Certes, la chahut, comme on la dansait alors, était quelque chose
de hideux, de monstrueux, mais c’était la mode, avant d’arriver au
_cancan_ parisien, c’est-à-dire à cette danse élégante, décemment
lascive lorsqu’elle est bien dansée. Chicard, à vrai dire, n’a rien
inventé, mais il a perfectionné, et, en parodiant la chahut, en
l’exagérant, il en a montré toutes les faces honteuses, il l’a tuée.
Il ne fut, en un mot, qu’un précurseur, un démolisseur, le Voltaire de
la vieille danse; mais le révolutionnaire, le fondateur devait arriver
plus tard, et ce fut le célèbre Brididi. Aujourd’hui, le cancan en
l’école moderne triomphe, la chahut n’est plus guère connue que des
titis des Funambules.
Chicard a fait son temps, Brididi règne; les _Vendanges_ sont mortes,
vive le bal Musard!
Cependant remontons un moment dans ces salons, le moment de se mettre à
table est arrivé.
Ce n’est point le fin souper de la Régence, ce n’est pas non plus
celui de Trimalcion; c’est là seulement qu’on pouvait rencontrer par
hasard, égaré, nous ne savons comment, un tout petit brin de cet esprit
national qui fait notre gloire. Mais la grosse charge, la bêtise
exhilarante, y régnaient en maîtresses. Tout, même les mots, y était
assaisonné au gros sel; cela faisait boire.
Alors venaient les chansons, la parole graveleuse, la charge chantée
par les poètes et les troubadours du lieu. Mais le vin et la chanson
ont volcanisé les têtes, le champagne produit son effet; c’est ici
que commence la grande orgie de la Vénus pandémonie; filles, femmes,
grisettes, veuves, dames galantes, tout se mêle, tout se confond, tout
est en délire. C’est le moment où les bacchantes de Thrace entrent
en scène; la morale est en péril: laissons parler un des écrivains
spirituels de ce temps-ci, il décrit _de visu_.
«... Quelques bergères faciles ont toléré les familiarités indiscrètes,
quelques couples hardis prennent des poses excessivement mythologiques,
d’autres sont sur le point de faire tableau. Une voix a crié
d’éteindre les lustres, il ne resterait plus qu’à nous esquiver, si, à
un coup d’œil de Chicard, la musique n’éclatait de nouveau.
* * * * *
«L’orchestre roule comme le tonnerre sur les flots soulevés, et, à
chaque éclat de la foudre musicale, la tempête recommence plus ardente,
plus furieuse, plus échevelée, jusqu’à ce que la voix de Dieu se
fasse entendre par l’intermédiaire du cadran, et dise à ces vagues
indomptées: «Vous n’irez pas plus loin.» Quelquefois, au milieu de
cette frénésie, les fichus s’en vont, les corsages craquent, les jupons
se déchirent; malheur à celle qui voudrait s’arrêter en chemin pour
réparer le désordre de sa toilette, l’impitoyable galop passerait sur
elle comme une trombe et la foulerait aux pieds. Qui songe, d’ailleurs,
à sa toilette dans un pareil moment? Qu’importe ce que les périls de
la danse pourront livrer aux regards d’appas inattendus, de trésors
cachés? Un peu plus ou un peu moins de nudité ne fait rien à l’affaire;
d’ailleurs, tous ces danseurs sont trop artistes pour s’en apercevoir;
il n’y a guère que les gardes municipaux sur qui ces sortes de choses
fassent encore quelque impression; et tout garde municipal qui se
présenterait aux _Vendanges de Bourgogne_ serait immédiatement conduit
au violon. Laissez donc passer ces tailles que le lacet ne retient
plus, ces bras dont nulle gaze ne cache les contours; on ne songe plus
à toutes ces bagatelles. Demain seulement toutes ces femmes si belles,
si fraîches la veille, se demanderont d’où vient la pâleur de leur
teint, la maigreur de leur bras; elles chercheront à savoir ce qui a
pu les vieillir ainsi en un instant, sans songer qu’elles se sont
livrées, pendant toute une nuit, à ce minotaure moderne qui s’appelle
le _galop Chicard_.»