Comment la famille Lebrenn vit de nombreuses curiosités
historiques dans la chambre mystérieuse.--Quelles étaient ces
curiosités, et pourquoi elles se trouvaient là, ainsi que
plusieurs manuscrits singuliers.--De l'engagement sacré que prit
Sacrovir entre les mains de son père avant de commencer la
lecture de ces manuscrits qui doit chaque soir se faire en
famille.
La chambre mystérieuse où M. Lebrenn introduisait pour la première
fois son fils, sa fille et Georges Duchêne, n'avait, quant à ses
dispositions intérieures, rien d'extraordinaire, sinon qu'elle était
toujours éclairée par une lampe de forme antique, de même que le sont
certains sanctuaires sacrés; et ce lieu n'était-il pas le sanctuaire
des pieux souvenirs, des traditions souvent héroïques de cette famille
plébéienne? Au-dessous de la lampe, les enfants du marchand virent une
grande table recouverte d'un tapis, sur cette table un coffret de
bronze. Autour de ce coffret, verdi par les siècles, étaient rangés
différents objets, dont quelques-uns remontaient à l'antiquité la plus
reculée, et dont les plus modernes étaient le _casque_ du comte de
Plouernel et _l'anneau de fer_ que le marchand avait rapporté du bagne
de Rochefort.
--Mes enfants,--dit M. Lebrenn d'une voix pénétrée en leur désignant
du geste les curiosités historiques rassemblées sur la table,--voici
les reliques de notre famille... À chacun de ces objets se rattache,
pour nous, un souvenir, un nom, un fait, une date; de même que lorsque
notre descendance possédera le récit de ma vie écrite par moi, le
casque de monsieur de Plouernel et l'anneau de fer que j'ai porté au
bagne auront leur signification historique. C'est ainsi que presque
toutes les générations qui nous ont succédé, ont, depuis près de deux
mille ans, fourni leur tribut à cette collection.
--Depuis tant de siècles, mon père!--dit Sacrovir avec un profond
étonnement, en regardant sa soeur et son beau-frère.
--Vous saurez plus tard, mes enfants, comment sont parvenues jusqu'à
nous ces reliques, peu volumineuses, vous le voyez; car, sauf le
casque de monsieur de Plouernel et un sabre d'honneur donné à mon père
à la fin du dernier siècle, ces objets peuvent être renfermés, ainsi
qu'ils l'ont été souvent, dans ce coffret de bronze... tabernacle de
nos souvenirs, enfoui parfois dans quelque solitude, et y restant de
longues années jusqu'à des temps plus calmes.
M. Lebrenn prit alors sur la table le premier de ces débris du passé,
rangés par ordre chronologique. C'était un bijou d'or noirci par les
siècles, ayant la forme d'une _faucille_; un anneau mobile fixé au
manche indiquait que ce bijou avait dû se porter suspendu à une chaîne
ou à une ceinture.
--Cette petite faucille d'or, mes enfants,--poursuivit M.
Lebrenn,--est un emblème druidique; c'est le plus ancien souvenir que
nous possédions de notre famille; son origine remonte à l'année 57
avant Jésus-Christ; c'est-à-dire qu'il y a de cela aujourd'hui
dix-neuf cent six ans.
--Et ce bijou... l'un des nôtres l'a porté, mon père?--demanda
Velléda.
--Oui, mon enfant,--répondit M. Lebrenn avec émotion.--Celle qui l'a
porté était jeune comme toi, belle comme toi... et le coeur le plus
angélique!... le courage le plus fier! Mais à quoi bon?... vous lirez
cette admirable légende de notre famille dans ce manuscrit,--ajouta M.
Lebrenn en indiquant à ses enfants un livret auprès duquel était
placée la _faucille d'or_. Ce livret, ainsi que les plus anciens de
ceux que l'on voyait sur la table, se composait d'un grand nombre de
feuillets oblongs de _peau tannée_ (sorte de parchemin), jadis cousus
à la suite les uns des autres en manière de bande longue et
étroite[21]; mais, pour plus de commodité, ils avaient été décousus
les uns des autres et reliés en un petit volume, recouvert de chagrin
noir, sur le plat duquel on lisait en lettres argentées:
_An 57 av. J.-C._
[Note 21: L'emploi de _peaux tannées_ pour écrire remonte à une
antiquité très-reculée, et fut répandu chez les peuples de l'Asie,
ainsi que chez les Grecs, les Romains et les =Gaulois=. On conserve à la
bibliothèque de Bruxelles un manuscrit du Pentateuque que l'on croit
antérieur au neuvième siècle; il est écrit en cinquante-sept peaux
cousues ensemble, formant un rouleau de trente-six mètres de long.
(=Ludovic Lalanne=, _Cur. bibl._, p. 11.)]
--Mais, mon père,--dit Sacrovir,--je vois sur cette table un livret à
peu près pareil à celui-ci, à côté de chacun des objets dont vous nous
avez parlé?...
--C'est qu'en effet, mes enfants, chaque relique provenant d'un des
membres de notre famille est accompagnée d'un manuscrit de sa main,
racontant sa vie et souvent celle des siens.
--Comment, mon père?--dit Sacrovir de plus en plus étonné;--ces
manuscrits?...
--Ont tous été écrits par quelqu'un de nos aïeux... Cela vous
surprend, mes enfants? Vous avez peine à comprendre qu'une famille
inconnue possède _sa chronique_, comme si elle était d'antique race
royale? puis vous vous demandez comment cette chronique a pu se
succéder, sans interruption, de siècle en siècle, depuis près de deux
mille ans jusqu'à nos jours?
--En effet, mon père,--dit le jeune homme,--cela me semble si
extraordinaire...
--... Que cela touche à l'invraisemblance, n'est-ce pas?--reprit le
marchand.
--Non, mon père,--dit Velléda,--puisque vous affirmez que cela est;
mais cela nous étonne beaucoup!
--Sachez d'abord, mes enfants, que cet usage de se transmettre, de
génération en génération, soit oralement, soit par écrit, les
traditions de famille, a toujours été l'une des coutumes les plus
caractéristiques de nos pères les Gaulois, et encore plus
religieusement observée chez les Gaulois de Bretagne que partout
ailleurs. Chaque famille, si obscure qu'elle fût, avait sa tradition,
tandis que dans les autres pays d'Europe cette coutume se pratiquait
même rarement parmi les princes et les rois. Pour vous en
convaincre,--ajouta le marchand en prenant sur la table un vieux petit
livre qui semblait dater des premiers temps de l'imprimerie,--je vais
vous citer un passage traduit d'un des plus anciens ouvrages sur la
Bretagne, et dont l'autorité fait foi dans le monde savant.
Et M. Lebrenn lut ce qui suit:
«_Chez les =Bretons=, les gens de la moindre condition connaissent leurs
aïeux et retiennent de mémoire toute la ligne de leur ascendance
=jusqu'aux générations les plus reculées=, et l'expriment ainsi, par
exemple: =Érès=, fils de =Théodrik=,--fils =d'Enn=,--fils
=d'Aecle=,--fils de =Cadel=,--fils de =Roderik= le Grand, ou le chef.
Et ainsi de reste. Leurs ancêtres sont pour eux l'objet d'un vrai
culte, et les injures qu'ils punissent le plus sont celles faites à
leur race. Leurs vengeances sont cruelles et sanguinaires, et ils
punissent non-seulement les insultes nouvelles, mais aussi les plus
anciennes, faites à leur race, et qu'ils ont toujours présentes tant
qu'elles ne sont pas vengées[22]._»
[Note 22: M. Augustin Thierry, l'illustre historien, au témoignage
duquel nous en appellerons plus d'une fois, car nul plus que lui n'a
envisagé l'histoire sous un jour plus national et plus démocratique, a
cité (1º v. page 11 de son _Histoire de la Conquête de l'Angleterre
par les Normands_) trois lignes seulement de ce document curieux qu'il
indique sommairement ainsi: _Geraldi Cambrensis Itenerari Walliæ_.
Nous sommes allés aux sources, et nous avons trouvé tout le passage
ci-dessus. L'époque de la publication de ce livre écrit en latin est
ainsi désignée: _Londini apud Edmonidum Bollifantum impress. Henrici
dembani et Radulfi nuberii._--1585.]
--Vous le voyez, mes enfants,--ajouta M. Lebrenn en reposant le livre
sur la table,--notre chronique de famille s'explique ainsi; et
malheureusement vous verrez que quelques-uns de nos aïeux n'ont été
que trop fidèles à cette coutume de poursuivre une vengeance de
génération en génération... Car plus d'une fois, dans le cours des
âges, les Plouernel...
--Que dites-vous, mon père?--s'écria Georges.--Les ancêtres du comte
de Plouernel ont été parfois les ennemis de notre race?...
--Oui, mes enfants... vous le verrez... Mais n'anticipons pas... Vous
comprendrez donc que si nos pères se transmettaient une vengeance de
génération en génération, depuis les temps les plus reculés, ils se
transmettaient nécessairement aussi les causes de cette vengeance, et
en outre les faits les plus importants de chaque génération; c'est
ainsi que nos archives se sont trouvées écrites d'âge en âge jusqu'à
aujourd'hui.
--Vous avez raison, mon père,--dit Sacrovir;--cette coutume explique
ce qui nous avait d'abord semblé si extraordinaire.
--Tout à l'heure, mes enfants,--reprit le marchand,--je vous donnerai
d'autres éclaircissements sur la langue employée dans ces manuscrits;
laissez-moi d'abord appeler vos regards sur ces pieuses reliques, qui
vous diront tant de choses après la lecture de ces manuscrits... Cette
faucille d'or,--ajouta M. Lebrenn en replaçant le bijou sur la
table,--est donc le symbole du manuscrit numéro 1, portant la date de
l'an 57 avant Jésus-Christ. Vous le verrez, ce temps a été pour notre
famille, libre alors, une époque de joyeuse prospérité, de mâles
vertus, de fiers enseignements. C'était, hélas! la fin d'un beau
jour... de terribles maux l'ont suivi, l'esclavage, les supplices, la
mort...--Et après un moment de silence pensif, le marchand reprit:--En
un mot, chacun de ces manuscrits vous dira presque siècle par siècle
la vie de nos aïeux.
Pendant quelques instants, les enfants de M. Lebrenn, non moins
silencieux et émus que leur père, parcoururent d'un regard avide ces
débris du passé, dont nous donnerons une sorte de nomenclature
chronologique, comme s'il s'agissait de l'inventaire du cabinet d'un
antiquaire.
Nous l'avons dit, à la petite =faucille d'or=[23] était joint un
manuscrit portant la date de l'an 57 avant Jésus-Christ.
[Note 23: Rien de moins invraisemblable que la conservation
séculaire d'un pareil bijou; on peut voir au Cabinet des antiques de
la Bibliothèque nationale, un _bracelet d'or_ d'un délicieux travail
et de fabrication gauloise; ce bracelet a été reproduit dans
l'excellent et curieux _Livre d'or des métiers_, p. 3, 1re liv.,
par le bibliophile Jacob et Ferdinand Serré.]
Au manuscrit nº 2, portant la date de l'an 56 avant Jésus-Christ,
était jointe =une clochette d'airain=, pareille à celle dont on garnit
aujourd'hui en Bretagne les colliers des boeufs.
Cette clochette datait donc au moins de =dix-neuf cent six= _ans_.....
Au manuscrit nº 3, portant la date de l'année 50 après Jésus-Christ,
était joint un fragment de =collier de fer=, ou carcan, rongé de
rouille, sur lequel on reconnaissait les vestiges de ces lettres
romaines burinées dans le fer: