De ses premiers rayons l'aube argente la plaine;
Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine,
Dernier souffle embaumé des brises de la nuit;
L'Aurore épand ses feux en nappe de lumière,
Et la nature entière
En un mystique bruit
S'apprête à célébrer le nouveau jour qui luit.
Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairie
Charme du laboureur la douce rêverie,
Tandis que l'oiselet caché dans le buisson
Boit aux pistils des fleurs la rosée attiédie
Et joint la mélodie
De sa frêle chanson
Au cantique d'amour qui berce la moisson.
La cloche du village annonçant les matines,
Egrène lentement ses notes argentines
Qui montent dans l'azur en harmonieux chant;
Vers les cieux attiédis levant son front austère,
L'ouvrier de la terre
Jette un appel touchant
Et demande au bon Dieu de féconder son champ!
Paris.
Réintégrer Paris un mardi-gras, à cinq heures de l'après midi, en l'an
de grâce 1897, alors qu'on vient, deux mois durant, de savourer la
joie du libre espace et l'imprévu des quotidiens déplacements, ce
n'est pas, croyez-le bien, pour vous mettre en folle gaieté. Après
d'interminables dialogues avec des cochers acariâtres qui, sous
prétexte d'encombrements et d'inévitables lenteurs, exigent de doubles
salaires, vous donnez votre adresse avec l'espoir que la demi-heure
qui va suivre marquera votre triomphale rentrée en des pénates chers
à plus d'un titre. Grave erreur. Une heure s'écoule et vous constatez
avec effroi, que le sapin requis stationne à la queue d'une infinité
d'autres, à l'intersection d'une rue traversière et des grands
boulevards. Toutes protestations sont vaines d'ailleurs, car il ne
faut pas espérer que le cocher tournera bride pour vous agréer; tel un
mouton panurgiaque, il suivra la file des automédons, ses frères, et
vous aurez peut-être avant la nuit la satisfaction méritée, oh!
combien, de vous trouver face à face avec votre porte cochère.
Encore ai-je passé sous silence le cas, très possible d'ailleurs, où,
furieux de vous sentir claquemuré entre les parois de l'étroit
véhicule, une curiosité vous prendra de passer la tête à la portière
pour constater par vous-même les difficultés d'une marche en avant:
alors, n'en doutez pas, il se rencontrera toujours à portée de votre
visage quelque plaisant bien inspiré pour vous adresser à bout portant
une poignée de confetti. Un brusque recul de votre part pour éviter ce
projectile sera accompagné d'un heurt de votre occiput contre la paroi
supérieure du sapin, ce qui vous procurera, en même temps qu'une
douleur très vive, l'humiliation d'avoir fait rire un groupe de
crétins et votre cocher.
En mettant les choses au pire il se pourrait qu'un malencontreux
confetti insinué entre la paupière et le globe précieux de votre œil
y donnât naissance à mille et une complications pathologiques dont
vous m'épargnerez le détail; mais je veux croire que vous en serez
quitte pour une bénigne ophtalmie.
Eh bien! petite cousine, vous qui, sans doute, maugréez contre la
destinée qui vous tient prisonnière à deux cents lieues de ce phare
pestilentiel qu'est Paris, sachez que je vous viens de narrer sans
hyperbole ma rentrée au Logis. Encore ai-je failli à la vérité, en ne
vous la disant pas toute entière; mais je cède au remords qui, déjà
m'accable et je continue: sachez donc que mes trois étages gravis, je
me trouvai dans l'impossibilité la plus absolue de faire manœuvrer
dans sa serrure la clef, d'ailleurs fort encombrante, qui jusqu'à ces
deux mois passés, m'avait servi de Sésame. On m'a cambriolé,
pensai-je, et après m'être épuisé en des efforts qui n'aboutirent
point j'envoyai quérir le serrurier. Ce praticien dut se résigner,
après l'infructueux essai de plus de trente rossignols, à faire sauter
le pêne et j'entrai chez moi, comme jadis entraient dans les villes
conquises les assiégeants victorieux, par la brèche. Que s'était-il
produit? Rien que de très simple. Et cependant une explication
s'impose. Savez-vous, cousine, ce que c'est qu'un voisin? Je ne pense
pas et c'est encore une des raisons qui devraient, si vous étiez
juste, vous faire bénir votre état de petite rentière et la bonne
fortune qui vous fait vivre presque seule en la maisonnette exiguë
mais si jolie avec le lierre grimpant aux fenêtres, que vos père et
mère vous ont laissée. Un voisin, retenez bien cette définition, car
elle est exacte à Paris pour tous ceux qui n'habitent pas les demeures
coûteuses et très capitonnées, où l'épaisseur des murs et des tentures
réalise presque l'isolement, un voisin, dis-je, est toujours un être
dont les mœurs, les goûts et l'éducation première sont précisément
inverses des vôtres. Pour peu que des occupations divergentes viennent
creuser encore l'abîme impliqué par cette brève définition, vous
pouvez conclure que la guerre est l'état de raison entre gens qui ont
acheté très cher le droit d'habiter des pièces contiguës ou
superposées et d'être plusieurs fois le jour déshabillés par
l'inquisitoriale prunelle du bipède nommé concierge.
Je suis donc affligé, cousine ma mie, d'un voisin auquel pour mes
péchés, la définition ci-jointe s'applique en sa toute rigueur: Oyez
plutôt: mon voisin s'absente de son logis aux heures durant lesquelles
sa présence ne me saurait causer aucun désagrément, à savoir de huit
heures du matin à huit heures du soir. Il demeure forcément chez lui
le reste du temps, c'est-à-dire aux heures où les gens de race, doués
de quelque éducation et sachant la vie se plaisent à goûter les joies
de la chorégraphie et le charme des savoureuses musiques. Pour comble
de disgrâce ce protozoaire est l'ennemi juré de toute harmonie et ne
prend plaisir qu'aux auditions nasonnées que des chanteurs de cour
viennent donner sous ses fenêtres sur le coup de midi. Je crois
l'avoir vu jeter deux sous et réclamer un bis à tel baryton en plein
vent dont la voix cassée venait d'éructer la chanson des Blés d'or.
Comment concilier ces choses avec mon amour effréné des œuvres de
Wagner, de Chopin, de Chabrier, de Schumann, de Grieg et de quelques
modernes, surtout quand le prestigieux Mulder, pianiste incomparable
et divin compositeur, me veut donner ce plaisir royal de s'asseoir à
mon piano pour m'en régaler? En ces heures de musicale ivresse et
d'harmonique béatitude vous pensez, petite cousine, que je donnerais
tous les coupeurs du monde, fussent-ils de chez Dusautoy pour le
moindre fragment de Gwendoline ou des Murmures de la forêt.
Donc, quelques jours avant mon départ pour cette glorieuse tournée
dont il me semble vous avoir quelque peu entretenue, nous fûmes
invités, Mulder et moi, en quelque mondaine soirée qui prit fin, le
souper compris, vers cinq ou six heures du matin. L'énervement et un
peu le champagne nous interdisant tout sommeil, une fringale de
musique nous poussa chez moi têtes baissées et le poète Haschichin,
Gabriel de Toulouse Lautrec, fortuitement rencontré, voulut bien
prendre part à notre matinale équipée. Bref, sept heures sonnaient ou
peu s'en faut, quand Mulder, en proie à l'harmonieux délire qui cette
fois n'allait pas sans quelque logique, égrenait sur mon Gaveau les
premiers accords du Matin de Grieg, cet admirable et si simple poème
qui vous donne la lumineuse vision d'un lever de soleil, depuis l'aube
indécise et pâle jusqu'à l'embrasement complet du ciel. Hélas!
croiriez-vous que les dernières mesures de ce chef-d'œuvre furent
troublées par l'insolite répétition de coups frappés à mon plancher,
à l'aide d'un manche à balai, faisant pour la circonstance office de
bélier.
«C'est quelque esprit frappeur, insinua Toulouse Lautrec, blagueur
impénitent qui fumait sa pipe, les jambes repliées sous lui dans
l'attitude d'un fakir.
Par bonheur, Mulder, dont vous connaissez le flegme, fit la sourde
oreille et termina magistralement le crescendo incendiaire où les
notes claironnantes sonnent l'éveil de la nature et comme autant de
radieuses fusées, illuminent les quatre coins d'un horizon fictif en
un pays de rêve somptueusement évoqué.
Evidemment mon voisin pour lequel, sans doute, la musique est une
simple succession de bruits vagues et inexpressifs, interpréta comme
une bravade, la tempête des dernières mesures. Le fait est que je
l'entendis ouvrir sa porte avec fracas et d'un pas où résonnait sa
bourgeoise colère, escalader l'étage qui nous sépare. En quelques
secondes, il frappait à ma porte: «L'esprit se rapproche, ricana de
Lautrec.--Je vais me mettre en communication avec lui, répondis-je.»
Je me contentai toutefois d'interpeller le fantôme à travers la mince
cloison de bois, car j'entendais rugir cette bête coléreuse et je me
souciais peu d'une conversation boxée. Je fis simplement valoir mon
droit, vu l'heure licite, de me livrer chez moi à des occupations même
bruyantes. Au lieu de m'écouter, l'irascible tailleur vociféra de plus
belle, m'adressant les épithètes les plus malsonnantes qui soient, en
sorte que si je n'avais écouté que les protestations révoltées de ma
conscience, je lui eusse peut-être donné sur l'heure une leçon de
convenances. Mes deux amis surent me retenir, en m'affirmant que le
mieux était de me faire rendre justice et de poursuivre l'offenseur.
Tous deux s'offraient pour faire au juge de paix le récit fidèle de
l'incident et se réjouissaient par avance de la condamnation
infaillible, laquelle vaudrait mieux à leur sens que toute brutale
intervention.
J'assignai donc mon voisin pour injures, devant le juge de paix du
XVIIIe arrondissement. Il fit la sourde oreille, et sous le coup d'une
seconde assignation il envoya pour le représenter un de ces hommes
d'affaires dénommés avocats marrons, lequel avec sérénité m'attribua
les injures, en sorte que force fut au juge de faire citer les
témoins.
Confiant en mon bon droit et ne supposant pas une seconde que mon
adversaire aurait la mauvaise foi d'invoquer des témoins
contradictoires, j'informai les deux amis présents à l'algarade qu'ils
auraient à fournir, à telle date que je leur indiquais, une simple
narration des événements. Le malheur voulait que je fusse absent de
Paris le jour où les témoins devaient comparaître. L'ami chargé par
moi de me représenter ne pût que déposer un témoignage écrit de Mulder
absent comme moi; Toulouse Lautrec avait mal aux cheveux et ne se
rendit pas à l'audience. De son côté, le tailleur pratique fit
comparaître une ouvrière qui, disait-il, avait précisément couché en
son domicile le jour indiqué. Cette pauvre fille préféra me noircir et
m'attribuer mille honteux propos que de perdre sa place. D'autre part,
et comme second témoin, mon adversaire présentait un architecte, vieux
garçon coureur de fillettes, dont l'antipathie m'était connue de
longue date, de par certains regards auxquels un homme exercé
reconnaît vite un ennemi. Ce dernier, trop malin pour faire un
grossier mensonge, glissa volontiers sur les injures qu'il déclara
avoir vaguement entendues, sans en avoir pu discerner l'auteur. Il
s'étendit hypocritement sur la fréquence des séances musicales qui se
donnaient chez moi, tant et si bien, que le juge de paix, oubliant le
point de départ et les injures qui seules devaient être en cause, me
condamna à payer à mon délicieux voisin cinquante francs de
dommages-intérêts, pour me punir, sans doute, de mon amour immodéré
pour la musique.
Le coupeur triomphant se conduisit, en l'occurrence, comme se
conduisent les gens fautifs auxquels la justice, avec son ordinaire
logique, a donné par devant les hommes une apparence de raison. Fort
de mon absence, il s'assura le concours d'un huissier et la saisie
suivit de près la signification du jugement. Les lenteurs de la poste
et l'indifférence du concierge m'empêchèrent d'être mis au courant de
toutes ces opérations qui s'effectuaient à Paris pendant que je humais
les effluves embaumés et les brises tièdes de la baie de Monaco. Et
voilà comment je trouvai en arrivant chez moi la porte forcée, les
meubles en désordre et partout la trace odieuse que laissent après eux
les sinistres oiseaux de proie, grippe-sous aux doigts crochus, dont
l'illisible copie chèrement payée, assure la ruine irrémédiable de
ceux que la loi n'a pas tout-à-fait accablés.
Vous dépeindre la colère qui s'empara de moi, lorsqu'un coup d'œil
circulaire m'eut révélé de quelle infamie j'étais victime, je préfère
y renoncer, mais je vous déclare que je confondis dans une même vision
spontanée de carnage collectif, les physionomies mélophobes de mon
voisin, du juge de paix, de l'architecte et de l'huissier, encore que
ce dernier ne fût que l'instrument de la loi dont je pâtissais. Une
chose surtout porta mon indignation à de paroxystiques hauteurs, ce
fut le choix, au nombre des divers objets saisis, du cartonnier,
réceptacle de mes chers et précieux manuscrits. Je manquai m'évanouir
à l'idée qu'une main inconsciente et mercenaire avait souillé ce
coffre où reposaient, en attendant peut-être de glorieuses
exhumations, les produits d'un labeur obstiné de dix ans. Ce viol
m'apparut comme un supplément inutile de férocité, venant s'ajouter à
la satisfaction pure et simple de la loi pour me rendre cette dernière
plus odieuse encore, et dans l'éclair de ma légitime fureur je compris
l'Anarchie.
Mais, comme il s'agissait de parer tout d'abord aux conséquences
immédiates de la saisie et qu'une prompte intervention suffisait pour
cela, je n'eus garde de m'arrêter longuement aux considérations
théoriques et je m'empressai de solder la note de mes juridiques
émotions. J'eus la sagesse de ne pas écouter les conseils d'un docteur
en droit de mes amis qui me garantissait un triomphe en appel, et pour
n'être point tenté d'avoir jamais recours à la justice des hommes, je
me remémorai quelques sentences latines telle que: _Homo homini lupus_
ou encore _Summum jus, summa injuria_, lesquelles, chère cousine, je
livre à votre sagacité en vous priant de ne me point tenir rigueur
pour les flots d'encre versés par moi sur les ci-jointes feuilles.
Paris, 9 mars.
Vous ai-je dit, cousine, qu'une seconde tournée doit commencer le 11
courant et que nous ne sommes rentrés à Paris que le temps strictement
nécessaire pour nous remettre de nos fatigues. Je commence à dominer
un peu la colère qui s'est élevée en moi à la suite du ridicule procès
que je vous ai si longuement narré dans ma précédente lettre. J'impose
silence aux protestations de mon amour-propre froissé et aux cris de
révolte de ma conscience éprise de justice; j'essaie de me créer un
nouvel état d'âme et d'envisager l'existence dans nos rapports avec
les autres hommes comme une bonne farce très immorale, au fond, dans
laquelle il se faut efforcer d'être uniquement spectateur, si l'on ne
veut pas être ou dupeur ou dupé.
La fantaisie m'a pris avant-hier d'aller entendre Manon à
l'Opéra-Comique, en compagnie de Mulder, pour échanger avec lui mes
impressions au cours de cette œuvre que je considère comme la perle
de l'écrin musical de Massenet. Je ne pense pas, en effet, qu'il soit
possible de rencontrer plus de charme et plus de grâce sautillante et
maniérée, unie à plus d'humanité sincère et de vibrante passion.
Hélas, ma mauvaise fortune a voulu que l'interprétation fût inférieure
à tout ce que j'étais en droit d'attendre dans le second théâtre
lyrique de la capitale. Si j'excepte le tendre Leprestre qui a fort
bien dit et très joliment chanté quelques passages de sentiment
délicat, pour lesquels il faut, j'en conviens, mieux que l'appoint
d'un bel organe, tous les autres acteurs chargés de défendre Manon
m'ont paru fort au-dessous de leur tâche. Jamais chœurs de province
ne furent aussi mal réglés. L'orchestre, lui-même, l'orchestre tant
réputé de l'Opéra Comique, dirigé d'ailleurs par un succédané du
maëstro Danbé, prenait part à la débandade générale. C'était si
mauvais, qu'à plus de vingt reprises j'ai dû maintenir de force à son
fauteuil, Mulder qui se démenait comme un diable et qui menaçait
d'éclater.
Une ouvreuse qui lisait sur nos visages le mécontentement croissant
avec l'heure, me dit en me remettant ma canne et mon chapeau.
--Ces Messieurs n'ont pas l'air satisfait.
--Effectivement, Madame, nous ne le sommes point.
--Ces Messieurs ont peut-être oublié que c'est aujourd'hui dimanche.
--Tiens, c'est vrai, fis-je à cette honnête femme, me gardant bien de
partir en guerre contre ce préjugé sans doute ancestral, dont sa
réponse était l'éclatante preuve, à savoir qu'il se faut résigner le
dimanche, à subir chez M. Carvalho de déplorables auditions des
chefs-d'œuvre consacrés.
Il faut que je vous conte, petite cousine, une visite que j'ai faite
hier à un vieil ami dont le nom sûrement est connu de vous; j'ai nommé
le sculpteur Pendariés. J'ai toujours eu pour la sculpture un amour
spécial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mêlée de
respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la
réalisation d'une œuvre sculpturale qu'il y a positivement lieu de se
demander comment dans une époque de veulerie musculaire comme la
nôtre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une
carrière aussi ingrate. L'imagination qui se plaît à considérer les
artistes comme des êtres délicats et raffinés, un peu mièvres et
féminins en quelque sorte s'effarouche de cette vision brutale d'un
homme, luttant corps à corps avec un bloc de glaise informe qu'il
pétrit à sa fantaisie, ou encore, faisant sauter à larges coups de
maillet, les éclats d'un cube de marbre d'où surgira l'impérissable
beauté, comme un thésauriseur fendrait le mur d'un vieux castel où des
trésors sont enfouis.
Encore s'il ne fallait pour aboutir que l'effort physique et la seule
patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte
la foi et non point seulement cette foi qui se manifestant avec des
ardeurs d'incendie a pu dicter à tel poète, à tel peintre même, une
page immortelle, une géniale composition. En sculpture, l'Etincelle
n'aboutit point, l'inspiration véhémente en est pour ses frais. Ce
qu'il faut au sculpteur pour ciseler son rêve, c'est la hantise
constante, l'obsession de son idéal, la persécution de l'image guidant
la main durant les innombrables séances de l'exécution. Plus que tout
autre, il connaît les affres du travail, et parmi les écrivains dont
l'œuvre aujourd'hui rayonne sur la France intellectuelle, je n'en
vois qu'un qui eût mérité de tenir le ciseau, c'est Gustave Flaubert,
l'homme au burin méticuleux, l'implacable forgeur qui travaillait sa
prose, comme travaille à l'ébauchoir le sculpteur qui tantôt rogne,
tantôt ajoute un ruban de glaise à sa réfractaire statue, sans tenir
compte du vol impassible de l'heure et sans s'émouvoir de l'œuvre qui
n'avance pas.
Donc je suis allé voir mon ami Pendariés que je n'avais pas vu depuis
plus d'un an et qui me pardonne volontiers la rareté de mes visites,
car il sait combien je suis avec lui de cœur et combien je
m'intéresse à sa personne et à son art.
A dire vrai, j'étais un peu curieux de savoir ce qu'il va présenter au
prochain salon, car nous ne sommes pas éloignés de l'ouverture du
Palais de l'Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n'a pas
cessé d'exposer des œuvres toujours estimées et plusieurs fois
d'ailleurs récompensées. J'ai gardé le plus gracieux souvenir d'un
Narcisse en marbre qu'il exposa ces deux ans passés et qui m'apparut
comme un petit chef-d'œuvre de charme et de mièvrerie sensuelle.
J'avais même composé à son intention pour être gravés sur le socle
huit vers que je m'en vais vous dire.
Joli comme un été qui touche à son déclin,
Dans la pâle clarté d'une aube languissante,
Narcisse est étendu près d'une eau bruissante
Et contemple, amoureux, son visage câlin.
Sa chevelure ondoie au gré du flot morose,
La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons.
Cependant que perdu dans les bleus horizons,
Longuement il jouit de sa métamorphose.
L'illustre maître Falguière, de qui Pendariés prit conseil, jugea que
le sujet se passait de commentaires et peut-être eut-il raison.
Je m'attendais donc à voir cette fois encore quelque œuvre nouvelle,
en laquelle se donneraient libre carrière les qualités maîtresses de
mon ami, à savoir l'harmonie des formes, la souplesse câline des
contours et cette passion chantante de la chair qu'il sait si bien
rendre voluptueuse et frissonnante.
Après les accolades et les reproches mutuels sur notre apparente
indifférence à l'endroit l'un de l'autre, j'interpellai vigoureusement
le sculpteur que je sais cachottier et mystérieux pour les choses de
son art. «J'espère que tu nous a bâti quelque joli morceau pour le
prochain salon et je ne te cache pas que je suis venu pour en avoir la
primeur.
--«Bah! fit-il avec une moue, qu'il s'efforça de rendre dédaigneuse,
mais où je sus lire un manque total de sincérité, c'est si peu de
chose.
--«Possible, mon vieux, mais je demande à voir.»
A mesure que nous avancions vers l'atelier je surprenais sur sa mobile
et expressive physionomie, l'éclatement comprimé d'un sourire
mystificateur.
Que va-t-il me montrer, pensais-je. Et cependant la porte s'ouvrit.
Cette fois je me reculai: Dans la lueur pâlissante d'une fin d'après
midi, m'apparaissait immense, à cause un peu de l'atelier très exigu,
l'œuvre presque achevée que mon talentueux ami réserve au salon de
sculpture des Champs-Élysées.
«Peste, mais c'est du marbre», fut mon premier cri. Vous me direz que
ce n'est point là l'expression d'un sentiment très esthétique, mais
j'avoue qu'au premier moment je fus dominé par la vision du labeur
géant que mon ami venait d'accomplir, considération de second ordre
j'en conviens, qui ne tarda point à s'effacer devant une autre plus
flatteuse: l'admiration.
Sur un socle à pivot parfaitement équilibré et qu'une main d'enfant
pourrait sans nul effort déplacer circulairement, un homme nu, d'un
tiers au moins plus grand que nature, développe debout la plus
admirable anatomie qui se puisse rêver.
Cet homme, un paysan comme l'a voulu son auteur et non point un paysan
d'atelier aux rondeurs mièvres et graciles d'Apollon, mais un rustre à
la puissante musculature, s'est arrêté près d'une roche inculte. Les
jambes fléchies, le torse un peu voûté de l'homme qui se livre aux
travaux ardus de la terre, tout dans son attitude et dans son
mouvement crie la fatigue et l'effort continu d'une laborieuse
journée. Derrière lui, contre ses pieds, il a déposé dans un geste de
lassitude suprême, la pioche dont tout le jour il éventra le sol
rétif. Car la terre où ses pieds se sont posés ne respire rien moins
que la fertilité et ce n'est pas sans peine qu'elle nourrit ses amants
obstinés, l'ingrate et revêche marâtre. Aussi l'homme à la longue
s'est-il découragé; le peu d'âme qui somnolait en ce coffre de brute
attelée au labeur, lui vient aux lèvres dans un appel à la toute
justice d'en haut. Aura-t-il après ces fatigues subies, l'équitable
joie des récoltes; voudra-t-elle multiplier pour le payer de ses
peines, les graines que ses mains ont confiées à ses entrailles, la
terre mauvaise entr'ouverte sous son effort. Et joignant ses mains
calleuses où le manche du pic a laissé l'ineffaçable stigmate du
travail, levant au ciel sa face où pour une minute s'est réfugiée la
vie de tout ce grand corps, le paysan s'exalte en une prière
marmonnée, plus grande et plus sincère en son inexpression que les
fadeurs apprises de tous les cagots de sacristie.
Vous dirai-je la joie délirante que je versais dans l'âme de mon
précieux ami en lui énumérant une à une, toutes ces émotions que je
viens de vous dire et que je déduisais de mon attentif examen. Encore
ne m'attardai-je point, avant tout, féru d'art sincère, à lui vanter
l'exactitude merveilleuse des attaches et l'incomparable fini des
moindres détails, toutes choses qui ne sauraient échapper à l'œil
exercé des professionnels.
--«Et quel titre vas-tu donner à ce beau morceau?»
Au lieu de répondre directement à ma question Pendariés me dit:
--«Te chargerais-tu d'en trouver un satisfaisant?
--«Non, certes.
--«Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de
résumer par un mot sans doute insuffisant l'état d'âme complexe que
j'ai voulu rendre. Tu n'as pas eu besoin de titre pour me comprendre;
d'autres, je l'espère, me comprendront également et c'est la plus
grande récompense que je puisse espérer. Ce paysan qui, vers la fin du
jour, laisse tomber sa pioche, et brisé de fatigue, invoque un Dieu
qu'il ne voit pas, mais dont il attend l'infinie miséricorde et qui
lui donne la force encore de se résigner, ce paysan c'est moi-même.
Ah! pendant les deux ans qu'a duré ce travail, dont tu contemples le
résultat, que de fois moi aussi j'ai laissé tomber le marteau, pesant
à mes pauvres mains gourdes. Et je les ai levées vers l'Idéal, ces
mains fatiguées qui s'épuisaient à rendre mon rêve; oh! si du moins je
l'ai pu rendre assez pour que d'autres hommes le déchiffrent, je n'ai
plus rien presque à désirer.»
Ce bougre là m'avait ému avec son éloquence simple et bon enfant; je
ne trouvai rien à lui dire et je me contentai dans une pression de
mains de lui témoigner combien son œuvre m'allait au cœur. Après
quoi, lui-même me prenant aux épaules me fit pirouetter vers la porte
entr'ouverte de l'atelier en me disant: «Allons boire un bock à la
santé de mon Bonhomme!»