Quelquefois, lorsque les bras manquent dans les usines d’alentour, les
industriels viennent demander des hommes de bonne volonté à la maison
de la mère Marré, où ils sont certains de rencontrer beaucoup de monde,
car il n’y a pas moins de trois cents locataires dans les chambrées
de la vieille femme. S’il fait mauvais, s’il pleut, par exemple, ils
trouveront quelques rares individus qui daigneront peut-être leur
donner un coup de main; mais, dès que le beau temps reviendra, au
moindre rayon de soleil, ils s’envoleront comme une nichée d’oiseaux
aux premiers jours du printemps, en disant:
«Nous aimons mieux chiffonner, vivre à notre guise, en liberté, au
grand air, comme de vrais animaux que nous sommes.»
Un goujat, un marmiton est fier de son métier, dit Pascal; il en est
de même du chiffonnier qui aime son industrie, parce qu’elle lui
donne droit au vagabondage dans les rues de Paris qu’il adore, où il
vit dans une indépendance complète, sans soucis du lendemain, sans
souvenirs du passé, à la grâce de Dieu, se fiant aux bonnes âmes et à
la multiplicité des publications littéraires, et bénissant la fécondité
toujours croissante des auteurs dramatiques, des romanciers et des
écrivains qui fournissent de quoi ne pas mourir de faim.
Aussi y a-t-il une espèce d’aristocratie dans la _chiffe_, ils comptent
leur noblesse par génération; il y a des chiffonniers de naissance et
des parvenus; ceux-là sont fiers de leurs ancêtres, ils en parlent avec
une espèce d’orgueil; il n’est pas rare d’entendre un de ces hommes
bizarres vous dire en relevant la tête:
«Dans notre famille on porte la hotte de père en fils; il n’y a jamais
eu d’ouvriers. Chez nous on a le fusil sur l’épaule ou le crochet à la
main.»
En effet, il y a des familles entières qui, depuis six générations,
exercent cet étrange métier. Lorsqu’un des fils part pour l’armée,
tous les parents, jusqu’aux cousins les plus éloignés et leurs amis,
se réunissent pour faire la conduite au jeune soldat; ils font une
quête entre eux, qui lui est remise au moment de la séparation, et tous
les mois ils lui envoient régulièrement une petite somme pour l’aider
à charmer les ennuis de la garnison. Dès qu’il a fini son temps, en
revenant dans ses foyers, mot un peu prétentieux pour désigner les
bouges où gît cette population, le jeune soldat, libéré du service,
change son havresac contre une hotte; il redevient chiffonnier
comme devant; ils s’accouplent chiffonniers et chiffonnières; ils
donnent le jour à de jeunes chiffonniers, qui, à leur tour, seront
glorieux de prouver un jour aux populations à venir que bon sang ne
peut mentir; ils mourront la hotte au dos, le crochet à la main, en
explorant quelque monceau d’immondices. L’ambition n’est pas encore
venue troubler la cervelle de ces braves gens et leur faire rêver
pour leurs fils des positions plus élevées que celle des parents.
Ils n’ambitionnent ni le doctorat, ni le notariat, ni l’étude
d’avoué ou d’huissier, ni ce fameux barreau qui mène à tout, disent
les vaudevillistes, et qui, en résumé de compte, a produit plus
d’existences déclassées que de gens arrivés. Ils ne se laissent point
leurrer par les apparences, ils sont trop philosophes pratiques pour
cela; d’ailleurs ils connaissent les goûts de leurs enfants; ils savent
qu’en chassant le naturel violemment, ils ne feront que précipiter son
retour au grand galop.
Devenu vieux et infirme, le chiffonnier n’ira pas à l’hôpital, ses
voisins ne le souffriraient pas; ils l’assisteront, ils feront des
collectes pour lui donner le nécessaire, ils se priveront pour lui
procurer quelques petites douceurs. C’est à qui lui portera du tabac,
des pipes et le demi-setier d’eau-de-vie, qui est, pour ces natures
brûlées, d’une nécessité plus immédiate que le pain. Le chiffonnier pur
sang a horreur de l’Assistance publique; il regarde comme un déshonneur
d’être inscrit au Bureau de bienfaisance. Il proclame tout haut à qui
veut l’entendre que tout homme, à moins qu’il ne soit infirme, doit
gagner sa vie, nourrir sa famille, élever ses enfants jusqu’à leur
première communion. Après, ils s’arrangeront; ils feront comme les
autres.
[Illustration]
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