Nous avons fini notre dernier article en parlant des secours que
les chiffonniers se donnaient entre eux, en citant quelques traits
de probité et d’orgueil de cette classe; mais nous ne nous sommes
peut-être pas assez étendu sur l’article probité, car devant les
tribunaux on ne rencontre jamais de chiffonniers proprement dits:
ce sont des recéleurs, des marchands de bric-à-brac qui prennent ce
_titre_, et non de véritables enfants de la _chiffe_.
Du reste, c’est une chose remarquable, en parcourant les statistiques
des bagnes pendant les quinze dernières années, il n’est que trois
professions qu’on n’y voie pas figurer; ce sont les huissiers,
les comédiens et les chiffonniers: les trois professions les plus
calomniées des temps modernes.
Le chiffonnier est l’ami de l’ordre; il respecte l’autorité qui du
reste le tolère, et d’assez bonne grâce, et l’a souvent soutenu contre
les projets de certains spéculateurs qui ne tendaient à rien moins
qu’à anéantir cette intéressante profession bohémienne. Ce sentiment
de soumission et ce respect apparent tiennent d’ailleurs à plusieurs
causes. D’abord sa position vis-à-vis de l’administration de la police
qui, pour lui accorder sa médaille, exige plus de garanties que pour
un inspecteur général. Il lui faut des certificats de toutes sortes,
de bonne vie et mœurs, de bonne conduite, des quittances de loyer et
enfin des _papiers_. Ce mot de papier semble bien innocent au premier
abord, mais il cache son jeu; il est terrible, gros de menaces et de
difficultés; il est inexplicable, multiforme, multilogue; il ne veut
rien dire, il signifie tout. Dans notre civilisation un homme qui n’a
pas de papiers est un homme perdu.
Qu’est-ce que le papier? Personne ne l’a jamais su. C’est un des termes
de cette terrible langue administrative que personne ne parle et ne
comprend, et qui s’écrit sur de si vilaines petites feuilles de papier,
entachées du timbre qui coûte si cher.
Enfin pour être chiffonnier reconnu, patenté, médaillé, il faut
n’avoir jamais subi de condamnation, et presque fournir un examen de
conscience, pour être digne d’entrer dans ce noble corps. Aussi vous
disent-ils avec fierté:
«N’exerce pas notre métier qui veut! il faut être des bons.»
La probité de cette classe est proverbiale; chaque jour on voit de ces
hommes en guenilles venir porter chez les commissaires de police des
objets d’une grande valeur, des couverts d’argent, des montres, des
bourses et des portefeuilles qu’ils trouvent dans leurs fouilles. Ces
faits se renouvellent si fréquemment que l’Administration a décidé
qu’une récompense, médaille ou argent, nous ne savons, serait accordée
aux auteurs de ces actes de probité.
Toutes les semaines, depuis quelque temps, le _Moniteur_ insère sous le
titre d’_Épaves parisiennes_ une longue liste d’objets trouvés dans les
rues. Les cochers de voitures, les garçons de café et de restaurant et
les chiffonniers sont ceux qui figurent le plus fréquemment parmi les
personnes qui viennent faire la déclaration du dépôt.
Pour nous donner un exemple de la probité de ces industriels, le
propriétaire d’un de ces immondes bouges connus à tort sous le nom de
garnis nous racontait qu’un jour il s’était commis un vol dans son
_hôtel_: on avait volé à un vieux mendiant _deux paquets d’allumettes_.
On fit des recherches, on bouleversa la maison, on ne put découvrir
le voleur; six mois se passèrent; on ne pensait plus à ce _crime_,
lorsqu’un matin un jeune chiffonnier, qui n’était plus locataire de la
maison depuis plus d’un terme, vint le trouver dans son _cabinet_ et
lui dit:
«Monsieur Jean, j’ai des remords; j’ai perdu le sommeil; je ne peux pas
vivre ainsi. J’ai commis un crime; il faut que vous m’aidiez à réparer,
autant que je puis, le mal que j’ai fait. C’est moi qui ai volé les
allumettes de ce pauvre père X... Voici 5 francs que j’ai économisés:
prenez-les; désintéressez la victime; mais, je vous en prie, ne me
déshonorez pas; qu’on ne sache jamais que c’est moi qui suis le voleur.»
Le logeur fut très embarrassé à son tour; enfin, le soir, il assembla
ses locataires et leur dit:
«Vous vous souvenez de Z...? Il a hérité; et, comme il n’a pas oublié
les amis, voici 2 francs qu’il a remis pour qu’on boive à sa santé.»
Puis il glissa les trois autres francs dans la main du vieux mendiant.
Il faut avouer que ce logeur était un homme bien ingénieux et surtout
plein d’imagination. Il avait passé tout un jour à trouver ce
subterfuge.
[Illustration]
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