CHAPITRE XIV.

Comment la famille Lebrenn vit de nombreuses curiosités

historiques dans la chambre mystérieuse.--Quelles étaient ces

curiosités, et pourquoi elles se trouvaient là, ainsi que

plusieurs manuscrits singuliers.--De l'engagement sacré que prit

Sacrovir entre les mains de son père avant de commencer la

lecture de ces manuscrits qui doit chaque soir se faire en

famille.

La chambre mystérieuse où M. Lebrenn introduisait pour la première

fois son fils, sa fille et Georges Duchêne, n'avait, quant à ses

dispositions intérieures, rien d'extraordinaire, sinon qu'elle était

toujours éclairée par une lampe de forme antique, de même que le sont

certains sanctuaires sacrés; et ce lieu n'était-il pas le sanctuaire

des pieux souvenirs, des traditions souvent héroïques de cette famille

plébéienne? Au-dessous de la lampe, les enfants du marchand virent une

grande table recouverte d'un tapis, sur cette table un coffret de

bronze. Autour de ce coffret, verdi par les siècles, étaient rangés

différents objets, dont quelques-uns remontaient à l'antiquité la plus

reculée, et dont les plus modernes étaient le _casque_ du comte de

Plouernel et _l'anneau de fer_ que le marchand avait rapporté du bagne

de Rochefort.

--Mes enfants,--dit M. Lebrenn d'une voix pénétrée en leur désignant

du geste les curiosités historiques rassemblées sur la table,--voici

les reliques de notre famille... À chacun de ces objets se rattache,

pour nous, un souvenir, un nom, un fait, une date; de même que lorsque

notre descendance possédera le récit de ma vie écrite par moi, le

casque de monsieur de Plouernel et l'anneau de fer que j'ai porté au

bagne auront leur signification historique. C'est ainsi que presque

toutes les générations qui nous ont succédé, ont, depuis près de deux

mille ans, fourni leur tribut à cette collection.

--Depuis tant de siècles, mon père!--dit Sacrovir avec un profond

étonnement, en regardant sa soeur et son beau-frère.

--Vous saurez plus tard, mes enfants, comment sont parvenues jusqu'à

nous ces reliques, peu volumineuses, vous le voyez; car, sauf le

casque de monsieur de Plouernel et un sabre d'honneur donné à mon père

à la fin du dernier siècle, ces objets peuvent être renfermés, ainsi

qu'ils l'ont été souvent, dans ce coffret de bronze... tabernacle de

nos souvenirs, enfoui parfois dans quelque solitude, et y restant de

longues années jusqu'à des temps plus calmes.

M. Lebrenn prit alors sur la table le premier de ces débris du passé,

rangés par ordre chronologique. C'était un bijou d'or noirci par les

siècles, ayant la forme d'une _faucille_; un anneau mobile fixé au

manche indiquait que ce bijou avait dû se porter suspendu à une chaîne

ou à une ceinture.

--Cette petite faucille d'or, mes enfants,--poursuivit M.

Lebrenn,--est un emblème druidique; c'est le plus ancien souvenir que

nous possédions de notre famille; son origine remonte à l'année 57

avant Jésus-Christ; c'est-à-dire qu'il y a de cela aujourd'hui

dix-neuf cent six ans.

--Et ce bijou... l'un des nôtres l'a porté, mon père?--demanda

Velléda.

--Oui, mon enfant,--répondit M. Lebrenn avec émotion.--Celle qui l'a

porté était jeune comme toi, belle comme toi... et le coeur le plus

angélique!... le courage le plus fier! Mais à quoi bon?... vous lirez

cette admirable légende de notre famille dans ce manuscrit,--ajouta M.

Lebrenn en indiquant à ses enfants un livret auprès duquel était

placée la _faucille d'or_. Ce livret, ainsi que les plus anciens de

ceux que l'on voyait sur la table, se composait d'un grand nombre de

feuillets oblongs de _peau tannée_ (sorte de parchemin), jadis cousus

à la suite les uns des autres en manière de bande longue et

étroite[21]; mais, pour plus de commodité, ils avaient été décousus

les uns des autres et reliés en un petit volume, recouvert de chagrin

noir, sur le plat duquel on lisait en lettres argentées:

_An 57 av. J.-C._

[Note 21: L'emploi de _peaux tannées_ pour écrire remonte à une

antiquité très-reculée, et fut répandu chez les peuples de l'Asie,

ainsi que chez les Grecs, les Romains et les =Gaulois=. On conserve à la

bibliothèque de Bruxelles un manuscrit du Pentateuque que l'on croit

antérieur au neuvième siècle; il est écrit en cinquante-sept peaux

cousues ensemble, formant un rouleau de trente-six mètres de long.

(=Ludovic Lalanne=, _Cur. bibl._, p. 11.)]

--Mais, mon père,--dit Sacrovir,--je vois sur cette table un livret à

peu près pareil à celui-ci, à côté de chacun des objets dont vous nous

avez parlé?...

--C'est qu'en effet, mes enfants, chaque relique provenant d'un des

membres de notre famille est accompagnée d'un manuscrit de sa main,

racontant sa vie et souvent celle des siens.

--Comment, mon père?--dit Sacrovir de plus en plus étonné;--ces

manuscrits?...

--Ont tous été écrits par quelqu'un de nos aïeux... Cela vous

surprend, mes enfants? Vous avez peine à comprendre qu'une famille

inconnue possède _sa chronique_, comme si elle était d'antique race

royale? puis vous vous demandez comment cette chronique a pu se

succéder, sans interruption, de siècle en siècle, depuis près de deux

mille ans jusqu'à nos jours?

--En effet, mon père,--dit le jeune homme,--cela me semble si

extraordinaire...

--... Que cela touche à l'invraisemblance, n'est-ce pas?--reprit le

marchand.

--Non, mon père,--dit Velléda,--puisque vous affirmez que cela est;

mais cela nous étonne beaucoup!

--Sachez d'abord, mes enfants, que cet usage de se transmettre, de

génération en génération, soit oralement, soit par écrit, les

traditions de famille, a toujours été l'une des coutumes les plus

caractéristiques de nos pères les Gaulois, et encore plus

religieusement observée chez les Gaulois de Bretagne que partout

ailleurs. Chaque famille, si obscure qu'elle fût, avait sa tradition,

tandis que dans les autres pays d'Europe cette coutume se pratiquait

même rarement parmi les princes et les rois. Pour vous en

convaincre,--ajouta le marchand en prenant sur la table un vieux petit

livre qui semblait dater des premiers temps de l'imprimerie,--je vais

vous citer un passage traduit d'un des plus anciens ouvrages sur la

Bretagne, et dont l'autorité fait foi dans le monde savant.

Et M. Lebrenn lut ce qui suit:

«_Chez les =Bretons=, les gens de la moindre condition connaissent leurs

aïeux et retiennent de mémoire toute la ligne de leur ascendance

=jusqu'aux générations les plus reculées=, et l'expriment ainsi, par

exemple: =Érès=, fils de =Théodrik=,--fils =d'Enn=,--fils

=d'Aecle=,--fils de =Cadel=,--fils de =Roderik= le Grand, ou le chef.

Et ainsi de reste. Leurs ancêtres sont pour eux l'objet d'un vrai

culte, et les injures qu'ils punissent le plus sont celles faites à

leur race. Leurs vengeances sont cruelles et sanguinaires, et ils

punissent non-seulement les insultes nouvelles, mais aussi les plus

anciennes, faites à leur race, et qu'ils ont toujours présentes tant

qu'elles ne sont pas vengées[22]._»

[Note 22: M. Augustin Thierry, l'illustre historien, au témoignage

duquel nous en appellerons plus d'une fois, car nul plus que lui n'a

envisagé l'histoire sous un jour plus national et plus démocratique, a

cité (1º v. page 11 de son _Histoire de la Conquête de l'Angleterre

par les Normands_) trois lignes seulement de ce document curieux qu'il

indique sommairement ainsi: _Geraldi Cambrensis Itenerari Walliæ_.

Nous sommes allés aux sources, et nous avons trouvé tout le passage

ci-dessus. L'époque de la publication de ce livre écrit en latin est

ainsi désignée: _Londini apud Edmonidum Bollifantum impress. Henrici

dembani et Radulfi nuberii._--1585.]

--Vous le voyez, mes enfants,--ajouta M. Lebrenn en reposant le livre

sur la table,--notre chronique de famille s'explique ainsi; et

malheureusement vous verrez que quelques-uns de nos aïeux n'ont été

que trop fidèles à cette coutume de poursuivre une vengeance de

génération en génération... Car plus d'une fois, dans le cours des

âges, les Plouernel...

--Que dites-vous, mon père?--s'écria Georges.--Les ancêtres du comte

de Plouernel ont été parfois les ennemis de notre race?...

--Oui, mes enfants... vous le verrez... Mais n'anticipons pas... Vous

comprendrez donc que si nos pères se transmettaient une vengeance de

génération en génération, depuis les temps les plus reculés, ils se

transmettaient nécessairement aussi les causes de cette vengeance, et

en outre les faits les plus importants de chaque génération; c'est

ainsi que nos archives se sont trouvées écrites d'âge en âge jusqu'à

aujourd'hui.

--Vous avez raison, mon père,--dit Sacrovir;--cette coutume explique

ce qui nous avait d'abord semblé si extraordinaire.

--Tout à l'heure, mes enfants,--reprit le marchand,--je vous donnerai

d'autres éclaircissements sur la langue employée dans ces manuscrits;

laissez-moi d'abord appeler vos regards sur ces pieuses reliques, qui

vous diront tant de choses après la lecture de ces manuscrits... Cette

faucille d'or,--ajouta M. Lebrenn en replaçant le bijou sur la

table,--est donc le symbole du manuscrit numéro 1, portant la date de

l'an 57 avant Jésus-Christ. Vous le verrez, ce temps a été pour notre

famille, libre alors, une époque de joyeuse prospérité, de mâles

vertus, de fiers enseignements. C'était, hélas! la fin d'un beau

jour... de terribles maux l'ont suivi, l'esclavage, les supplices, la

mort...--Et après un moment de silence pensif, le marchand reprit:--En

un mot, chacun de ces manuscrits vous dira presque siècle par siècle

la vie de nos aïeux.

Pendant quelques instants, les enfants de M. Lebrenn, non moins

silencieux et émus que leur père, parcoururent d'un regard avide ces

débris du passé, dont nous donnerons une sorte de nomenclature

chronologique, comme s'il s'agissait de l'inventaire du cabinet d'un

antiquaire.

Nous l'avons dit, à la petite =faucille d'or=[23] était joint un

manuscrit portant la date de l'an 57 avant Jésus-Christ.

[Note 23: Rien de moins invraisemblable que la conservation

séculaire d'un pareil bijou; on peut voir au Cabinet des antiques de

la Bibliothèque nationale, un _bracelet d'or_ d'un délicieux travail

et de fabrication gauloise; ce bracelet a été reproduit dans

l'excellent et curieux _Livre d'or des métiers_, p. 3, 1re liv.,

par le bibliophile Jacob et Ferdinand Serré.]

Au manuscrit nº 2, portant la date de l'an 56 avant Jésus-Christ,

était jointe =une clochette d'airain=, pareille à celle dont on garnit

aujourd'hui en Bretagne les colliers des boeufs.

Cette clochette datait donc au moins de =dix-neuf cent six= _ans_.....

Au manuscrit nº 3, portant la date de l'année 50 après Jésus-Christ,

était joint un fragment de =collier de fer=, ou carcan, rongé de

rouille, sur lequel on reconnaissait les vestiges de ces lettres

romaines burinées dans le fer:

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 39 / 66 题