Et de l'autre, ces deux mots en langue celtique ou gauloise (le breton
de nos jours ou peu s'en faut):
AMINTIAICH (Amitié).
COUMUNITEZ (Communauté).
Ce manche de poignard datait donc au moins de treize cent
cinquante-deux ans.
Au manuscrit nº 7, portant la date de l'an 675 de notre histoire,
était jointe une =crosse abbatiale= en argent repoussé, autrefois doré.
On remarquait parmi les ornements de cette crosse le nom de
_Méroflède_.
Cette crosse datait donc au moins de onze cent soixante-quatorze ans.
Au manuscrit nº 8, portant la date de l'an 787 de notre histoire,
étaient jointes =deux petites pièces de monnaie dites carlovingiennes=,
l'une de cuivre, l'autre d'argent, réunies entre elles par un fil de
fer.
Ces deux pièces de monnaie dataient donc au moins de mille
soixante-deux ans.
Au manuscrit nº 9, portant la date de l'an 885 de notre histoire,
était joint le fer d'une =sagette= (ou flèche) =barbelée=.
Cette flèche datait donc au moins de neuf cent soixante-quatre ans.
Au manuscrit nº 10, et portant la date de l'an 999 de notre histoire,
était joint =un crâne d'enfant= de huit à dix ans (à en juger par sa
structure et son volume). On lisait sur les parois extérieures de ce
crâne ces mots, gravés en langue gauloise:
FIN--AL--BÈD (Fin du monde).
Ce crâne datait donc au moins de huit cent cinquante ans.
Au manuscrit nº 11, portant la date de l'an 1010 de notre histoire,
était jointe une =coquille blanche= côtelée, pareille à celles que l'on
voit sur les manteaux des pèlerins.
Cette coquille datait au moins de huit cent trente-neuf ans.
Au manuscrit nº 12, portant la date de l'an 1137 de notre histoire,
était joint un =anneau pastoral= en or, tel que les ont portés les
évêques. Sur l'un des chatons dont il était orné, on voyait gravées
les armes des =Plouernel= (leur blason était de _trois serres d'aigle de
sable_ (d'or) _sur champ de gueule_ (fond rouge).
Cet anneau datait donc au moins de sept cent douze ans.
Au manuscrit nº 13, portant la date de l'an 1208 de notre histoire,
était jointe une =paire de tenailles de fer, instrument de torture=,
découpée en lame de scie, de sorte que les dents s'emboîtaient les
unes dans les autres.
Cet instrument de torture datait donc au moins de six cent quarante-un
ans.
Au manuscrit nº 14, portant la date de l'an 1358 de notre histoire,
étaient joints deux objets:
1º Un =petit trépied de fer= de six pouces de diamètre, qui semblait à
moitié rougi par le feu;
2º La =poignée d'une dague= richement damasquinée, et dont le pommeau
était orné des armes des comtes de _Plouernel_.
Ce trépied de fer et cette poignée de dague dataient donc au moins de
quatre cent quatre-vingt-onze ans.
Au manuscrit nº 15, portant la date de l'an 1413 de notre histoire,
était joint un =couteau de boucher= _à manche de corne_, et dont la lame
était à demi brisée.
Ce couteau datait donc au moins de quatre cent trente-six ans.
Au manuscrit nº 16, portant la date de l'an 1515 de notre histoire,
était jointe une =petite Bible de poche=, appartenant aux premiers temps
de l'imprimerie: la couverture de ce livre était presque entièrement
brûlée, ainsi que les angles des pages, comme si cette Bible était
restée quelque temps exposée au feu; on remarquait aussi sur plusieurs
de ses pages quelques taches de sang.
Cette Bible datait donc au moins de trois cent trente-quatre ans.
Au manuscrit nº 17, portant la date de l'an 1648 de notre histoire,
était joint =le fer d'un lourd marteau de forgeron= sur lequel on voyait
ces mots incrustés dans le métal en langue bretonne:
EZ--LIBR (Être libre).
Ce marteau datait donc au moins de deux cent un ans.
Au manuscrit nº 18, et portant la date de l'an 1794 de notre histoire,
était joint un _sabre d'honneur_ à garde de cuivre doré, avec ces
inscriptions gravées des deux côtés de la lame:
_République française. Liberté--Égalité--Fraternité. Jean =Lebrenn=
a bien mérité de la patrie._
Enfin l'on voyait, mais sans être accompagnés de manuscrit, et
seulement portant la date de 1848 et 1849, les deux derniers objets
dont se composait cette collection:
Le =casque de dragon= donné par le comte de Plouernel à M. Lebrenn.
La =manille= ou l'anneau de fer que le marchand avait porté au bagne de
Rochefort.
On comprendra sans doute avec quel pieux respect, avec quelle ardente
curiosité, ces débris du passé furent examinés par la famille du
marchand. Il interrompit le silence pensif que gardaient ses enfants
pendant cet examen, et reprit:
--Ainsi, vous le voyez, mes enfants, ces manuscrits racontent
l'histoire de notre famille plébéienne depuis près de deux mille ans;
aussi cette histoire pourrait-elle s'appeler l'histoire du peuple, de
ses vicissitudes, de ses coutumes, de ses moeurs, de ses douleurs, de
ses fautes, de ses excès, parfois même de ses crimes; car l'esclavage,
l'ignorance et la misère dépravent souvent l'homme en le dégradant.
Mais, grâce à Dieu, dans notre famille les mauvaises actions ont été
rares, tandis que nombreux ont été les traits de patriotisme et
d'héroïsme de nos aïeux, =gaulois= et =gauloises=, pendant leur longue
lutte contre la conquête des _Romains_ et des _Franks_! Oui, hommes et
femmes... car vous le verrez dans bien des pages de ces récits, les
femmes, en dignes filles de la Gaule, ont rivalisé de dévouement, de
vaillance! Aussi plusieurs de ces figures touchantes ou héroïques
resteront chéries et glorifiées dans votre mémoire comme les saints de
notre légende domestique... Un dernier mot sur la langue employée dans
ces manuscrits... Vous le savez, mes enfants, votre mère et moi, nous
vous avons toujours donné, dès votre plus bas âge, une bonne de notre
pays, afin que vous apprissiez à parler le breton en même temps que le
français; aussi, votre mère et moi, nous vous avons toujours
entretenus dans l'habitude de cette langue en nous en servant souvent
avec vous?...
--Oui, mon père...
--Eh bien, mon enfant,--dit M. Lebrenn à son fils,--en t'apprenant le
breton, j'avais surtout en vue, suivant d'ailleurs une tradition de
notre famille, qui n'a jamais abandonné sa langue maternelle, de te
mettre à même de lire ces manuscrits.
--Ils sont donc écrits en langue bretonne, père?--demanda Velléda.
--Oui, enfants; car la langue bretonne n'est autre que la langue
celtique ou gauloise, qui se parlait dans toute la Gaule avant les
conquêtes des Romains et des Franks. Sauf quelques altérations causées
par les siècles, elle s'est à peu près conservée dans notre Bretagne
jusqu'à nos jours[24]; car, de toutes les provinces de la Gaule, la
Bretagne est la dernière qui se soit soumise aux rois francks, issus
de la conquête... Oui... et ne l'oublions jamais, cette fière et
héroïque devise de nos pères asservis, dépouillés par l'étranger: «_Il
nous reste notre nom, notre langue, notre foi..._» Or, mes enfants,
depuis deux mille ans de lutte et d'épreuves, notre famille a conservé
son nom, sa langue et sa foi; car nous nous appelons _Lebrenn_, nous
parlons gaulois, et je vous ai élevés dans la foi de nos pères, dans
cette foi à l'immortalité de l'âme et à la continuité de l'existence,
qui nous fait regarder la mort comme un changement d'habitation, rien
de plus[25]... foi sublime, dont la moralité, enseignée par les
druides, se résumait par des préceptes tels que ceux-ci: «_Adorer
Dieu. Ne point faire le mal. Exercer la générosité. Celui-là est pur
et saint qui fait des oeuvres célestes et pures._»... Ainsi donc, mes
amis, conservons, comme nos aïeux, _notre nom, notre langue, notre
foi_.
[Note 24: L'un des plus illustres historiens de nos jours, dont
l'autorité ne saurait être contestée, M. Amédée Thierry, dit dans son
introduction à l'_Histoire des Gaulois_, page =xcvi=: «On trouve encore
aujourd'hui dans quelques cantons de France et d'Angleterre le reste
des langues originales; la France en possède deux: le _basque_, parlé
dans les Pyrénées-Orientales; le =bas-breton= (ou _gaulois-armoricain_),
plus étendu naguère, resserré maintenant à l'extrémité de la
Bretagne;--l'Angleterre le _gallois_, parlé dans le pays de Galles.»
Voir aussi la préface du _Dictionnaire français-celtique_, de Grégoire
de Rostrenen (édit. de Guingaud, 1834).]
[Note 25: Nous avons dit dans une des notes précédentes que cette
foi sublime de continuité de la vie, enseignée par les druides, avait
encore de nos jours de fervents adeptes; nous ne pouvons résister au
désir de citer à ce sujet quelques passages d'une admirable page
d'=Armand Barbès=, l'un des plus vaillants soldats de la démocratie,
aujourd'hui prisonnier comme tant d'autres de nos frères, une page
dédiée à la mémoire de Godefroid Cavaignac, et intitulée: _Deux jours
d'une_ =condamnation à mort=. On verra par ces extraits avec quelle
religieuse sérénité Armand Barbès attendait l'heure de son exécution;
sérénité puisée, ainsi qu'il le dit, dans sa foi à la perpétuité de la
vie, point fondamental de la croyance druidique.
«... C'était le 12 juillet 1839, la Cour des Pairs, après quatre jours
de délibération, venait de me notifier son arrêt. Suivant l'usage,
c'était le greffier en chef qui me l'avait apporté, et l'honorable M.
Cauchy crut devoir ajouter à son message une petite réclame en faveur
de la religion catholique, apostolique et romaine. Je lui répondis que
j'avais en effet ma religion, que je croyais en Dieu; mais que ce
n'était pas une raison pour que j'eusse, quoi que ce soit, à faire des
consolations d'un prêtre; qu'il voulût donc bien aller dire à ses
maîtres que j'étais prêt à mourir, et que je leur souhaitais d'avoir à
leur dernière heure l'âme aussi tranquille que l'était la mienne en ce
moment.»
=Armand Barbès= dit ensuite comment, spiritualiste par instinct, et
ramené par l'approche de son heure dernière à un ordre de pensées
élevées, il se rappela, avec une touchante reconnaissance, à quelle
source il avait puisé cette tranquillité suprême en face de la mort,
et il poursuit ainsi:
«... Un jour je lus, dans l'_Encyclopédie nouvelle_, le magnifique
article =Ciel=, par Jean Raynaud. Sans parler des raisons péremptoires
par lesquelles il détruit en passant le ciel et l'enfer des
catholiques, sa capitale idée (telle que l'enseignait la foi
druidique), de faire découler de la loi du progrès la série infinie de
nos vies, progressant continuement dans des mondes qui y gravitaient
eux-mêmes de plus en plus vers Dieu, me parut satisfaire à la fois nos
aspirations multiples. Sens moral, imagination, désirs, tout n'y
trouve-t-il pas de place? Cependant, emporté, lorsque je lus cet
article, par les préoccupations d'un républicain actif, j'en méditai
peu les détails, je ne fis que les déposer, en quelque sorte, _bruts_,
dans mon sein; mais depuis que, ramassé blessé dans la rue, j'habitais
une chambre de prison avec l'échafaud en perspective, je les avais
tirés de la place où je les gardais en réserve comme une dernière
richesse dont il m'importait de connaître enfin toute la valeur... et
c'est ce qui vint naturellement se présenter à ma pensée au moment où
je veillais, victime déjà liée pour le bourreau (on avait eu l'infamie
de mettre à =Barbès= la camisole de force des condamnés à mort)... où je
veillais la solennelle nuit de la mort...
»Que Jean Raynaud, l'éloquent encyclopédiste, me pardonne, si je
changeai en un _plomb vil_, pour le besoin du moment, _l'or pur_ de sa
haute métaphysique; mais voici comment, après m'être confirmé par
quelques raisonnements préliminaires ma croyance à l'immortalité de
l'âme, il m'a semblé voir se dérouler une sublime échelle de Jacob,
dont le pied s'appuyait sur la terre pour monter vers le ciel, sans
finir jamais, d'astre en astre, de sphère en sphère! La terre, cette
petite planète, où je venais de passer trente ans, me parut un des
lieux innombrables où l'homme fait sa première étape dans la vie...
d'où il commence à monter devant Dieu; et lorsque le phénomène que
nous appelons _la mort_ s'accomplit, l'homme, emporté par l'attraction
du progrès, va renaître dans un astre supérieur avec un nouvel
épanouissement de son être...»
Nous ne connaissons rien de plus beau que cette _solennelle veillée de
la mort_ d'=Armand Barbès=, puisant dans ces pensées sa fière sérénité
d'âme, au moment du supplice qu'il croyait imminent.]
--À cet engagement nous ne faillirons pas, mon père!--répondit
Velléda.
--Nous ne montrerons ni moins de courage ni moins de persistance que
nos ancêtres,--ajouta Sacrovir.--Ah! quelle émotion sera la mienne
lorsque je lirai ces caractères vénérés qu'ils ont tracés!... Mais
l'écriture de la langue celtique ou gauloise est-elle donc tout à fait
la même que l'écriture bretonne, que nous avons l'habitude de lire,
père?
--Non, mon enfant; depuis nombre de siècles l'écriture gauloise, qui
était d'abord la même que celle des Grecs[26], s'est peu à peu
modifiée par le temps, et est tombée en désuétude; mais mon
grand-père, ouvrier imprimeur, aussi obscur qu'érudit et lettré, a
traduit en écriture bretonne moderne tous les manuscrits écrits en
gaulois. Grâce à ce travail, tu pourras donc lire ces manuscrits aussi
couramment que tu lis ces légendes si aimées de notre brave Gildas, et
qui, composées il y a huit ou neuf cents ans, courent encore nos
villages de Bretagne, imprimées sur papier gris.
[Note 26: «Les Gaulois employaient les mêmes caractères ou lettres
que les Grecs. Tacite parle de plusieurs inscriptions gauloises
trouvées sur les frontières de la Germanie, et observe qu'elles
étaient écrites en caractères grecs.» (Latour-d'Auvergne, _Origines
gauloises_, ch. I, p. 12.)]
--Mon père,--dit Sacrovir,--une question encore... Notre famille
a-t-elle donc pendant tant de siècles toujours habité la Bretagne?
--Non... pas toujours, ainsi que tu le verras par ces récits... La
conquête, les guerres, les rudes et différentes vicissitudes
auxquelles était soumise, dans ces temps-là, une famille comme la
nôtre, ont souvent forcé nos pères de quitter le pays natal, tantôt
parce qu'ils étaient traînés esclaves ou prisonniers dans d'autres
provinces, tantôt pour échapper à la mort, tantôt pour gagner leur
pain, tantôt pour obéir à des lois étranges, tantôt par suite des
hasards du sort; mais il est bien peu de nos ancêtres qui n'aient
accompli une sorte de pieux pèlerinage, que j'ai accompli moi-même, et
que tu accompliras à ton tour le 1er janvier de l'année qui suivra
ta majorité, c'est-à-dire le 1er janvier prochain.
--Pourquoi particulièrement ce jour, père?
--Parce que le premier jour de chaque nouvelle année a toujours été
dans les Gaules un jour solennel.
--Et ce pèlerinage, quel est-il?
--Tu iras aux pierres druidiques de =Karnac=, près d'_Auray_.
--On dit, en effet, mon père, que cet assemblage de gigantesques blocs
de granit, que l'on voit encore de nos jours alignés d'une façon
mystérieuse, remontent à la plus haute antiquité?
--Il y a deux mille ans et plus, mon enfant, que l'on ignorait déjà à
quelle époque, perdue dans la nuit des temps, les pierres de _Karnak_
avaient été ainsi disposées.
--Ah! père! on éprouve une sorte de vertige en songeant à l'âge que
doivent avoir ces pierres monumentales.
--Dieu seul le sait, mes amis! et si l'on juge de leur durée à venir
par leur durée passée, des milliers de générations se succéderont
encore devant ces monuments gigantesques, qui défient les âges, et sur
lesquels les regards de nos pères se sont tant de fois arrêtés de
siècle en siècle avec un pieux recueillement.
--Et pourquoi faisaient-ils ce pèlerinage, père?
--Parce que le berceau de notre famille, les champs et la maison du
premier de nos aïeux dont ces manuscrits fassent mention, étaient
situés près des pierres de Karnak; car, tu le verras, cet aïeul, nommé
_Joel, en Brenn an Lignez an Karnak_, ce qui signifie, tu le sais, en
breton: _Joel, le chef de la tribu de Karnak_[27], cet aïeul était
chef ou patriarche, élu par sa tribu, ou par son clan, comme disent
les Écossais...
[Note 27: Afin de démontrer la vraisemblance de notre fiction, et
de prouver qu'un pareil souvenir a pu traverser les siècles, nous
extrayons le passage suivant de _Grégoire de Rostrenen_, qui écrivait
au milieu du dernier siècle:
«... Ce que j'ai trouvé de plus ancien sur la langue gauloise ou
bretonne, c'est le livre manuscrit en langue bretonne des prédictions
de _Guin-Clan_, astronome breton, très-fameux encore aujourd'hui chez
les Bretons; il marque, au commencement de ses prédictions, qu'il
écrivait l'an de l'ère chrétienne 240, =demeurant entre Roc'h Hellas et
le Potz-Guen=, c'est-à-dire aujourd'hui entre _Morlaix_ et la ville de
_Tréguier_.» (Grég. de Rostrenen, liste de la plupart des auteurs,
livres ou manuscrits dont il s'est servi pour la confection de son
_Dictionnaire_.) Or, nous le demandons, si l'on sait aujourd'hui, en
1849, que Guin-Clan habitait, en 240, c'est-à-dire il y a seize cent
neuf ans, entre Morlaix et Tréguier, il n'y a rien de vraisemblable
dans notre fable qui suppose que les descendants de la famille Lebrenn
savaient que leur aïeul demeurait il y a environ deux mille ans, près
des pierres de Karnak, qui existent encore de nos jours telles
qu'elles étaient alors.]
--De sorte,--dit Georges Duchêne,--que notre nom, mon père, le nom de
_Brenn_, signifie chef?
--Oui, mon ami, cette appellation honorifique, jointe au nom
individuel de chacun, au nom de baptême, comme on a dit, depuis le
christianisme, s'est, par le temps, changée en nom de famille; car
l'usage des noms de famille ne commence guère à se répandre
généralement dans les familles plébéiennes que vers le quatorzième ou
le quinzième siècle. Ainsi, dans les premiers âges, on a appelé, par
exemple, le fils du premier de nos aïeux dont je vous ai parlé:
_Guilhern, mab eus an Brenn_[28], _Guilhern_, fils du chef, puis
_Kirio_, petit-fils du chef, etc., etc. Mais avec les siècles, les
mots petit-fils et arrière-petit-fils ont été supprimés, et l'on n'a
plus ajouté au mot _Brenn_, devenu par corruption _Lebrenn_, que le
nom de baptême. Ainsi presque tous les noms empruntés à une
profession, tels que M. _Charpentier_, M. _Serrurier_, M. _Boulanger_,
M. _Tisserand_, M. _Meunier_, etc., etc., ont eu presque toujours pour
origine une profession manuelle, dont la désignation s'est
transformée, avec le temps, en nom de famille[29]. Ces explications
vous sembleront peut-être puériles, et pourtant elles constatent un
fait grave et douloureux: l'absence du nom de famille chez nos frères
du peuple... Hélas! tant qu'ils ont été esclaves ou serfs,
pouvaient-ils avoir des noms, eux qui ne s'appartenaient pas? leur
maître leur donnait des noms bizarres ou grotesques, de même qu'on
donne un nom de fantaisie à un cheval ou à un chien; puis l'esclave
vendu à un autre maître, on l'affublait d'un autre nom... Mais, vous
le verrez, à mesure que ces opprimés, grâce à leur lutte énergique,
incessante, arrivent à une condition moins servile, la conscience de
leur dignité d'homme se développe davantage; et lorsqu'ils purent
enfin avoir _un nom à eux_ et le transmettre à leurs enfants, obscur,
mais honorable, c'est que déjà ils n'étaient plus esclaves ni serfs,
quoique encore bien malheureux... La conquête du nom _propre_, du nom
de _famille_, en raison des devoirs qu'il impose et des droits qu'il
donne, a été l'un des plus grands pas de nos aïeux vers un complet
affranchissement... Un dernier mot, au sujet des manuscrits que nous
allons lire. Vous y trouverez un admirable sentiment de la nationalité
gauloise et de sa foi religieuse, sentiment d'autant plus indomptable,
d'autant plus exagéré peut-être, que la conquête romaine et franque
s'appesantissait davantage sur ces hommes et sur ces femmes héroïques,
si fiers de leur race, et poussant le mépris de la mort jusqu'à une
grandeur surhumaine... Admirons-les, imitons-les, dans cet ardent
amour du pays, dans cette inexorable haine de l'oppression, dans cette
croyance à la perpétuité progressive de la vie, qui nous délivre du
_mal de la mort_... Mais tout en glorifiant pieusement le passé,
continuons, selon le mouvement de l'humanité, de marcher vers
l'avenir... N'oublions pas qu'un nouveau monde avait commencé avec le
christianisme... Sans doute son divin esprit de fraternité, d'égalité,
de liberté, a été outrageusement renié, refoulé, persécuté, dès les
premiers siècles, par la plupart des évêques catholiques, possesseurs
d'esclaves et de serfs, gorgés de richesses subtilisées aux Francs
conquérants, en retour de l'absolution de leurs crimes abominables,
que leur vendait le haut clergé... Sans doute, nos pères esclaves,
voyant la parole évangélique étouffée, impuissante à les affranchir,
ont fait, comme on dit, leurs affaires eux-mêmes, se sont soulevés en
armes contre la tyrannie des conquérants, et presque toujours, ainsi
que vous allez en avoir la preuve, là où le sermon avait échoué,
l'insurrection obtenait des concessions durables, selon ce sage axiome
de tous les temps: _Aide-toi... le ciel t'aidera..._ Mais enfin,
malgré l'Église catholique, apostolique et romaine, le souffle
chrétien a passé sur le monde; il le pénètre de plus en plus de cette
chaleur douce et tendre, dont manquait, dans sa sublimité, la foi
druidique de nos aïeux, qui, ainsi rajeunie, complétée, doit prendre
une sève nouvelle... Sans doute encore il a été cruel pour nous,
conquis, de perdre jusqu'au nom de notre nationalité, de voir imposer
à cette antique et illustre Gaule le nom de _France_, par une horde de
conquérants féroces... Aussi, chose remarquable, lors de notre
première révolution la réaction contre les souvenirs de la conquête et
de ces rois de prétendu droit divin, fut si profondément nationale,
que des citoyens ont maudit jusqu'au nom Français[30], trouvant (et
c'était à un certain point de vue aussi logique que patriotique),
trouvant odieux et stupide de conserver ce nom au jour de la victoire
et après quatorze siècles de lutte contre ces rois et cette race
étrangère qui nous l'avaient infligé comme le stigmate de la
conquête!...
[Note 28: D'antiques généalogies, conservées soigneusement par les
_Bardes_, servirent à désigner ceux qui pouvaient prétendre à la
dignité de chefs de canton ou de famille, car ces mots étaient
synonymes dans la langue des anciens Gaulois-Bretons, et les liens de
la parenté étaient la base de leur état social. (Augustin Thierry,
_État social des anciens Bretons, Hist. de la conq. d'Angl._, p.
10-11.)]
[Note 29: On verra dans le cours de cette histoire des personnages
n'ayant, selon l'usage du temps, d'autre nom que des surnoms, parfois
grotesques, terribles, et touchants, empruntés soit à leur condition,
soit à une qualité ou à une difformité physique ou morale, à un acte
de leur vie.]
[Note 30: Une très-vive et très-profonde réaction gauloise s'est
en effet manifestée à la fin du siècle dernier et au commencement de
celui-ci; la fondation de _l'Académie celtique_, dont les immenses
travaux ont été dirigés vers la recherche de nos origines nationales,
date de cette époque; enfin, plusieurs pétitions furent adressées à la
Convention pour revendiquer le nom de Gaule pour le pays. Nous citons
ici plusieurs passages d'une pétition à ce sujet, adressée au
directoire du département de Paris. Ce document fort curieux et fort
caractéristique, a été publié dans la _Revue rétrospective_, t. 1,
2e série.
«Citoyens administrateurs,
»Jusques à quand souffrirez-vous que nous portions encore l'infâme nom
de _Français_? Tout ce que la démence a de faiblesse, tout ce que
l'absurdité a de contraire à la raison, tout ce que la turpitude a de
bassesse, ne sont pas comparables à notre manie de nous couvrir de ce
nom. Quoi! une troupe de brigands (les Francs conquérants) vient nous
ravir tous nos biens, nous soumet à ses lois, nous réduit à la
servitude, et pendant quatorze siècles ne s'attache qu'à nous priver
de toutes les choses nécessaires à la vie, à nous accabler d'outrages,
et lorsque nous brisons nos fers, nous avons encore l'extravagante
bassesse de continuer à nous appeler comme eux! Sommes-nous donc
descendants de leur sang impur? à Dieu ne plaise, Citoyens, nous
sommes _du sang pur des Gaulois_! Chose plus qu'étonnante, Paris est
une pépinière de savants, Paris a fait la révolution, et pas un de ces
savants n'a encore daigné nous instruire de notre origine, quelque
intérêt que nous ayons à la connaître.»
Après avoir parlé d'une adresse à la Convention, présentée par lui, et
d'une lettre à ses concitoyens, qui offriraient sans doute un curieux
intérêt, l'auteur de la pétition termine ainsi:
«... Souffrirez-vous, Citoyens, que nous ayons fait la révolution pour
faire honneur de notre courage à nos ennemis de quatorze siècles? aux
bourreaux de nos ancêtres? Non sans doute, et vous recourrez avec moi
à l'autorité de la Convention nationale afin qu'elle nous _rende le
nom de Gaulois_, etc., etc.
_Signé_, =Ducalle=.
]
--Cela me rappelle mon pauvre grand-père,--reprit Georges en
souriant,--me disant qu'il n'était plus fier du tout d'être Français
depuis qu'il savait porter le nom des barbares, des _cosaques_, qui
nous avaient dépouillés et asservis.
--Moi, je conçois parfaitement,--reprit Sacrovir,--que l'on revendique
ce vieux et illustre nom de Gaule pour notre pays!
--Certes,--reprit M. Lebrenn,--la _république gauloise_ sonnerait non
moins bien à mes oreilles que la république française; mais, d'abord,
notre première et immortelle république a, ce me semble, suffisamment
purifié le nom français de ce qu'il avait de monarchique en le portant
si haut et si loin en Europe; et puis, voyez-vous, mes amis,--ajouta
le marchand en souriant,--il en est de cette brave Gaule comme de ces
femmes héroïques qui s'illustrent sous le nom de leur mari... quoique
le mariage de la Gaule avec le Franc ait été singulièrement forcé.
--Je comprends cela, père,--dit Velléda souriant aussi.--De même que
beaucoup de femmes signent leur nom de famille à côté de celui
qu'elles tiennent de leur mari, toutes les admirables choses
accomplies par notre héroïne, sous un nom qui n'était pas le sien,
doivent être signées: =France=, _née_ =Gaule=...
--Rien de plus juste que cette comparaison,--ajouta madame
Lebrenn.--Notre nom a pu changer, notre race est restée notre race...
--Maintenant,--reprit M. Lebrenn avec émotion.--vous êtes initiés à la
tradition de famille qui a fondé nos archives plébéiennes; vous prenez
l'engagement solennel de les continuer, et d'engager vos enfants à les
continuer?... Toi, mon fils, et toi, ma fille, à défaut de lui, vous
me jurez d'écrire avec sincérité vos faits et vos actes, justes ou
injustes, louables ou mauvais, afin qu'au jour où vous quitterez cette
existence pour une autre, ce récit de votre vie vienne augmenter cette
chronique de famille, et que l'inexorable justice de nos descendants
estime ou mésestime notre mémoire selon que nous aurons mérité...
--Oui, père... nous te le jurons!...
--Eh bien, Sacrovir, aujourd'hui que tu as accompli ta vingt-et-unième
année, tu peux, selon notre tradition, lire ces manuscrits... Cette
lecture, nous la ferons dès aujourd'hui, chaque soir, en commun; et
pour que Georges puisse y participer, nous la traduirons en français.
* * * * *
Et ce même soir, M. Lebrenn, sa femme, sa fille et Georges s'étant
réunis, Sacrovir Lebrenn commença ainsi la lecture du premier
manuscrit, intitulé: