LA FAUCILLE D'OR.

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L'AUTEUR AUX ABONNÉS

DES MYSTÈRES DU PEUPLE.

Chers lecteurs,

Permettez-moi d'abord de vous remercier du bienveillant accueil fait

par vous aux _Mystères du Peuple_, dont le succès dépasse aujourd'hui

toutes mes espérances; j'ai reçu de précieux encouragements, de vives

preuves de sympathie. Après y avoir répondu privément, je suis heureux

et fier de vous en témoigner publiquement ici ma reconnaissance; ce

cordial appui double mes forces. Je vous ai parlé des louanges, je

vous parlerai non moins sincèrement d'une critique qui m'a été

adressée, sous la forme la plus amicale d'ailleurs; celle critique m'a

paru grave, chers lecteurs, aussi m'a-t-elle engagé à vous écrire ces

quelques mots:

On m'a reproché le grand nombre de notes dont plusieurs livraisons

sont accompagnées: j'étais allé de moi-même au devant de cette

objection, dès la deuxième livraison, en vous suppliant de lire

attentivement ces notes, dont j'espérais faire aussi comprendre la

haute importance. Je vais être plus explicite:

Quelque confiance que vous daigniez accorder à ma parole, vous

trouverez dans les prochains récits des faits si étranges, si

extraordinaires, souvent même si monstrueux, je dirais presque si peu

croyables, que, sans l'irrécusable autorité historique dont je les

accompagnerai, le lecteur le plus favorable à cet ouvrage, pourrait

croire, non, sans doute, que je l'ai voulu tromper, mais qu'entraîné

par mon imagination de romancier, j'ai exagéré les faits au delà des

limites du possible, afin de les rendre plus saisissants. Je n'aurai

pas cette crainte lorsque la citation historique textuelle,

irréfragable, servant, pour ainsi dire de poinçon, de contrôle à mon

récit, prouvera du moins que, quelle que soit sa valeur, il est pur et

sans alliage.

Et puis, une fois l'oeuvre accomplie, cet notes qui l'accompagnent dès

le début, et choisies par moi, je vous l'affirme, avec un soin

scrupuleux, parmi d'innombrables documents, ces notes formeront, à

côté du récit, que je tâche de rendre amusant et varié, non-seulement

une histoire authentique des misères, des souffrances, des luttes et

souvent grâce à Dieu, des triomphes de nos pères à nous autres

prolétaires et bourgeois, mais encore une histoire authentique de leur

origine, de leurs religions, de leurs lois, de leurs moeurs, de leur

langage, de leurs costumes, de leurs habitations, de leurs

professions, de leurs arts, de leur industrie, de leurs métiers, etc.,

etc.

Un mot à ce sujet, chers lecteurs. Jusqu'ici (sauf quelques-uns des

éminents et modernes historiens déjà cités dans les notes), l'on avait

toujours écrit l'histoire de _nos rois_, de leurs cours, de leurs

amours adultères, de leurs batailles, mais jamais notre histoire à

nous autres bourgeois et prolétaires; on nous la voilait, au

contraire, afin que nous ne pussions y puiser ni mâles enseignements,

ni foi, ni espérance ardente à un avenir meilleur, par la connaissance

et la conscience du passé. Ç'a été un grand mal, car plus nous aurons

conscience et connaissance de ce que nos pères et nos mères ont

souffert pour nous conquérir à travers les âges, pas à pas, siècle à

siècle, au prix de leurs larmes, de leur martyre, de leur sang, les

droits et les libertés consacrés, résumés aujourd'hui par la

_souveraineté du peuple_ écrite dans notre Constitution, plus les

droits, plus les libertés nous seront chers et sacrés, plus nous

serons résolus de les défendre!

Plus nous aurons conscience et connaissance de l'épouvantable

esclavage moral et physique sous lequel nos ennemis de tous les temps,

les rois et seigneurs, issus de la conquête _franque_, ainsi que les

ultramontains, leurs dignes alliés, jésuites, inquisiteurs, etc.,

etc., ont fait gémir nos aïeux à nous, race de _Gaulois_ conquis, plus

nous serons résolus de briser le joug sanglant et abhorré, si l'on

tentait de nous l'imposer de nouveau.

Enfin, chers lecteurs, plus nous aurons conscience et connaissance du

progrès incessant de l'humanité, qui, l'histoire le prouve, n'a jamais

fait un pas rétrograde, plus nous serons inébranlables dans notre foi

à un avenir toujours progressif, et plus victorieusement nous

triompherons de ce découragement funeste dont les plus forts se

laissent souvent accabler aux jours des rudes épreuves! découragement

fatal, car nos ennemis, sans cesse en éveil, l'exploitent avec un art

infernal, pour arrêter, momentanément, notre marche _vers la terre

promise_.

Enfin et surtout, plus nous aurons conscience et connaissance des

barbaries, des usurpations, des pilleries, des désastres, des guerres

civiles, sociales ou religieuses, des bouleversements et des

révolutions sans nombre, renaissant pour ainsi dire à chaque siècle de

notre histoire, depuis le sacre de ce bandit couronné, nommé _Clovis_,

jusqu'en 1848, plus nous rirons de ces hableurs qui ont la triste

audace de nous présenter le gouvernement monarchique de droit divin,

ou autre, comme une garantie d'ordre, de paix, de bonheur et de

stabilité, et plus nous serons convaincus qu'il n'y a désormais de

salut et de repos pour la France que dans la République.

C'est donc cette conscience et cette connaissance du passé qui, seule,

peut donner foi et certitude dans l'avenir, que je tâche de vous

inspirer, par ces récits, selon la faible mesure de mes forces; or,

quelle que soit la bienveillante sympathie dont vous m'honoriez, je

crois de _mon devoir envers vous_ de joindre la preuve aux faits,

l'autorité historique à la scène que je représente à vos yeux. Il me

semble aussi que votre conviction sera plus puissante, plus féconde

pour vous-même, lorsque vous direz: Cette conviction, je l'ai puisée

aux sources les plus profondes et les plus pures de l'histoire.

Et voila pourquoi, chers lecteurs, je vous conjure de nouveau de lire

attentivement ces notes, dont je suis aussi sobre que possible, mais

qui, à mon avis (puissiez-vous le partager!), sont le complément

indispensable de cette oeuvre si cordialement encouragée par vous dès

son début.

Permettez-moi d'espérer que vous me continuerez cette précieuse

bienveillance, et croyez à tous mes efforts pour m'en rendre de plus

en plus digne.

=Eugène SUE.=

Aux Bordes, 20 janvier 1850.

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Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 42 / 66 题