Je dis:--«Votre auguste Excellence, à la date ou à peu près...»

--«Mort et damnation! Vous voilà enfin venu ici avec votre infernal

contrat de bœuf! Nous n’avons rien à faire avec les contrats de bœuf à

l’armée, mon cher seigneur.»

--«C’est très bien. Mais quelqu’un a affaire de payer pour ce bœuf. Il

faut qu’il soit payé, maintenant, ou je fais mettre les scellés sur ce

vieux bureau des brevets et tout ce qu’il contient.»

--«Mais, cher Monsieur...»

--«Il n’y a pas à discuter, Monsieur. Le bureau des brevets est

comptable de ce bœuf. Je l’entends ainsi. Et, comptable ou non, le

bureau des brevets doit payer.»

Épargnez-moi les détails. Cela finit par une bataille. Le bureau des

brevets eut l’avantage. Mais je trouvai autre chose pour me rattraper.

On me dit que le ministère des finances était l’endroit exact où je

devais m’adresser. J’y allai. J’attendis deux heures et demie. Enfin je

fus admis auprès du premier lord de la trésorerie. Je dis:

--«Très noble, austère et éminent Signor, à la date ou à peu près du 10

octobre 1861, John Wilson Macken...»

--«Je sais, Monsieur. Je vous connais. Allez voir le premier auditeur de

la trésorerie...»

J’y allai. Il me renvoya au second auditeur, celui-ci au troisième, et

le troisième m’envoya au premier contrôleur de la section des conserves

de bœuf. Cela commençait à prendre tournure. Le contrôleur chercha dans

ses livres et dans un tas de papiers épars, mais ne trouva pas la minute

du contrat. Je vis le deuxième contrôleur de la section des conserves de

bœuf. Il examina ses livres et feuilleta des papiers.--Rien.--Je fus

encouragé, et dans la semaine j’allai jusqu’au sixième contrôleur de

cette division. La semaine suivante, j’allai au bureau des réclamations.

La troisième semaine j’entamai et achevai le département des comptes

perdus, et je mis le pied sur le département des comptes morts. J’en

finis avec ce dernier en trois jours. Il ne me restait plus qu’une place

où pénétrer. J’assiégeai le commissaire des affaires au rebut. Son

commis, plutôt, car lui n’était pas là.

Il y avait seize belles jeunes filles dans la salle, écrivant sur des

registres, et sept jeunes clercs favorisés, qui leur montraient comment

on fait. Les jeunes filles souriaient, la tête penchée vers les commis,

et les commis souriaient aux jeunes filles, et tous paraissaient aussi

joyeux qu’une cloche de mariage. Deux ou trois commis, en train de lire

les journaux, me regardèrent plutôt fraîchement, mais continuèrent leur

lecture, et personne ne dit mot. D’ailleurs j’avais eu le temps de

m’habituer à ces accueils cordiaux de la part des moindres

surnuméraires, depuis le premier jour où je pénétrai dans le premier

bureau de la division des conserves de bœuf, jusqu’au jour où je sortis

du dernier bureau de la division des comptes perdus. J’avais fait dans

l’intervalle de tels progrès que je pouvais me tenir debout sur un pied

depuis le moment où j’entrais dans un bureau jusqu’au moment où un

commis me parlait, sans changer de pied plus de deux ou peut-être trois

fois.

Ainsi je demeurai là, jusqu’à ce que j’eusse changé de pied quatre fois.

Alors je dis à un des commis qui lisaient:

--«Illustre vagabond, où est le Grand Turc?»

--«Qu’est-ce que vous dites, Monsieur, qu’est-ce que vous dites? Si vous

voulez parler du chef de bureau, il est sorti.»

--«Viendra-t-il visiter son harem aujourd’hui?»

Le jeune homme fixa ses yeux un moment sur moi, puis reprit la lecture

de son journal. Mais j’avais l’expérience des commis. Je savais que

j’étais sauvé s’il terminait sa lecture avant qu’arrivât le courrier

suivant de New-York. Il n’avait plus à lire que deux journaux. Au bout

d’un moment il eut fini. Il bâilla et me demanda ce que je voulais:

--«Renommé et respectable imbécile. A la date du...»

--«Vous êtes l’homme du contrat de bœuf. Donnez-moi vos papiers.»

Il les prit, et pendant longtemps farfouilla dans ses rebuts. Enfin, il

trouva ce qui était pour moi le passage du Nord-Ouest. Il trouva la

trace depuis si longtemps perdue de ce contrat de bœuf, le roc sur

lequel tant de mes ancêtres s’étaient brisés avant de l’atteindre.

J’étais profondément ému. Et cependant j’étais heureux, car j’avais vécu

jusque-là. Je dis avec émotion:

--«Donnez-le-moi. Le gouvernement va le régler.»

Il m’écarta du geste, et me dit qu’il restait une formalité à remplir.

--«Où est ce John Wilson Mackensie?» dit-il.

--«Mort.»

--«Où est-il mort?»

--«Il n’est pas mort du tout. On l’a tué.»

--«Comment?»

--«D’un coup de tomahawk.»

--«Qui donc?»

--«Qui? un Indien, naturellement. Vous ne supposez pas que ce fut le

directeur général des cours d’adultes.»

--«Non, en effet. Un Indien, dites-vous?»

--«C’est cela même.»

--«Le nom de l’Indien?»

--«Son nom? Mais je ne le connais pas!»

--«Il nous faut avoir le nom. Qui a assisté au meurtre?»

--«Je n’en sais rien.»

--«Vous n’étiez donc pas là, vous?»

--«Comme vous pouvez le voir à ma chevelure. J’étais absent.»

--«Alors, comment pouvez-vous savoir que Mackensie est mort?»

--«Parce qu’il mourut certainement à ce moment-là, et que j’ai toutes

sortes de raisons de croire qu’il est resté mort depuis. Je le sais

d’ailleurs pertinemment.»

--«Il nous faut des preuves. Avez-vous amené l’Indien?»

--«Sûrement non.»

--«Bien. Il faut l’amener. Avez-vous le tomahawk?»

--«Je n’y ai jamais songé.»

--«Vous devez présenter le tomahawk. Vous devez produire l’Indien et le

tomahawk. La mort de M. Mackensie une fois prouvée par leur comparution,

vous pourrez vous présenter devant la commission chargée des

réclamations avec quelques chances de voir votre note accueillie assez

favorablement pour que vos enfants, si leur vie est assez longue,

puissent recevoir l’argent et en profiter. Mais _il faut_ que la mort de

cet homme soit prouvée. D’ailleurs, j’aime autant vous le dire, le

gouvernement ne réglera jamais les frais de transport et frais de voyage

du malheureux Mackensie. Peut-être paiera-t-il le baril de bœuf capturé

par les soldats de Sherman, si vous pouvez obtenir un vote du Congrès

autorisant ce paiement. Mais on ne paiera pas les vingt-neuf barils que

les Indiens ont mangés.»

--«Alors on me doit seulement cent dollars, et cela même n’est pas sûr!

Après tous les voyages de Mackensie en Europe, Asie, Amérique, avec son

bœuf; après tous ses soucis, ses tribulations; après la mort lamentable

des innocents qui ont essayé de toucher cette note!... Jeune homme,

pourquoi le premier contrôleur de la division des conserves de bœuf ne

me l’a-t-il pas dit tout d’abord?»

--«Il ne savait absolument rien sur le bien-fondé de votre réclamation.»

--«Pourquoi le second ne l’a-t-il pas dit? Et le troisième? Pourquoi

toutes ces divisions et tous ces bureaux ne me l’ont-ils pas dit?»

--«Aucun d’eux n’en savait rien. Tout marche par routine ici... Vous

avez suivi la routine et trouvé ce que vous vouliez savoir. C’est la

meilleure voie. C’est la seule. Elle est très régulière, très lente,

mais très sûre.»

--«C’est la mort qui est sûre, et qui l’a été pour tous les gens de ma

tribu. Je commence à me sentir frappé, moi aussi. Jeune homme, vous

aimez la belle créature qui est là-bas. Elle a des yeux bleus, et un

porte-plume sur l’oreille. Je le devine à vos doux regards: vous voulez

l’épouser, mais vous êtes pauvre. Approchez. Donnez votre main. Voici le

contrat de bœuf. Allez, mariez-vous, et soyez heureux. Dieu vous

bénisse, mes enfants!»

Voilà tout ce que je sais au sujet de ce grand contrat de bœuf, dont on

a tant parlé. Le commis à qui je l’avais donné est mort. Je n’ai plus eu

de nouvelles du contrat ou de quelque chose s’y rapportant. Je sais

seulement que, pourvu qu’un homme vive assez longtemps, il peut suivre

une affaire à travers les bureaux des circonlocutions de Washington, et

découvrir à la fin, après beaucoup de travail, de fatigue et de

patience, ce qu’il aurait pu découvrir dès le premier jour, si les

affaires du bureau des circonlocutions étaient classées avec autant

d’ordre qu’elles le seraient dans n’importe quelle grande entreprise

commerciale privée.

Contes choisis · 第 14 / 61 题