MONSIEUR BASTIEN.--SON ÉCOLE

Avant de quitter pour jamais la maison de la mère Marré, nous devons

dire un mot de M. Bastien, l’instituteur sans diplôme.

Jadis le chiffonnier vivait dans une ignorance complète; le papier,

pour lui, n’avait qu’une valeur mercantile. Aujourd’hui il s’est

piqué d’honneur, il a voulu marcher avec le _siècle des lumières_.

Il s’est senti le besoin de savoir ce que pouvaient dire ces loques

qu’il entassait pêle-mêle dans sa hotte. Il a voulu faire comme

tout le monde, il a envoyé ses enfants à l’école; et lui-même il a

tâché, autant que faire se pouvait, de réparer la négligence de ses

parents; il s’est mis à apprendre à lire, il suit la politique dans

les journaux, il discute la question d’Orient et les opérations de la

Baltique.

M. Bastien, qui est un homme d’intelligence et d’initiative, a vu tout

le parti qu’il pouvait tirer de cette fureur de connaître et s’est

établi maître d’école, sans brevet du gouvernement. A huit heures du

soir, moment où les travaux du jour ont cessé, les magasins n’étant

pas encore fermés, ceux de la soirée ne commençant qu’à dix heures, la

nichée de la maison Marré est complète; M. Bastien descend dans la cour

et fait entendre ce cri: «Les amis, les amis, à l’école, à l’école!»

Quelques instants après, jeunes filles, hommes, femmes, petits garçons

et vieillards, viennent se mettre sur deux rangs en silence.

M. Bastien passe l’inspection de sa troupe, compte ses élèves, frappe

deux coups dans ses mains, et l’on entre en classe. C’est un grand

hangar, une sorte d’écurie. Au milieu de la salle il y a deux tonneaux

sur lesquels est posée une grande planche qui sert de chaire au

professeur. Les élèves sont assis qui sur de la paille, qui sur des

escabeaux, d’autres sur des bancs formés de deux piquets fichés en

terre et d’une barre transversale.

A un signal donné par le moniteur, tout le monde se lève, et M. Bastien

fait son entrée triomphale. On se découvre, on salue; les dames font

la révérence. Le professeur s’incline devant son auditoire et fait

la prière en latin, ne vous en déplaise. Au signal du moniteur, tout

le monde se rassied, et M. Bastien commence sa leçon par la lecture

à haute voix en commun, puis chacun lit à son tour, et les élèves se

reprennent entre eux, comme _à la mutuelle_.

C’est un spectacle curieux que de voir professer M. Bastien, avec

quelle gravité il rappelle à l’ordre les insubordonnés, et combien

il est pénétré de son importance. Une chose non moins curieuse, c’est

le respect des disciples pour le maître. Tout ce qu’il dit est parole

d’Évangile; M. Bastien est un savant; il y a soixante et dix ans qu’il

sait lire; il n’a pas oublié! N’importe ce que vous lui présentez,

livres, journaux, écriture, lettre, il lit tout couramment, sans

tâtonner!

La bibliothèque de M. Bastien se compose d’une vieille grammaire de

Lhomond mise à la réforme par quelque écolier mutin et tapageur, d’un

almanach de Napoléon, par Marco de Saint-Hilaire, et du _Guide de

l’ouvrier_, par Émile Jacglé, le législateur des carrefours. Après la

leçon de lecture, M. Bastien commente ce code en miniature; il enseigne

à chacun ses droits et ses devoirs envers la société, les patrons, le

gouvernement et l’Église. Puis il finit par quelques petites anecdotes

de troupiers. Lorsque la mère Marré n’a pas été sage, qu’elle a trop

crié, qu’elle a _tarabusté_ par trop ses locataires, M. Bastien égaye

l’auditoire en lisant quelques articles du _Code des portiers_, du même

législateur, précieux cadeau fait à l’école par le père Moscou, qui

est inflexible sur ses droits, dont il veut jouir dans leur plénitude:

il ne paye pas son loyer pour rien. M. Bastien ne manque jamais de

terminer sa lecture comique par cette facétieuse observation:

«Messieurs, remercions M. Jacglé d’avoir composé cet ouvrage; il était

bien nécessaire, il paraît, pour mettre un frein à la tyrannie de M.

et de Mᵐᵉ Ducordon, puisqu’il a été vendu à cent mille exemplaires.

Faut-il qu’il y ait du monde qui ait eu à se plaindre de cet aimable

couple!»

Il se lève; il récite une prière en latin que je soupçonne être un

distique emprunté à Horace. Mais le pauvre vieillard l’aura trouvé

dans un livre en épigraphe; il a vu que c’était du latin: donc ce doit

être une prière, se sera-t-il dit. Il frappe dans ses mains; on reprend

les rangs, le moniteur en tête; on sort en silence et l’on ne se sépare

que dans la cour, après une admonition et sur un signal du maître.

M. Bastien, ne voulant pas compromettre sa dignité de professeur, ne

chiffonne plus depuis six ans; il est d’ailleurs vieux, infirme et

presque aveugle. Son école et la lecture du journal de la veille,

qu’il fait tous les jours à haute voix depuis le titre jusqu’au nom de

l’imprimeur, lui rapportent à peu près de quoi vivre, deux francs par

jour, sans compter les nombreuses gouttes qu’on lui offre à l’Abattoir.

M. Bastien tient son public au courant de tout ce qui s’imprime pour ou

contre les chiffonniers. Nous ne désespérons pas qu’un de ces soirs,

cet article tombant de chez un abonné du _Figaro_ dans la hotte d’un

de ces philosophes nocturnes, M. Bastien n’en fasse la lecture à son

auditoire. Ayant fait tous nos efforts pour être vrai, nous réclamons

son indulgence.

[Illustration]

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 88 / 103 题