LE PROFESSEUR D’OISEAUX.--LA BOUILLIE POUR LES CHATS.--LA FAMILLE
MEURT-DE-SOIF.--LA MÈRE MOSKOW.--LES RIBOUIS ET LES DIX-HUIT.--LA
ZESTEUSE.--UN DERNIER MOT SUR LE BERGER EN CHAMBRE.--LE FABRICANT
D’OS DE JAMBONNEAUX.--LE MARCHAND DE FUMÉE.--ALLUMETTES CHIMIQUES
DEUXIÈME QUALITÉ.--LE CANARDIER.--LE FABRICANT DE CODES.--UN POÈTE
LYRIQUE VIVANT DE SON ÉTAT.
Monsieur Beaufils est un vieillard presque infirme, qui ne parle que
rarement, mais qui siffle presque sans cesse. Son établissement est une
immense volière; on n’y voit de tous côtés que rossignols, canaris et
sansonnets. Les cages se pressent contre les murailles; il y en a sur
tous les meubles; d’autres sont appendues au plafond, et les fenêtres
en sont encombrées; il y en a partout; c’est un ramage étourdissant,
assourdissant.
Au milieu de la pièce est un dais sous lequel se place M. le professeur
Beaufils pour procéder à sa leçon musicale. Il prend une petite
serinette sur ses genoux, et, avec un sérieux imperturbable, il régale
ses élèves du _Carillon de Dunkerque_, de _Portrait charmant_, de _Il
pleut, il pleut, bergère_, etc.
Un serin ordinaire coûte 30 sols. Le serin hollandais vaut jusqu’à 3
francs; mais, lorsqu’il a passé par les mains de M. Beaufils, qui a
perfectionné son éducation, son prix s’élève au quadruple pour les
amateurs.
M. Beaufils prend des pensionnaires et fait des éducations
particulières en ville. A cet effet, il loue des serins parfaitement
stylés que la pratique enferme avec l’élève qu’il s’agit d’éduquer.
Les classes d’un serin intelligent durent six semaines ou deux mois.
Après ce temps, il chante convenablement deux ou trois airs; il est
passé ténor ou soprano dans son espèce. Pour faire ainsi des Roger ou
des Alboni et des Frezzolini, M. Beaufils traite à forfait, moyennant 5
francs pour une éducation complète, ou bien 10 sous par semaine pour la
location du professeur.
La pension de M. Beaufils est située dans une des rues qui avoisinent
le Temple; il a choisi ce quartier parce que les dames du marché et
toutes les ouvrières qui travaillent pour elles sont folles d’oiseaux
depuis qu’Eugène Sue, avec sa Rigolette, a mis les serins à la mode.
Du reste, on ne saurait croire combien, les chevaux exceptés, les
animaux sont choyés par la population ouvrière de Paris. Il y a des
gens qui s’imposent des privations pour mieux nourrir un chien, un
chat, un perroquet, une pie, etc. De là certaines industries spéciales.
Nous savons une famille nombreuse dont tous les membres sont ramasseurs
et reconducteurs d’animaux. Chaque jour des affiches promettent
vingt-cinq, cinquante et même cent francs de récompense pour des
King-Charles, des perruches et des épagneuls perdus. Combien d’hommes
et de femmes se perdraient pour lesquels on ne promettrait pas cent
sous!
La nourriture seule des chats dans les quartiers populeux est une
branche de petit commerce. Elle fait vivre, entre autres, Bernier et sa
jeune famille. Bernier est ce qu’on nomme un homme intéressant; il fait
de la _bouillie pour les chats_ dans la véritable acception du mot.
C’est un enfant de l’Auvergne. Il était charbonnier; un accident l’a
obligé de quitter cette position sociale pour celle que nous venons de
dire.
Il est établi dans un bon quartier de travailleurs; chaque maison ayant
ses chiens et ses chats, il se mit à fabriquer de la bouillie pour
les uns, de la pâtée pour les autres, en y joignant un petit commerce
de mou de veau. Sa réputation s’établit bientôt dans l’arrondissement
sur des bases solides; la vogue était venue frapper à sa porte.
Maintenant, dans les environs du Temple, un chat ou un chien favori
passerait pour être maltraité si son dîner ne venait de chez Bernier,
le Véfour du genre. Bernier fait même des envois dans les quartiers
les plus éloignés, et plus d’un angora de comtesse et d’un bichon de
marquise envoient chaque matin leurs valets faire emplette de pâture à
sa modeste boutique. Elle a pour enseigne: _A l’ancienne et véritable
renommée de la nourriture des animaux._ Car, il faut le dire, bien des
gens ont essayé de faire concurrence à ce Brillat-Savarin de la gent
quadrupède. Son enseigne est une protestation contre le plagiat.
* * * * *
Puisque nous sommes dans le quartier du Temple, disons quelques mots
de la dernière incarnation de l’habit noir, du gilet de soie et de la
botte vernie. C’est là que, de chute en chute, ils arrivent où vont
toutes choses, au pays de l’inconnu.
Lorsqu’un habit a descendu tous les degrés de la toilette, que du
tailleur il a passé au client, puis à son valet ou à son portier, puis
au marchand de vieux habits, puis à quelque fashionable de barrière,
il arrive au Temple, cette nécropole du costume parisien. Là on le
retourne, on le rapièce, on le refait; mais il lui reste une phase
à parcourir avant d’être vendu aux fabriques des environs de Paris
qui font l’engrais de laine. Cette dernière phase, c’est aux frères
Meurt-de-Soif qu’il la doit.
Ce nom de Meurt-de-Soif n’est pas, comme on pourrait le croire, un nom
inventé par la plaisanterie parisienne. La famille Meurt-de-Soif existe
réellement; elle a son domicile dans le sixième arrondissement; sa
spécialité est l’achat des vieux habits au lot, presque au poids, le
rapiéçage et la revente aux barrières.
A la bonne heure! voilà l’extrême limite du bon marché. La vente des
frères Meurt-de-Soif se fait à la criée, au rabais, sur une table,
le soir, à la lueur des torches. Là vous avez un véritable habit des
ateliers d’Humann, un véritable gilet de chez Blanc, un véritable
pantalon coupé par Morbach, en un mot, un véritable habillement de
fashionable; pour combien? pour trois francs le tout! Et, par-dessus
le marché, l’esprit et l’érudition des Meurt-de-Soif. Rien de plus
drolatique que leur _boniment_. En voici un échantillon:
«Regardez, Messieurs: cet habit a appartenu à un prince russe et lui
a valu la conquête d’une danseuse de la Grande-Chaumière. Il a fait
ensuite l’admiration de tous les habitués de la Closerie-des-Lilas,
sur le dos d’un artiste pédicure très connu. C’est aussi avec cet
habit que le valet de chambre d’un milord a enlevé une figurante des
Délassements, qui le prenait pour son maître. Il nous est arrivé parce
que ce dernier s’est ruiné à payer des chinois à sa dulcinée. Eh bien!
moi, malgré tous ces glorieux souvenirs, malgré toutes ces conquêtes
qui lui sont dues, je vous le donne pour trois francs. Trois francs!
Avis aux hommes à bonnes fortunes!»
L’habit est mis à prix trois francs, mais après descend peu à peu
jusqu’à trente sous. Le pantalon se vend ensuite un franc, et le gilet
cinquante centimes.
Au surplus, les clients de la famille Meurt-de-Soif sont aussi souvent
les vendeurs que les acheteurs. Quand ils _se nippent_, ce n’est
généralement que pour quelques jours. Ils se défont volontiers le lundi
de ce qu’ils ont acquis le dimanche. Les vêtements en question font
souvent la navette: ils retournent souvent de l’acheteur aux marchands,
des marchands aux acheteurs, et toujours ainsi, _usque ad_, etc. Il en
est qui sont revenus vingt fois chez ces derniers, et sur lesquels ils
ont toujours fait des bénéfices.
La mère Moskow est le complément habituel des frères Meurt-de-Soif.
C’est une ancienne vivandière de la grande armée, qui loue du linge
blanc, ou à peu près. Elle loue une chemise par semaine pour vingt
centimes, pourvu qu’on rende celle qui a été portée. Si on veut avoir
son linge _à soi_, on paye cinquante centimes, et l’on en devient
légitime propriétaire.
La mère Moskow court particulièrement les ventes de vieux linge, et
c’est avec les vieux draps qu’elle compose les incroyables sacs qu’elle
prête ou vend sous la qualification de chemises neuves. De même que
la famille Meurt-de-Soif, la mère Moskow a un atelier où elle emploie
une vingtaine de femmes qui représentent à elles toutes l’âge du
monde moderne. Elles sont occupées à coudre, à tailler, à rapiécer, à
assembler. Jamais les habits d’Arlequin n’ont été composés de plus de
pièces et de morceaux.
La mère Moskow entreprend aussi les fournitures de layettes et de
trousseaux dans le même genre.
A la suite des deux industries précédentes, il convient de ranger celle
du fabricant de _dix-huit_. On nomme ainsi le _riboui_. Le _riboui_
n’est pas tout à fait un savetier, c’est plus et moins; de même que
le dix-huit n’est pas un soulier remonté ou ressemelé, c’est plutôt
un soulier redevenu neuf: de là vient son nom grotesque de dix-huit,
ou deux fois neuf. Le dix-huit se fait avec les vieilles empeignes et
les vieilles tiges de bottes, qu’on remet sur de vieilles semelles
retournées, assorties, et qui, au moyen de beaucoup de gros clous,
finissent par figurer tant bien que mal une chaussure. Cela se vend
sans aucune garantie, à la grâce de Dieu. La durée est généralement
de huit jours. Quant au prix, il varie de quinze à vingt sols. C’est
fort cher, eu égard au résultat, et les économistes ne manqueront pas
de conseiller de préférence de belles et bonnes chaussures de vingt à
trente francs. Ce conseil ressemble à l’ordonnance de ce médecin qui,
ayant à traiter un malheureux épuisé par la misère et la faim, lui
prescrivait, au dire de l’auteur des _Béotiens_[H], de boire du vin de
Bordeaux, de manger des viandes succulentes et d’aller chaque jour se
promener au bois de Boulogne à cheval.
* * * * *
Si maintenant nous voulons entrer dans les arts d’agrément, dans
l’article fantaisie, dans l’_utile dulci_, comme disaient les Latins,
nous ferons une visite à Mᵐᵉ Vanard, qui a su réunir ces deux choses si
difficiles dans une seule industrie. Mᵐᵉ Vanard est _zesteuse_.
C’est une touchante histoire que celle de cette jeune et jolie femme
restée veuve et sans fortune à dix-huit ans. Son mari s’est tué à
la besogne pour donner à sa femme le bien-être et le luxe. Il avait
établi une petite distillerie où il travaillait à condition pour les
parfumeurs et les confiseurs.
Pendant le peu de jours heureux que ces deux époux passèrent ensemble,
Mᵐᵉ Vanard, à force de voir travailler son mari, avait fini par
surprendre quelques-uns des secrets de la science chimique; elle
pouvait le remplacer près de ses alambics pendant ses absences. Aussi
voulut-elle, quoique inconsolable, continuer son commerce. Elle se
souvint que celui qu’elle regrettait, lorsqu’ils se permettaient, le
dimanche, le petit dîner chez le traiteur, lui avait dit à propos
de citron: «Un homme intelligent, avec ce qui se jette à Paris de
pareilles écorces, pourrait faire sa fortune.»
Mᵐᵉ Vanard avait de l’intelligence; elle prit un panier à son bras et
s’en alla rôder dans la rue Montorgueil, cette patrie des huîtres.
Quand les chiffonniers avaient passé et retourné tous les tas de
détritus pour y chercher leur récolte, elle commençait la sienne.
Les garçons limonadiers et restaurateurs, voyant une jolie femme qui
venait chaque matin butiner où tant d’autres avaient passé avant elle,
s’inquiétèrent de ce qu’elle cherchait si attentivement et promirent de
lui mettre de côté les précieuses écorces. Après les limonadiers vint
le tour des balayeurs de théâtres.
Bref, Mᵐᵉ Vanard finit par fonder un atelier et prit à sa solde des
_ramasseurs_ et des _ramasseuses_. C’est cet atelier que nous avons
visité. Figurez-vous une pièce immense, toute tapissée de claies en
osier du sol au plafond, et sur ces claies des myriades d’écorces
d’oranges, des monceaux de pelures de citrons. Au milieu de cette
pièce, autour d’une longue table, une vingtaine de jeunes ouvrières,
chantant, babillant, sont occupées à _zester_ ces écorces. Elles les
empilent dans des sacs, dans des boîtes, dans de grandes caisses. Ainsi
préparée, la pelure change de nom et devient zeste. Cette matière est
pesée, empaquetée, expédiée dans tout Paris, dans toute la France, et
même jusqu’à l’étranger, où elle se transforme encore, change de nom
et devient curaçao de Hollande, sirop de limon, orangeade, citronnade,
limonade, essence de citron, etc. Telle est l’industrie qui a fait la
fortune d’une femme charmante, aimant les arts et la littérature, ayant
maintenant sa loge aux Français, aux Italiens et à l’Opéra une fois par
semaine.
Voici une autre veuve, moins jeune, moins jolie, moins élégante, moins
intelligente aussi, qui a trouvé moyen de faire une belle fortune là
où personne n’avait vu que de grossières vétilles. Mᵐᵉ veuve Thibaudeau
s’est établie _fermière de balayage_. Vous tous, excellents citadins,
vous payez pour faire balayer vos escaliers; Mᵐᵉ Thibaudeau paye au
contraire pour balayer ceux des autres.
Certes, Mᵐᵉ Thibaudeau n’est pas née avec un goût tout particulier pour
le balayage, comme on dit que les poètes naissent avec la passion des
vers, et les rôtisseurs avec celle de la broche. Non, c’est par raison
qu’elle s’y est adonnée.
Mᵐᵉ Thibaudeau exerçait la modeste profession de concierge. Elle tirait
le cordon d’une maison sise à Paris, rue du Temple. Cette maison était
occupée tout entière par deux fabricants, tous deux bijoutiers. Or, par
un hiver très rude, elle eut l’idée économique de brûler, dans un vieux
chaudron qui lui servait d’âtre, tous les détritus que lui fournirait
son balai. L’idée était doublement bonne. Elle s’aperçut que ce qu’elle
avait regardé jusque-là comme une vile poussière devenait, mêlé avec
des mottes et du charbon de terre, un excellent combustible. Puis,
les beaux jours étant venus, Mᵐᵉ Thibaudeau voulut faire la toilette
d’été à son ménage. Elle prit son vieux chaudron et le débarrassa de
ses cendres. Mais jugez de sa surprise, lorsqu’au lieu d’une cendre
ordinaire, s’envolant au vent, elle trouva quelque chose de résistant
qui semblait soudé au fond de l’ustensile, et qui, de temps en temps,
jetait des reflets jaunes. Elle fit examiner ce résidu: c’était de
l’or. Mᵐᵉ Thibaudeau avait découvert la pierre philosophale; elle avait
retrouvé la science des Nicolas Flamel, des Paracelse et des Balsamo.
Elle prit dès lors à ferme le balayage des escaliers dans les maisons
habitées par des bijoutiers en or, tant et si bien qu’avec les
bénéfices qu’elle en retira elle put entreprendre concurremment une
autre industrie non moins lucrative: elle achète d’immenses terrains
aux environs de Paris et y fait construire des villages suisses. Elle
en revend ensuite les chalets à des marchands de la rue Saint-Denis qui
peuvent y chanter tous les dimanches: _Arrêtons-nous ici, l’aspect de
ces montagnes_, etc.
* * * * *
Nous avons signalé dans un de nos précédents articles l’industrie
singulièrement champêtre de M. Simon, qui mène paître ses troupeaux
à Paris, dans les vertes prairies qu’il possède au cinquième étage
d’une maison du faubourg Saint-Hilaire. M. Simon a réclamé contre la
qualification de _berger en chambre_ que nous lui avons donnée: c’est
_nourrisseur_ qu’il eût fallu dire. Soit! Nous profiterons de cette
rectification pour ajouter quelques détails à ceux que nous vous avons
donnés.
M. Simon s’habille en paysan; il porte des sabots et une blouse grise;
il ressemble donc à Jean Guettré de Pierre Dupont plus qu’à un Colin
d’opéra-comique. Nous n’avons pas remarqué la moindre houlette dans sa
_bergerie_, ou plutôt dans sa _nourrisserie_. Mais, en revanche, sa
conversation est fleurie comme un couplet de Dupaty; il parle rose et
aurore; ses comparaisons sont florianesques et parfumées. Il a pris
Némorin et Céladon au sérieux.
Lorsque nous entrâmes dans son étable, après avoir monté
quatre-vingt-dix marches, nous nous arrêtâmes étonné: il nous semblait
être dans une de ces belles fermes des montagnes d’Écosse, où tout est
si bien rangé qu’on se croirait plutôt dans une bibliothèque d’amateur
que dans une écurie.
L’étable de M. Simon est composée de deux longues salles, partagées en
_boxes_, comme disent les _gentlemen_. Dans chacune de ces cages il se
trouve une chèvre. Il y en a cinquante-deux. Au-dessus de la mangeoire,
à l’endroit où sont ordinairement les râteliers à foin dans les écuries
de chevaux, est placée une façon d’armoire en bois blanc, ciré, verni;
c’est là que M. Simon enferme la nourriture de son élève. On lit en
grosses lettres des inscriptions du genre de celles-ci:
_Mélie Morvanguilotte._--Nourrie à la carotte pour Mᵐᵉ..., attaquée
d’une maladie de foie.
_Marie Noël_, née à l’étable (1851), de Jeannette et de
Marius.--Nourrie de foin ioduré pour le fils de M..., sang pauvre.
Puis viennent les observations. Nous ne vous citerons pas les noms
des maladies que M. Simon traite par le lait de chèvre, ni les termes
scientifiques qu’il emploie pour déguiser les médicaments qu’il fait
avaler à ces pauvres bêtes pour les faire servir de pharmacie vivante
à ses clients. Nous ne sommes ni médecin ni chimiste, nous ne pouvons
donc rien dire de cette pratique; mais ce que nous pouvons affirmer,
c’est que, si le sort, au lieu de jeter à Paris un berger en chambre
au cinquième étage, eût placé M. Simon dans une bonne ferme du pays de
Caux, il eût certainement disputé à M. Cornet l’honneur de fournir à
Paris ses bœufs gras, et à M. Estancelin celui d’envoyer au concours
des porcs de la grosseur des bœufs.
La température rigoureuse de cet hiver a fait naître deux petites
industries nouvelles. Tous les soirs, pendant la gelée, des ouvriers
maréchaux se tenaient avec une lanterne et leurs outils sur les quais,
aux abords des ponts, sur les boulevards, et ferraient à glace, pour un
prix minime, tous les chevaux des cochers qui ramenaient du monde des
théâtres ou des soirées.
De leur côté, les charretiers de louage se portaient aux endroits
difficiles de la ville, et, quand arrivait une voiture pesamment
chargée, ils proposaient un cheval en aide pour quelques sous.
Mais voici venir M. Oscar Mithat, avec sa grande entreprise de
fourniture d’os de jambonneaux. Celui-ci entre dans la carrière, mais
il y entre à la façon des maîtres, en accaparant un genre de commerce.
Nous pourrions faire ici un savant travail de statistique, et prouver
que le nombre des jambonneaux mangés à Paris dépasse des deux tiers au
moins le nombre des porcs qui s’y consomment. Aussi, avant l’avènement
de M. Oscar Mithat, lorsqu’on mangeait un jambonneau dans un atelier,
on en laissait l’os au gamin qui allait faire l’acquisition; il le
rapportait au charcutier, qui lui remettait deux sous en échange. Donc
le jambonneau se fabrique; donc cette épaule est un prodige d’anatomie,
un _chef-d’œuvre_ que tout bon charcutier doit exécuter pour être
reçu compagnon dans son art. Il y a à Paris des os qui servent depuis
dix, vingt ans, qui chaque matin sortent garnis de la boutique, et y
rentrent le soir absolument dénudés.
Eh bien! ces beaux jours sont passés pour le gamin et l’apprenti. M.
Oscar Mithat se charge de fournir à dix sous la douzaine tous les os de
jambonneaux dont on peut avoir besoin dans la consommation parisienne.
Le père Cotin, lui, vend de la fumée, autrement dit de la _suie
tamisée_. L’an dernier, il a fait pour cent mille francs d’affaires
avec l’Amérique; seulement, et d’après ses livres, il a donné plus de
vingt mille francs d’argent à ses _tamiseuses_ et trente mille francs
aux Savoyards qui lui vendent sa matière première.
Près des magasins de M. Cotin, que les propriétaires ont relégué hors
Paris, sous prétexte qu’il noircissait tout dans leurs maisons, nous
avons vu une enseigne que nous livrons à la sagacité de nos lecteurs.
La voici:
_Berouley aîné, fabricant d’allumettes chimiques_ DE DEUXIÈME
QUALITÉ. _Gros et détail._
Pourquoi de deuxième qualité? La réponse nous manque. M. Berouley
serait-il, par hasard, l’inventeur des fameuses allumettes dont parle
Arnal dans les _Cabinets particuliers_? Toujours est-il que son
enseigne nous a plongé dans un océan de suppositions.
Place maintenant au célèbre Édouard, le _canardier_ par excellence, le
roi des crieurs publics.
Tout le monde connaît M. Édouard; tout Paris a admiré aux abords des
théâtres un homme à l’allure athlétique, à la voix de stentor, à l’œil
fin, au sourire gracieux, qui hurle pendant six heures consécutives:
«Voilà ce qui vient de paraître!» et qui vous vend une petite brochure
imprimée depuis plus d’un an. Mais n’est pas canardier qui veut. Il
faut savoir allécher son public. M. Édouard n’a pas de rival. Il
vend les petits livres de M. Émile Jaeglé, le Duranton du canard.
Jusqu’à présent, les libraires du quartier Latin, malgré toute leur
imagination, n’avaient pu trouver que trente-six Codes. M. Jaeglé en a
trouvé un trente-septième: c’est le _Code des portiers_.
Voici comment M. Édouard le vend au peuple de Paris.
«Le _Code des portiers_ ou la tranquillité des locataires. Il faut voir
ça, Messieurs, connaître ses droits. Si vous avez un mauvais portier,
envoyez-le-moi: je suis le grand redresseur de torts, le Cabrion des
Pipelets, la terreur de la loge; tous les cordons m’ont été envoyés par
ces sultans de la porte cochère pour me pendre. Je les ai dédaignés,
parce que je veux rendre service à mes concitoyens. Voyez cela, lisez;
il y a là de quoi vous faire frémir. Prenez le _Code des portiers_,
et, rien qu’en sachant que vous l’avez dans votre poche, le vôtre vous
ouvrira au premier coup de marteau, même après minuit, etc., etc.»
Outre le _Code des portiers_, M. Jaeglé a publié toute une série de
petits guides à un sou. Il y a le _Code des gens mariés_, le _Code de
l’ouvrier_, le _Code du domestique_, le _Code de la prévoyance_, même
le _Code des morts_. Sous une forme légère, il a eu l’idée, ingénieuse
du reste, de répandre dans le peuple la connaissance des lois que
chacun est censé connaître et que personne ne connaît.
Nous laisserons dormir en paix les morts, dont le Code ne nous a
pas paru d’une utilité bien réelle, et celui des portiers, qui nous
fait peur; mais nous dirons que celui de l’ouvrier est une œuvre
sérieuse. Dans un petit traité clair et succinct, M. Jaeglé a su
rappeler au travailleur tous ses droits et tous ses devoirs. Il lui
enseigne à aimer la patrie, à respecter la loi, à protéger ses droits.
Si l’on vendait à bon marché, dans les villes et les villages, de
petits livres bien rédigés sur des sujets de morale, d’histoire, de
science pratique, contenant, en outre, quelques notions usuelles de
législation, d’agriculture, de jardinage, etc., ces livres exerceraient
une favorable influence.
Si nous avons rencontré çà et là des industries qui nous ont étonné,
celle de M. Mathieu Leblanc nous a véritablement stupéfié.