Coucher dans un garni au dortoir, sur l’_édredon de
trois pieds_ (c’est ainsi qu’on nomme la paille) 10 c.
On ne peut pas réduire la vie matérielle à de plus minimes proportions.
Eh bien! aujourd’hui, c’est un métier mort: l’industrie l’a tué.
On fumera dans des pipes culottées par un procédé chimique, lequel
consiste à les tremper dans une décoction de tabac après les avoir
légèrement fait chauffer.
Les pipes de ce genre sont aussi _parfumées_ que les anciennes, et
l’emportent en élégance, en régularité, en propreté surtout. Cette
étrange manufacture occupe dix ouvriers gagnant cinq francs et vingt
ouvrières payées à raison de trois francs. Elle expédie chaque jour
cinq à six caisses de mille pipes en province, et Paris en garde autant
pour lui seul.
Mais voici venir un _spécialiste_ bien autrement curieux. Nous voulons
parler de celui qui gagne sa vie à deviner les rébus, les charades et
les logogriphes que certains journaux proposent à l’intellect de leurs
abonnés. Dans les quartiers de Paris habités par les petits rentiers,
il y a des cafés, des estaminets et des pensions bourgeoises où, quand
ces problèmes ont paru dans la feuille du matin, il règne une agitation
extraordinaire. Chacun croit avoir deviné.
On pérore, on crie, on parie, on s’échauffe, on dispute même, et
l’on finit par en appeler aux lumières du maître de l’établissement.
Qu’on juge de son embarras s’il ne peut trancher la difficulté par
une explication positive. Heureusement notre industriel, qui connaît
son Paris, qui a remarqué ce goût effréné du petit rentier pour le
rébus, a imaginé d’en vivre. Il s’est donc constitué l’Œdipe universel.
Les jours de rébus, il fait sa tournée de grand matin, il visite
tous les endroits de ce genre, donne secrètement, par écrit, au
maître de la maison, l’explication qui doit mettre tous les habitués
d’accord, et reçoit cinq sous pour prix de cette pacifique mission.
Sa clientèle, qui prit naissance au Marais, a gagné peu à peu les
quartiers circonvoisins. Maintenant il est obligé d’employer un homme
pour distribuer ses explications. Il se fait ainsi une cinquantaine de
francs par rébus. Or, il y en a trois par semaine, ce qui lui procure
une somme de six cents francs par mois.
Le talent divinatoire de ce spécialiste eût été fort utile, il y a
quelques années, aux voisins d’une maison de la rue Bichat. Tous ces
voisins étaient littéralement dévorés, ils ne cessaient de se gratter,
ils en perdaient l’épiderme et le derme: la lèpre semblait s’être
abattue dans le quartier. Une enquête eut lieu, et l’on découvrit enfin
que ladite maison était occupée entièrement par Mˡˡᵉ Rose, _éleveuse de
fourmis_.
Mˡˡᵉ Rose est une femme de quarante-deux ans; elle a l’aspect terrible;
sa figure et ses mains sont tannées comme si elles avaient été
préparées par un habile ouvrier en peau de chagrin; elle porte des
brassards, elle est vêtue de buffle, comme les archers de la ballade,
et, malgré cette armure, elle est rongée elle-même par ses élèves; les
ingrats! Mais elle est arrivée à un tel état d’insensibilité, son cuir
est tellement durci, racorni, qu’elle a son lit au milieu de ses sacs
de marchandise, et que leur morsure n’a plus aucun effet sur elle.
Aussi, lorsque la police visita son établissement, elle parut très
étonnée et dit:
«Comment peut-on se plaindre de ces petites bêtes? Voyez, je vis au
milieu d’elles, et je ne m’en sens pas plus mal. Il faut que l’on m’en
veuille. Le monde est si méchant!»
Elle fut néanmoins obligée de transporter son étrange pensionnat dans
une maison parfaitement isolée, située hors barrière.
Mˡˡᵉ Rose entretient des correspondants dans les départements où il y
a de grandes forêts; elle donne à chacun de ses employés 2 francs par
jour. Elle en a jusqu’en Alsace, et ne reçoit jamais moins, par jour,
de dix sacs, grands comme des sacs à farine.
Nous avons causé avec Mˡˡᵉ Rose. Elle est fière de son industrie.
«Je suis, dit-elle, la seule personne qui l’exerce convenablement, car
je suis la seule qui ait étudié les mœurs et les habitudes des fourmis.
Je sais les faire pondre à volonté, leur faire produire dix fois plus
qu’elles ne produisent dans l’état de nature. Pour cela, je les place
dans une chambre où j’entretiens continuellement un poêle de fonte
chauffé à rouge, et je les laisse faire leur nid où elles veulent. Il
ne faut pas les contrarier. Elles demandent beaucoup de soins. Plus
vous les comblez de procédés, plus elles vous rapportent.
--Mais que diable faites-vous de tous les œufs que vous récoltez avec
tant de soin?
--Je les vends aux pharmaciens; j’en fournis le Jardin des Plantes
et en général la plupart des faisanderies des environs de Paris. Les
jeunes faisans sont très friands de cette nourriture.
--Et que gagnez-vous à cela?
--Dame! Monsieur, à présent encore, je ne donnerais pas mes journées
pour trente francs, bénéfice net. Mais ce commerce est bien tombé! Du
temps des _nobles_, quand feu ma mère, à qui j’ai succédé, l’exerçait,
c’était un bien meilleur métier. Mais que voulez-vous gagner avec les
bourgeois d’à présent? Est-ce que ça sait faire la différence entre le
faisan et le coq de basse-cour? Ah! ne me parlez pas des révolutions!»
Le père Matagatos est tout le contraire de Mˡˡᵉ Rose: c’est un
véritable docteur Pangloss, pour lequel tout est pour le mieux dans
le meilleur des mondes possibles. Il est gai, bon vivant, insoucieux
et rieur. C’est un Pyrénéen venu à Paris par curiosité, et qui a
pris la grande ville en amour. Mais à Paris, comme partout, il faut
travailler pour vivre. Le père Matagatos, qui aime la vie libre, les
longues flâneries et les clairs de lune, s’est fait chiffonnier, mais
uniquement pour se donner une _position sociale_ et pour avoir le droit
de porter une hotte: il dédaigne le chiffon. Sa véritable industrie
consiste à exterminer les chats, comme le dit son surnom, qui est
composé de deux mots catalans. Vous l’avez certainement rencontré, pour
peu qu’il vous soit arrivé de flâner la nuit dans les rues de Paris.
C’est un homme grand, fort, à la barbe noire et touffue, aux cheveux
coupés à la malcontent, qui chantonne toujours et porte fièrement son
crochet. Il est constamment suivi de deux petits terriers anglais de la
plus belle espèce. Ce sont ses approvisionneurs. Ils ont été instruits
à happer tous les chats noctambules qui se trouvent sur leur passage.
Jamais Ralph ne rapporte sa proie vivante. Sobrono est plus généreux:
il n’ensanglante pas sa victoire; il rapporte à son maître l’animal
vaincu, et c’est Ralph qui l’achève sans pitié.
«Le chat a cela de particulier, dit le père Matagatos, que tout en est
bon. La peau se vend aux fourreurs, qui en font de la martre zibeline,
fourrure très à la mode en ce temps de manchonomanie, où depuis la
grande dame jusqu’à la grisette tout le monde veut avoir un manchon. Il
n’a de concurrent sérieux sur l’article fourrure que le lapin blanc,
qui depuis quelques années a été baptisé du nom d’hermine. Quant à la
chair, j’en ai le placement; je connais les bons endroits. Mais il faut
des précautions: les vaudevillistes ont rendu le peuple des barrières
excessivement méfiant à l’endroit de la gibelotte. Il en est arrivé à
ce point de scepticisme qu’il lui faut toujours voir les têtes pour en
prendre sa portion de six sous.
--Cette exigence doit porter une grave atteinte à votre marchandise,
car rien ne ressemble moins à une tête de lapin qu’une tête de chat.
--C’était là un inconvénient, je n’en disconviens pas, mais on a su y
remédier. Ah! il vous faut des têtes pour manger des lapins qui vous
sont livrés cuits et gibelottés au prix de 2 fr. 50 c., et que, moi,
je vends 20 sous? Eh bien! mes enfants, vous en aurez, des têtes, et
plus que vous n’en voudrez. J’ai donc entrepris le commerce des peaux
de lapin à domicile, je me suis entendu avec toutes les cuisinières du
rayon dans lequel j’exerce ostensiblement mon métier de chiffonnier, je
leur prends toutes leurs peaux, à une seule condition, c’est qu’elles
me livreront la tête avec la dépouille. Vous comprenez l’usage que j’en
fais. Chaque livraison de chat est accompagnée d’une tête de lapin.
De là la parfaite confiance que les pratiques de certains gargotiers
composant ma clientèle accordent aux gibelottes dont on les régale.
Que de gens mangent ainsi de ma chasse sans s’en douter! Ce n’est pas
ma faute: j’étais né chasseur. Dans mon pays je poursuivais l’ours et
l’isard. A Paris il n’y a pas de tout ça. Je chasse à ma manière. Ici
Ralph, ici Sobrono, mes bons amis! vous faites vivre votre maître, vous
lui rapportez une quinzaine de francs chaque matin. Mais tenez, puisque
vous vous intéressez à ces choses-là, je vais vous présenter un de mes
amis; venez jusqu’à la cité Saint-Maur, vous verrez son établissement.»
L’ami de l’exterminateur de la race féline, le père Lecoq, est un
spécialiste qui n’a pas craint de se faire le rival de la nature.
Il fabrique tout bonnement des _crêtes de coq_! Encore est-ce par
modestie qu’il se dit rival de la nature; c’est tout simplement pour ne
pas humilier cette bonne mère, car elle est loin de travailler aussi
proprement que lui. Ses œuvres, à elle, sont pleines d’incorrections,
tandis que le père Lecoq fait de l’art, «et l’art, dit-il, c’est la
nature perfectionnée par le génie de l’homme. La nature fait du marbre,
l’homme fait la statue; la nature produit une femme, l’homme produit la
Vénus de Milo, l’idéal, ce qui n’existera jamais. Visitez toutes les
basses-cours de l’Anjou et du Maine; regardez tous les coqs, examinez
leurs crêtes: pas une ne ressemble aux autres; elles sont toutes plus
ou moins entachées de défauts impardonnables, qui feraient rire au nez
de l’artiste qui les copierait. Voyez les miennes, au contraire: si
les coqs pouvaient les admirer, ils mourraient tous de chagrin de n’en
avoir pas d’aussi belles. Voyez comme c’est dentelé, taillé, coupé,
proportionné, parfait!»
Le père Lecoq (il a adopté ce sobriquet) habite une maison qui semble
faite à souhait pour son industrie. Après l’avoir visitée, on ne sait
lequel est le plus original, de l’homme ou du domicile. C’est une
de ces grandes villes en abrégé qu’on rencontre dans les quartiers
industrieux, et qu’on nomme _cours_. Il y en a une quinzaine de
semblables dans le faubourg du Temple. Ces _cours_ renferment toute
une population. On dirait d’une ruche humaine. Celle qu’a choisie
le père Lecoq est une des plus curieuses. Le propriétaire, qui est
un grand fabricant, y a établi une machine à vapeur pour son usine;
mais, voulant y attirer de petits fabricants, il a fait traverser tous
ses rez-de-chaussée, c’est-à-dire une longueur de cent et quelques
mètres, par l’arbre de sa machine, de sorte qu’il loue à chacun de
ses locataires, avec le logement, une courroie à laquelle ils peuvent
adapter une machine. M. Lecoq a donc une courroie à sa disposition. Il
nous en a détaillé tout le mécanisme.
«J’avais trente ans, nous dit-il; je revenais de mes voyages dans
les Cordillères, j’avais visité et parcouru le Japon, j’avais mangé
à peu près tout ce que les hommes peuvent manger. Lorsque j’arrivai
en France, je fus humilié de la pauvreté de la cuisine de mon pays
auprès de celle des contrées que nous traitons orgueilleusement de
barbares. En effet, sauf nos rares gibiers et les huit ou dix espèces
d’animaux domestiques, nous voilà réduits à nos fades poissons de
rivière, à notre piètre marée, aux œufs et aux légumes, comme des
nonnettes. Qu’est-ce que nos tables les plus somptueuses auprès d’un
repas chinois, japonais ou indien, où vous voyez figurer toute
l’échelle zoologique, depuis les pattes d’éléphants jusqu’aux œufs
d’oiseaux-mouches, depuis les grillades de baleine jusqu’à la friture
de goujon et les beignets de pisquettes? Pouvons-nous seulement
comparer notre art culinaire à celui des Romains, où il fallait dix
mille poulets pour faire un vol-au-vent convenable dans un dîner de
cinquante patriciens? On ne se servait que des crêtes; on engraissait
les esclaves avec le reste, en attendant qu’on les envoyât à leur tour
engraisser les murènes. Apicius, Lucullus, à la bonne heure! voilà
des hommes qui savaient manger! il fallait à leur appétit fatigué des
ragoûts de cervelles de paon, et d’énormes pâtés de haricots de coq.
«Je résolus donc de rendre à mes concitoyens toutes ces choses dont la
description nous paraît aujourd’hui fantastique. Je me mis à penser.
Une demi-heure après, je pouvais, moi aussi, m’écrier, comme Archimède:
_Eurèka._
«Je fis faire ma machine, je dessinai mes emporte-pièce, et deux jours
après j’étais établi où vous me voyez. Il y a trente-neuf ans de cela.
Ma fortune est faite; je n’ai plus rien à désirer. Je pourrais, comme
les autres, vivre grassement de mes revenus, me faire servir des repas
comme j’en ai tant fait faire aux autres dans ma vie. Mais non, j’ai
consacré mon existence au bonheur de mes concitoyens, je poursuivrai
jusqu’au bout.»
Ainsi parla M. Lecoq. Or, voici comment il entend le bonheur de ses
concitoyens. Il a calculé que chaque matin il n’entre dans Paris que
vingt-cinq à trente mille poulets. Dix mille au moins de ces tristes
victimes sont servies sur les tables bourgeoises, et les quinze autres
mille deviennent la proie des restaurateurs, pâtissiers, rôtisseurs,
etc. Ces poulets n’offrent guère que douze mille crêtes qui puissent
servir aux ragoûts. Tous ceux qui sont servis dans les repas de famille
possèdent cet ornement naturel, et cependant, commandez n’importe où
une coquille de crêtes de coq et un vol-au-vent, on vous les fournira.
Comment cela se fait-il? Même en supposant que tous les poulets
arrivant à Paris soient à l’instant même _décrétés_, cela ne suffirait
pas encore à la consommation. Il en est de même de ce qu’on nomme en
termes culinaires le haricot de coq.
C’est là le secret du père Lecoq, c’est là que commence son rôle de
bienfaiteur de l’humanité.
Il a inventé la crête et le haricot de coq artificiels.
Il prend un palais de bœuf, de mouton ou de veau, mais il préfère le
bœuf. Après l’avoir blanchi à l’eau bouillante, il le fait macérer
pendant quarante-huit heures, puis il détache la chair de la voûte
palatine, de façon à ne rien endommager. Cette chair est ensuite
portée sous un balancier, et, au moyen d’un emporte-pièce, il fait
ses crêtes de coq, plus parfaites en effet que celles de la nature.
Les connaisseurs se trompent eux-mêmes aux produits de M. Lecoq; et
cependant il est un moyen de les reconnaître: la crête de coq pour de
bon, celle de la maladroite nature, a des papilles sur les deux faces,
tandis que celle de l’art n’en présente que d’un côté.
Cela se vend 15 centimes la douzaine aux pâtissiers, restaurateurs,
revendeurs, etc., et 20 c. aux cuisinières bourgeoises.
Pour ce qui est du haricot de coq, ce mets se fabrique de la même
façon, à l’emporte-pièce. C’est le ris de veau et la cervelle de mouton
qui servent de matière première.
M. Lecoq est étonné qu’on ne lui ait pas encore élevé une statue,
mais il se résigne au sort des inventeurs de génie, qui ne sont
véritablement appréciés qu’après leur mort.
M. Deshaies est un spécialiste non moins remarquable que les
précédents. Né à Paris, qu’il n’a jamais quitté, il est _charmeur_ de
serpents, comme un Birman, un Malais ou un nègre de Mozambique. Quand
on lui demande comment il a acquis ce talent, il répond modestement:
«Dans les livres.»
Le père Deshaies a chez lui une collection complète de tous les
reptiles des forêts de France; il forme commerce d’amitié avec eux, il
les nourrit, les soigne, les choie, les dorlote; il leur a fabriqué
de petits nids bien chauds, bien commodes, afin de leur procurer
toutes leurs aises. C’est là son industrie. Il vend des _anguilles de
buissons_, comme on dit en langage populaire, à certains gargotiers qui
en font d’excellentes matelotes.
«Une fois écorchée, dit-il, l’anguille de buissons vaut les meilleures
anguilles de rivière.»
Le père Deshaies passe donc toute la belle saison à courir les
bois comme un trappeur. Il a d’ailleurs les mœurs et l’allure d’un
personnage de Cooper. Il rit silencieusement, il ne parle jamais qu’à
voix basse, comme s’il avait peur de faire fuir sa proie. Sa marche
est légère, ses bras surtout semblent toujours écarter les branches
avec précaution; son œil est fin, perçant et lumineux. Tous ses sens
sont excessivement développés: il rendrait des points à Bas-de-Cuir
lui-même pour l’ouïe et l’odorat; son instinct est prodigieux: il
devine le voisinage d’une couleuvre. Il n’est pas jusqu’à son costume
qui ne semble copié sur les œuvres du romancier américain. Il porte de
hautes guêtres de cuir, une culotte de velours couleur vert-bouteille,
une espèce de sarrau en peau de bique, et sa petite tête de fouine est
recouverte d’un chapeau à larges bords. Il a toujours à sa ceinture une
serpe, qui est sa seule arme.
«Votre métier doit être bien fatigant? lui disions-nous.
--Pas plus que la chasse, Monsieur, qui est un plaisir pour beaucoup
de gens. Quant à moi, je trouve de l’agrément à exercer ma profession;
j’étais né pour cela; c’est une âme d’Ogibéwas, égarée à Paris, qui
s’est logée dans mon corps. J’aime les bois, la solitude; je passe ma
nuit aussi commodément couché au pied d’un chêne, sur le gazon, que
dans le meilleur lit du monde.
--Et gagnez-vous beaucoup à cela?
--Il y a dans Paris cinq cents marchands d’anguilles de rivière qui
vivent tous bien ou à peu près. Je leur fais concurrence avec mes
anguilles de buissons. Je n’ai point à me plaindre de la Providence: le
serpent n’est jamais ce qui manque ici-bas.
--C’est peu rassurant pour les gourmets.
--Eh! Monsieur, si vous ne voulez pas être trompé, il faut vous
résigner à vivre de côtelettes de mouton. Deux de vos savants, MM.
Payen et Chevalier, ont publié de gros volumes sur la sophistication
des matières alimentaires, et ils n’ont pas dit la moitié de ce qui
existe.»
* * * * *
Dans un de nos précédents articles, nous avons parlé du fabricant de
pain d’épice, qui, bien avant les savants, avait inventé la glucose
ou sucre de pain, dont il se sert pour fabriquer sa marchandise, sans
que la betterave ou la canne aient rien à y voir. Aujourd’hui, nous
avons visité Mᵐᵉ Badeuil, qui, elle aussi, a devancé la science d’une
vingtaine d’années. Tandis que l’Assistance publique établit des
bassins pour faire dégorger les sangsues, tandis qu’on publie de tous
côtés des mémoires plus ou moins illisibles sur ce sujet, Mᵐᵉ Badeuil,
une simple garde-malade, en a fait une industrie des plus productives.
Elle est loueuse de sangsues.
Mᵐᵉ Badeuil a le cœur sensible; elle aime les bêtes et les gens, elle
est la providence des chiens abandonnés et des personnes malades. Elle
ne peut pas voir souffrir un être animé. C’est pour cela qu’elle a fait
quelque chose pour les sangsues, ces pauvres petites bêtes qui font
tant de bien à l’homme et qui en sont si mal récompensées!
«Monsieur, me dit-elle, si les sangsues font du bien aux riches, elles
ne peuvent pas faire du mal au petit monde, à moins que les riches ne
s’en posent par luxe, pour s’amuser. Je me suis donc dit qu’il fallait
que tout le monde pût jouir de sangsues. Aussi, au lieu de jeter à
la borne celles que j’avais posées à mes malades, je les gardais en
cachette, je les soignais, je les faisais dégorger. J’en possède
beaucoup maintenant, et je les loue; elles ne font de mal à personne,
et voilà.
--Oui. Mais comment les faites-vous dégorger pour qu’elles ne soient
pas insalubres?
--C’est mon secret. Mais je vais vous le dire tout de même. Je prends
une bonne poignée de sel de cuisine, et je la leur jette sur le dos;
je les laisse se débarbouiller un instant dedans; elles se dégonflent;
alors je les mets dans une cuvette qui est percée d’un petit trou
au fond, et que je recouvre d’un tamis; je place tout ça sous une
fontaine, et je laisse couler pendant une heure, jusqu’à ce qu’elles
ne jettent plus de sang; mais voilà le vrai moment: je prends de la
cendre de bois tiède, je les roule dedans entre deux linges, jusqu’à
ce qu’elles ne tachent plus du tout, et je recommence le bain à l’eau
courante; c’est fini, je suis certaine qu’elles sont à jeun quand, une
heure après, je les remets dans leur bocal.
--Et vous vous en servez dès le lendemain?
--Oh! que nenni! il faut leur faire suivre un traitement. Trois jours
après, je prends un pain de terre glaise, je le pétris bien, j’en fais
une boule creuse, et j’y enferme ces petites bêtes. J’y pratique une
quantité de petits trous, et j’enveloppe le tout d’un linge mouillé
pour que la terre ne durcisse pas. Mes sangsues voient le jour, elles
veulent y courir, elles font des efforts, elles s’allongent pour passer
par les minces ouvertures, et elles finissent ainsi par se dégorger
complètement elles-mêmes. Quand je les retrouve sur mon linge, elles
sont saines et vides comme si elles venaient de naître. On peut les
appliquer à n’importe qui sans danger. Mais moi, comme je ne veux pas
les fatiguer, je les mets dans un bocal particulier; j’inscris la date
dessus, et chacune ne sert qu’à son tour. Il n’y a pas de passe-droit
ici. Vous voyez: j’en ai plus de deux mille. Il y en a qui sont ici
depuis plus de dix ans; elles sont aussi bonnes que le premier jour.
Mes sangsues de rencontre en valent de toutes neuves.
--Combien faites-vous payer la location?
--Presque rien: je ne demande que trente sous pour quinze sangsues et
la pose. Vous pensez bien que je ne les confie à personne, ces pauvres
petites bêtes. Mes sangsues ne vont pas en ville sans leur maîtresse.»
Il paraît que l’expérience a donné raison aux savants, qui soutiennent
que le dégorgement des sangsues est praticable. Le conseil des hôpitaux
a fait abattre les magnifiques mûriers du jardin des Miramionnes pour y
faire construire des bassins. Nous avons lu cinq ou six rapports faits
sur ce sujet; nous ne savons quel est le système qui est adopté. En
tout cas nous recommandons celui de Mᵐᵉ Badeuil, qui nous semble bon
et mérite quelque considération, si toutefois un succès de vingt-neuf
années peut avoir quelque valeur aux yeux des savants.
* * * * *
M. Patry est un bon vieillard qui vit tranquille, cultivant, rue
Mouffetard, un petit coin de jardin, au fond de trois ou quatre cours.
Là vous verrez six grandes tonnes doublées de zinc et huit ou dix
boîtes grillées. Les unes servent de logement aux rats blancs, les
autres aux souris blanches. Ces petites familles sont bien élevées,
bien dressées. Le père Patry vous vend les individus apprivoisés,
instruits, ou bien à l’état de nature, si vous voulez vous donner le
plaisir de faire leur éducation. Il ne s’en sépare qu’avec douleur; il
vous recommande d’en avoir bien soin; il vous donne des instructions
sur la manière de les soigner, de leur former le caractère, de
développer leur intelligence, et il ne les livre qu’à bon escient. Il
prendrait presque des renseignements sur votre moralité et vos moyens
d’existence avant que de lâcher un de ses élèves.
C’est que le père Patry est un homme d’ordre; il fut électeur bien
avant l’abolition du cens. Il descend d’une famille d’éleveurs; ses
ancêtres ont eu l’honneur de fournir des souris blanches à S. M.
Marie-Antoinette et à Mesdames, tantes du roi. Encore une victime des
révolutions! Aujourd’hui, hélas! les marchands de savon à détacher et
les Savoyards qui chantent la _Catarina_ composent la majeure partie de
sa clientèle.
La race des destructeurs est fort nombreuse à Paris. Voyez les
murailles, ce ne sont qu’affiches menaçantes: _Destruction
des punaises._--_Mort aux rats._--_Plus de fourmis._--_Plus
d’insectes._--_Breuvages contre les mouches_, etc. Mais la race
zoophile est pour le moins aussi nombreuse: les éleveurs pullulent.
Nous avons l’éleveur de pigeons; l’éducateur de hannetons;
l’instructeur de serins, de hiboux, de chouettes; le professeur de
langue pour les perroquets, les pies, les sansonnets; le professeur de
musique à l’usage de la gent ailée, pinsons, chardonnerets, rossignols;
l’amateur de fauvettes, de bengalis, etc., etc. Tous ces gens-là vivent
plus ou moins mal de leur état, mais enfin ils vivent, ils se logent,
mangent, sans avoir recours à l’Assistance publique.
[Illustration]
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