319 -- par ses dix-neuf comptoirs à Paris.

594 -- par les banques départementales, constituées en sociétés

anonymes, indépendantes de la banque de France.

Eh bien! si nous ouvrons le rapport des censeurs de la banque de

France, rédigé par M. Odier, nous trouvons, parmi les frais généraux

de cette administration, qu'elle n'a payé qu'un droit de patente de

12,500 francs. =Douze mille cinq cents= francs pour exploiter une masse

d'effets de 809 millions! Est-ce là de la justice distributive en

matière d'impôts? Si toutes les exploitations agricoles et autres

étaient taxées à ce taux, le budget des recettes courrait grand risque

de ne pas atteindre 200,000 à 300,000 francs, et il monte pourtant à

près de deux milliards.

Aussi la valeur des actions des principales banques de France, en

1846, était monté aux taux suivants:

Banques Valeur de création des actions. Valeurs en 1846.

de France 1,000 fr 3,346 fr.

Lyon 1,000 3,260

Rouen 1,000 2,600

Bordeaux 1,000 2,285

Marseille 1,000 1,750

Lille 1,000 1,600

Orléans 1,000 1,550

Hâvre 1,000 1,250

Toulouse 500 1,150

_Industries métallurgiques_.

Autre exemple: Parmi les entreprises de la grande industrie, celle des

mines figure au premier rang. Voici le relevé de cette production

envahie en argent pour 1842:

Houille 33,497,779 fr.

Tourbe 5,326,184

Cuivre et minerai 257,500

Plomb, litharge, alquifoux, argent fin 844,583

Antimoine et préparations 100,645

Manganèse 116,150

Bitume 459,413

Alun et sulfate de fer 1,413,263

Sel marin 14,889,425

Fer, fonte, acier et minerai en fer 148,074,900

Carrière de matériaux de constructions de pierres

à chaux, d'argiles communes 41,047,519

Industries d'origines minérales, telles que

verreries, poteries, porcelaines, briques,

produits chimiques 151,690,008

Produits divers en cuivre, zinc, plomb, etc. 6,689,269

-------------------

Total général 404,406,638 fr.

On connaît les bénéfices énormes que l'industrie des mines procure à

une grande partie de leurs propriétaires; on connaît l'abondance, par

exemple, de la production des fers de Saint-Dizier, et l'étendue de

leurs débouchés, celle des houilles dans le riche bassin de la Lière,

etc. Eh bien! toutes ces richesses industrielles ne participent à

l'impôt que des sommes insignifiantes.

* * * * *

Nous avons analysé plus haut les richesses produites par l'industrie

minérale. Le nombre des ouvriers occupés par ces diverses industries

est d'environ 500,000.

Quel est le sort de ces ouvriers? Allez, demandez-le aux catacombes

des carrières et des mines, aux forges, aux fonderies brûlantes du

fer, des verreries, etc. Visitez les hôpitaux et les chenils de ces

misérables travailleurs, vous les verrez mourir avant l'âge, et

souvent, hélas! expirer sous les tortures d'affreuses maladies,

produites par les émanations de substances délétères. Voilà le hideux

spectacle qui se présentera à vos yeux.

Aussi des rumeurs sinistres et des cris de vengeance sortent de temps

en temps de ces profondeurs. C'est le rugissement d'Encelade qui se

sent écrasé sous le poids de l'Etna; c'est la voix des esclaves d'un

industrialisme sans entrailles qui lutte contre le poids non moins

lourd d'un capital égoïste.]

--Pauvres chers aveugles!--reprit en souriant M. Lebrenn,--le

prodigieux mouvement industriel qui s'opère dans les différentes

classes de travailleurs et de bourgeois ne frappe donc pas vos yeux?

Songez donc à ces innombrables associations ouvrières qui se fondent

de toutes parts, à ces excellents essais de banque d'échange, de

comptoirs communaux, de crédit foncier, etc., etc. Ces tentatives, les

unes couronnées de succès, les autres incertaines encore, mais toutes

entreprises avec intelligence, courage, probité, persévérance et foi

dans l'avenir démocratique et social, ne prouvent-elles pas que le

peuple et la bourgeoisie, ne comptant plus, et bien ils font, sur le

concours et l'aide de l'_État_, cette impuissante chimère, cherchent

leur force et leurs ressources en eux-mêmes, afin de se délivrer de

l'exploitation capitaliste et usuraire, comme ils se sont délivrés de

la tyrannie monarchique et jésuitique?... Croyez-moi, mes enfants,

lorsque tout un peuple comme le nôtre se met à chercher la solution

d'un problème, d'où descend sa vraie liberté, son travail, son

bien-être et celui de la famille... ce problème, il le trouve... et,

le socialisme aidant, il le trouvera[20].

[Note 20: Pour donner une idée du prodigieux mouvement industriel

dont nous parlons, et qui éclôt pacifiquement sous la féconde

influence du socialisme, nous donnerons sans commentaire la pièce

suivante:

ASSOCIATIONS OUVRIÈRES FRATERNELLES. =commission centrale des

associations fraternelles.=

Les associations sont enfin unies.

La _Mutualité du travail_ commence sérieusement, et de cette mutualité

va naître la =gratuité du crédit=, basée sur la _solidarité

proportionnelle_ que les associations établissent entre elles.

La commission centrale s'occupe activement de former des centres de

production et de consommation, afin de rendre très-facile la

circulation des _bons d'échange_, qui seront émis prochainement.

Cette publication des associations adhérentes s'accroîtra chaque

semaine des adhésions reçues et des associations nouvelles qui auront

été formées.

La commission centrale de _l'Union_ invite les associations qui n'ont

pas encore envoyé leurs statuts à les envoyer le plus promptement

possible, afin qu'elle puisse les faire jouir du bénéfice de la

publicité des journaux démocratiques. Il a été bien compris que

l'envoi des statuts et l'adhésion aux rectifications n'impose pas

l'obligation d'adhérer au _Contrat d'union_.

Le siége de la Commission centrale est rue Saint-André-des-Arts, 27,

ancien 35. Ouvert tous les jours, de dix heures du matin à quatre

heures, et de six à dix heures du soir.

=Union des associations fraternelles.=

_Mutualité du travail et du crédit.--Solidarité des

associations._

=BLANCHISSEUSES.= Rue Michel-Lecomte, 27.

=BONNETIERS.= Rue de la Vannerie, 47.

=BOULANGERS.= Bureau central, rue des

Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, 7.--Succursales: Rue de la Glacière,

32, et rue Vincent, à Belleville.--Rue Mogador, 13, à la Villette.

=CASQUETTES= (Ouvrières en). Rue Saint-Germain-l'Auxerrois, 45.

=CHARBONS DE TERRE ET DE BOIS.= Rue de Châtillon, 3.

=CHAUSSONNIERS.= Rue Jean-de-l'Épine, 11.

=CHEMISIÈRES ET COUTURIÈRES.= Rue de la Corderie Saint-Honoré, 7.

=CLOUTIERS.= Rue Château-Landon, 6.

=COIFFEURS.= Associations solidaires. Rue Saint-Honoré, 87.--Rue

Jean-Robert, 22.--Cloître Saint-Benoît.--Rue Saint-Denis,

278.--Chaussée du Maine, 56.--Rue Michel-le-Comte, 50.--À Saint-Denis

(banlieue), rue Compoise, 57.--Rue Saint-Nicolas-Saint-Antoine, 26.

=CORDONNIERS.= Rue du Cadran, 15.--Rue Rambuteau, 57.--Place du

Louvre, 26.

=CUISINIERS.= Jardin de la Liberté, rue des Poissonniers, 38 et 40, à

la Chapelle-Saint-Denis, et rue Saint Sauveur, 53.

--Réunis, barrière Pigale et barrière des Amandiers, et rue

Aubry-le-Boucher, 32.

--Français, barrière des Trois-Couronnes.

--Rue Notre-Dame-des-Victoires, 7.

--Rue de la Grande-Truanderie, 40.

=DAGUERRÉOTYPES= (Fabricants d'appareils de). Rue Galande, 47.

=ÉCRIVAINS RÉDACTEURS.= Rue du Petit-Reposoir, 3.

=GRAVEURS.= Rue des Vieux-Augustins, 58.

=LIMONADIERS.= Rue du Roule, 3.

=LINGÈRES.= Rue du Faubourg-Saint-Denis, 23.

=LITHOGRAPHES.= Passage du Caire, 64-65.

=MAÇONS ET TAILLEURS DE PIERRE.= Rue Geoffroy-Lasnier, 11.

=MÉDECINS ET PHARMACIENS.= Rue Montmartre, 20.

=OEUFS, BEURRE, FROMAGE= (pour la vente). Rue Saint-Honoré, 49.

=PEINTRES EN BATIMENTS.= Fusion des trois associations, ayant leurs

siéges respectifs rue des Arcis, 8; rue de Paradis-Poissonnière, 40,

et rue du Faubourg-Saint-Denis, 123.

=PHARMACIENS.= Pharmacie humanitaire, rue Constantine, 26, et rue du

Temple, 55.

=SAGES FEMMES.= Rue du Cherche-Midi, 12.

=SERRURIERS EN TOUS GENRES.= Faubourg Saint-Denis, 135.

=TRAVAILLEURS= de toutes professions et de tous pays, à Châtillon,

près Montrouge (département de la Seine).

_Associations dont les statuts ont été vérifiés, mais qui n'ont

pas adhéré à l'Union._

=APPAREILLEURS DE GAZ.= Rue Saint-Denis, 257, passage du Renard, et

rue du Renard-Saint-Sauveur, 4.

=CHAPELIERS.= Boulevard Saint-Denis, 4, et rue Dauphine, 11.

=CHARPENTIERS.= Rue Vieille-du-Temple, 79.

=COIFFEURS.= Rue Lamartine, 1.--Succursale: rue Saint-Honoré, 139.

=CORDONNIERS.= Rue Saint-Honoré, 22.

=CORPORATIONS RÉUNIES.= Impasse des Couronnes, 6 et 8, à la

Chapelle-Saint-Denis.

=CORROYEURS.= Rue de la Terrasse, 4, aux Batignolles. Dépôt à Paris,

rue du Renard-Saint-Sauveur, 7.

=CUISINIERS.= Rue du Faubourg-du-Temple, 58.--Rue du Four

Saint-Germain, 46.--Rue Dauphine.

=FACTEURS DE PIANOS.= Rue de Chabrol, 24.

=GRAINETIERS.= Rue des Fourreurs, 12.

=GRAVEURS SUR BOIS= pour illustrations typographiques. Quai Bourbon,

39, île Saint-Louis.

=INSTITUTEURS, INSTITUTRICES et PROFESSEURS= socialistes. Rue de

Bréda, 21.

=LIMES= (Ouvriers en). Rue Phélippeaux, 27.

=LUNETTIERS EN ACIER.= Rue Saint-Martin, 180, entrée rue Jean-Robert,

28.

=MARBRIERS ET TAILLEURS DE PIERRES= réunis, pour monuments funèbres.

Rue Fontaine-Saint-Georges, 52.

=MÉGISSIERS.= Rue Saint-Hippolyte, 13.

=MENUISIERS EN BATIMENTS.= Rue de Jessaint, à la Chapelle Saint-Denis.

=PHARMACIENS.= Pharmacie médicale, rue Zacharie, 5.

=SERRURIERS MÉCANICIENS.= Rue du Grand-Hurleur, 5.

_Pour la Commission_,

Le secrétaire, =JEANNE=.

]

--Mais où sont nos forces, mon père? Notre parti est décimé!... Les

républicains-socialistes sont traqués, calomniés, dénoncés,

emprisonnés, proscrits!... Enfin, que dirai-je? Comment ne pas se

décourager, se désespérer, lorsque l'on pense que toi... toi... tu

dois la tardive justice qu'on t'a rendue... à qui?... au comte de

Plouernel... à un royaliste tout-puissant aujourd'hui!...

--Hélas! mon père!--ajouta Georges,--n'est-ce pas le déplorable

symbole de cette situation dont la pensée nous écrase?... Les

royalistes tout-puissants, les républicains persécutés!

--Et quelle est, mes enfants, la conclusion de votre découragement?

--Hélas!--reprit tristement Sacrovir,--ce que nous redoutons, c'est la

ruine de la république, c'est le retour au passé; c'est de rétrograder

au lieu d'avancer, c'est la négation du progrès... c'est d'en arriver

à cette désolante conviction: que l'humanité, au lieu de marcher

toujours, est fatalement condamnée à tourner incessamment sur

elle-même, dans un cercle de fer, dont elle ne peut jamais sortir...

Ainsi, que la République succombe, peut-être allons-nous retourner sur

nos pas... revenir au delà même du point dont nos pères sont partis en

89!

--C'est absolument ce que disent et ce qu'espèrent les royalistes, mes

enfants...

--Il n'est que trop vrai, mon père...

--Que les royalistes commettent cette erreur de logique, soit, je le

conçois; rien n'aveugle comme la passion, l'intérêt, ou les préjugés

de caste; mais que nous... mes enfants, nous fermions les yeux à

l'évidence du progrès... plus éclatant que le soleil, pour nous

plonger de gaieté de coeur dans les ténèbres du doute... mais que

nous, mes enfants, nous fassions à la sainteté de notre cause l'injure

de douter de sa puissance, de son triomphe souverain... lorsqu'il se

manifeste de toutes parts...

--Que dites-vous, mon père?

--Je dis: lorsque notre triomphe se manifeste de toutes parts; je dis

que, en de telles circonstances, se laisser abattre, se décourager, ce

serait compromettre notre cause!... si le progrès de l'humanité ne

poursuivait pas sa marche éternelle, malgré l'incrédulité,

l'aveuglement, les faiblesses, les trahisons ou les crimes des

hommes!...

--Comment!... l'humanité sans cesse en progrès?...

--Sans cesse, mes enfants.

--Mais il y a bien des siècles... nos pères les Gaulois vivaient

libres, heureux! et pourtant ils ont été dépouillés, asservis, par la

conquête romaine, puis par celle de rois franks: était-ce donc un

progrès cela?

--Je n'ai pas dit, mes amis, que nos pères n'ont pas souffert, mais

que l'humanité avait marché... Derniers fils d'un ancien monde qui

s'écroulait de toutes parts pour faire place au monde chrétien,

progrès immense!... nos pères ont été meurtris, mutilés, sous les

débris de la société antique... Mais en même temps une grande

transformation sociale s'opérait; car, je vous le répète, l'humanité

marche toujours... parfois lentement, jamais elle n'a fait un pas en

arrière.

--Mon père, je vous crois... cependant...

--Malgré toi tu doutes encore, Sacrovir? Je comprends cela;

heureusement les enseignements, les _preuves_, les _dates_, les

_faits_, les _noms_, que tu trouveras tout à l'heure dans la chambre

mystérieuse, te convaincront mieux que mes paroles... Et lorsque vous

verrez, mes amis, qu'aux temps les plus affreux de notre histoire,

tels que les ont presque toujours faits à notre pays les rois, les

seigneurs et le haut clergé catholique; lorsque vous verrez que nous

autres _conquis_, nous sommes partis de l'=esclavage= pour arriver

progressivement, à travers les siècles, à la =souveraineté du peuple=,

vous vous demanderez si à cette heure, où nous sommes investis de

cette souveraineté si laborieusement gagnée, nous ne serions pas

criminels de douter de l'avenir... En douter, grand Dieu! ah! nos

pères, malgré leur martyre, n'en ont jamais douté, eux! Aussi,

n'est-il presque pas de siècle où ils n'aient fait un pas vers

l'affranchissement... Hélas! ce pas était presque toujours

ensanglanté. Car si nos maîtres les conquérants se sont montrés

implacables, vous le verrez, il n'est pas de siècle où de terribles

représailles n'aient éclaté contre eux pour satisfaire la justice de

Dieu... Oui, vous le verrez, pas de siècle où le bonnet de laine ne se

soit insurgé contre le casque d'or! où la faux du paysan ne se soit

croisée avec la lance du chevalier! ou la main calleuse du vassal

n'ait brisé la main douillette de quelque tyranneau d'évêque! Vous le

verrez, mes enfants... pas de siècle où les infâmes débauches, les

voleries, les férocités des rois et de la plupart des seigneurs et des

membres du haut clergé catholique, n'aient soulevé les populations, et

où elles n'aient protesté par les armes contre la tyrannie du trône,

de la noblesse et des papes!... Vous le verrez, pas de siècle où les

affamés, se dressant inexorables comme la faim, n'aient jeté les repus

dans la terreur... pas de siècle qui n'ait eu son festin de Balthazar,

enseveli avec ses coupes d'or, ses fleurs, ses chants et ses

magnificences, sous le flot vengeur de quelque torrent populaire...

Sans doute, hélas! à ces terribles, mais légitimes représailles de

l'opprimé, succédaient contre lui de féroces vengeances; mais de

formidables exemples étaient faits; et toujours l'insurrection ou

l'épouvante a _arraché_ aux éternels oppresseurs de nos pères _quelque

durable concession =écrite dans la loi= et forcément observée_.

--Je vous crois,--dit Sacrovir;--si l'on juge du passé par le présent,

car dans ces derniers temps l'insurrection a conquis nos libertés de

89 et 92, l'insurrection, en 1830, nous a rendu une partie de nos

droits; enfin, en 1848, l'insurrection a proclamé la souveraineté du

peuple, et le suffrage universel, qui met un terme à ces luttes

fratricides.

--Et il en a été toujours ainsi, mon enfant; car tu le verras, _il

n'est pas une réforme sociale, politique, civile ou religieuse, que

nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle au prix

de leur sang_!... Hélas! cela est cruel... cela est déplorable; mais

que faire? qui invoquer? que résoudre? Il fallait bien recourir aux

armes, lorsque des privilégiés opiniâtres, inexorables, incorrigibles,

répondaient aux larmes, aux douleurs, aux prières des opprimés: =Rien,

rien, rien!!=... Alors d'effroyables colères surgissaient et le

désespoir rendait les faibles forts... alors des torrents de sang

coulaient des deux côtés... Mais sur qui ce sang doit-il retomber?...

Ah! qu'il retombe tout entier sur ceux-là qui, par la force,

réduisaient leurs frères à un abominable esclavage, sous lequel

l'homme, parfois ravalé au niveau de la brute, n'en différait que par

ces divins instincts de justice et de liberté que l'oppression la plus

affreuse n'étouffe jamais en nous! Aussi ces instincts se

réveillaient-ils formidables lorsque sonnait, d'âge en âge, l'heure de

l'affranchissement progressif de l'humanité... C'est ainsi qu'à force

de vaillance, d'opiniâtreté, de batailles, de martyres, nos pères ont

brisé d'abord les fers de l'esclavage antique où les Franks les

avaient maintenus lors de la conquête; puis ils sont arrivés au

servage, condition un peu moins horrible. Puis, de serfs, ils sont

devenus vassaux, puis main-mortables, nouveaux progrès; et toujours

ainsi, de pas en pas, se frayant, à force de patience et d'énergie,

une route à travers les siècles et les obstacles, ils sont enfin

arrivés à reconquérir leur =droit divin=, à eux et à nous; c'est-à-dire

la =souveraineté du peuple=. Et n'est-ce pas à la fois un droit et une

récompense? car enfin, à cette heure, tout ce qui constitue la

richesse de la France que nos pères avaient reçue des mains de Dieu,

nue, inculte et sauvage, ces terres cultivées, ces industries, ces

monuments, ces routes, ces canaux, que sais-je? enfin toutes les

merveilles de civilisation dont la France est aujourd'hui couverte, ne

sont-elles pas le fruit de l'accumulation du travail de nos aïeux,

prolétaires et bourgeois durant des siècles? Ah! eux seuls ne sont

jamais restés oisifs! et tandis que les rois, les seigneurs de la

_conquête franque_, et le haut clergé catholique, leur éternel et

indigne complice, jouissaient dans l'indolence; chacune de nos

laborieuses générations, à nous autres _Gaulois conquis, asservis et

dépouillés_, augmentait les incalculables richesses du pays! Et pour

prix de ces labeurs séculaires, le prolétariat aujourd'hui émancipé

n'interviendrait pas légalement, pacifiquement, de par son droit

souverain, dans une plus équitable exploitation de ces trésors, créés,

fécondés, par la sueur et par le sang de ses pères! Quoi! pauvres

enfants! le prolétariat risquerait d'être demain replongé dans le

servage, parce que, selon la nature des choses, à l'action succède une

réaction passagère; parce que des traîtres ont escaladé le pouvoir;

parce que les rois d'Europe, sentant leur fin venue, redoublent de

férocité comme la bête sauvage aux abois?... Vous désespérez de

l'avenir? lorsque, grâce au suffrage universel, leur dernière et

impérissable conquête, les déshérités d'hier, aujourd'hui majorité

immense, peuvent demain imposer à la minorité privilégiée de la veille

leur volonté, souveraine comme l'équité? Quoi! vous désespérez?

lorsque le pouvoir est révocable à la voix de nos représentants,

nommés commis par nous =juges suprêmes= de ce pouvoir?... dans le cas où

il aurait l'audace de violer la constitution, cette arche sainte de la

république, que nous défendrions au prix de notre sang! Quoi! vous

désespérez, parce que, depuis dix-huit mois, nous avons lutté, quelque

peu souffert?... Ah! ce n'est pas pendant dix-huit mois que nos pères

ont souffert, ont lutté; c'est pendant plus de dix-huit siècles... Et

si chaque génération a eu ses martyrs, elle a eu ses conquêtes!... et

de ces martyrs, de ces conquêtes, vous allez voir les pieuses

reliques, les glorieux trophées... Venez, mes enfants, suivez-moi.

Et ce disant, M. Lebrenn se dirigea, suivi de sa famille, dans la

chambre aux volets fermés, où le fils, la fille et le gendre du

marchand entraient pour la première fois.

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 38 / 66 题