Tarbes.
«Mieux vaut Tarbes que jamais» tel est le déplorable calembour
qu'après six heures d'incarcération nous arrache l'entrée en gare.
Notez bien d'ailleurs que le mot n'est pas de moi. Il me semble
l'avoir entendu attribuer à M. Zola natif de Tarbes, lequel l'envoya à
brûle pourpoint à je ne sais quel interwièver.
Le paysage, de Toulouse à Tarbes, est joli au possible et d'une
éblouissante variété. L'œil ravi voit naître et se succéder les
assises du majestueux massif Pyrénéen: un ruban de neige formant une
ligne horizontale presque régulière, coupe en deux les plus élevés de
ces ultimes mamelons, et, sous le soleil déclinant de quatre heures,
avec le bruit musical d'innombrables cascades rencontrées, tout ce
paysage a des airs de fête.
En gare de Lannemezan, ville natale du poète Laurent Tailhade, portée
vers nous par la brise fraîche du soir qui vient, une musique
champêtre où dominent des flageolets et des flûtes nous apporte l'écho
des danses villageoises dont les habitants de cet heureux pays sont
des amateurs passionnés.
Le théâtre Caton, où sont venues en foule les Altesses intellectuelles
composant le Tarbes des premières, est tout simplement un cirque à
deux fins, se pouvant prêter avec quelques accommodements aux
exigences des représentations théâtrales. Il en résulte ceci que
l'acoustique en est déplorable et qu'il se faut égosiller pour être
compris, toutes choses qui mettent en fureur notre barnum à bout de
forces. Neuf heures sonnent et le rideau n'est pas levé: Un agent
s'approche de Salis et sans ménagements lui veut intimer l'ordre de
commencer. Jamais représentant de l'autorité ne fut plus mal
accueilli. «Sachez, triple brute et quadruple imbécile, que vous
parlez à M. Rodolphe Salis, chevalier de la Légion d'Honneur,
chevalier d'Isabelle et du Christ de Portugal, ambassadeur
plénipotentiaire d'Honolulu et que je vous dis M...» et ce disant
Salis montrait au gardien de la paix une ouverture ménagée entre deux
portants, vers laquelle se hâta le pauvre bougre médusé, après quoi il
éclatait de rire, tout heureux de son exploit et mis en verve par cet
incident.
Notre camarade Gondoin, ancien professeur au Lycée de Tarbes, a eu ce
soir les honneurs de la représentation. J'ai négligé de vous parler
jusqu'à cette heure de l'aimable camarade et du bon chansonnier qu'il
réunit en sa personne. Je vais donc finir cette lettre en vous donnant
copie d'une de ses chansons qu'il a bien voulu me dédier.