C'est demain que nous reprenons la vie errante, et pour un bon mois
s'il vous plaît. L'itinéraire ne nous promet pas cette fois une
succession de séjours paradisiaques et nous n'aurons guère le choix,
ce me semble, qu'entre le brouillard et la pluie, dans les vingt et
une cités que je vois figurer sur la liste à moi confiée, mais dame,
on s'amollirait à la fin si l'on rencontrait fréquemment en voyage des
oasis comme Monte-Carlo. Il se faut aguerrir à ses dépens et nous ne
mourrons pas d'avoir affronté Saint-Nazaire, _Nazaire les chiens_,
comme il me souvient d'avoir entendu dénommer ce savoureux port de
mer, à l'époque où je m'embarquais à bord du _Lafayette_ pour la
Havane et Vera-Cruz.
Oui, cousine, c'est vers la Bretagne que nous allons porter nos pas
impénitents; oyez plutôt: Rennes, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest,
Lorient, Vannes, Nantes, Saint-Nazaire. Nous pousserons s'il plaît à
Dieu jusqu'à Bordeaux et rentrerons à grandes enjambées par quelques
cités importantes du centre et de l'ouest.
A vrai dire, il me tarde presque d'être en route et je sens que je
vais quitter Paris sans trop de regrets; les huit jours que j'y viens
de passer n'ont pas été précisément fertiles en douces minutes et si
j'excepte ma visite à Pendariés, tout le reste est indifférent sinon
désagréable.
Je subis cette impression très curieuse d'être dépaysé chez moi, pour
ce fait que je viens d'arriver à peine et que j'en vais aussitôt
repartir. Le séjour que je fais à Paris m'apparaît simplement comme
une étape un peu prolongée, insuffisante toutefois pour contracter des
habitudes, et n'ayant rien qui me retienne, j'ai presque hâte de
décamper. La saison, d'ailleurs, est indécise; il ne fait ni froid ni
chaud, mais l'immobilité dans un grand fauteuil vous glace jusqu'aux
moëlles; au dehors, de courtes averses et des coups de vents, tout cet
ensemble atmosphérique auquel on donne le pittoresque vocable de
giboulées.
Et puis, dame, à courir les grands chemins comme nous faisons, on se
sent quelque peu devenir nomades. Changer d'air et de table et de lit
et d'horizons et de visages, cela devient à la longue une nécessité.
Excepté ce détail que notre vêtement est confortable et que les trains
rapides nous épargnent l'usage des souliers à clous et des bâtons
ferrés, nous sommes aussi des chemineaux. Ce parallèle me séduit
d'autant plus à cette heure, que le beau poète Jean Richepin triomphe
présentement à l'Odéon avec une pièce portant ce titre: _Le
Chemineau_. J'en suis ravi pour la gloire de l'auteur et aussi pour
les destinées de ce bon vieux Théâtre; mais croiriez-vous que
l'importance des recettes et la location par trop anticipée, m'ont
empêché d'entendre cette œuvre, que si volontiers j'eusse applaudie.
Fasse le ciel qu'elle demeure au répertoire et que je la puisse aller
voir en d'autres temps, d'autant plus qu'elle est, dit-on, fort bien
jouée. Ce brave Decori a trouvé cette fois l'occasion qu'il devait
chercher depuis longtemps, à savoir un beau rôle bien écrit, avec de
beaux vers, pour mettre en valeur toutes ces choses et aussi les
qualités maîtresses de comédien qui sont les siennes. Quand je pense
que je l'ai vu ces deux ans passés, tenant dans le _Tour du Monde en
quatre-vingts jours_, au théâtre des Galeries Saint-Hubert, à
Bruxelles, le rôle de Gaston Jollivet, le reporter Français de la trop
célèbre féérie! On sentait dans ses moindres gestes, et bien qu'il fût
infiniment meilleur que ses comparses, un dégoût profond d'avoir à
dégoiser les banalités de son rôle et comme une honte secrète de se
prêter à ces bassesses dramatiques. Il doit être heureux cette fois; à
lui les belles créations où l'on se dépense, où l'on peut être
soi-même et donner au public la mesure de son talent! Heureux Decori.
J'ai rendu visite à Salis en son pied à terre de la rue Germain Pilon.
C'est de lui que je tiens l'itinéraire dont je vous entretenais tout à
l'heure. Ce diable d'homme est un des êtres les mieux trempés que
j'aie encore vus. Je l'ai trouvé, l'œil terne, la face jaune avec des
reflets verts, replié sur lui-même et souffrant visiblement comme le
trahissaient d'involontaires crispations du visage. Il refuse
absolument de garder le lit malgré son état d'extrême faiblesse et il
se traîne sur un grand fauteuil à clous d'or, celui, si je ne me
trompe, qui se trouvait à droite en entrant, tout à côté de la Diane
de Houdon, au Chat Noir de la rue Victor Massé. Autour de lui c'est un
entassement inouï de cadres de toutes grandeurs et d'objets
multiformes; toute la décoration intérieure du célèbre cabaret. Je
reconnais les fameuses bottes à revers qui, pendant quelques mois,
figurèrent sur un socle avec cette inscription: Tronc pour les pauvres
de Séverine. Des chassepots, des sabres de cent Gardes, des baudriers
et aussi des casques de dragons et des shakos de grenadiers sont jetés
pêle-mêle dans un coin. C'est tout le matériel dont s'armaient, aux
jours de grande liesse, les habitués du Chat Noir ayant à leur tête le
capitaine Nardau, pour défiler en monôme dans les trois petites pièces
contiguës qui composaient le cabaret.
Je retrouve aussi le beau lutrin massif en chêne surmonté d'un aigle
de bronze aux ailes demi étendues; le lutrin sur lequel, avant de
prendre place dans la très artistique collection des œuvres
Chatnoiresques, chaque peinture ou dessein nouveau devait effectuer un
stage. Lors de la reprise de l'_Epopée_, ces deux ans passés, un
dessin colorié de Caran D'Ache amusa pendant plus de six mois, les
visiteurs de tous pays qui firent le pèlerinage de la rue Victor
Massé. Ce dessin représentait le général Bombardier, une sorte de
foudre de guerre, emporté par le galop formidable d'un cheval à
l'hypertrophique musculature. Des quatre fers de ce terrible bucéphale
partaient des éclairs; sous son ventre fumant, des obus se croisaient,
sans même interrompre ou gêner sa course vertigineuse. Sur les côtés,
mais réduits à de pygméennes proportions, des postes d'artilleurs
organisaient leurs batteries. Bombardier les dominait de sa haute
taille, et le visage impassible, franchissait d'un bond
d'invraisemblables fourrés de hautes herbes et des rivières qu'il
sautait comme autant de ruisseaux. Les tons passés de l'aquarelle dont
l'œuvre était rehaussée lui donnaient l'apparence d'une superbe
épreuve d'Epinal. Le cadre empire aux baguettes blanches avec des
dorures en forme d'aigles achevait la mystification et j'ai plusieurs
fois entendu des visiteurs, affirmer hautement aux personnes qui les
accompagnaient que c'était là le très véridique portrait d'un général
de l'Empire.
Cette œuvre céda le pas à une charge remarquable de l'excellent
caricaturiste Léandre, représentant Salis en train de bonimenter. Vêtu
de la fameuse redingote grise aux deux rangs de boutons en arc de
cercles se rejoignant en avant sur la taille, le poing gauche à la
hanche, le bras droit tendu vers l'écran où défilent des bataillons,
les doigts surchargés de massives bagues, le gonfalonier de la butte
commande une charge de cavalerie, et son œil, à demi caché sous sa
broussailleuse paupière, lance de fauves éclairs dans la direction
d'un imaginaire ennemi.
Au-dessus du portrait de Salis, dans lequel déjà les traits sont
volontairement accentués, une esquisse représente la tête d'un
guerrier moyennageux disparaissant sous un casque d'où seuls émergent
les lèvres et le menton. L'œil s'aperçoit par un orifice ménagé à son
niveau dans la paroi du casque. Et cet ensemble donne l'impression
générale de la tête nue de Salis, par suite du fantaisiste arrangement
des lignes. C'est de la bonne charge et de la très spirituelle
caricature, en même temps que cela constitue au gentilhomme une
réponse aux historiens mal informés qui lui voudraient contester sa
chevaleresque origine.
Le dessin qui, plus récemment, occupait le poste d'honneur, était, si
je ne me trompe, un encadrement du très curieux et très cocasse sonnet
olorime de Jean Goudezki. A ce sujet, laissez-moi vous dire après
Jules Lemaître en personne, que ce sonnet en lequel chaque vers est
strictement et syllabiquement répété, est le seul de ce genre que
possède notre Littérature, et ce, malgré les acrobaties et les tours
de gymnaste auxquels si souvente fois se livrait Théodore de Banville.
Je regrette que ma mémoire en soit présentement dépossédée, mais je
vous en veux néanmoins citer deux alexandrins qui vous édifieront sur
la teneur du reste. (Le sujet, il est bon que je vous en instruise,
est une invite à Alphonse Allais, lui énumérant les plaisirs
champêtres que l'auteur le prie de venir partager avec lui).
A l'ombre à Vaux, l'on gèle. Arrive! Oh! la campagne.
Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.
Vous jugez par ces deux vers du joli casse-tête chinois que devait
constituer l'ensemble. Je ne suppose pas qu'un comédien, même des
mieux doués, parvint jamais à le faire entendre en le déclamant à des
auditeurs, voire aux plus rompus en l'art d'ouïr des étrangetés
rimées.
Sur la marge spacieuse entourant le dit sonnet, le spirituel Georges
Delaw avait donné libre carrière à la plus échevelée fantaisie. Sous
l'auvent d'une monumentale cheminée, les deux amis (Goudezki et
Alphonse Allais) faisaient sauter l'omelette au lard mentionnée dans
la courte pièce. Autour d'eux, accrochées aux murs et aux solives du
plafond, d'innombrables jambonnailles et autres pièces de paysanne
charcuterie, faisaient rêver de prodigieux gueuletons et de
gargantuesques mangeries.
Plus loin, sur l'autre face de la marge, une servante à la croupe
rebondie emplissait de cervoise les verres moultes fois vidés de nos
campagnards improvisés dont les mains se tendaient en des gestes de
bachiques désirs vers la gorge mal défendue.
Vous ne m'en voudrez point, cousine, de m'étendre si longuement sur
ces détails; je prends peut-être, à vous énumérer ces choses, plus de
plaisir que vous n'en aurez à les lire et ce plaisir, croyez le bien,
ne va pas sans quelque mélancolie. Car c'est du passé que je parle et
l'effort que je fais à cette heure pour me remémorer avec quelque
précision les êtres et les objets qui furent un temps mêlés à ma vie,
suffira, je l'espère, à me les rendre inoubliables désormais.
L'hôtellerie du Chat Noir, qui sous la patine du temps avait revêtu
ces tons gris propres aux monuments historiques, est redevenue en
quelques jours, l'uniforme et quelconque maisonnette en laquelle
s'abritera la précieuse santé d'un marchand de savons, rentier.
Disparues la verrière suggestive de Willette, la danse macabre et la
procession du Veau d'or; envolées au vent les superbes lanternes en
fer forgé qu'au temps de sa gloire naissante le maître Grasset dessina
tout exprès pour Salis; et l'enseigne hiératique, où dans un croissant
de Lune ricanante, un chat se profilait debout sur ses pattes de
devant, et aussi le Grand Soleil aux rayons dorés, qui surmontait la
fenêtre du premier étage et s'irradiait sur un chat apothéotique. Je
traversais hier encore la rue Victor Massé et ne songeant plus que
tout ce décor n'était désormais vivant qu'en la mémoire de
quelques-uns, je laissai par mégarde errer mes yeux sur l'emplacement
de l'ancien cabaret. Les murs, fraîchement crépis, me renvoyèrent une
image plate, dont l'uniforme blancheur, trouée de ci de là par le vert
sale des volets, me fit croire un instant que je m'étais trompé de
route. Une seconde j'hésitai, puis je me souvins, et sans vouloir me
retourner, je hâtai le pas.
Mais peut-être serait-il temps que je revinsse à mon directeur,
puisque tant est que je me suis abandonné à vous décrire l'étrange
bric-à-brac au milieu duquel je l'ai trouvé. J'ai peine à croire, en
l'examinant avec quelque attention, que ce pauvre être au visage
crispé, à l'œil éteint, aux membres déjetés, se prépare à partager
avec nous les fatigues d'un mois de tournée. Malgré ce que je sais et
ce que j'ai pu voir cent fois, de sa résistance nerveuse et de son
héroïque volonté, je ne me le figure pas, cette fois, secouant tout
ensemble son masque de souffrance et la veulerie de son pauvre corps,
et, jetant par dessus la rampe, à la tête des spectateurs, les
outrancières métaphores et les cinglantes ironies. Sans doute le
médecin qui dirige son traitement se propose-t-il à la dernière heure,
d'opposer à son départ une formelle interdiction, et, pour éviter
d'inévitables querelles, a-t-il refusé jusqu'à présent d'aborder
devant ce terrible malade un aussi délicat sujet.
La tournée se peut à la rigueur passer de son barnum et nous avons
avec nous Dominique Bonnaud, lequel a donné plus d'une fois la preuve
de ses capacités oratoires.
Néanmoins je suis curieux de savoir si le gentilhomme a songé à cette
éventualité d'une ou plusieurs représentations ayant lieu sans son
concours, ce qui, jusqu'à l'heure actuelle, ne s'est pas encore
présenté.
--«Vous me semblez un peu fatigué, mon cher Salis, et j'ai peur que le
repos de huit jours que vous venez de prendre ne soit pas tout à fait
suffisant à vous mettre sur pieds.
--«Peuh! je ne suis ni plus ni moins malade que pendant les quinze
derniers jours de la précédente tournée. Je ne suis pas douillet pour
ma personne et je ne me plains pas pour rien. Tel que vous me voyez,
je supporte depuis vingt jours, une diarrhée qui ne me laisse pas une
demi-heure de repos le jour comme la nuit.
--«Diable, mais c'est grave, cela.» Et je commence à m'expliquer
l'état d'affaissement où je l'ai trouvé et aussi les tons livides de
sa physionomie.
--«Ah! vous croyez, fait-il avec quelque incrédulité.
--«Mais que vous ordonne votre médecin?
--«Mon médecin, c'est un âne. Je continue à le voir parce que je me
suis trouvé bien de ses conseils il y a deux ans; mais je crois qu'il
a perdu son latin et qu'il n'en sait pas plus long que moi sur mon
mal. Il prétend que j'ai de la tuberculose intestinale et il m'ordonne
une quantité de médecines à prendre par en haut, par en bas. Il peut
se fouiller, j'ai horreur de ça. Je les envoie chercher tout de même
chez le pharmacien, il faut bien faire un peu marcher le commerce.
Voyez plutôt, sur la commode.»
Et j'avise en effet sur le meuble indiqué toute une théorie de flacons
aux têtes savamment empanachées. Il y a du laudanum, des capsules de
créosote et des cachets de naphtol, tout ce qu'il faut pour me
confirmer dans ce diagnostic de tuberculose intestinale que Salis me
vient de répéter, avec l'air dégagé d'un homme qui parlerait du mal
dont peut souffrir son propriétaire ou quelque très indifférent
créancier.
--«Tout cela pourrait vous faire grand bien, lui dis-je, m'efforçant
de lui parler avec gravité. Le moment n'est pas venu d'abuser de vos
forces et je crois qu'à la veille d'un départ, il serait temps de
vous défaire de cette incommodité dont vous me parliez tout à l'heure
et qui peut à la longue devenir pour vous un danger réel.
--«Vous parlez de ma diarrhée; certes, j'en ai plein le dos, mais
d'autre part, prendre des lavements, à mon âge et quand on n'en a pas
l'habitude, convenez que c'est dur. Je ne sais pas si je me déciderai
jamais à boire de ce côté. Jusqu'à présent savez-vous comment j'ai
toujours soigné la diarrhée? par les œufs durs. Et je continuerai: ce
sera le triomphe de la médecine paysanne.» Puis, abandonnant ce sujet
pénible, il vient à parler des tournées qui suivront celle que nous
allons entreprendre, des pourparlers engagés déjà pour l'Autriche et
pour l'Italie. La Russie l'attire par dessus tout et il ne renonce pas
à l'idée de donner l'_Epopée_ à Pétersbourg, devant le Tzar. «Dame,
dit-il, il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un cheveu que le
souverain Russe vint au Chat Noir, lors de sa promenade triomphale
dans Paris. J'avais manœuvré comme un zèbre pour déterminer ces
messieurs du Protocole à faire figurer l'_Epopée_ au nombre des
réjouissances dont on devait régaler l'Illustre visiteur. Songez donc,
personne mieux que moi n'était en posture de demander pareille
faveur. Crozier, le chef du Protocole, fut un des assidus du Chat
Noir, au temps de la fondation. Il a dit chez moi entre deux bocks des
vers qui ne cassaient rien et qui n'ont pas fait oublier Corneille. Je
crois même qu'il a pris un avant-goût des fonctions qu'il remplit à
l'Elysée présentement, en ordonnant quelque peu le cérémonial imposant
qui signala le transfert du Chat Noir, des boulevards extérieurs à la
rue Victor Massé. Crozier m'était donc tout acquis; mais il s'est
trouvé quelque imbécile pour faire remarquer que la visite du tzar en
mon hôtel contrasterait par trop avec la somptuosité des fêtes que la
ville de Paris offrait à son auguste visiteur et mon projet a été
remisé.
«N'importe, on s'était ému à l'ambassade russe des démarches faites
par moi et il m'y fut déclaré que le tzar ne manquerait pas de me
venir voir à l'occasion du second voyage un peu moins officiel que le
premier qu'il ferait dans la capitale. D'ailleurs je lui ai décerné le
titre de tuteur officiel de la Butte et un semblable honneur ne va pas
sans quelque obligation. Si donc nous allons à Pétersbourg, la cour
nous est acquise et vous voyez quel coup de grosse caisse à notre
rentrée en France.»
Et le voilà lancé; ses yeux ont repris leur éclat, son torse s'est
redressé. Il gesticule en parlant comme s'il avait à faire à son
auditoire des jours de représentation et je lui dis au revoir, ne
doutant plus une seconde qu'il bonimentera comme un seul homme, à
Versailles, le surlendemain.
La température est exceptionnelle aujourd'hui. Le ciel, ce soir invite
à la promenade. Une fantaisie me vient. Je vais faire un tour au bois
à bicyclette. Il est dix heures; je rentrerai vers minuit et je
m'endormirai de ce bon sommeil qui suit deux heures de pédale. Las! ma
machine, après huit mois de remise est dans le plus piteux état; j'ai
toutes les peines du monde à gonfler mes pneus et minuit sonne que je
suis à peine à la Porte Maillot. Devant la Brasserie de l'Espérance,
je mets pied à terre pour m'offrir un bock. A la terrasse, tout près
de moi, quatre jeunes gens en tenue de cyclistes devisent gaîment.
Sans nul effort pour surprendre ce qu'ils disent, j'entends assez pour
me rendre compte que les deux messieurs ont rencontré par hasard les
deux demoiselles, deux sœurs, et que leurs propos roulent sur
l'étrangeté des rencontres en semblable occurrence.
--«Tu te souviens, Jeanne, dit l'une des cyclistes, comment s'est fait
l'an passé le mariage de notre amie Augustine.
--«Ah oui, c'est très drôle, répond la sœur, elle a fait connaissance
de son fiancé dans une culbute au bois. Il est tombé le premier, elle
qui venait derrière, a suivi et ils se sont trouvés si bien, comme ça,
l'un sur l'autre, qu'ils se sont promis de continuer.»
Versailles.
La proximité de Paris nous octroie toute licence pour nous rendre à
Versailles à notre gré. Aussi vous pensez bien que je ne me suis point
donné d'entorse pour arriver de bonne heure en cet historique séjour.
N'importe, le voyage, si court soit-il, n'a pas été pour moi tout à
fait dépourvu de charme.
En parcourant la ligne des innombrables wagons à galeries qui
stationnent au départ (gare Montparnasse) je découvre un compartiment
de seconde classe absolument veuf de voyageurs. J'y pénètre et je
m'aperçois tout d'abord de la difficulté qu'il y a à voyager avec
quelque bagage, dans ces compartiments aménagés pour le service des
lignes de banlieue. De filet nulle trace et sous les banquettes,
impossibilité manifeste d'insinuer une valise. Aucun inconvénient à
cela pour l'heure puisque j'étais seul; j'installe donc à ma droite,
en les superposant, la valise et la boîte en carton qui composent mon
bagage restreint. Je consulte ma montre; il reste encore cinq minutes
avant le départ du train et le quai parfaitement désert me laisse
espérer que tout ira le mieux du monde. Cependant une jeune femme à la
taille élégante, au profil intéressant, ouvre la portière et s'asseoit
en face de votre serviteur. Toutes les chances me dis-je à part moi;
bonne compagnie et point d'encombrement, et me voilà, pour n'être
point en retard, faisant observer à la jeune personne qu'elle abîme
ses yeux à vouloir déchiffrer malgré l'ombre grandissante et la
pénurie des lampions, son numéro du _Petit Temps_. L'aimable enfant ne
trouve pas _celui_ (style Willy) de formuler sa réponse; une famille
de quatre personnes envahit brusquement la boîte exiguë et bien que
nous ne soyons encore que six voyageurs, quatre de moins que le
chiffre admis par le règlement, mon bagage m'apparaît déjà très
incommode et fort mal venu. Fasse le ciel qu'on nous laisse
tranquilles. Ah! ouiche; après le passage de l'ultime contrôleur,
trois voyous déguenillés et puant le crottin, pénètrent chez nous
comme une trombe, se réjouissant tout haut de voyager en seconde avec
des billets de troisième. Pour ceux-là, ils s'arrangeront comme ils
pourront, et malgré des réflexions que je ne prends pas la peine de
relever, je ne touche pas à mon bagage. Mais voilà bien d'une autre;
cependant que le train s'ébranle, une volumineuse matrone, maintenue
par la poigne vigoureuse d'un employé, s'engouffre dans l'étroite
cahute, et cette fois je me vois dans la terrible nécessité de dégager
la banquette. La bonne dame consent à s'asseoir sur la boîte en carton
que je vais trouver défoncée en arrivant et je prends sur mes genoux
l'énorme valise. J'ai conscience de la mine déconfite que je ne puis
manquer d'avoir en semblable posture et j'ose à peine regarder à la
dérobée ma voisine de face, qui dissimule derrière le _Petit Temps_ le
rire incoercible qui la poinct.
Versailles.
Bien démodés et bien antiques, les sapins qui font le service de la
gare. Ils ont tous l'air de vieux carrosses de l'époque du roi Soleil,
dont on n'aurait depuis, renouvelé ni le cuir ni les étoffes
intérieures, en sorte que vous vous trouvez en contact direct avec la
carcasse ligneuse dont votre individu s'accommode assez mal. Les
chevaux d'ailleurs correspondent suffisamment à ce tableau du
véhicule. Leurs os font saillie comme le bois des sièges et c'est
vraiment en piteux équipage que je me fais conduire au théâtre, car
j'ignore à quelle hôtellerie sont descendus mes camarades, et je
compte obtenir ce détail de l'obligeante concierge.
Sous une pluie fine, et bien qu'il soit à peine 7 heures, quelques
gamins attendent l'ouverture des bureaux. Ce sont probablement des
marchands de contremarques ou encore de ces voyous désœuvrés qui
passent volontiers deux heures à la porte des théâtres, attendant le
bon vouloir de quelque spectateur lassé, pour régaler de lumière leurs
yeux et leurs oreilles. Deux d'entre eux se précipitent au devant du
luxueux attelage plus haut décrit et sans que j'en aie aucunement
exprimé le désir les voilà sautant sur mes bagages cependant que j'ai
peine à me défendre contre leur subite agression. Une colère me prend,
«Qui vous a dit que je descendais là! Voulez-vous bien lâcher ma
valise.» Mais l'un d'eux, avec de profondes révérences et comme s'il
eût été à l'école de Salis lui-même.--«Je pensais que Monseigneur
allait descendre; mille excuses à Monseigneur.» Ce langage de l'OEil
de Bœuf dans la bouche de ce malicieux gamin me fait rire malgré que
j'en aie et je pénètre chez la concierge. Là j'apprends que mes
camarades sont descendus tout à côté, à l'_Hôtel des trois Suisses_.
Je congédie le cocher et mets à profit le voyou grandiloquent qui
m'offrait ses services. Mais il paraît que je n'en ai pas encore fini
avec lui, car, après avoir soigneusement examiné la monnaie de billion
dont j'ai payé ses brefs offices il me court après pour me dire:
«Monseigneur m'a donné un sou italien.--Tant pis pour toi, fiche-moi
la paix.» Et je rentre en riant à l'_Hôtel des Suisses_ poursuivi par
ces mots lancés à toute volée: «Va donc, hé, faux monnayeur.» Qu'on
vienne après cela vous dire que le voyou malicieux est introuvable
hors de Paris.
Dans les coulisses, après m'être informé de l'état de Salis qui semble
un peu meilleur que l'avant-veille, j'aperçois la sympathique bobine
de mon vieil ami Gowitz. Gowitz est un fonctionnaire très estimé qui
fut préfet vingt-quatre heures en des époques de troubles et
d'agitations politiques mais que l'on remercia dès qu'on le reconnut
capable de réformes sérieuses et réfractaire à toute routine ou
ridicule esprit de corps. Il eut vite fait de comprendre, n'ayant
d'ailleurs nulle ambition, la vanité des hiérarchies et préféra
s'enfermer en des fonctions modestes mais sûres. Noctambule mirifique
et buveur impénitent il possède le secret de l'éternelle jeunesse et
il peut vous citer, non sans émotion, les noms très authentiques de
plus de vingt très illustres et très estimés viveurs dont il a suivi
les convois. Il a résolu ce problème d'habiter Versailles et d'être
une des figures les plus étranges de Montmartre. Il se pique de
connaître jusqu'à la plus neuve débutante, toutes les demi-mondaines
et dégrafées qui se peuvent trouver, entre minuit et cinq heures du
matin, de la place Blanche au Square d'Anvers. Il vous peut conter
sur chacune d'elles mille authentiques détails connus de lui seul et
de Dieu.
Entre son quatorzième et quinzième sherry brandy, il expose assez
volontiers son désir de fonder sur la butte un journal portant ce
titre: _Le Miché_. Ce serait l'organe des intérêts de la très
nombreuse confrérie rangée sous ce nom. On y accueillerait les
plaintes et réclamations de ces messieurs, à l'endroit des hétaïres
dont ils n'auraient pas à se louer; les rosseries de ces dernières
comme aussi leurs vertus et leurs faits glorieux y seraient
scrupuleusement enregistrés, etc. etc.
C'est à Gowitz qu'il faut, pour être juste, faire remonter une
institution qui s'est présentement très répandue à Montmartre et dont
il est le père incontesté, c'est la _Dernière Pensée_. La dernière
pensée est le nom pittoresque donné par Gowitz à l'ultime tournée que
des camarades prennent ensemble avant de se quitter. Malheureusement,
la _dernière pensée_ n'est définitive que pour l'établissement où l'on
se trouve. On la peut indéfiniment renouveler en changeant de local et
pas n'est besoin de dire que, sous ce rapport, Gowitz rendrait des
points à quiconque.
Aussi n'ai-je regagné hier au soir l'Hôtel des Suisses qu'après avoir
échangé avec Mulder et mon vieil ami Gowitz un nombre incalculable de
_dernières pensées_. Voudrez-vous, petite cousine, me faire l'amitié
de croire que la dernière des dernières n'en a pas moins été pour
vous.
Châteaudun, 12 mars.
Il n'est pas sept heures du matin quand le garçon de l'Hôtel des
Suisses me vient éveiller pour le départ. Vous me direz que la
distance de Versailles à Châteaudun n'est pas si considérable qu'il
s'y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois
comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux
bagage en ont décidé ainsi.
Les dernières pensées de mon ami Gowitz m'ont sourdement travaillé
l'estomac pendant les heures que j'avais espéré consacrer au sommeil
réparateur. La tête en a quelque peu souffert aussi et je suis en
proie à ces deux symptômes pour lesquels je vous renvoie aux plus
savants traités de Pathologie contemporaine: La gueule de bois ou
Xyllostome et le mal aux cheveux ou _capillalgie_. Ma gorge se refuse
à proférer un son et la femme de chambre à laquelle je demande un peu
d'eau chaude à travers la porte me fait répéter par trois fois. Voilà
qui promet pour ce soir une jolie succession de notes filées. Le tout
Châteaudun des premières n'aura qu'à se bien tenir. Le maëstro Mulder
auquel je fais part de mes inquiétudes, me rit au nez au lieu de
compatir à mes secrètes préoccupations. Par une ironie du sort dont je
constate une fois de plus l'injustice, il se trouve qu'il a, tout au
contraire de votre serviteur, la voix limpide et le timbre pur. Comme
s'il avait besoin de ces choses, lui qui se rit des laryngites et des
chats et qui, par tous les temps, déchaîne l'harmonie au seul caprice
de ses doigts.
Salis a vraiment très mauvaise figure ce matin; l'effort qu'il a dû
faire hier soir à Versailles pour clamer l'_Épopée_ paraît l'avoir
tout à fait épuisé, non moins d'ailleurs que le repos très insuffisant
d'une nuit tronquée. Je le vois frissonner malgré les couvertures de
laine dont il a soin de s'entourer, et je lui conseille de se coucher
en arrivant à Châteaudun, tout au moins jusqu'à l'heure de la
représentation.
C'est d'ailleurs ce que j'entends faire moi-même, pour rétablir
l'équilibre de mes heures de nuit perdues. Mon corps ni ma tête ne
s'accommodèrent jamais de l'insomnie et je suis le plus absurde des
hommes, quand je n'ai pas à mon actif pour vingt-quatre heures, le
tiers de ce chiffre de sommeil.
Donc j'ai fait faire un grand feu de bois et je me suis couché,
pendant que les dernières bûches se muaient lentement en cendre
impalpable. Pour m'endormir j'ai pris sur ma table de nuit le mignon
volume de vers de Cantinelli que l'ami Gondoin a bien voulu me prêter,
le _Rouet d'Omphale_, et, ma foi, je l'ai lu jusqu'au bout, ce qui me
fait conclure: qu'il faut, lorsqu'on veut lire avant de s'endormir,
choisir de préférence des livres bêtes et mal écrits. Cela n'est pas
l'expression d'un regret, bien au contraire, car c'est sans doute aux
jolis vers de Cantinelli que je dois les rêves d'azur qui me sont
venus visiter après ma lecture et qui m'ont bercé jusque vers six
heures du soir. Encore ne me suis-je point éveillé tout seul: Mulder,
qui s'alarmait de ne pas me voir, a d'un coup si fort ébranlé ma
porte, que, des sentiers odorants où m'égarait ma fantaisie, j'ai
brusquement sauté sur la descente de mon lit et failli renverser tout
ensemble le bougeoir, la table et le _Rouet d'Omphale_ y déposé.
J'ai demandé si Salis avait pris quelque repos. Ah! ouiche, après
l'avoir cherché pendant deux heures, pour avoir son avis sur un point
litigieux, Jolly l'a découvert chez un marchant d'antiquités, en train
de faire emballer pour sa collection de Naintré, une vingtaine de
sabres et de fusils datant de la dernière guerre et abandonnés par les
Prussiens aux portes de Châteaudun. Cet homme est décidément
incorrigible et marchera jusqu'à son dernier souffle. J'ai quand même
pitié de lui quand je songe que dans l'état de fatigue et d'épuisement
où je l'ai vu ce matin à la gare il se propose de dire encore
aujourd'hui l'_Epopée_. S'il pouvait voir dans une glace son teint
jaune, d'un jaune sale indéfinissable, avec les yeux éteints et la
pénible crispation de ses traits, il se ferait peur à lui-même. Mais
c'est un enfant terrible qui ne veut pas s'avouer sa déchéance
physique et qui ne veut pas croire que sa machine humaine, toujours
menée tambour battant et surchauffée, le puisse abandonner dans un
déclanchement suprême de ses rouages essentiels.
A table d'hôte j'ai l'agréable surprise de rencontrer deux vieilles
connaissances du quartier latin, deux amis qui ne paraissent pas se
féliciter outre mesure de leur séjour à Châteaudun. L'un est magistrat
et il se résigne à cause de l'encombrement de la carrière qui ne
permet pas d'aspirer trop vite aux centres importants; l'autre est
professeur de philosophie et prend son mal en patience, parce que le
nombre plutôt restreint de ses élèves lui donne des loisirs qu'il
n'aurait pas en d'autres villes et lui laisse le temps de poursuivre
des études personnelles. Entre la poire et le fromage nous nous
remémorons quelques coins du quartier disparus aujourd'hui, entre
autres ce fameux caveau des Alpes Dauphinoises où trônait l'illustre
Chopinette, Chopinette qui s'intitulait comme présentement Alexandre,
le seul élève de Bruant. Sur quels points avait bien pu porter
l'enseignement du maître à l'élève, c'est ce qu'il y avait lieu de se
demander; pas sur la prosodie, en tous cas, et guère plus sur la
grammaire, car le tenancier dudit Caveau se chargeait comme pas un
d'ajouter des pieds innombrables aux vers du professeur et sa
conversation s'émaillait de cuirs que c'en était un rêve.
Il faut reconnaître cependant que les larges bottes d'égoutier, le
pantalon et le veston en velours à côtes sentaient le Bruant d'une
lieue, sans excepter le tricot en flanelle rouge et le feutre aux
larges bords. Il y avait du Bruant aussi dans la démarche, dans le
balancement alternatif du corps sur les deux jambes, et dans la façon
de rejeter en arrière les cheveux qu'il portait longs. Tel qu'il était
d'ailleurs, on le trouvait très bien et la rive gauche s'estimait
heureuse. Les femmes se le disputaient. Elles en eurent raison. Il
mourut à Nice après avoir cruellement expié mille ingurgitations
malsaines et les sympathies du beau sexe.
Mes deux amis exilés de Paris depuis trois ans se font une joie
d'assister ce soir à notre spectacle. Je les abandonne à la porte du
théâtre après leur avoir imposé de claquer aveuglement, ce qu'ils
promettent de bonne grâce.
Dans la coulisse, sur un canapé du mobilier de scène je trouve Salis
étendu; il paraît sous le coup d'une souffrance générale qu'il
s'efforce de contenir. Il réclame l'aide d'un machiniste pour chausser
ses souliers vernis; les pieds gonflés de goutte se prêtent peu aux
manipulations et ce n'est qu'avec maintes grimaces qu'il parvient à
s'insinuer dans sa chaussure. Un nouvel effort pour remplacer par la
redingote le veston de sa tenue de voyage et le voilà paré, comme on
dit en langue matelote.
L'élégante salle du théâtre de Châteaudun est au complet ce soir et
certainement on pourrait compter les personnes de marque qui se sont
abstenues. Jolly frappe les trois coups; Salis entre en scène et
bonimente avec sa désinvolture de chaque jour. L'aspect de la salle
galvanise cet homme et le transfigure. A part quelques clichés
inévitables et quelques boutades d'un effet sûr, on ne peut pas dire
qu'il se répète. Il y a toujours dans son allocution au public une
place pour l'improvisation et véritablement à le voir électriser son
monde par sa parole, dans l'état d'affaissement qui est le sien, on ne
s'étonne pas du succès étourdissant qu'il obtint en son temps de verve
intarissable et de florissante santé. Seule la physionomie trahirait,
si elle était mise en lumière, les ravages du mal intérieur, mais la
rampe est au trois quarts baissée pendant que Salis bonimente, en
sorte que les spectateurs ne distinguent de lui confusément que les
lignes générales sans se pouvoir rendre compte des altérations de son
teint. Il se sent plus à l'aise néanmoins quand l'obscurité règne dans
la salle et que défilent sur l'écran vivement éclairé, les ombres
gracieuses du _Pierrot peintre_ de Louis Morin ou de _L'âge d'or_, de
Willette. Mais à l'effort qu'il fait sur lui-même pour ne pas déchoir,
succède chaque fois un abattement plus grand. Après avoir annoncé
l'entr'acte, il vient d'être pris en rentrant dans la coulisse, d'une
courte syncope et nous lui demandons en grâce de s'aller coucher
immédiatement. Rien n'empêche de remplacer au dernier moment
l'_Epopée_, par quelque autre pièce d'ombres du répertoire que l'un de
nous pourra tant bien que mal commenter. Mais vainement on s'évertue à
lui faire entendre raison; l'_Epopée_ figure au programme, c'est
l'_Epopée_ qu'il faut donner et pour cette tâche il ne saurait être
suppléé. Que faire? Persuadés que nous sommes qu'il est en train de se
tuer à la peine, nous n'osons pas quand même insister. L'irritation de
ses nerfs est telle qu'il ne peut en ce moment supporter la
contradiction. Toute résistance est inutile contre ce tempérament
d'acier trempé, ses yeux s'injectent à la moindre réflexion, l'injure
lui vient aux lèvres. Il ne faut donc pas songer à l'empêcher ce soir
de faire à sa guise. Demain, dame, on avisera et peut-être en s'y
prenant dès le matin, pourra-t-on lui suggérer de prendre du repos ou
tout au moins de partager avec nous la lourde tâche qu'il s'impose et
les fonctions de barnum dont il se montre si jaloux.
En scène pour l'_Epopée_! malgré quelque atténuation de la voix qui se
refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours à
dominer le grondement des canons habilement remplacés par la grosse
caisse et le tambour, Salis conduit à bien sans encombre l'héroïque
fantaisie de Caran d'Ache. N'empêche que j'ai pu, en collant mon
oreille à la toile qui le sépare de la coulisse, l'entendre râler et
haleter à plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne
s'avise pas de ces choses.
Le rideau baissé, Mulder me dit avec un hochement de tête: Le patron
doit se sentir bien mal ce soir, il m'a dit quatre ou cinq fois,
tandis que j'accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano:
«Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme
aujourd'hui. Il ne m'a pas habitué jusqu'à ce jour à tant de
courtoisie, et d'ordinaire c'est des vocables brute et chameau qu'il
se sert à mon endroit pour exprimer ses désirs. Je n'augure pas grand
bien de ses euphémismes.»
Angers, 14 mars 1897.
Profitant de l'arrêt d'une heure et demie de notre train en gare de
Tours, nous sommes allés déjeuner au pays des rillettes et des fines
charcuteries. Salis est avec nous, et malgré l'empire qu'il a sur
lui-même et son effort constant pour réagir contre le mal dont il est
sourdement miné, son visage a des tons verdâtres qui font peur. Des
gens se retournent sur son passage comme surpris de voir un mort qui
marcherait, car il faut bien le dire, il a l'air d'un ressuscité qui,
pour se payer une heure de balade parmi les vivants, aurait
provisoirement quitté son linceul. Depuis près d'un mois, nous conte
Mme Salis, sa nourriture est problématique. Il ne mange qu'à contre
cœur, refuse les seuls aliments qui lui seraient favorables et ne
manifeste de caprices qu'à l'endroit de ceux qui ne valent rien à son
estomac. D'ailleurs, il n'en peut supporter aucun à vrai dire.
L'exactitude de ce fait nous est immédiatement démontrée par une
infructueuse tentative pour absorber quelques Marennes. Ce symptôme
joint à ce que je sais du mauvais état de son intestin n'est pas pour
établir un pronostic des plus folâtres.
Mme Salis commence à avoir des inquiétudes très sérieuses et vraiment
très justifiées; elle parle de ramener son mari d'Angers à Naintré
sans plus attendre et de nous diriger ensuite sur Paris, après
peut-être et suivant les circonstances, une ou deux représentations à
Angers. Nous l'assurons de notre dévouement et de la possibilité où
nous croyons être en cas de besoin de nous passer au moins pour
quelques séances du précieux concours de notre Directeur.
Ce conciliabule est tenu par nous tous dans la salle du restaurant où
nous venons de déjeuner. Salis nous a quittés, sous prétexte d'aller
quérir chez le pharmacien d'en face un flacon d'eau de mélisse. Ne le
voyant plus revenir nous allons à sa recherche et le découvrons dans
un bric-à-brac où, juché sur un monticule de vieux tapis, il examine
le jeu d'un pistolet à pierre qui manque, paraît-il, à sa collection.
Nous le ramenons à la gare où il a tout juste le temps de sauter dans
le train d'Angers, pendant que sa femme, en proie aux plus sinistres
pressentiments, a grand peine à cacher les sanglots qui l'étouffent et
à dissimuler les larmes qui lui viennent aux yeux.
Je vous recommande le Grand Hôtel d'Angers comme un établissement de
premier ordre; les directeurs et le personnel y sont parfaits de tenue
et d'amabilité, les chambres sont spacieuses et bien aménagées, la
table d'hôte est aussi louable pour la quantité que pour la qualité
des services.
Peut-être, au fait, suis-je incité à vous vanter les mérites de la
maison, pour ce qu'elle offre à notre point de vue particulier un
avantage unique. C'est en effet dans une vaste salle située au
rez-de-chaussée de l'hôtel et de création d'ailleurs toute récente que
doivent avoir lieu nos représentations. Pensez si ce détail a son prix
pour un paresseux de mon envergure.
Le Directeur du Théâtre Municipal d'Angers, en souvenir, paraît-il, de
rancunes anciennes, a fait à Salis pour la location de son hall, des
conditions tellement léonines qu'en présence d'une spéculation
forcément désastreuse, le gentilhomme a préféré courir les chances
d'une salle encore peu connue qui a nom la Bodinière. Cette salle,
propriété de M. Bodinier, en laquelle ont eu lieu déjà des conférences
de Sarcey et d'Armand Silvestre, se trouve être une dépendance du
Grand Hôtel.
S'il me plaît donc et pendant trois jours il me sera possible de ne
pas sortir du Grand Hôtel et d'autant mieux qu'une porte intérieure
fait communiquer l'établissement avec un café très achalandé où sévit
deux fois par jour un orchestre de dames hongroises.
Malgré ses protestations et en dépit de sa résistance, on a déterminé
Salis à se mettre au lit. Un docteur a été mandé en diligence pour
décider s'il y a lieu de le soigner sur place ou de le reconduire en
sa propriété de Naintré en Poitou. Ce praticien très estimé qui a nom
le docteur Jagot, m'accueille avec un hochement de tête quand je lui
demande ce qu'il pense de son malade. La fièvre s'est déclarée chez
Salis, non pas une fièvre très aiguë mais une fièvre persistante qui
ne dépasse pas quarante degrés et qui accompagne d'ordinaire
l'évolution d'une tuberculose à marche rapide, d'une granulie pour
parler conformément au langage scientifique. Le docteur ne voit pas
d'autre explication plausible à cette élévation de température, qu'il
faut enrayer tout d'abord. Si l'on y parvient, il faudra songer à
transporter le malade chez lui, ce qui suppose un voyage de cinq
heures au moins, car on ne pourra prendre qu'un train omnibus pour
s'arrêter à la station des Barres, distante d'environ 5 kilomètres du
village de Naintré.
Je monte voir Salis; il ne semble guère plus abattu que le matin et ne
paraît pas se résigner volontiers à ne point figurer dans notre
spectacle de ce soir. A vrai dire même, il n'y renonce pas dans son
esprit et il me demande si je n'ai pas recueilli pour son boniment
quelques particularités sur les ridicules de la cité Angevine. Il
vient de dévorer en quelques heures le volume récent de Pierre Loti,
_Ramuntscho_, et il me demande de lui prêter un volume de la
correspondance de Flaubert. Combien mieux lui vaudrait un peu de
sommeil. Il est vrai que la fièvre le tient éveillé. La soif le
talonne et malgré les quantités de limonade qu'il absorbe, il ne
parvient pas à calmer ce besoin angoissant. Je lui conseille la tisane
de champagne frappé, qui semble, aux premières gorgées, lui donner
quelque satisfaction et je le quitte en lui souhaitant de se remettre
et en l'engageant à ne pas s'inquiéter de la représentation.
Vers le soir, d'ailleurs, j'apprends de la bouche de Mme Salis, que
toutes velléités de se lever pour le spectacle, se sont évanouies de
son esprit. Sa température s'est élevée quelque peu depuis
l'après-midi et la prostration dans laquelle il est plongé lui permet
à peine de manifester ses désirs. J'entends à travers la porte
entrebâillée le rythme précipité de sa respiration et je n'ai garde de
m'approcher de son lit de peur de lui donner à penser que son état est
jugé par nous alarmant.
Il est sept heures et demie; j'ai tout juste le temps d'absorber un
café sur le pouce et de me préparer à la représentation de ce soir, la
première où nous allons être abandonnés à nos seules forces. Comme par
un fait exprès, la location n'a pas dépassé un chiffre très moyen, ce
qui nous étonne un peu, car la ville d'Angers, passe pour une cité
friande de spectacles. Il est vrai que nous sommes en carême,
considération qui n'est pas sans importance dans toute la région de
l'ouest. Néanmoins nous nous perdons en conjectures, pour découvrir la
raison vraie de cette pénurie. Un spectateur nous la donne en deux
mots. Le jeune administrateur de la Bodinière, a, paraît-il, annoncé
dans les journaux que le Chat Noir se proposait de donner une série de
trois représentations, à l'usage des familles en lesquelles ne
s'entendrait qu'un répertoire ultra select et châtié. Cette annonce a
porté ses fruits, et le public d'Angers, qui n'est pas ennemi d'une
gaîté franchement gauloise, a jugé bon de s'abstenir. Voilà ce que
l'on gagne à dire nettement aux gens qu'on leur veut assainir l'esprit
et moraliser l'entendement.
L'administrateur, dont l'excessive jeunesse (il n'a pas vingt ans)
justifie un peu la gaffe commise, nous promet de réparer l'effet
désastreux de son annonce par un nouveau rédigé propre à laisser
entendre au public cette fois que si le Chat Noir comme tout théâtre
qui se respecte pratique le: _Castigat mores_, il ne fait nullement
abstraction du _Ridendo_ de la romaine formule.
Et le rideau se lève, ce qui est une façon de parler, car la
Bodinière, plus spécialement réservée aux conférences et aux auditions
musicales, ne comporte pas cet accessoire. Ce n'a pas été sans
difficulté que nos machinistes sont parvenus à mettre sur pied leur
théâtre portatif. Il a fallu pour installer le piano, et faire une
place aux poètes et chansonniers, ajouter à la primitive scène un
tréteau central d'ailleurs très exigu. On y accède par un escalier
postiche à trois marches dont l'équilibre est des plus instables.
Je plains, du fond de l'âme, mon camarade Bonnaud lequel, pour les
annonces multiples qui lui incombent aujourd'hui, va risquer plus de
vingt fois de se rompre les os en franchissant ce redoutable passage.
Pour ma part, j'estime que rien n'est plus intimidant lorsqu'on doit
affronter les suffrages de ses contemporains, que d'être obligé de se
rendre au préalable, un peu ridicule à leurs yeux par un déploiement
de gymnastique inaccoutumée.
Aussi, n'est-ce pas sans maudire _In petto_ l'administrateur et les
machinistes, et aussi tous ceux, qui de près ou de loin ont contribué
à l'échafaudage que je m'y insinue gauchement.
Bonnaud fait d'excellents débuts dans le boniment. Son speech
d'ouverture a produit le meilleur effet et n'a pas soulevé, grâce au
ton d'autorité qu'il a su prendre, les protestations auxquelles on
pouvait s'attendre par suite de l'absence de Salis. Il a d'ailleurs
fort bien commenté la jolie fantaisie de Louis Morin, Pierrot peintre,
et son boniment tout d'improvisation, a marché sans accrocs et sans
défaillances, avec même de ci de là quelques trouvailles, que je me
propose de lui rappeler, car il serait fâcheux de laisser perdre en
prodigue les joyaux et les pierreries qu'on ne rencontre qu'une fois.
Une de ses chansons, a particulièrement amusé l'auditoire. Elle est
d'ailleurs de circonstance, vu le Carême et s'intitule _Les
impressions de Mme Camus, concierge, aux Oraisons de Bossuet,
interprétées par M. Mounet-Sully à la Bodinière._ Je me fais une joie
de vous la transcrire, en regrettant toutefois de n'y pouvoir joindre
le comique irrésistible du débit et l'inimitable cocasserie de
l'intonation. Je comblerai cette lacune, quand le phonographe sera
d'un usage courant.