David s'aperçut qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec s

Au lecteur.

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à la fin du texte ont été effectuées.

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

H. DE BALZAC

LA

COMÉDIE HUMAINE

HUITIÈME VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

ÉTUDES DE MŒURS

DEUXIÈME LIVRE

PARIS.—IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.

SCÈNES

DE LA

VIE DE PROVINCE

TOME IV

ILLUSIONS PERDUES: (1re PARTIE) LES DEUX POÈTES

(2e PARTIE) UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

(3e PARTIE) ÈVE ET DAVID

PARIS

V{E} A{DRE} HOUSSIAUX, ÉDITEUR

HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS

7, RUE PERRONET, 7.

1874

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

SÉCHARD.

Vous eussiez dit une truffe monstrueuse enveloppée par les pampres

de l'automne.

(ILLUSIONS PERDUES.)]

DEUXIÈME LIVRE

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE

ILLUSIONS PERDUES

A MONSIEUR VICTOR HUGO.

_Vous qui, par le privilége des Raphaël et des Pitt, étiez déjà grand

poète à l'âge où les hommes sont encore si petits, vous avez, comme

Chateaubriand, comme tous les vrais talents, lutté contre les envieux

embusqués derrière les colonnes, ou tapis dans les souterrains du

Journal. Aussi désiré-je que votre nom victorieux aide à la victoire

de cette œuvre que je vous dédie, et qui, selon certaines personnes,

serait un acte de courage autant qu'une histoire pleine de vérité.

Les journalistes n'eussent-ils donc pas appartenu, comme les marquis,

les financiers, les médecins et les procureurs, à Molière et à son

Théâtre? Pourquoi donc la Comédie humaine, qui_ castigat ridendo

mores, _excepterait-elle une puissance, quand la Presse parisienne

n'en excepte aucune_?

_Je suis heureux, monsieur, de pouvoir me dire ainsi_

_Votre sincère admirateur et ami_,

DE BALZAC.

PREMIÈRE PARTIE.

LES DEUX POÈTES.

A l'époque où commence cette histoire, la presse de Stanhope et les

rouleaux à distribuer l'encre ne fonctionnaient pas encore dans les

petites imprimeries de provinces. Malgré la spécialité qui la met en

rapport avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours

des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du mot faire

gémir la presse, maintenant sans application. L'imprimerie arriérée y

employait encore des balles en cuir frottées d'encre, avec lesquelles

l'un des pressiers tamponnait les caractères. Le plateau mobile où se

place la _forme_ pleine de lettres sur laquelle s'applique la feuille

de papier était encore en pierre et justifiait son nom de _marbre_.

Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd'hui si bien fait oublier

ce mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux

livres des Elzevier, des Plantin, des Alde et des Didot, qu'il est

nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jérôme-Nicolas

Séchard portait une superstitieuse affection; car ils jouent leur rôle

dans cette grande petite histoire.

Ce Séchard était un ancien compagnon pressier, que dans leur argot

typographique les ouvriers chargés d'assembler les lettres appellent

un Ours. Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez à celui

d'un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de l'encrier

à la presse et de la presse à l'encrier, leur a sans doute valu ce

sobriquet. En revanche, les Ours ont nommé les compositeurs des Singes,

à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper les lettres

dans les cent cinquante-deux petites cases où elles sont contenues.

A la désastreuse époque de 1793, Séchard, âgé d'environ cinquante

ans, se trouva marié. Son âge et son mariage le firent échapper à la

grande réquisition qui emmena presque tous les ouvriers aux armées.

Le vieux pressier resta seul dans l'imprimerie dont le maître,

autrement dit le Naïf, venait de mourir en laissant une veuve sans

enfants. L'établissement parut menacé d'une destruction immédiate:

l'Ours solitaire était incapable de se transformer en Singe; car,

en sa qualité d'imprimeur, il ne sut jamais ni lire ni écrire. Sans

avoir égard à ses incapacités, un Représentant du Peuple, pressé de

répandre les beaux décrets de la Convention, investit le pressier du

brevet de maître imprimeur, et mit sa typographie en réquisition.

Après avoir accepté ce périlleux brevet, le citoyen Séchard indemnisa

la veuve de son maître en lui apportant les économies de sa femme,

avec lesquelles il paya le matériel de l'imprimerie à moitié de la

valeur. Ce n'était rien. Il fallait imprimer sans faute ni retard les

décrets républicains. En cette conjoncture difficile, Jérôme-Nicolas

Séchard eut le bonheur de rencontrer un noble Marseillais qui ne

voulait ni émigrer pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour

ne pas perdre sa tête, et qui ne pouvait trouver de pain que par un

travail quelconque. Monsieur le comte de Maucombe endossa donc l'humble

veste d'un prote de province: il composa, lut et corrigea lui-même

les décrets qui portaient la peine de mort contre les citoyens qui

cachaient des nobles; l'Ours devenu Naïf les tira, les fit afficher;

et tous deux ils restèrent sains et saufs. En 1795, le grain de la

Terreur étant passé, Nicolas Séchard fut obligé de chercher un autre

maître Jacques qui pût être compositeur, correcteur et prote. Un

abbé, depuis évêque sous la Restauration et qui refusait alors de

prêter le serment, remplaça le comte de Maucombe jusqu'au jour où le

Premier Consul rétablit la religion catholique. Le comte et l'évêque

se rencontrèrent plus tard sur le même banc de la Chambre des Pairs.

Si en 1802 Jérôme-Nicolas Séchard ne savait pas mieux lire et écrire

qu'en 1793, il s'était ménagé d'assez belles _étoffes_ pour pouvoir

payer un prote. Le compagnon si insoucieux de son avenir était devenu

très-redoutable à ses Singes et à ses Ours. L'avarice commence où la

pauvreté cesse. Le jour où l'imprimeur entrevit la possibilité de

se faire une fortune, l'intérêt développa chez lui une intelligence

matérielle de son état, mais avide, soupçonneuse et pénétrante. Sa

pratique narguait la théorie. Il avait fini par toiser d'un coup d'œil

le prix d'une page et d'une feuille selon chaque espèce de caractère.

Il prouvait à ses ignares chalands que les grosses lettres coûtaient

plus cher à remuer que les fines; s'agissait-il des petites, il disait

qu'elles étaient plus difficiles à manier. La _composition_ étant la

partie typographique à laquelle il ne comprenait rien, il avait si

peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchés léonins.

Si ses compositeurs travaillaient à l'heure, son œil ne les quittait

jamais. S'il savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers

à vil prix et les emmagasinait. Aussi dès ce temps possédait-il déjà la

maison où l'imprimerie était logée depuis un temps immémorial. Il eut

toute espèce de bonheur: il devint veuf et n'eut qu'un fils; il le mit

au lycée de la ville, moins pour lui donner de l'éducation que pour se

préparer un successeur; il le traitait sévèrement afin de prolonger la

durée de son pouvoir paternel; aussi les jours de congé, le faisait-il

travailler à la casse en lui disant d'apprendre à gagner sa vie pour

pouvoir un jour récompenser son pauvre père, qui se saignait pour

l'élever. Au départ de l'abbé, Séchard choisit pour prote celui de ses

quatre compositeurs que le futur évêque lui signala comme ayant autant

de probité que d'intelligence. Par ainsi, le bonhomme fut en mesure

d'atteindre le moment où son fils pourrait diriger l'établissement, qui

s'agrandirait alors sous des mains jeunes et habiles. David Séchard

fit au lycée d'Angoulême les plus brillantes études. Quoiqu'un Ours,

parvenu sans connaissances ni éducation, méprisât considérablement

la science, le père Séchard envoya son fils à Paris pour y étudier

la haute typographie; mais il lui fit une si violente recommandation

d'amasser une bonne somme dans un pays qu'il appelait le _paradis des

ouvriers_, en lui disant de ne pas compter sur la bourse paternelle,

qu'il voyait sans doute un moyen d'arriver à ses fins dans ce séjour

_au pays de Sapience_. Tout en apprenant son métier, David acheva son

éducation à Paris. Le prote des Didot devint un savant. Vers la fin de

l'année 1819 David Séchard quitta Paris sans y avoir coûté un rouge

liard à son père, qui le rappelait pour mettre entre ses mains le timon

des affaires. L'imprimerie de Nicolas Séchard possédait alors le seul

journal d'annonces judiciaires qui existât dans le Département, la

pratique de la Préfecture et celle de l'Évêché, trois clientèles qui

devaient procurer une grande fortune à un jeune homme actif.

Précisément à cette époque, les frères Cointet, fabricants de papiers,

achetèrent le second brevet d'imprimeur à la résidence d'Angoulême,

que jusqu'alors le vieux Séchard avait su réduire à la plus complète

inaction, à la faveur des crises militaires qui, sous l'Empire,

comprimèrent tout mouvement industriel; par cette raison, il n'en

avait point fait l'acquisition, et sa parcimonie fut une cause de

ruine pour la vieille imprimerie. En apprenant cette nouvelle, le

vieux Séchard pensa joyeusement que la lutte qui s'établirait entre

son établissement et les Cointet serait soutenue par son fils, et non

par lui.—J'y aurais succombé, se dit-il; mais un jeune homme élevé

chez MM. Didot s'en tirera. Le septuagénaire soupirait après le moment

où il pourrait vivre à sa guise. S'il avait peu de connaissances en

haute typographie, en revanche il passait pour être extrêmement fort

dans un art que les ouvriers ont plaisamment nommé la soûlographie,

art bien estimé par le divin auteur du _Pantagruel_, mais dont la

culture, persécutée par les sociétés dites de _tempérance_, est

de jour en jour plus abandonnée. Jérôme-Nicolas Séchard, fidèle

à la destinée que son nom lui avait faite, était doué d'une soif

inextinguible. Sa femme avait pendant long-temps contenu dans de justes

bornes cette passion pour le raisin pilé, goût si naturel aux Ours

que monsieur de Chateaubriand l'a remarqué chez les véritables ours

de l'Amérique; mais les philosophes ont remarqué que les habitudes

du jeune âge reviennent avec force dans la vieillesse de l'homme.

Séchard confirmait cette observation: plus il vieillissait, plus il

aimait à boire. Sa passion laissait sur sa physionomie oursine des

marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le développement

et la forme d'un A majuscule corps de triple canon. Ses deux joues

veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines de gibbosités

violettes, purpurines et souvent panachées. Vous eussiez dit d'une

truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de l'automne. Cachés

sous deux gros sourcils pareils à deux buissons chargés de neige, ses

petits yeux gris, où pétillait la ruse d'une avarice qui tuait tout en

lui, même la paternité, conservaient leur esprit jusque dans l'ivresse.

Sa tête chauve et découronnée, mais ceinte de cheveux grisonnants

qui frisotaient encore, rappelait à l'imagination les Cordeliers des

_Contes de la Fontaine_. Il était court et ventru comme beaucoup de

ces vieux lampions qui consomment plus d'huile que de mèche; car les

excès en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est propre.

L'ivrognerie, comme l'étude, engraisse encore l'homme gras et maigrit

l'homme maigre. Jérôme-Nicolas Séchard portait depuis trente ans le

fameux tricorne municipal, qui dans quelques provinces se retrouve

encore sur la tête du tambour de la ville. Son gilet et son pantalon

étaient en velours verdâtre. Enfin, il avait une vieille redingote

brune, des bas de coton chinés et des souliers à boucles d'argent. Ce

costume où l'ouvrier se retrouvait encore dans le bourgeois convenait

si bien à ses vices et à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie,

que ce bonhomme semblait avoir été créé tout habillé: vous ne l'auriez

pas plus imaginé sans ses vêtements qu'un oignon sans sa pelure. Si

le vieil imprimeur n'eût pas depuis long-temps donné la mesure de son

aveugle avidité, son abdication suffirait à peindre son caractère.

Malgré les connaissances que son fils devait rapporter de la grande

École des Didot, il se proposa de faire avec lui la bonne affaire qu'il

ruminait depuis long-temps. Si le père en faisait une bonne, le fils

devait en faire une mauvaise. Mais, pour le bonhomme, il n'y avait ni

fils ni père en affaire. S'il avait d'abord vu dans David son unique

enfant, plus tard il y vit un acquéreur naturel de qui les intérêts

étaient opposés aux siens: il voulait vendre cher, David devait

acheter à bon marché; son fils devenait donc un ennemi à vaincre.

Cette transformation du sentiment en intérêt personnel, ordinairement

lente, tortueuse et hypocrite chez les gens bien élevés, fut rapide et

directe chez le vieil Ours, qui montra combien la soûlographie rusée

l'emportait sur la typographie instruite. Quand son fils arriva, le

bonhomme lui témoigna la tendresse commerciale que les gens habiles

ont pour leurs dupes: il s'occupa de lui comme un amant se serait

occupé de sa maîtresse; il lui donna le bras, il lui dit où il fallait

mettre les pieds pour ne pas se crotter; il lui avait fait bassiner

son lit, allumer du feu, préparer un souper. Le lendemain, après avoir

essayé de griser son fils durant un plantureux dîner, Jérôme-Nicolas

Séchard, fortement aviné, lui dit un:—_Causons d'affaires?_ qui passa

si singulièrement entre deux hoquets, que David le pria de remettre les

affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti de

son ivresse pour abandonner une bataille préparée depuis si long-temps.

D'ailleurs, après avoir porté son boulet pendant cinquante ans, il

ne voulait pas, dit-il, le garder une heure de plus. Demain son fils

serait le Naïf.

Ici peut-être est-il nécessaire de dire un mot de l'établissement.

L'imprimerie, située dans l'endroit où la rue de Beaulieu débouche

sur la place du Mûrier, s'était établie dans cette maison vers

la fin du règne de Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux

avaient-ils été disposés pour l'exploitation de cette industrie. Le

rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un

vieux vitrage, et par un grand châssis sur une cour intérieure. On

pouvait d'ailleurs arriver au bureau du maître par une allée. Mais en

province les procédés de la typographie sont toujours l'objet d'une

curiosité si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une

porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il

fallût descendre quelques marches, le sol de l'atelier se trouvant au

dessous du niveau de la chaussée. Les curieux, ébahis, ne prenaient

jamais garde aux inconvénients du passage à travers les défilés de

l'atelier. S'ils regardaient les berceaux formés par les feuilles

étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le

long des rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les barres de

fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient les agiles mouvements

d'un compositeur grapillant ses lettres dans les cent cinquante-deux

cassetins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son

composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame

de papier trempé chargée de ses pavés, ou s'attrapaient la hanche dans

l'angle d'un banc; le tout au grand amusement des Singes et des Ours.

Jamais personne n'était arrivé sans accident jusqu'à deux grandes

cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables

pavillons sur la cour, et où trônaient d'un côté le prote, de l'autre

le maître imprimeur. Dans la cour, les murs étaient agréablement

décorés par des treilles qui, vu la réputation du maître, avaient une

appétissante couleur locale. Au fond, et adossé au noir mur mitoyen,

s'élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le

papier. Là, étaient l'évier sur lequel se lavaient avant et après le

tirage les Formes, ou, pour employer le langage vulgaire, les planches

de caractères; il s'en échappait une décoction d'encre mêlée aux eaux

ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les

jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison.

Cet appentis était flanqué d'un côté par la cuisine, de l'autre par

un bûcher. Le premier étage de cette maison, au-dessus duquel il n'y

avait que deux chambres en mansardes, contenait trois pièces. La

première, aussi longue que l'allée, moins la cage du vieil escalier de

bois, éclairée sur la rue par une petite croisée oblongue, et sur la

cour par un œil-de-bœuf, servait à la fois d'antichambre et de salle

à manger. Purement et simplement blanchie à la chaux, elle se faisait

remarquer par la cynique simplicité de l'avarice commerciale; le

carreau sale n'avait jamais été lavé; le mobilier consistait en trois

mauvaises chaises, une table ronde et un buffet situé entre deux portes

qui donnaient entrée dans une chambre à coucher et dans un salon; les

fenêtres et la porte étaient brunes de crasse; des papiers blancs ou

imprimés l'encombraient la plupart du temps; souvent le dessert, les

bouteilles, les plats du dîner de Jérôme-Nicolas Séchard se voyaient

sur les ballots. La chambre à coucher, dont la croisée avait un vitrage

en plomb qui tirait son jour de la cour, était tendue de ces vieilles

tapisseries que l'on voit en province le long des maisons au jour

de la Fête-Dieu. Il s'y trouvait un grand lit à colonnes garni de

rideaux, de bonnes-grâces et d'un couvre-pieds en serge rouge, deux

fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de noyer et en tapisserie,

un vieux secrétaire, et sur la cheminée un cartel. Cette chambre, où

se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes,

avait été arrangée par le sieur Rouzeau, prédécesseur et maître de

Jérôme-Nicolas Séchard. Le salon, modernisé par feu madame Séchard,

offrait d'épouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier; les

panneaux étaient décorés d'un papier à scènes orientales, coloriées en

bistre sur un fond blanc; le meuble consistait en six chaises garnies

de basane bleue dont les dossiers représentaient des lyres. Les deux

fenêtres grossièrement cintrées, et par où l'œil embrassait la place

du Mûrier, était sans rideaux; la cheminée n'avait ni flambeau, ni

pendule, ni glace. Madame Séchard était morte au milieu de ses projets

d'embellissement, et l'Ours ne devinant pas l'utilité d'améliorations

qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que, _pede

titubante_, Jérôme-Nicolas Séchard amena son fils et lui montra sur

la table ronde un état du matériel de son imprimerie dressé sous sa

direction par le prote.

—Lis cela, mon garçon, dit Jérôme-Nicolas Séchard en roulant ses yeux

ivres du papier à son fils et de son fils au papier. Tu verras quel

bijou d'imprimerie je te donne.

—Trois presses en bois maintenues par des barres en fer, à marbre en

fonte....

—Une amélioration que j'ai faite, dit le vieux Séchard en interrompant

son fils.

—Avec tous leurs ustensiles; encriers, balles et bancs, etc., seize

cents francs! Mais, mon père, dit David Séchard en laissant tomber

l'inventaire, vos presses sont des sabots qui ne valent pas cent écus,

et dont il faut faire du feu.

—Des sabots?... s'écria le vieux Séchard, des sabots?... Prends

l'inventaire et descendons! Tu vas voir si vos inventions de méchante

serrurerie manœuvrent comme ces bons vieux outils éprouvés. Après, tu

n'auras pas le cœur d'injurier d'honnêtes presses qui roulent comme

des voitures en poste, et qui iront encore pendant toute ta vie sans

nécessiter la moindre réparation. Des sabots! Oui c'est des sabots où

tu trouveras du sel pour cuire des œufs! des sabots que ton père a

manœuvrés pendant vingt ans, qui lui ont servi à te faire ce que tu es.

Le père dégringola l'escalier raboteux, usé, tremblant, sans y

chavirer; il ouvrit la porte de l'allée qui donnait dans l'atelier,

se précipita sur la première de ses presses sournoisement huilées et

nettoyées, il montra les fortes jumelles en bois de chêne frotté par

son apprenti.

—Est-ce là un amour de presse? dit-il.

Il s'y trouvait le _billet de faire part_ d'un mariage. Le vieil

Ours abaissa la frisquette sur le tympan, et le tympan sur le marbre

qu'il fit rouler sous la presse; il tira le barreau, déroula la corde

pour ramener le marbre, releva tympan et frisquette avec l'agilité

qu'aurait mise un jeune Ours. La presse ainsi manœuvrée jeta un si

joli cri que vous eussiez dit d'un oiseau qui serait venu heurter à une

vitre et se serait enfui.

—Y a-t-il une seule presse anglaise capable d'aller ce train-là? dit le

père à son fils étonné.

Le vieux Séchard courut successivement à la seconde, à la troisième

presse, sur chacune desquelles il fit la même manœuvre avec une égale

habileté. La dernière offrit à son œil troublé de vin un endroit

négligé par l'apprenti; l'ivrogne, après avoir notablement juré, prit

le pan de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon qui lustre

le poil d'un cheval à vendre.

—Avec ces trois presses-là, sans prote, tu peux gagner tes neuf mille

francs par an, David. Comme ton futur associé, je m'oppose à ce que

tu les remplaces par ces maudites presses en fonte qui usent les

caractères. Vous avez crié miracle à Paris en voyant l'invention de ce

maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu faire la fortune

des fondeurs. Ah! vous avez voulu des Stanhope! merci de vos Stanhope

qui coûtent chacune deux mille cinq cents francs, presque deux fois

plus que valent mes trois bijoux ensemble, et qui vous échinent la

lettre par leur défaut d'élasticité. Je ne suis pas instruit comme toi,

mais retiens bien ceci: la vie des Stanhope est la mort du caractère.

Ces trois presses te feront un bon user, l'ouvrage sera proprement

_tirée_, et les Angoumoisins ne t'en demanderont pas davantage. Imprime

avec du fer ou avec du bois, avec de l'or ou de l'argent, ils ne t'en

paieront pas un liard de plus.

—_Item_, dit David, cinq milliers de livres de caractères, provenant de

la fonderie de monsieur Vaflard... A ce nom, l'élève des Didot ne put

s'empêcher de sourire.

—Ris, ris! Après douze ans, les caractères sont encore neufs. Voilà ce

que j'appelle un fondeur! Monsieur Vaflard est un honnête homme qui

fournit de la matière dure; et, pour moi, le meilleur fondeur est celui

chez lequel on va le moins souvent.

—Estimés dix mille francs, reprit David en continuant. Dix mille

francs, mon père! mais c'est à quarante sous la livre, et messieurs

Didot ne vendent leur cicéro neuf que trente-six sous la livre. Vos

têtes de clous ne valent que le prix de la fonte, dix sous la livre.

—Tu donnes le nom de têtes de clous aux Bâtardes, aux Coulées, aux

Rondes de monsieur Gillé, anciennement imprimeur de l'Empereur, des

caractères qui valent six francs la livre, des chefs-d'œuvre de gravure

achetés il y a cinq ans, et dont plusieurs ont encore le blanc de la

fonte, tiens! Le vieux Séchard attrapa quelques cornets pleins de

_sortes_ qui n'avaient jamais servi et les montra.

—Je ne suis pas savant, je ne sais ni lire ni écrire, mais j'en sais

encore assez pour deviner que les caractères d'écriture de la maison

Gillé ont été les pères des anglaises de tes messieurs Didot. Voici une

_ronde_, dit-il en désignant une casse et y prenant un M, une _ronde_

de cicéro qui n'a pas encore été dégommée.

David s'aperçut qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec son père. Il

fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait entre un non et

un oui. Le vieil Ours avait compris dans l'inventaire jusqu'aux cordes

de l'étendage. La plus petite ramette, les ais, les jattes, la pierre

et les brosses à laver, tout était chiffré avec le scrupule d'un avare.

Le total allait à trente mille francs, y compris le brevet de maître

imprimeur et l'achalandage. David se demandait en lui-même si l'affaire

était ou non faisable. En voyant son fils muet sur le chiffre, le

vieux Séchard devint inquiet; car il préférait un débat violent à une

acceptation silencieuse. En ces sortes de marchés, le débat annonce un

négociant capable qui défend ses intérêts. _Qui tope à tout_, disait

le vieux Séchard, _ne paye rien_. Tout en épiant la pensée de son

fils, il fit le dénombrement des méchants ustensiles nécessaires à

l'exploitation d'une imprimerie en province; il amena successivement

David devant une presse à satiner, une presse à rogner pour faire les

ouvrages de ville, et il lui en vanta l'usage et la solidité.

—Les vieux outils sont toujours les meilleurs, dit-il. On devrait en

imprimerie les payer plus cher que les neufs, comme cela se fait chez

les batteurs d'or.

D'épouvantables vignettes représentant des Hymens, des Amours, des

morts qui soulevaient la pierre de leurs sépulcres en décrivant un V

ou un M, d'énormes cadres à masques pour les affiches de spectacles,

devinrent, par l'effet de l'éloquence avinée de Jérôme-Nicolas, des

objets de la plus immense valeur. Il dit à son fils que les habitudes

des gens de province étaient si fortement enracinées, qu'il essaierait

en vain de leur donner de plus belles choses. Lui, Jérôme-Nicolas

Séchard, avait tenté de leur vendre des almanachs meilleurs que le

_Double Liégeois_ imprimé sur du papier à sucre! eh! bien, le vrai

_Double Liégeois_ avait été préféré aux plus magnifiques almanachs.

David reconnaîtrait bientôt l'importance de ces vieilleries, en les

vendant plus cher que les plus coûteuses nouveautés.

—Ha! ha! mon garçon, la province est la province, et Paris est Paris.

Si un homme de l'Houmeau t'arrive pour faire faire son billet de

mariage, et que tu le lui imprimes sans un Amour avec des guirlandes,

il ne se croira point marié, et te le rapportera s'il n'y voit

qu'un _M_, comme chez tes messieurs Didot, qui sont la gloire de la

typographie, mais dont les inventions ne seront pas adoptées avant cent

ans dans les provinces. Et voilà.

Les gens généreux font de mauvais commerçants. David était une de ces

natures pudiques et tendres qui s'effraient d'une discussion, et qui

cèdent au moment où l'adversaire leur pique un peu trop le cœur. Ses

sentiments élevés et l'empire que le vieil ivrogne avait conservé sur

lui le rendaient encore plus impropre à soutenir un débat d'argent

avec son père, surtout quand il lui croyait les meilleures intentions;

car il attribua d'abord la voracité de l'intérêt à l'attachement que

le pressier avait pour ses outils. Cependant, comme Jérôme-Nicolas

Séchard avait eu le tout de la veuve Rouzeau pour dix mille francs

en assignats, et qu'en l'état actuel des choses trente mille francs

étaient un prix exorbitant, le fils s'écria:—Mon père, vous m'égorgez!

—Moi qui t'ai donné la vie?... dit le vieil ivrogne en levant la main

vers l'étendage. Mais, David, à quoi donc évalues-tu le brevet? Sais-tu

ce que vaut le Journal d'Annonces à dix sous la ligne, privilége qui, à

lui seul, a rapporté cinq cents francs le mois dernier? Mon gars, ouvre

les livres, vois ce que produisent les affiches et les registres de la

Préfecture, la pratique de la Mairie et celle de l'Évêché! Tu es un

fainéant qui ne veut pas faire sa fortune. Tu marchandes le cheval qui

doit te conduire à quelque beau domaine comme celui de Marsac.

A cet inventaire était joint un acte de société entre le père et le

fils. Le bon père louait à la société sa maison pour une somme de douze

cents francs, quoiqu'il ne l'eût achetée que six mille livres, et il

s'y réservait une des deux chambres pratiquées dans les mansardes. Tant

que David Séchard n'aurait pas remboursé les trente mille francs, les

bénéfices se partageraient par moitié; le jour où il aurait remboursé

cette somme à son père, il deviendrait seul et unique propriétaire de

l'imprimerie. David estima le brevet, la clientèle et le journal,

sans s'occuper des outils; il crut pouvoir se libérer et accepta ces

conditions. Habitué aux finasseries de paysan, et ne connaissant rien

aux larges calculs des Parisiens, le père fut étonné d'une si prompte

conclusion.

—Mon fils se serait-il enrichi? se dit-il, ou invente-t-il en ce moment

de ne pas me payer? Dans cette pensée, il le questionna pour savoir

s'il apportait de l'argent, afin de le lui prendre en à-compte. La

curiosité du père éveilla la défiance du fils. David resta boutonné

jusqu'au menton. Le lendemain, le vieux Séchard fit transporter par son

apprenti dans la chambre au deuxième étage ses meubles qu'il comptait

faire apporter à sa campagne par les charrettes qui y reviendraient

à vide. Il livra les trois chambres du premier étage tout nues à

son fils, de même qu'il le mit en possession de l'imprimerie sans

lui donner un centime pour payer les ouvriers. Quand David pria son

père, en sa qualité d'associé, de contribuer à la mise nécessaire à

l'exploitation commune, le vieux pressier fit l'ignorant. Il ne s'était

pas obligé, dit-il, à donner de l'argent en donnant son imprimerie; sa

mise de fonds était faite. Pressé par la logique de son fils, il lui

répondit que, quand il avait acheté l'imprimerie à la veuve Rouzeau,

il s'était tiré d'affaire sans un sou. Si lui, pauvre ouvrier dénué de

connaissances, avait réussi, un élève de Didot ferait encore mieux.

D'ailleurs David avait gagné de l'argent qui provenait de l'éducation

payée à la sueur du front de son vieux père, il pouvait bien l'employer

aujourd'hui.

—Qu'as-tu fait de tes _banques_? lui dit-il en revenant à la charge

afin d'éclaircir le problème que le silence de son fils avait laissé la

veille indécis.

—Mais n'ai-je pas eu à vivre, n'ai-je pas acheté des livres? répondit

David indigné.

—Ah! tu achetais des livres? tu feras de mauvaises affaires. Les gens

qui achètent des livres ne sont guère propres à en imprimer, répondit

l'Ours.

David éprouva la plus horrible des humiliations, celle que cause

l'abaissement d'un père: il lui fallut subir le flux de raisons viles,

pleureuses, lâches, commerciales par lesquelles le vieil avare formula

son refus. Il refoula ses douleurs dans son âme, en se voyant seul,

sans appui, en trouvant un spéculateur dans son père que, par curiosité

philosophique, il voulut connaître à fond. Il lui fit observer qu'il

ne lui avait jamais demandé compte de la fortune de sa mère. Si cette

fortune ne pouvait entrer en compensation du prix de l'imprimerie, elle

devait au moins servir à l'exploitation en commun.

—La fortune de ta mère, dit le vieux Séchard, mais c'était son

intelligence et sa beauté!

A cette réponse, David devina son père tout entier, et comprit

que, pour en obtenir un compte, il faudrait lui intenter un procès

interminable, coûteux et déshonorant. Ce noble cœur accepta le fardeau

qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peines il

acquitterait les engagements pris envers son père.

—Je travaillerai, se dit-il. Après tout, si j'ai du mal, le bonhomme en

a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travailler pour moi-même?

—Je te laisse un trésor, dit le père inquiet du silence de son fils.

David demanda quel était ce trésor.

—Marion, dit le père.

Marion était une grosse fille de campagne indispensable à

l'exploitation de l'imprimerie: elle trempait le papier et le

rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le

linge, déchargeait les voitures de papier, allait toucher l'argent et

nettoyait les tampons. Si Marion eût su lire, le vieux Séchard l'aurait

mise à la composition.

Le père partit à pied pour la campagne. Quoique très-heureux de

sa vente, déguisée sous le nom d'association, il était inquiet de

la manière dont il serait payé. Après les angoisses de la vente,

viennent toujours celles de sa réalisation. Toutes les passions sont

essentiellement jésuitiques. Cet homme, qui regardait l'instruction

comme inutile, s'efforça de croire à l'influence de l'instruction.

Il hypothéquait ses trente mille francs sur les idées d'honneur que

l'éducation devait avoir développées chez son fils. En jeune homme

bien élevé, David suerait sang et eau pour payer ses engagements, ses

connaissances lui feraient trouver des ressources, il s'était montré

plein de beaux sentiments, il payerait! Beaucoup de pères, qui agissent

ainsi, croient avoir agi paternellement, comme le vieux Séchard avait

fini par se le persuader en atteignant son vignoble situé à Marsac,

petit village à quatre lieues d'Angoulême. Ce domaine, où le précédent

propriétaire avait bâti une jolie habitation, s'était augmenté d'année

en année depuis 1809, époque où le vieil Ours l'avait acquis. Il y

échangea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il était,

comme il le disait, depuis trop long-temps dans les vignes pour ne pas

s'y bien connaître.

Pendant la première année de sa retraite à la campagne, le père Séchard

montra une figure soucieuse au-dessus de ses échalas; car il était

toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu de son

atelier. Ces trente mille francs inespérés le grisaient encore plus

que la purée septembrale, il les maniait idéalement entre ses pouces.

Moins la somme était due, plus il désirait l'encaisser. Aussi, souvent

accourait-il de Marsac à Angoulême, attiré par ses inquiétudes. Il

gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est assise la ville,

il entrait dans l'atelier pour voir si son fils se tirait d'affaire.

Or les presses étaient à leurs places; l'unique apprenti, coiffé d'un

bonnet de papier, décrassait les tampons; le vieil Ours entendait crier

une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait ses vieux

caractères, il apercevait son fils et le prote, chacun lisant dans sa

cage un livre que l'Ours prenait pour des épreuves. Après avoir dîné

avec David, il retournait alors à son domaine de Marsac en ruminant

ses craintes. L'avarice a comme l'amour un don de seconde vue sur les

futurs contingents, elle les flaire, elle les presse. Loin de l'atelier

où l'aspect de ses outils le fascinait en le reportant aux jours où

il faisait fortune, le vigneron trouvait chez son fils d'inquiétants

symptômes d'inactivité. Le nom de _Cointet frères_ l'effarouchait,

il le voyait dominant celui de _Séchard et fils_. Enfin il sentait

le vent du malheur. Ce pressentiment était juste, le malheur planait

sur la maison Séchard. Mais les avares ont un dieu. Par un concours

de circonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher dans

l'escarcelle de l'ivrogne le prix de sa vente usuraire. Voici pourquoi

l'imprimerie Séchard tombait, malgré ses éléments de prospérité.

Indifférent à la réaction religieuse que produisait la Restauration

dans le gouvernement, mais également insouciant du Libéralisme,

David gardait la plus nuisible des neutralités en matière politique

et religieuse. Il se trouvait dans un temps où les commerçants de

province devaient professer une opinion afin d'avoir des chalands,

car il fallait opter entre la pratique des Libéraux et celle des

Royalistes. Un amour qui vint au cœur de David et ses préoccupations

scientifiques, son beau naturel l'empêchèrent d'avoir cette âpreté

au gain qui constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait

étudier les différences qui distinguent l'industrie provinciale de

l'industrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les Départements

disparaissent dans le grand mouvement de Paris. Ses concurrents, les

frères Cointet se mirent à l'unisson des opinions monarchiques, ils

firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cultivèrent les

prêtres, et réimprimèrent les premiers livres religieux dont le besoin

se fit sentir. Les Cointet prirent ainsi l'avance dans cette branche

lucrative, et calomnièrent David Séchard en l'accusant de libéralisme

et d'athéisme. Comment, disaient-ils, employer un homme qui avait

pour père un septembriseur, un ivrogne, un bonapartiste, un vieil

avare qui devait lui laisser des monceaux d'or? Ils étaient pauvres,

chargés de famille, tandis que David était garçon et serait puissamment

riche; aussi n'en prenait-il qu'à son aise, etc. Influencés par ces

accusations portées contre David, la Préfecture et l'Évêché finirent

par donner le privilége de leurs impressions aux frères Cointet.

Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par l'incurie de leur

rival, créèrent un second journal d'annonces. La vieille imprimerie

fut réduite aux impressions de la ville, et le produit de sa feuille

d'annonces diminua de moitié. Riche de gains considérables réalisés

sur les livres d'église et de piété, la maison Cointet proposa bientôt

aux Séchard de leur acheter leur journal, afin d'avoir les annonces

du département et les insertions judiciaires sans partage. Aussitôt

que David eut transmis cette nouvelle à son père, le vieux vigneron,

épouvanté déjà par les progrès de la maison Cointet, fondit de Marsac

sur la place du Mûrier avec la rapidité du corbeau qui a flairé les

cadavres d'un champ de bataille.

—Laisse-moi manœuvrer les Cointet, ne te mêle pas de cette affaire,

dit-il à son fils.

Le vieillard eut bientôt deviné l'intérêt des Cointet, il les effraya

par la sagacité de ses aperçus. Son fils commettait une sottise qu'il

venait empêcher, disait-il.—Sur quoi reposera notre clientèle, s'il

cède notre journal? Les avoués, les notaires, tous les négociants de

l'Houmeau seront libéraux; les Cointet ont voulu nuire aux Séchard en

les accusant de Libéralisme, ils leur ont ainsi préparé une planche

de salut, les annonces des Libéraux resteront aux Séchard! Vendre le

journal! mais autant vendre matériel et brevet. Il demandait alors

aux Cointet soixante mille francs de l'imprimerie pour ne pas ruiner

son fils: il aimait son fils, il défendait son fils. Le vigneron se

servit de son fils comme les paysans se servent de leurs femmes: son

fils voulait ou ne voulait pas, selon les propositions qu'il arrachait

une à une aux Cointet, et il les amena, non sans efforts, à donner une

somme de vingt-deux mille francs pour le _Journal de la Charente_.

Mais David dut s'engager à ne jamais imprimer quelque journal que ce

fût, sous peine de trente mille francs de dommages-intérêts. Cette

vente était le suicide de l'imprimerie Séchard; mais le vigneron ne

s'en inquiétait guère. Après le vol vient toujours l'assassinat. Le

bonhomme comptait appliquer cette somme au payement de son fonds; et,

pour la palper, il aurait donné David par-dessus le marché, d'autant

plus que ce gênant fils avait droit à la moitié de ce trésor inespéré.

En dédommagement, le généreux père lui abandonna l'imprimerie, mais en

maintenant le loyer de la maison aux fameux douze cents francs.

Depuis la vente du journal aux Cointet, le vieillard vint rarement en

ville, il allégua son grand âge; mais la raison véritable était le peu

d'intérêt qu'il portait à une imprimerie qui ne lui appartenait plus.

Néanmoins il ne put entièrement répudier la vieille affection qu'il

portait à ses outils. Quand ses affaires l'amenaient à Angoulême,

il eût été très-difficile de décider qui l'attirait le plus dans sa

maison, ou de ses presses en bois ou de son fils, auquel il venait

par forme demander ses loyers. Son ancien prote, devenu celui des

Cointet, savait à quoi s'en tenir sur cette générosité paternelle;

il disait que ce fin renard se ménageait ainsi le droit d'intervenir

dans les affaires de son fils, en devenant créancier privilégié par

l'accumulation des loyers.

La nonchalante incurie de David Séchard avait des causes qui

peindront le caractère de ce jeune homme. Quelques jours après son

installation dans l'imprimerie paternelle, il avait rencontré l'un

de ses amis de collége, alors en proie à la plus profonde misère.

L'ami de David Séchard était un jeune homme, alors âgé d'environ

vingt et un ans, nommé Lucien Chardon, et fils d'un ancien chirurgien

des armées républicaines mis hors de service par une blessure. La

nature avait fait un chimiste de monsieur Chardon le père, et le

hasard l'avait établi pharmacien à Angoulême. La mort le surprit au

milieu des préparatifs nécessités par une lucrative découverte à la

recherche de laquelle il avait consumé plusieurs années d'études

scientifiques. Il voulait guérir toute espèce de goutte. La goutte

est la maladie des riches; et comme les riches payent cher la santé

quand ils en sont privés, il avait choisi ce problème à résoudre parmi

tous ceux qui s'étaient offerts à ses méditations. Placé entre la

science et l'empirisme, feu Chardon comprit que la science pouvait

seule assurer sa fortune: il avait donc étudié les causes de la

maladie, et basé son remède sur un certain régime qui l'appropriait

à chaque tempérament. Il était mort pendant un séjour à Paris, où

il sollicitait l'approbation de l'Académie des sciences, et perdit

ainsi le fruit de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien

ne négligeait rien pour l'éducation de son fils et de sa fille, en

sorte que l'entretien de sa famille avait constamment dévoré les

produits de sa pharmacie. Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants

dans la misère, mais encore, pour leur malheur, il les avait élevés

dans l'espérance de destinées brillantes qui s'éteignirent avec lui.

L'illustre Desplein, qui lui donna des soins, le vit mourir dans des

convulsions de rage. Cette ambition eut pour principe le violent amour

que l'ancien chirurgien portait à sa femme, dernier rejeton de la

famille de Rubempré, miraculeusement sauvé par lui de l'échafaud en

1793. Sans que la jeune fille eût voulu consentir à ce mensonge, il

avait gagné du temps en la disant enceinte. Après s'être en quelque

sorte créé le droit de l'épouser, il l'épousa malgré leur commune

pauvreté. Ses enfants, comme tous les enfants de l'amour, eurent pour

tout héritage la merveilleuse beauté de leur mère, présent si souvent

fatal quand la misère l'accompagne. Ces espérances, ces travaux, ces

désespoirs si vivement épousés avaient profondément altéré la beauté

de madame Chardon, de même que les lentes dégradations de l'indigence

avaient changé ses mœurs; mais son courage et celui de ses enfants

égala leur infortune. La pauvre veuve vendit la pharmacie, située

dans la Grand'rue de l'Houmeau, le principal faubourg d'Angoulême. Le

prix de la pharmacie lui permit de se constituer trois cents francs

de rente, somme insuffisante pour sa propre existence; mais elle et

sa fille acceptèrent leur position sans en rougir, et se vouèrent à

des travaux mercenaires. La mère gardait les femmes en couche, et ses

bonnes façons la faisaient préférer à toute autre dans les maisons

riches, où elle vivait sans rien coûter à ses enfants, tout en gagnant

vingt sous par jour. Pour éviter à son fils le désagrément de voir

sa mère dans un pareil abaissement de condition, elle avait pris le

nom de madame Charlotte. Les personnes qui réclamaient ses soins

s'adressaient à monsieur Postel, le successeur de monsieur Chardon.

La sœur de Lucien travaillait chez une blanchisseuse de fin, sa

voisine, et gagnait environ quinze sous par jour; elle conduisait les

ouvrières et jouissait, dans l'atelier, d'une espèce de suprématie

qui la sortait un peu de la classe des grisettes. Les faibles produits

de leur travail, joints aux trois cents livres de rente de madame

Chardon, arrivaient environ à huit cents francs par an, avec lesquels

ces trois personnes devaient vivre, s'habiller et se loger. La

stricte économie de ce ménage rendait à peine suffisante cette somme,

presque entièrement absorbée par Lucien. Madame Chardon et sa fille

Ève croyaient en Lucien comme la femme de Mahomet crut en son mari;

leur dévouement à son avenir était sans bornes. Cette pauvre famille

demeurait à l'Houmeau dans un logement loué pour une très-modique somme

par le successeur de monsieur Chardon, et situé au fond d'une cour

intérieure, au-dessus du laboratoire. Lucien y occupait une misérable

chambre en mansarde. Stimulé par un père qui, passionné pour les

sciences naturelles, l'avait d'abord poussé dans cette voie, Lucien fut

un des plus brillants élèves du collége d'Angoulême, où il se trouvait

en Troisième lorsque Séchard y finissait ses études.

Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collége, Lucien,

fatigué de boire à la grossière coupe de la misère, était sur le point

de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide à vingt

ans. Quarante francs par mois que David donna généreusement à Lucien

en s'offrant à lui apprendre le métier de prote, quoiqu'un prote lui

fût parfaitement inutile, sauva Lucien de son désespoir. Les liens

de leur amitié de collége ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt

par les similitudes de leurs destinées et par les différences de

leurs caractères. Tous deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, ils

possédaient cette haute intelligence qui met l'homme de plain-pied

avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond de la société.

Cette injustice du sort fut un lien puissant. Puis tous deux étaient

arrivés à la poésie par une pente différente. Quoique destiné aux

spéculations les plus élevées des sciences naturelles, Lucien se

portait avec ardeur vers la gloire littéraire; tandis que David, que

son génie méditatif prédisposait à la poésie, inclinait par goût vers

les sciences exactes. Cette interposition des rôles engendra comme une

fraternité spirituelle. Lucien communiqua bientôt à David les hautes

vues qu'il tenait de son père sur les applications de la Science à

l'Industrie, et David fit apercevoir à Lucien les routes nouvelles

où il devait s'engager dans la littérature pour s'y faire un nom et

une fortune. L'amitié de ces deux jeunes gens devint en peu de jours

une de ces passions qui ne naissent qu'au sortir de l'adolescence.

David entrevit bientôt la belle Ève, et s'en éprit, comme se prennent

les esprits mélancoliques et méditatifs. L'_Et nunc et semper et in

secula seculorum_ de la liturgie est la devise de ces sublimes poètes

inconnus dont les œuvres consistent en de magnifiques épopées enfantées

et perdues entre deux cœurs! Quand l'amant eut pénétré le secret des

espérances que la mère et la sœur de Lucien mettaient en ce beau front

de poète, quand leur dévouement aveugle lui fut connu, il trouva

doux de se rapprocher de sa maîtresse en partageant ses immolations

et ses espérances. Lucien fut donc pour David un frère choisi. Comme

les Ultras qui voulaient être plus royalistes que le Roi, David outra

la foi que la mère et la sœur de Lucien avaient en son génie, il le

gâta comme une mère gâte son enfant. Durant une de ces conversations

où, pressés par le défaut d'argent qui leur liait les mains, ils

ruminaient, comme tous les jeunes gens, les moyens de réaliser une

prompte fortune en secouant tous les arbres déjà dépouillés par les

premiers venus sans en obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux

idées émises par son père. Monsieur Chardon avait parlé de réduire de

moitié le prix du sucre par l'emploi d'un nouvel agent chimique, et de

diminuer d'autant le prix du papier, en tirant de l'Amérique certaines

matières végétales analogues à celles dont se servent les Chinois

et qui coûtaient peu. David s'empara de cette idée en y voyant une

fortune, et considéra Lucien comme un bienfaiteur envers lequel il ne

pourrait jamais s'acquitter.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 1 / 56 段