TAPIS-FRANCS

Dès que Moscou a déjeuné, vidé chopine, pris son café, son pousse-café,

sa rincette et sa sur-rincette, et qu’il connaît le cours de sa

marchandise, il commence à vivre, dit-il, c’est-à-dire qu’il se rend

à l’_Abattoir_ pour se rafraîchir. L’_Abattoir_ est une sorte de cave

enfumée, sombre, basse, humide, sans air, que le soleil n’a jamais été

assez audacieux pour visiter; ses murs squalides suintent la misère

et la puanteur, ses tables boiteuses et ses bancs éclopés servent de

dortoir à toute une population d’êtres abrutis, n’ayant plus conscience

de leur existence, ni rien d’humain. C’est un des spectacles les

plus navrants qui se puissent voir qu’une réunion de ces pauvres

idiots brûlés par les liqueurs fortes, annihilés par la débauche, qui

ne pensent plus, agissent mécaniquement comme des automates, vous

regardent avec de gros yeux ternes hébétés, et n’ont même plus assez

d’intelligence pour comprendre ce que vous leur dites. Ils ne mangent

pas, l’eau-de-vie suffit à tous leurs besoins animaux; ils vivent on

ne sait comment; un matin on les trouve morts au coin d’une borne ou

bien au fond de quelque bouge, et personne ne s’inquiète de ce qu’ils

sont devenus; ils ont disparu comme l’insecte qu’emporte la bourrasque,

sans qu’on s’en émeuve. Il faut un tempérament de fer pour résister

aux influences délétères de cette _eau-de-mort_ qu’on débite aux

alentours des barrières. Et le _Grand-Saint-Nicolas_, l’estaminet des

pégossiers, et l’_Abattoir_ sont peut-être les plus dangereux de ces

débits, et cependant les plus fréquentés, parce que les gouttes y sont

très copieuses, c’est-à-dire qu’ils tuent en moins de temps que leurs

confrères.

Lorsque le père Moscou a absorbé une dizaine de tournées de cet

horrible breuvage, ivre de poison déguisé sous le nom d’eau-de-vie, il

regagne en chancelant son pauvre gîte, se jette sur le tas de paille

maculé qui compose son mobilier, et s’endort en fredonnant son refrain

favori:

Si vous passez sur la place Vendôme, etc., etc.

Le lendemain, il recommencera; de longues années s’écouleront

toujours semblables, toujours accompagnées des mêmes joies, des mêmes

souffrances; il ne sera jamais plus heureux ni plus malheureux un

jour que l’autre, il aura toujours froid en décembre, il grillera

en juin, sans se plaindre, sans murmurer, sans accuser le sort,

sans maudire les heureux de ce monde, mais ayant toujours une parole

compatissante pour ceux qui souffrent de la faim et de la maladie, une

larme pour ceux qui _passent l’arme à gauche_. Et c’est là l’existence

de milliers d’individus qui chaque jour foulent le pavé de la grande

ville. Parmi eux il se trouve des hommes jeunes et vigoureux, d’autres

qui ont occupé des positions élevées dans le monde; des femmes

jeunes et quelquefois belles, qui vivent avec une résignation toute

philosophique, s’habituent à la misère et meurent sans avoir jamais

envié ce qu’elles voient aux autres, mais aussi souvent sans avoir

pensé un seul moment à l’abjection de leur position. L’eau-de-vie leur

a, dès l’enfance, anéanti l’intelligence.

[Illustration]

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V

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 78 / 103 题