie, avec sa propre puissance et non
avec la lâcheté des hommes, qui est d'un fatal exemple pour les esprits
mobiles. Vivement séduit par le brillant de l'esprit de Lucien, David
l'admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la
furie française. Cet homme juste avait un caractère timide en désaccord
avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance
des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les difficultés, il se
promettait de les vaincre sans se rebuter; et, s'il avait la fermeté
d'une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d'une
inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l'un des deux
aimait avec idolâtrie, et c'était David. Aussi Lucien commandait-il
en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté
physique de son ami comportait une supériorité qu'il acceptait en se
trouvant lourd et commun.
—Au bœuf l'agriculture patiente, à l'oiseau la vie insouciante, se
disait l'imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l'aigle.
Depuis environ trois ans, les deux amis avaient donc confondu leurs
destinées si brillantes dans l'avenir. Il lisaient les grandes œuvres
qui apparurent depuis la paix sur l'horizon littéraire et scientifique,
les ouvrages de Schiller, de Gœthe, de lord Byron, de Walter Scott,
de Jean Paul, de Berzélius, de Davy, de Cuvier, de Lamartine, etc. Il
s'échauffaient à ces grands foyers, ils s'essayaient en des œuvres
avortées ou prises, quittées et reprises avec ardeur. Ils travaillaient
continuellement sans lasser les inépuisables forces de la jeunesse.
Également pauvres, mais dévorés par l'amour de l'art et de la science,
ils oubliaient la misère présente en s'occupant à jeter les fondements
de leur renommée.
—Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris? dit l'imprimeur
en tirant de sa poche un petit volume in-18. Écoute!
David lut, comme savent lire les poètes, l'idylle d'André de Chénier
intitulée Néère, puis celle du Jeune Malade, puis l'élégie sur le
suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.
—Voilà donc ce qu'est André de Chénier! s'écria Lucien à plusieurs
reprises. Il est désespérant, répétait-il pour la troisième fois quand
David trop ému pour continuer lui laissa prendre le volume.—Un poète
retrouvé par un poète! dit-il en voyant la signature de la préface.
—Après avoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n'avoir
rien fait qui fût digne d'être publié.
Lucien lut à son tour l'épique morceau de l'Aveugle et plusieurs
élégies. Quand il tomba sur le fragment:
S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre?
il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient
avec idolâtrie. Les pampres s'étaient colorés, les vieux murs de la
maison, fendillés, bossues, inégalement traversés par d'ignobles
lézardes, avaient été revêtus de cannelures, de bossages, de
bas-reliefs et des innombrables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle
architecture par les doigts d'une fée. La fantaisie avait secoué ses
fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d'André
Chénier était devenue pour David son Ève adorée, et pour Lucien
une grande dame qu'il courtisait. La poésie avait secoué les pans
majestueux de sa robe étoilée sur l'atelier où grimaçaient les Singes
et les Ours de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux
amis n'avaient ni faim ni soif; la vie leur était un rêve d'or, ils
avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds. Ils apercevaient
ce coin d'horizon bleuâtre indiqué du doigt par l'Espérance à ceux dont
la vie est orageuse, et auxquels sa voix de sirène dit: «Allez, volez,
vous échapperez au malheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur.»
En ce moment l'apprenti de l'imprimerie ouvrit la petite porte vitrée
qui donnait de l'atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un
inconnu qui s'avança vers eux en les saluant.
—Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici
un mémoire que je désirerais faire imprimer, voudriez-vous évaluer ce
qu'il coûtera?
—Monsieur, nous n'imprimons pas des manuscrits si considérables,
répondit David sans regarder le cahier, voyez messieurs Cointet.
—Mais nous avons cependant un très-joli caractère qui pourrait
convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que vous
eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre
ouvrage pour estimer les frais d'impression.
—N'est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que j'ai l'honneur?.....
—Oui, monsieur, répondit le prote.
—Je suis heureux, monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu rencontrer un
jeune poète promis à de si belles destinées. Je suis envoyé par madame
de Bargeton.
En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour
exprimer sa reconnaissance de l'intérêt que lui portait madame de
Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami, qu'il
laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur
d'un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait
à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la
Société d'agriculture.
—Hé! bien, Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla,
aimerais-tu madame de Bargeton?
—Éperdument!
—Mais vous êtes plus séparés l'un de l'autre par les préjugés que si
vous étiez, elle à Pékin, toi dans le Groenland.
—La volonté de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en baissant les
yeux.
—Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Ève.
—Peut-être t'ai-je, au contraire, sacrifié ma maîtresse, s'écria Lucien.
—Que veux-tu dire?
—Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui me portent à
m'impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n'y retournerais jamais
si un homme de qui les talents étaient supérieurs aux miens, dont
l'avenir devait être glorieux, si David Séchard, mon frère, mon ami,
n'y était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique
tous les aristocrates soient invités ce soir pour m'entendre lire des
vers, si la réponse est négative, je ne remettrai jamais les pieds chez
madame de Bargeton.
David serra violemment la main de Lucien, après s'être essuyé les yeux.
Six heures sonnèrent.
—Ève doit être inquiète, adieu, dit brusquement Lucien.
Il s'échappa, laissant David en proie à l'une de ces émotions que l'on
ne sent aussi complètement qu'à cet âge, surtout dans la situation
où se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de province
n'avait pas encore coupé les ailes.
—Cœur d'or! s'écria David en accompagnant de l'œil Lucien qui
traversait l'atelier.
Lucien descendit à l'Houmeau par la belle promenade de Beaulieu, par la
rue du Minage et la Porte-Saint-Pierre. S'il prenait ainsi le chemin
le plus long, dites-vous que la maison de madame de Bargeton était
située sur cette route. Il éprouvait tant de plaisir à passer sous les
fenêtres de cette femme, même à son insu, que depuis deux mois il ne
revenait plus à l'Houmeau par la Porte-Palet.
En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance qui
séparait Angoulême de l'Houmeau. Les mœurs du pays avaient élevé des
barrières morales bien autrement difficiles à franchir que les rampes
par où descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait de s'introduire
dans l'hôtel de Bargeton en jetant la gloire comme un pont volant
entre la ville et le faubourg, était inquiet de la décision de sa
maîtresse comme un favori qui craint une disgrâce après avoir essayé
d'étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui
n'ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées
en ville haute et ville basse; mais il est d'autant plus nécessaire
d'entrer ici dans quelques explications sur Angoulême, qu'elles feront
comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants
de cette histoire.
Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d'une roche en pain
de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher
tient vers le Périgord à une longue colline qu'il termine brusquement
sur la route de Paris à Bordeaux, en formant une sorte de promontoire
dessiné par trois pittoresques vallées. L'importance qu'avait cette
ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts,
par ses portes et par les restes d'une forteresse assise sur le
piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique
également précieux aux catholiques et aux calvinistes; mais sa force
d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui; en l'empêchant de
s'étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du
rocher l'ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où
cette histoire s'y passa, le Gouvernement essayait de pousser la ville
vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la
préfecture, une école de marine, des établissements militaires, en
préparant des routes. Mais le Commerce avait pris les devants ailleurs.
Depuis longtemps le bourg de l'Houmeau s'était agrandi comme une couche
de champignons au pied du rocher et sur les bords de la rivière, le
long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux. Personne
n'ignore la célébrité des papeteries d'Angoulême, qui, depuis trois
siècles, s'étaient forcément établies sur la Charente et sur ses
affluents où elles trouvèrent des chutes d'eau. L'État avait fondé
à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le
roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les entreprises de
voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route
et par la rivière, se groupèrent au bas d'Angoulême pour éviter les
difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les
blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée
de la Charente; puis les magasins d'eaux-de-vie, les dépôts de toutes
les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit
borda la Charente de ses établissements. Le faubourg de l'Houmeau
devint donc une ville industrieuse et riche, une seconde Angoulême
que jalousa la ville haute où restèrent le Gouvernement, l'Évêché,
la justice, l'aristocratie. Ainsi, l'Houmeau, malgré son active et
croissante puissance, ne fut qu'une annexe d'Angoulême. En haut la
Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l'Argent; deux zones
sociales constamment ennemies en tous lieux; aussi est-il difficile de
deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La restauration
avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous
l'Empire. La plupart des maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par
des familles nobles ou par d'antiques familles bourgeoises qui vivent
de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochthone dans
laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. A peine si, après deux
cents ans d'habitation, si après une alliance avec l'une des familles
primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit
adoptée; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d'hier dans
le pays. Les Préfets, Les Receveurs-Généraux, les Administrations
qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces
vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défiants:
les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners; mais quant à les
admettre chez elles, elles s'y sont refusées constamment. Moqueuses,
dénigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se forment
en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne; les
créations du luxe moderne, elles les ignorent. Pour elles, envoyer
un enfant à Paris, c'est vouloir le perdre. Cette prudence peint
les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d'un
royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que religieuses,
qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême
jouit cependant d'une grande réputation dans les provinces adjacentes
pour l'éducation qu'on y reçoit. Les villes voisines y envoient
leurs filles dans les pensions et dans les couvents. Il est facile
de concevoir combien l'esprit de caste influe sur les sentiments qui
divisent Angoulême et l'Houmeau. Le Commerce est riche, la Noblesse
est généralement pauvre; l'une se venge de l'autre par un mépris égal
des deux côtés. La bourgeoisie d'Angoulême épouse cette querelle. Le
marchand de la haute ville dit d'un négociant du faubourg, avec un
accent indéfinissable:—C'est un homme de l'Houmeau! En dessinant la
position de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui ne
pouvaient se réaliser sans un bouleversement général, la Restauration
étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la
distance locale, Angoulême de l'Houmeau. La société noble, unie alors
au gouvernement, devint là plus exclusive qu'en tout autre endroit
de la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez à un paria.
De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent une
effroyable unanimité à l'insurrection de 1830, et détruisirent les
éléments d'un durable État Social en France. La morgue de la noblesse
de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que
celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie, en en froissant toutes
les vanités. Un homme de l'Houmeau, fils d'un pharmacien, introduit
chez Madame de Bargeton, était donc une petite révolution. Quels en
étaient les auteurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et
Jouy, Béranger et Chateaubriand, Villemain et M. Aignan, Soumet et
Tissot, Étienne et Davrigny, Benjamin Constant et La Mennais, Cousin
et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations
littéraires, les Libéraux comme les Royalistes. Madame de Bargeton
aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement
déplorée dans Angoulême, mais qu'il est nécessaire de justifier en
esquissant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans
l'obscurité par de fatales circonstances, et dont l'influence détermina
la destinée de Lucien.
Monsieur de Bargeton était l'arrière-petit-fils d'un Jurat de
Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long
exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de
Bargeton, fut officier dans les Gardes de la Porte, et fit un si grand
mariage d'argent, que, sous Louis XV, son fils fut appelé purement et
simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton, petit-fils
de monsieur Mirault-le-Jurat, tint si fort à se conduire en parfait
gentilhomme, qu'il mangea tous les biens de la famille, et en arrêta
la fortune. Deux de ses frères, grands-oncles du Bargeton actuel,
redevinrent négociants, en sorte qu'il se trouve des Mirault dans le
commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois
dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld, était substituée, ainsi
qu'une maison d'Angoulême, appelée l'hôtel de Bargeton, le petit-fils
de monsieur de Bargeton-le-mangeur hérita de ces deux biens. En 1789 il
perdit ses droits utiles, et n'eut plus que le revenu de la terre, qui
valait environ six mille livres de rente. Si son grand-père eût suivi
les glorieux exemples de Bargeton Ier et de Bargeton II, Bargeton
V, qui peut se surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargeton; il
se fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc et pair
comme tant d'autres; tandis qu'en 1805, il fut très-flatté d'épouser
mademoiselle Marie-Louise-Anaïs de Nègrepelisse, fille d'un gentilhomme
oublié depuis longtemps dans sa gentilhommière, quoiqu'il appartînt
à la branche cadette d'une des plus antiques familles du midi de la
France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de saint Louis; mais
le chef de la branche aînée porte l'illustre nom d'Espard, acquis
sous Henri IV par un mariage avec l'héritière de cette famille. Ce
gentilhomme, cadet d'un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite
terre située près de Barbezieux, qu'il exploitait à merveille en allant
vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, et se moquant des
railleries pourvu qu'il entassât des écus, et que de temps en temps il
pût amplifier son domaine.