Notre voyageur était d’une adresse presque incroyable; il excellait
dans tous les exercices du corps; c’était une façon de chevalier de
Saint-Georges.
Un jour, l’idée lui vint, après avoir lu sans doute le célèbre livre
de M. Maldan, _l’Art d’élever les lapins et de s’en faire 3,000 livres
de rente_, d’acheter une petite maison dans le haut du faubourg,
avec un petit jardin, presque sur le mur de ronde, d’en faire une
sorte de salle d’armes et d’y élever des lapins. Il n’avait cependant
pas, il faut le dire, la prétention affichée par le célèbre écrivain
Maldan. Il voulait seulement posséder un petit pied-à-terre, un petit
vide-bouteille, pour se distraire avec ses amis en cassant de temps en
temps le col à un de ses élèves après un assaut.
Pendant quelque temps, les lapins croissaient et multipliaient à
plaisir; il les comptait chaque jour; il les caressait d’un œil de
propriétaire; il les soignait et les choyait. Ses lapins faisaient sa
joie, quand, un jour, il s’aperçut que le nombre avait diminué; les
plus beaux, les plus gros, avaient disparu. Il s’en inquiéta; il crut
qu’ils avaient creusé un terrier; mais, malgré toutes ses recherches,
il ne put rien découvrir. Quelques jours après, le même phénomène se
renouvela. Cela devenait fantastique.
Olivari, qui était brave, voulut éclaircir le fait; il établit un affût
et vint passer la nuit près de la cabane aux lapins.
Il y avait déjà trois jours que duraient ses veillées, quand une nuit
il vit un grand et solide gaillard enjamber son mur et venir sans
façon, en prenant bien son temps, choisir parmi ses chers élèves ceux
qui lui convenaient le mieux. Il sortit furieux de sa cachette, et,
prenant le voleur par le bras, il lui dit:
«Ah! misérable, c’est toi qui voles mes lapins! Je pourrais te livrer à
la justice, mais non, tu me ferais encore perdre mon temps à témoigner.
Tiens, gredin, défends ta vie, car je veux me faire justice moi-même.»
En disant ces mots, il jetait une épée au voleur, se mettait en garde
et attaquait. Mais le gredin était un gaillard qui avait fait un
congé aux compagnies de discipline: il y avait été prévôt de pointe,
contre-pointe, canne et chausson; il maniait l’épée en vrai soudard; il
chargea notre propriétaire, qui rompit et s’aperçut qu’il avait affaire
à forte partie. Mais, par un dégagement heureux, il perça l’épaule
de son adversaire; celui-ci poussa un cri, laissa tomber son épée en
demandant merci. Olivari, en vainqueur généreux, voulait simplement
le jeter à la porte après sa victoire. Hélas! le vaincu avait perdu
toute connaissance; il était couché inanimé sur le terrain, et le
sang sortait à gros bouillons de ses plaies. Voici notre homme bien
embarrassé; il transporte son voleur dans sa maison et s’occupe de le
faire revenir à lui; puis il fallut le panser: on ne peut cependant pas
jeter un chrétien tout sanglant sur le pavé.
Si Olivari était bon tireur, maître en fait d’armes, il était très
mauvais chirurgien, si bien qu’il passa toute la nuit auprès de son
voleur à essayer tous les moyens d’arrêter l’hémorragie. Au jour, il
fut bien heureux de lui remettre un louis dans la main, en lui disant:
«Va-t’en te faire pendre ailleurs.
--Ah! Monsieur, s’écria le gredin, vous êtes un brave homme, et, si
dorénavant on vous vole vos lapins, les voleurs auront affaire à moi.
--Je te remercie de ta bonne intention, mais je jure que sera bien fin
celui qui me prendra à vouloir encore me faire justice moi-même et à
élever des lapins.»
Le lendemain, en effet, on lisait, en tête de la carte du jour du
BŒUF PROVENÇAL: _Gibelotte de lapin._ Les élèves du patron
avaient été sacrifiés, ils lui coûtaient trois fois le prix de ceux
qu’on achète au marché.