la supériorité de se prêter beaucoup mieux au levage et à l’élevage des
protecteurs sérieux, ils ont sur les singes l’avantage de l’argent et
l’infériorité de la parole. Le caf-conc., devenu temple de la revue,
semble avoir, cependant, peu fouetté la verve des caricaturistes. Les
théâtreuses en déshabillé, bas, corset et pantalon abondent dans leur
œuvre légère, mais c’est à peine si l’on peut emprunter cette légende
au dessinateur Robert:
—Un simple petit retroussis de jupe et les voilà tous à moi.
(Le _Frou-Frou_, 1901.)
Demain n’est à personne!
De Gerbault, il y a bien une «beuglante» d’une si jolie venue, avec
ses seins saillis du corset fatigué, le réalisme de son pantalon
et ses bras qu’elle étire, qu’il semble difficile de ne la pas
mentionner—mieux vaudrait pouvoir la reproduire. Mais, c’est moins une
caricature qu’un croquis pris sur le vif: coin de garni entrevu en
feuilletant _la Traite des Chanteuses_ d’Ibels, la ville de garnison et
son pesant ennui, le tréteau du limonadier devenu négrier, le tenancier
sinistre et cynique dont le dos verdit et dont les bras tournent aux
nageoires, Philibert à la manque et Tellier non patenté.
On ne saurait se figurer, par contre, le nombre de retroussés auxquels,
depuis Rowlandson, pour ne pas remonter plus haut, le vent a prêté. Pas
plus que celles de Carle Vernet et d’Isabey, les héroïnes de Rowlandson
ne portant pas de pantalons, passons au déluge, c’est-à-dire à l’année
1844, du règne de Louis-Philippe, la quatorzième.
Nous avons déjà signalé ce dessin consacré par Richard, aux Bains
de mer belges (_Illustration_, 28 septembre 1844): il suffit donc
de le rappeler pour mémoire. C’est le point de départ d’une série
qui, depuis, s’est démesurément allongée, en même temps que se
raccourcissaient les pantalons. Du temps de Richard, ils tombaient
jusqu’à la cheville, atteignent-ils maintenant le genou?
Richepin et Trézenik ont célébré l’amateur de mollets. Nos humoristes
sont tous plus ou moins de ces amateurs-là, et, scrutons nos
consciences, n’en sommes-nous pas un peu tous également?
La femme vraiment femme, que tente l’aventure et que l’idée n’effraye
point de laisser apercevoir, au-dessus de ses bas, un peu de sa chair
nue, met-elle un pantalon les jours de vent.
A cette question, sans même attendre qu’elle leur soit posée, les
humoristes répondent généralement par la négative. C’est pour eux un
axiome qui ne se discute pas et qui fait foi.
UNE FEMME PRUDENTE.
—Fait-il beau?
—Beaucoup de vent.
—Alors, j’mets pas d’culotte.
(Préjelan: la _Caricature_, 6 mars 1897.)
Préjelan dont la petite femme est si charmante et si moderne, évoquant,
moins le corset aux fleurettes bleues et les faveurs bleues—un bleu
auquel on se vouerait volontiers—telle silhouette aimée, Préjelan
semble tenir à cette donnée et une réplique de cette légende revient
sur les lèvres d’une de ses soubrettes:
—Si Madame sort, elle fera bien d’enlever sa culotte, il fait un vent à
vous coiffer avec vos jupes.
(Le _Frou-Frou_, 1901.)
Il est vraiment désolant d’avoir, ces jours-là, un pantalon. C’est un
peu la «soirée perdue», autrement que ne la conçut Musset:
LES TEMPS DIFFICILES.
—C’est bien ma veine! Pour une fois que je mets un pantalon, il fait un
vent du diable.
(Hémard: le _Rire_, 6 avril 1907.)
Au moins faut-il qu’il soit on ne peut plus transparent: la sainte
mousseline.
—Suis-je assez bête, par ce joli temps si propice au commerce, ne pas
avoir mis mon pantalon de mousseline!
(Mirande: _l’Indiscret_, 1902.)
Sans être du midi, les caricaturistes n’exagéraient-ils pas légèrement?
La rafale fait rage, retourne les parapluies et soulève les jupes des
malheureuses, dont le chapeau à tenir occupe suffisamment les mains.
Bonne fille, un trottin déclare:
—Et puis, moi, vous savez, franche comme l’or! J’ai jamais rien pu
cacher à personne!
(Robert: le _Frou-Frou_, 1901.)
Qui s’en plaint? Pourtant, prenez garde, mademoiselle, il y a de vieux
messieurs qui, en dehors de l’intimité, ne sauraient admettre ces
blancheurs suspectes. Ne pouvant supprimer les bourrasques, ne s’en
prendront-ils pas à vous une autre fois?
—Les bourrasques sont dangereuses non seulement pour la sécurité
publique, mais aussi pour la morale. Donc, supprimer les bourrasques.
(Le _Frou-Frou_, 1901.)
Ironie des choses, l’accident peut se produire en passant devant le
Sénat, ce dernier rempart de la Pudeur et de la saine gaîté de nos
pères.
«Juste devant le Sénat... Ah! si M. Bérenger voit ça...
(Henriot: le _Charivari_, 1893.)
L’artiste semble affectionner ces effets d’orage.
TEMPÊTES.
—Heureusement que grâce à nos collets on ne peut pas voir notre
figure s’écrie, dans le _Charivari_, une dame, dont, sous les jupes
troussées, le pantalon apparaît jusqu’à la ceinture.
C’est le jour ou jamais d’avoir du linge blanc, dût la fente laisser
échapper par derrière le drôle de petit tire-bouchon que l’on sait.
Prévoyante, une jeune fille de Doès rassure sa mère:
—T’inquiète pas, maman, j’ai changé de linge ce matin.
(Le _Rire_, 26 mars 1898.)
Le vent malin peut s’amuser à coiffer la figure postérieure de la dame
du couvre-chef envolé de la tête d’un homme sérieux, professeur ou
chef de bureau. Mieux eût valu, en vérité, le fond béant de la batiste
dévêtue:
—Je crois qu’un impudent se sert de mon couvre-chef pour se couvrir...
la tradéridéra. (_Die Bombe_, Vienne).
Et ce n’était pas le bord plat de feu Maugis.
La montée difficile d’une vieille dame en voiture n’est pas sans
fournir un tableau du même genre, aggravé par le fait que c’est un
vieux tableau:
—Voyons, Eusèbe, dépêchez-vous, vous allez finir par faire voir mon
pantalon.
(Robert: le _Frou-Frou_, 1901.)
On le voit, en effet; mais la brave femme peut se rassurer, cette vue,
si elle prête à rire, ne saurait éveiller aucun désir dans le cœur de
l’animal qui sommeille. Elle inspirerait plutôt, ma chère, l’horreur du
péché.
Depuis _Miss Helyett_—et même avant—l’alpinisme, le vent et les sentes
roides de la montagne ont, de leur côté, provoqué pas mal de pochades
dans lesquelles le pantalon joue naturellement son rôle.
Une vierge de Wély dont la lingerie est pour nous sans mystère a cette
louable préoccupation.
L’ALPINISME.
—Ma robe qui s’envole... dis, m’man, est-ce qu’on voit quelque chose?
(Le _Rire_, 20 juin 1903.)
—Voui, ma gosse..., mais, n’t’en fais pas, on pourrait zieuter quelque
chose de plus désagréable.
Bien que nous ne soyons plus aux temps lointains de Paul de Kock—on
s’amusait de bien peu de choses, à commencer par les aventures de _la
Pucelle de Belleville_ ou de _Gustave le mauvais sujet_—la balançoire
a, après le vent, conservé la palme, presque académique, pour ces
aimables retroussés auxquels sont restés sensibles les enfants de tous
les âges.
Les hasards de l’escarpolette ont pu perdre de leur charme et de leur
élégance: qu’importe? Est-il meilleur prétexte à dévoiler de jolies
jambes et l’intimité de dessous dont il est rare de pouvoir faire aussi
généreusement montre.
Nos ancêtres riaient de ces envolées qui, faute de pantalon, laissaient
apercevoir le rose des cuisses, des nymphes qui ne semblaient
nullement émues. Grâce à la Ligue et au vent moralisateur et délétère
des tranchées pasteurisantes, nous faut-il rougir, aujourd’hui de
ce spectacle auquel le fabuliste aurait pris, sans doute, autant de
plaisir qu’à écouter conter Peau d’Ane?
LES DANGEREUX HASARDS DE L’ESCARPOLETTE.
—Et dire qu’il y a cent ans j’aurais pu regarder ça sans rougir!
(J. Wély: le _Frou-Frou_, 1901.)
Ma foi non, je ne rougis pas et je confesserai même contempler assez
volontiers les formes que révèle généreusement cette petite femme de
Mirande:
L’ESCARPOLETTE.
—Quand je me balance avec toi, tu vois, j’y mets des formes...
(Le _Rire_, 30 juillet 1904.)
Mieux que des formes, un véritable panorama:
—N’est-ce pas que d’ici on peut embrasser un joli panorama?...
(P. Balluriau: le _Rire_, 2 mai 1908.)
Que ces demoiselles ne s’y fient pas: c’est là par ces temps malsains,
un jeu dangereux; voici un homme à favoris gris, qui s’avance, qui
pourrait la trouver mauvaise et se laisser aller, lui aussi, à de
fâcheux courroux:
L’ESCARPOLETTE.
Encore un grand plaisir pour les Parisiennes. Les hommes font cercle.
On voit les mollets et quelquefois aussi... mais chut! Baissez votre
jupe, mademoiselle! Monsieur Bérenger s’approche.
(George Edward: la _Chronique amusante_, 24 août 1893.)
Évidemment, comme Max Blanc:
—Voilà comment j’aimerais voir les dessous de la politique.
(_L’Indiscret_, 1902.)
Au Panama—que c’est vieux déjà!—je préférerais le panorama ainsi
révélé, presque la Terre promise. Mais, ne nous frappons pas, n’est-ce
pas comme dit l’autre, des balançoires?
UN SAGE.
—Dans la vie, vois-tu, il ne faut jamais s’occuper du voisin, et se
dire que tout ce qu’on voit, au fond, c’est des balançoires.
(_L’Indiscret_, 1902.)
Il est bon, parfois, de détacher ces regards de la terre et de regarder
plus haut: c’est un coin de ciel entrevu, ce paradis ouvert que vantait
Victor-Emmanuel et que Mahomet n’a point promis à Von der Goltz pacha:
—Tout ce qui se passe sur la terre, mon fils, c’est de la balançoire.
Portez vos regards vers le ciel...
(Rouveyre: le _Rire_, 14 juillet 1900.)
Et vous, les michetons et les jaloux, les punais de l’amour, ne faites
pas tant de foin et laissez vos petites amies faire aux pauvres bougres
qui ne les entretiennent pas l’aumône de leurs jambes et la charité de
leurs dessous. Il n’est pas bon d’aller troubler dans son sommeil le
chat qui dort et vous pourriez vous faire griffer, messeigneurs:
LES JOIES DE L’ESCARPOLETTE.
—Fais donc attention! On voit ton pantalon!
—Impossible! Je n’en ai pas!
(Ch. Laborde: le _Rire_, 16 août 1913.)
La balançoire, combien qu’on en puisse douter, prête à réflexions
philosophiques. Ces gosses, au milieu de leurs jupes envolées, vous
font la Nietzche.
Ainsi parlaient les _Wiener Caricaturen_:
—Avec la balançoire, c’est comme dans la vie. Il faut savoir ce que
l’on montre et ne pas perdre l’équilibre[551].
Au tennis, il n’y a pas seulement celles dont le rattrapage difficile
d’une balle un peu «raide» laisse apercevoir assez haut le pantalon
sous l’envolement de la jupe, il y a aussi les bonnes raquettes.
Celles-là, quand elles jugent une balle impossible à reprendre,
préfèrent feindre le plus lamentable des accidents, le pantalon défait
qu’il faut rattacher, plutôt que d’avouer leur défaite:
AU LAWN-TENNIS.
Fait semblant de perdre son pantalon pour ne pas avouer qu’elle a
manqué la balle. O coquetterie!
(La _Fin de Siècle_, 14 octobre 1894.)
Bouton qui saute, cordon qui se dénoue ou qui craque, le pantalon se
perd, en effet, quelquefois.
—Tu fais comme mon pantalon, tu me lâches...
(Le _Boudoir_, 1880.)
Plus souvent il se quitte et, parfois, il s’oublie.
De Gerbault, cette exclamation d’une parisienne assise en chemise,
tandis que gît à ses pieds son pantalon retiré, étalant sur le parquet
la large ouverture de sa fente:
—Comment il faut aussi que je retire ma chemise! Alors, c’est ça que
vous appelez faire mon profil?
(_L’Indiscret_, 1902.)
Cela rappelle un peu la tenue de rigueur des femmes du monde pour
feuilleter, dans sa garçonnière, les cartons d’un Monsieur qui
collectionne les Rops.
La femme a vraiment toutes les charités. Un modèle—la tenue de notre
mère Ève, moins la feuille de vigne—pour venir au secours de la
détresse du bon peintre, lui offre l’illusoire aumône de son pantalon.
Un chiffon, non de papier, ô chancelier, mais de batiste:
LE PORTRAIT.
—C’est un sénateur qui vient pour faire faire son portrait. Je n’ai
plus de toile; pas un rond pour en acheter; quel guignon!
LE MODÈLE.—Et ça, est-ce que ça serait assez grand?
(Carlègle: Le _Rire_, 24 octobre 1908.)
Mais pourquoi l’artiste vieilli, conservant sous ses cheveux blancs
l’amour des gamineries de rapin, a-t-il la fâcheuse manie de subtiliser
le pantalon de ces enfants?
—Allons, ne faites donc pas le Jacques, rendez moi mon pantalon.
(Poulbot: Le _Frou-Frou_, 1905.)
Ou c’est le pantalon que, bien qu’ouvert, on a pour des raisons qu’il
ne convient pas d’approfondir, cru devoir retirer, un jour de ballade à
la campagne. L’arrivée malencontreuse du garde champêtre—vrai ou faux—a
brusquement interrompu l’entretien. L’enfant, abdiquant son extase,
(en voulez-vous du Mallarmé?) dans sa hâte de fuir, déjà docte, par
chemins, a négligé de réintégrer ses culottes. Huit jours plus tard,
le couple les retrouve, suspendues, dépouilles opimes, au même arbre.
Là ils furent heureux et connurent d’ineffables minutes; la Grande
Nature les invite à recommencer, avec la complicité amusée de toutes
les bestioles répandues parmi les champs, «champ d’amour brutal», eut,
comme Goudeau, spécifié Richepin, à l’époque où les _Gueux_ et leurs
ivresses tenaient dans son cœur une place accaparée, depuis, par les
cousines et les abonnées des _Annales_.
LES PREMIERS BEAUX JOURS.
—Enfin, nous y sommes: regarde ta culotte de dimanche dernier.
(Mirande: Le _Rire_, 22 avril 1911.)
Les peintres ne sont pas seuls à se livrer à des plaisanteries qui
dénotent une aimable familiarité bien faite pour tromper l’ennui des
villégiatures estivales. Il y a des maisons où l’on ne peut recevoir
une femme à déjeuner ou à dîner, sans qu’on lui «fasse» son pantalon ou
son corset:
L’AFFAIRE DU COLLIER.
—Ben quoi? elle va déjeuner en ville et on lui chauffe ses perles!
Moi, c’est bien rare que je boulotte chez des amies sans qu’on me fasse
mon corset et mon pantalon...
(Métivet: Le _Rire_, 1er août 1908.)
Retiré dans le salon d’un Monsignore—encore un salon où l’on passe,
si l’on y cause peu—le pantalon d’une visiteuse peut se retrouver
parmi l’inutile paperasse des dossiers d’une commission d’enquête.
La politique est un grand bazar auquel les jeux de l’amour ne sont
pas interdits et ces dentelles peuvent constituer pour quelque
arrondissementier obscur et farouche une révélation toujours pénible:
A la commission d’enquête Montagnini—N... de D... un pantalon de ma
femme!
(Le _Rire_, 4 mai 1907.)
La caricature est vraiment bonne fille. Elle nous rafraîchit la
mémoire: qui, sans elle, se souviendrait, même à la Chambre, de cet
abbé Montagnini, que l’on expulsa comme un vulgaire correspondant
austro-boche, et dont quatorze vers n’ont pas permis de soupçonner le
secret?
[Illustration]
Le pantalon de sa femme! C’est lui également que rapporte, dans
cette amusante page de Caran d’Ache, la _Vie de château_, cet animal
fidèle, mais gaffeur, auquel le _Petit musée de la Conversation_[552]
assurerait qu’il ne manque que la parole.
A la première heure, le gentilhomme campagnard, couvert d’une chaude
pelisse et son cigare déjà allumé, est sous les fenêtres de l’invité:
—Allons, debout!... le paresseux, venez faire le tour du propriétaire.
Sans enthousiasme, celui-ci l’a rejoint dans le parc, et tandis qu’ils
s’éloignent, ce dialogue s’engage:
—Faites comme moi: toujours debout à six heures!
(Cette phrase pourrait non moins figurer dans le recueil de Castigat et
Ridendo, qui, d’ailleurs, ne corrigera rien).
L’INVITÉ:—Brr! ça pique, et moi qui ai oublié mes gants...
—Oh! qu’à cela ne tienne! Tom, ici!
Et Tom s’étant avancé, la queue basse devant ce ton de commandement:
—Donnez-lui votre main à sentir. Là! Vous allez voir: dans trois
minutes il vous rapportera la chose.
En effet, une minute...
Deux minutes... Et
Trois minutes après, Tom rapportait la chose!![553] cependant que,
derrière lui, une femme de chambre courait de toute la vitesse de ses
jambes, et que, en une banderolle, s’échappaient de sa bouche ces mots
imprécatoires:
—Tom! veux-tu laisser ça! Tom!... Tom!... Oh, la sale bête... Tom!...
Tom!...
Ça, c’était, naturellement, le pantalon de la châtelaine, qui au
passage, avait conservé un peu du parfum des mains de l’invité et dont
les jambes flottaient au vent.
Encore que la sienne ne fut pas galonnée, M. le comte était digne de
porter la casquette du «chef de gare.»
Cercles mixtes, tripots, Enghien et autres lieux où fleurissent «le
verbal _neuf_ et _huit_ diminutif» (Goudeau), les pontes y attrapent
tant de culottes, peut-être parce que les habituées de l’autre sexe y
perdent les leurs:
LES JEUX DE L’AMOUR ET DU HASARD.
—Quel tripot! Et on y pelotait ferme...
—C’est donc ça qu’on y ramassait tant de culottes!
(Cardona: Le _Rire_, 26 janvier 1907.)
Les pantalons se quittent, se perdent... et se salissent. Le livre de
comptes de Mme Irma de Montigny, égaré au passage de la Bérézina et
communiqué, depuis, à l’institut, par M. Salomon Reinach, en même temps
qu’il lavait la marquise de... Mithylène, des méchants bruits répandus
sur ses habitudes par quelques amies délaissées (musique de Gounod),
n’est pas seul à nous renseigner sur la facilité avec laquelle le haut
de chausses féminin gagne la tache, la fameuse tache qui constitue une
des trente-six situations chères aux dramaturges et que ne dédaigne pas
davantage les gentilshommes sans préjugés acculés à la dure nécessité
du mariage.
Taches d’encre, marques de doigts... et d’autres encore: le pantalon va
souvent chez la blanchisseuse. Mais, il ne convient pas qu’il subisse,
avant d’être mis, les approches de l’homme.
Ce serait risquer de la salir avant la lettre:
—Laisse ça, tu me salis tout mon linge. Voilà un pantalon qui, avant
que je le mette, a déjà des marques de doigts!
(Le _Rire_, 8 avril 1905.)
Dans l’atmosphère surchauffée de l’atelier de la blanchisseuse de
fin, ce sont, chez les ouvrières, de philosophiques et mélancoliques
réflexions tout en promenant le fer sur les trou-trous et les
entre-deux:
—C’est dur, tout de même, de penser qu’on gagne tant à la salir et si
peu à la nettoyer.
(Henri Boutet: Le _Frou-Frou_, 1901.)
Hélas! c’est la tentation proche. Quelque lundi, la petite
blanchisseuse, s’attardera plus qu’il n’est nécessaire pour compter
chemises de jour et de nuit, faux-cols et manchettes des «pratiques
paresseuses.» Quand on nettoie tant le linge d’autrui, on peut bien
risquer de salir un peu le sien.
Elle ne guette pas moins les filles de la campagne qui, aux mois de
vacances, étendent sur des cordes les pantalons courts et froufroutés
des belles madames en villégiature:
—J’ai envie de changer de métier, on m’a dit qu’on gagnait plus à les
chiffonner qu’à les blanchir.
(G. Meunier: Le _Rire_, 9 août 1902.)
Il en est d’autres, heureusement, dont l’exemple ne saurait inspirer
ces pensées pas du tout funèbres à des enfants que les conseils réputés
mauvais des kéroubins tentateurs n’effraient que fort peu.
Ce sont celles qui suppriment leurs pantalons tout l’été, attendant,
pour les reprendre que la bise soit venue. Elles peuvent, à la rigueur,
suivre le conseil de la fourmi et danser, lasses d’avoir chanté; mais,
pour lever la jambe, elles auront soin de se placer de profil: de face,
le geste laisserait voir trop de choses.
—Je ne me mets pas de face, car, n’ayant pas de pantalon, on pourrait
saisir l’Almanach.
(Almanach du _Frou-Frou_, 1901.)
Impossible à celles-là d’obéir aux suggestions malignes de l’Amour, ou,
tout au moins convient-il de prendre certaines précautions. Là encore,
il y a la manière:
AUTOMNE.
—Fais comme les feuilles, laisse-toi tomber.
—... C’est que je n’ai pas de pantalon.
(Gerbault: Le _Rire_, 14 novembre 1903.)
L’œil du maître, quand celui-ci ne méprise pas les attouchements
ancillaires, aura cure de ces contingences et ne craindra pas de
pousser l’enquête jusqu’à ses dernières limites.
L’ŒIL DU MAÎTRE.
—Ça y est, Marie, je m’en doutais!!!... Oser servir mes invités sans
pantalon!
(A. Bertrand: Le _Rire_, 26 octobre 1912.)
Après tout, s’il est jaloux, cet homme, et s’il craint que d’autres
mains ne s’égarent que les siennes.
Une brave bourgeoise de Limoges déclarait, jadis, retourner contre la
muraille le portrait de feu son époux, quand elle lisait du Zola. Il
y a également des mères pour s’indigner de voir leur «demoiselle» se
contenter d’une chemise pour dévorer _Monsieur de Camors_.
Pauvres gosses, en fait de pommes, elles en ont croqué de plus vertes,
depuis!
—En voilà une posture, mon enfant, pour lire Octave Feuillet!... Passe
au moins un pantalon.
(Guydo: Le _Rire_, 12 janvier 1901.)
Les robes collantes et les jupes entravées, dont la conséquence était
la simplification des dessous quand ce n’était pas leur suppression
totale, a fait un moment courir un danger réel au pantalon. Jamais,
depuis la mort de la crinoline, il ne s’était trouvé aussi menacé.
Ce fut le triomphe passager de la culotte et de la combinaison. A
défaut d’autres, la culotte, inconsidérément oubliée par une petite
amie dans le cabinet de toilette d’un homme de sport, avait au moins
l’avantage de fournir un alibi, le jour où l’objet tombait sous les
yeux de sa «liaison sérieuse:»
L’ALIBI DE L’ESCRIMEUR.
—Tu me raconteras encore que je suis la seule femme que tu reçoives
ici, quand je viens de trouver ça dans le cabinet de toilette!
—Mais, mon amour chéri, ça, je te le jure, c’est ma culotte de satin
pour tirer en assaut public!
(A. Guillaume: Le _Rire_, 20 février 1909.)
Hum? le public aurait pu facilement devenir gênant.
Quant à la combinaison,—nous lui devons d’exquis dessins de Fabiano—son
nom seul devait prêter à de faciles légendes que les caricaturistes
n’eurent garde de laisser échapper.
Jehan Testevuide n’avait pas même attendu, pour ouvrir le feu, le règne
de l’entrave. Dès 1895, la _Chronique amusante_ préludait ainsi aux
jeux de mots aisés à prévoir du surlendemain:
—Ça un pantalon! jamais de la vie! Une combinaison... et elle m’a
toujours porté bonheur.
(12 septembre 1895.)
Et ce furent les jupes collantes auxquelles la combinaison dut de
trouver en France une vogue qu’elle avait vainement cherchée jusque-là.
Dessins et légendes se multiplièrent et ne varièrent guère:
—Pour l’obliger à m’aimer, j’ai, moi aussi, ma petite «combinaison».
(Fabiano: le _Rire_, 19 décembre 1908.)
Nous sommes en plein dans le jeu de la «combine» et sans avoir jamais
fréquenté le paddock autrement qu’à l’anglaise, je ne ferai aucune
difficulté d’avouer qu’il n’est pas du tout déplaisant:
—Eh mais, voici une combinaison dans laquelle je marcherais volontiers.
(Viardot: le _Rire_, 6 août 1910.)
Moi aussi, et vous?
Culotte et combinaison, on put même croire, un moment, le pantalon
assez menacé, pour que Guillaume ait fait figurer cette légende
au-dessous d’une vitrine contenant divers modèles, rieurs ou
rébarbatifs, suivant l’époque, de la lingerie proscrite:
UN COLLECTIONNEUR.
—Oui, chère madame, le musée de Cluny m’a déjà fait des offres
insensées... On n’en trouve plus.
(Le _Rire_, 30 mai 1908.)
Mais non, on en trouve encore et même beaucoup. Edmond Haraucourt
n’aura pas, que je sache, à accorder sa lyre pour chanter la légende du
pantalon. La mode de la culotte, trop facilement tombée dans le jersey
et le bon marché, passera. Des frileuses seules, sans souci du charme
et de la grâce des déshabillés, lui resteront fidèles, six mois de
l’année.
Malgré la concurrence de la combinaison, qui, à parler franc, lui
ressemble comme une sœur, la vogue du pantalon ne semble pas appelée
à disparaître. Sa forme a évolué, voilà tout, et, sans doute, elle
évoluera encore.
Si Marthon a supprimé ses dessous, chacun sait qu’elle les reprendra
le lendemain, ses jupes une fois élargies. Que son vilain mari n’aille
pas, pour ces «pantalonnades», lui faire la scène à ne pas faire.
Tout ça, comme l’a si très justement dit Préjelan, c’est des
pantalonnades.
(Le _Rire_, 30 mai 1908.)
Ce livre, n’est-il pas lui-même une pantalonnade? Une pantalonnade
rappelant, je le crains fort, par sa longueur, les inexpressibles
tombant jusqu’à la cheville des bonnes dames qui furent nos grand’mères?
Paix à leur mémoire.
[Illustration: FINIS]
INDEX DES NOMS CITÉS
[Illustration]
INDEX DES NOMS CITÉS
A
ABADIE, 508.
ABEILLÉ (Jack), 536.
ADAM (Paul), 315.
AICHES (Mlle d’), 63.
AINCOURT (Mlle Marguerite d’), 233, 234, 468.
AJALBERT (Jean), 264, 397, 399.
ALBERT (M.), 444.
ALICE LA PROVENÇALE, 225, 391.
ALLAIS (Alphonse), 341.