PARIS INCONNU

I

Il existe un fait curieux et qu’il est bon de constater par ce

temps de _statisticomanie_ où nous vivons. La misère hideuse, sale,

crasseuse, fainéante, vicieuse, se cache dans les bas-fonds de Paris,

dans les rues humides, noires, encaissées dans la Cité, au faubourg

Saint-Marceau, sur les bords de la Bièvre, autour de l’Hôtel de ville,

dans l’enchevêtrement inextricable de petites rues tortueuses que le

marteau de l’édilité vient heureusement de faire disparaître; tandis

que la misère remuante, honnête, travailleuse, artiste, si nous pouvons

nous exprimer ainsi, cherche l’air, les plateaux élevés, les sommets

des montagnes qui encaissent la ville. La montagne Sainte-Geneviève,

la butte Saint-Claude, les Deux-Moulins, sont occupés par les

chiffonniers, les ravageurs, les gens qui exercent les mille petites

industries de la fantaisie parisienne. Les abords de la place Maubert,

les rues du bas de la rue Saint-Jacques, sont habités par cette race

patibulaire, hâve, sombre, rachitique, qui fait la désolation de toute

capitale, et qu’on est convenu d’appeler, nous ne savons pas pourquoi,

les bons pauvres. Autant le chiffonnier est gai, gouailleur, chanteur,

insouciant, autant le bon pauvre est triste, désolé, morose, ennuyeux.

L’un boit, rit, plaisante, se porte bien, se donne des airs casseurs;

l’autre se fait petit, parle bas, est cagot, ivrogne en cachette,

malingre, hypocrite; le peuple, qui est bon juge, dit du chiffonnier:

«C’est un bon _zig_, il peut faire ce qu’il veut de son argent: il

lui coûte assez cher à gagner.» De l’autre, il vous dira: «C’est un

_faignant_, il ne se remue pas.» Ne pas se remuer, c’est le _nec plus

ultra_ de la fainéantise, car le contraire peut se traduire par cette

maxime de La Fontaine:

Travaillez, prenez de la peine,

C’est le fonds qui manque le moins.

En effet, s’il est un ouvrier qui se donne du mal, qui se remue,

c’est bien le chiffonnier; il fait tout ce qu’il peut pour gagner

honorablement sa vie par le travail; tandis que l’autre, confiant

en la charité publique, laisse doucement couler sa vie, attendant

nonchalamment les dons du bureau de l’administration de l’Assistance;

intrépide au repos, il fait des efforts inouïs pour se rendre

complètement inutile.

Nous avons eu souvent occasion, pour nos études particulières et pour

des missions que nous confiaient des personnes charitables, de voir

de près toutes les classes nécessiteuses que renferme Paris, et, nous

ne pouvons nous le dissimuler, nous nous sentons une propension toute

particulière pour le chiffonnier. C’est là, en effet, que nous avons

rencontré le plus de probité, de courage, de volonté, de philosophie.

Nous y avons trouvé des types uniques, des caractères à part qui

semblent avoir adopté instinctivement pour devise ce précepte d’Horace:

_Sperat infestis, metuit secundis bene præparatum pectus._

Généralement le chiffonnier vit par bande; il n’est jamais seul, il

aime la société parce qu’il est causeur, parleur, conteur. Dès que l’un

d’eux a découvert une maison ou un terrain à louer, tous les autres

le viennent visiter et finissent bientôt par former une colonie, un

clan, une famille, une espèce de société de secours, où ils s’aident

généreusement quand viennent les mauvais jours. C’est ce qui est arrivé

pour la maison de la mère Marré.

[Illustration]

[Illustration]

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 71 / 103 题