594 -- par les banques départementales, constituées en sociétés
anonymes, indépendantes de la banque de France.
Eh bien! si nous ouvrons le rapport des censeurs de la banque de
France, rédigé par M. Odier, nous trouvons, parmi les frais généraux
de cette administration, qu'elle n'a payé qu'un droit de patente de
12,500 francs. =Douze mille cinq cents= francs pour exploiter une masse
d'effets de 809 millions! Est-ce là de la justice distributive en
matière d'impôts? Si toutes les exploitations agricoles et autres
étaient taxées à ce taux, le budget des recettes courrait grand risque
de ne pas atteindre 200,000 à 300,000 francs, et il monte pourtant à
près de deux milliards.
Aussi la valeur des actions des principales banques de France, en
1846, était monté aux taux suivants:
Banques Valeur de création des actions. Valeurs en 1846.
de France 1,000 fr 3,346 fr.
Lyon 1,000 3,260
Rouen 1,000 2,600
Bordeaux 1,000 2,285
Marseille 1,000 1,750
Lille 1,000 1,600
Orléans 1,000 1,550
Hâvre 1,000 1,250
Toulouse 500 1,150
_Industries métallurgiques_.
Autre exemple: Parmi les entreprises de la grande industrie, celle des
mines figure au premier rang. Voici le relevé de cette production
envahie en argent pour 1842:
Houille 33,497,779 fr.
Tourbe 5,326,184
Cuivre et minerai 257,500
Plomb, litharge, alquifoux, argent fin 844,583
Antimoine et préparations 100,645
Manganèse 116,150
Bitume 459,413
Alun et sulfate de fer 1,413,263
Sel marin 14,889,425
Fer, fonte, acier et minerai en fer 148,074,900
Carrière de matériaux de constructions de pierres
à chaux, d'argiles communes 41,047,519
Industries d'origines minérales, telles que
verreries, poteries, porcelaines, briques,
produits chimiques 151,690,008
Produits divers en cuivre, zinc, plomb, etc. 6,689,269
-------------------
Total général 404,406,638 fr.
On connaît les bénéfices énormes que l'industrie des mines procure à
une grande partie de leurs propriétaires; on connaît l'abondance, par
exemple, de la production des fers de Saint-Dizier, et l'étendue de
leurs débouchés, celle des houilles dans le riche bassin de la Lière,
etc. Eh bien! toutes ces richesses industrielles ne participent à
l'impôt que des sommes insignifiantes.
* * * * *
Nous avons analysé plus haut les richesses produites par l'industrie
minérale. Le nombre des ouvriers occupés par ces diverses industries
est d'environ 500,000.
Quel est le sort de ces ouvriers? Allez, demandez-le aux catacombes
des carrières et des mines, aux forges, aux fonderies brûlantes du
fer, des verreries, etc. Visitez les hôpitaux et les chenils de ces
misérables travailleurs, vous les verrez mourir avant l'âge, et
souvent, hélas! expirer sous les tortures d'affreuses maladies,
produites par les émanations de substances délétères. Voilà le hideux
spectacle qui se présentera à vos yeux.
Aussi des rumeurs sinistres et des cris de vengeance sortent de temps
en temps de ces profondeurs. C'est le rugissement d'Encelade qui se
sent écrasé sous le poids de l'Etna; c'est la voix des esclaves d'un
industrialisme sans entrailles qui lutte contre le poids non moins
lourd d'un capital égoïste.]
--Pauvres chers aveugles!--reprit en souriant M. Lebrenn,--le
prodigieux mouvement industriel qui s'opère dans les différentes
classes de travailleurs et de bourgeois ne frappe donc pas vos yeux?
Songez donc à ces innombrables associations ouvrières qui se fondent
de toutes parts, à ces excellents essais de banque d'échange, de
comptoirs communaux, de crédit foncier, etc., etc. Ces tentatives, les
unes couronnées de succès, les autres incertaines encore, mais toutes
entreprises avec intelligence, courage, probité, persévérance et foi
dans l'avenir démocratique et social, ne prouvent-elles pas que le
peuple et la bourgeoisie, ne comptant plus, et bien ils font, sur le
concours et l'aide de l'_État_, cette impuissante chimère, cherchent
leur force et leurs ressources en eux-mêmes, afin de se délivrer de
l'exploitation capitaliste et usuraire, comme ils se sont délivrés de
la tyrannie monarchique et jésuitique?... Croyez-moi, mes enfants,
lorsque tout un peuple comme le nôtre se met à chercher la solution
d'un problème, d'où descend sa vraie liberté, son travail, son
bien-être et celui de la famille... ce problème, il le trouve... et,
le socialisme aidant, il le trouvera[20].
[Note 20: Pour donner une idée du prodigieux mouvement industriel
dont nous parlons, et qui éclôt pacifiquement sous la féconde
influence du socialisme, nous donnerons sans commentaire la pièce
suivante:
ASSOCIATIONS OUVRIÈRES FRATERNELLES. =commission centrale des
associations fraternelles.=
Les associations sont enfin unies.
La _Mutualité du travail_ commence sérieusement, et de cette mutualité
va naître la =gratuité du crédit=, basée sur la _solidarité
proportionnelle_ que les associations établissent entre elles.
La commission centrale s'occupe activement de former des centres de
production et de consommation, afin de rendre très-facile la
circulation des _bons d'échange_, qui seront émis prochainement.
Cette publication des associations adhérentes s'accroîtra chaque
semaine des adhésions reçues et des associations nouvelles qui auront
été formées.
La commission centrale de _l'Union_ invite les associations qui n'ont
pas encore envoyé leurs statuts à les envoyer le plus promptement
possible, afin qu'elle puisse les faire jouir du bénéfice de la
publicité des journaux démocratiques. Il a été bien compris que
l'envoi des statuts et l'adhésion aux rectifications n'impose pas
l'obligation d'adhérer au _Contrat d'union_.
Le siége de la Commission centrale est rue Saint-André-des-Arts, 27,
ancien 35. Ouvert tous les jours, de dix heures du matin à quatre
heures, et de six à dix heures du soir.
=Union des associations fraternelles.=
_Mutualité du travail et du crédit.--Solidarité des
associations._
=BLANCHISSEUSES.= Rue Michel-Lecomte, 27.
=BONNETIERS.= Rue de la Vannerie, 47.
=BOULANGERS.= Bureau central, rue des
Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, 7.--Succursales: Rue de la Glacière,
32, et rue Vincent, à Belleville.--Rue Mogador, 13, à la Villette.
=CASQUETTES= (Ouvrières en). Rue Saint-Germain-l'Auxerrois, 45.
=CHARBONS DE TERRE ET DE BOIS.= Rue de Châtillon, 3.
=CHAUSSONNIERS.= Rue Jean-de-l'Épine, 11.
=CHEMISIÈRES ET COUTURIÈRES.= Rue de la Corderie Saint-Honoré, 7.
=CLOUTIERS.= Rue Château-Landon, 6.
=COIFFEURS.= Associations solidaires. Rue Saint-Honoré, 87.--Rue
Jean-Robert, 22.--Cloître Saint-Benoît.--Rue Saint-Denis,
278.--Chaussée du Maine, 56.--Rue Michel-le-Comte, 50.--À Saint-Denis
(banlieue), rue Compoise, 57.--Rue Saint-Nicolas-Saint-Antoine, 26.
=CORDONNIERS.= Rue du Cadran, 15.--Rue Rambuteau, 57.--Place du
Louvre, 26.
=CUISINIERS.= Jardin de la Liberté, rue des Poissonniers, 38 et 40, à
la Chapelle-Saint-Denis, et rue Saint Sauveur, 53.
--Réunis, barrière Pigale et barrière des Amandiers, et rue
Aubry-le-Boucher, 32.
--Français, barrière des Trois-Couronnes.
--Rue Notre-Dame-des-Victoires, 7.
--Rue de la Grande-Truanderie, 40.
=DAGUERRÉOTYPES= (Fabricants d'appareils de). Rue Galande, 47.
=ÉCRIVAINS RÉDACTEURS.= Rue du Petit-Reposoir, 3.
=GRAVEURS.= Rue des Vieux-Augustins, 58.
=LIMONADIERS.= Rue du Roule, 3.
=LINGÈRES.= Rue du Faubourg-Saint-Denis, 23.
=LITHOGRAPHES.= Passage du Caire, 64-65.
=MAÇONS ET TAILLEURS DE PIERRE.= Rue Geoffroy-Lasnier, 11.
=MÉDECINS ET PHARMACIENS.= Rue Montmartre, 20.
=OEUFS, BEURRE, FROMAGE= (pour la vente). Rue Saint-Honoré, 49.
=PEINTRES EN BATIMENTS.= Fusion des trois associations, ayant leurs
siéges respectifs rue des Arcis, 8; rue de Paradis-Poissonnière, 40,
et rue du Faubourg-Saint-Denis, 123.
=PHARMACIENS.= Pharmacie humanitaire, rue Constantine, 26, et rue du
Temple, 55.
=SAGES FEMMES.= Rue du Cherche-Midi, 12.
=SERRURIERS EN TOUS GENRES.= Faubourg Saint-Denis, 135.
=TRAVAILLEURS= de toutes professions et de tous pays, à Châtillon,
près Montrouge (département de la Seine).
_Associations dont les statuts ont été vérifiés, mais qui n'ont
pas adhéré à l'Union._
=APPAREILLEURS DE GAZ.= Rue Saint-Denis, 257, passage du Renard, et
rue du Renard-Saint-Sauveur, 4.
=CHAPELIERS.= Boulevard Saint-Denis, 4, et rue Dauphine, 11.
=CHARPENTIERS.= Rue Vieille-du-Temple, 79.
=COIFFEURS.= Rue Lamartine, 1.--Succursale: rue Saint-Honoré, 139.
=CORDONNIERS.= Rue Saint-Honoré, 22.
=CORPORATIONS RÉUNIES.= Impasse des Couronnes, 6 et 8, à la
Chapelle-Saint-Denis.
=CORROYEURS.= Rue de la Terrasse, 4, aux Batignolles. Dépôt à Paris,
rue du Renard-Saint-Sauveur, 7.
=CUISINIERS.= Rue du Faubourg-du-Temple, 58.--Rue du Four
Saint-Germain, 46.--Rue Dauphine.
=FACTEURS DE PIANOS.= Rue de Chabrol, 24.
=GRAINETIERS.= Rue des Fourreurs, 12.
=GRAVEURS SUR BOIS= pour illustrations typographiques. Quai Bourbon,
39, île Saint-Louis.
=INSTITUTEURS, INSTITUTRICES et PROFESSEURS= socialistes. Rue de
Bréda, 21.
=LIMES= (Ouvriers en). Rue Phélippeaux, 27.
=LUNETTIERS EN ACIER.= Rue Saint-Martin, 180, entrée rue Jean-Robert,
28.
=MARBRIERS ET TAILLEURS DE PIERRES= réunis, pour monuments funèbres.
Rue Fontaine-Saint-Georges, 52.
=MÉGISSIERS.= Rue Saint-Hippolyte, 13.
=MENUISIERS EN BATIMENTS.= Rue de Jessaint, à la Chapelle Saint-Denis.
=PHARMACIENS.= Pharmacie médicale, rue Zacharie, 5.
=SERRURIERS MÉCANICIENS.= Rue du Grand-Hurleur, 5.
_Pour la Commission_,
Le secrétaire, =JEANNE=.
]
--Mais où sont nos forces, mon père? Notre parti est décimé!... Les
républicains-socialistes sont traqués, calomniés, dénoncés,
emprisonnés, proscrits!... Enfin, que dirai-je? Comment ne pas se
décourager, se désespérer, lorsque l'on pense que toi... toi... tu
dois la tardive justice qu'on t'a rendue... à qui?... au comte de
Plouernel... à un royaliste tout-puissant aujourd'hui!...
--Hélas! mon père!--ajouta Georges,--n'est-ce pas le déplorable
symbole de cette situation dont la pensée nous écrase?... Les
royalistes tout-puissants, les républicains persécutés!
--Et quelle est, mes enfants, la conclusion de votre découragement?
--Hélas!--reprit tristement Sacrovir,--ce que nous redoutons, c'est la
ruine de la république, c'est le retour au passé; c'est de rétrograder
au lieu d'avancer, c'est la négation du progrès... c'est d'en arriver
à cette désolante conviction: que l'humanité, au lieu de marcher
toujours, est fatalement condamnée à tourner incessamment sur
elle-même, dans un cercle de fer, dont elle ne peut jamais sortir...
Ainsi, que la République succombe, peut-être allons-nous retourner sur
nos pas... revenir au delà même du point dont nos pères sont partis en
89!
--C'est absolument ce que disent et ce qu'espèrent les royalistes, mes
enfants...
--Il n'est que trop vrai, mon père...
--Que les royalistes commettent cette erreur de logique, soit, je le
conçois; rien n'aveugle comme la passion, l'intérêt, ou les préjugés
de caste; mais que nous... mes enfants, nous fermions les yeux à
l'évidence du progrès... plus éclatant que le soleil, pour nous
plonger de gaieté de coeur dans les ténèbres du doute... mais que
nous, mes enfants, nous fassions à la sainteté de notre cause l'injure
de douter de sa puissance, de son triomphe souverain... lorsqu'il se
manifeste de toutes parts...
--Que dites-vous, mon père?
--Je dis: lorsque notre triomphe se manifeste de toutes parts; je dis
que, en de telles circonstances, se laisser abattre, se décourager, ce
serait compromettre notre cause!... si le progrès de l'humanité ne
poursuivait pas sa marche éternelle, malgré l'incrédulité,
l'aveuglement, les faiblesses, les trahisons ou les crimes des
hommes!...
--Comment!... l'humanité sans cesse en progrès?...
--Sans cesse, mes enfants.
--Mais il y a bien des siècles... nos pères les Gaulois vivaient
libres, heureux! et pourtant ils ont été dépouillés, asservis, par la
conquête romaine, puis par celle de rois franks: était-ce donc un
progrès cela?
--Je n'ai pas dit, mes amis, que nos pères n'ont pas souffert, mais
que l'humanité avait marché... Derniers fils d'un ancien monde qui
s'écroulait de toutes parts pour faire place au monde chrétien,
progrès immense!... nos pères ont été meurtris, mutilés, sous les
débris de la société antique... Mais en même temps une grande
transformation sociale s'opérait; car, je vous le répète, l'humanité
marche toujours... parfois lentement, jamais elle n'a fait un pas en
arrière.
--Mon père, je vous crois... cependant...
--Malgré toi tu doutes encore, Sacrovir? Je comprends cela;
heureusement les enseignements, les _preuves_, les _dates_, les
_faits_, les _noms_, que tu trouveras tout à l'heure dans la chambre
mystérieuse, te convaincront mieux que mes paroles... Et lorsque vous
verrez, mes amis, qu'aux temps les plus affreux de notre histoire,
tels que les ont presque toujours faits à notre pays les rois, les
seigneurs et le haut clergé catholique; lorsque vous verrez que nous
autres _conquis_, nous sommes partis de l'=esclavage= pour arriver
progressivement, à travers les siècles, à la =souveraineté du peuple=,
vous vous demanderez si à cette heure, où nous sommes investis de
cette souveraineté si laborieusement gagnée, nous ne serions pas
criminels de douter de l'avenir... En douter, grand Dieu! ah! nos
pères, malgré leur martyre, n'en ont jamais douté, eux! Aussi,
n'est-il presque pas de siècle où ils n'aient fait un pas vers
l'affranchissement... Hélas! ce pas était presque toujours
ensanglanté. Car si nos maîtres les conquérants se sont montrés
implacables, vous le verrez, il n'est pas de siècle où de terribles
représailles n'aient éclaté contre eux pour satisfaire la justice de
Dieu... Oui, vous le verrez, pas de siècle où le bonnet de laine ne se
soit insurgé contre le casque d'or! où la faux du paysan ne se soit
croisée avec la lance du chevalier! ou la main calleuse du vassal
n'ait brisé la main douillette de quelque tyranneau d'évêque! Vous le
verrez, mes enfants... pas de siècle où les infâmes débauches, les
voleries, les férocités des rois et de la plupart des seigneurs et des
membres du haut clergé catholique, n'aient soulevé les populations, et
où elles n'aient protesté par les armes contre la tyrannie du trône,
de la noblesse et des papes!... Vous le verrez, pas de siècle où les
affamés, se dressant inexorables comme la faim, n'aient jeté les repus
dans la terreur... pas de siècle qui n'ait eu son festin de Balthazar,
enseveli avec ses coupes d'or, ses fleurs, ses chants et ses
magnificences, sous le flot vengeur de quelque torrent populaire...
Sans doute, hélas! à ces terribles, mais légitimes représailles de
l'opprimé, succédaient contre lui de féroces vengeances; mais de
formidables exemples étaient faits; et toujours l'insurrection ou
l'épouvante a _arraché_ aux éternels oppresseurs de nos pères _quelque
durable concession =écrite dans la loi= et forcément observée_.
--Je vous crois,--dit Sacrovir;--si l'on juge du passé par le présent,
car dans ces derniers temps l'insurrection a conquis nos libertés de
89 et 92, l'insurrection, en 1830, nous a rendu une partie de nos
droits; enfin, en 1848, l'insurrection a proclamé la souveraineté du
peuple, et le suffrage universel, qui met un terme à ces luttes
fratricides.
--Et il en a été toujours ainsi, mon enfant; car tu le verras, _il
n'est pas une réforme sociale, politique, civile ou religieuse, que
nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle au prix
de leur sang_!... Hélas! cela est cruel... cela est déplorable; mais
que faire? qui invoquer? que résoudre? Il fallait bien recourir aux
armes, lorsque des privilégiés opiniâtres, inexorables, incorrigibles,
répondaient aux larmes, aux douleurs, aux prières des opprimés: =Rien,
rien, rien!!=... Alors d'effroyables colères surgissaient et le
désespoir rendait les faibles forts... alors des torrents de sang
coulaient des deux côtés... Mais sur qui ce sang doit-il retomber?...
Ah! qu'il retombe tout entier sur ceux-là qui, par la force,
réduisaient leurs frères à un abominable esclavage, sous lequel
l'homme, parfois ravalé au niveau de la brute, n'en différait que par
ces divins instincts de justice et de liberté que l'oppression la plus
affreuse n'étouffe jamais en nous! Aussi ces instincts se
réveillaient-ils formidables lorsque sonnait, d'âge en âge, l'heure de
l'affranchissement progressif de l'humanité... C'est ainsi qu'à force
de vaillance, d'opiniâtreté, de batailles, de martyres, nos pères ont
brisé d'abord les fers de l'esclavage antique où les Franks les
avaient maintenus lors de la conquête; puis ils sont arrivés au
servage, condition un peu moins horrible. Puis, de serfs, ils sont
devenus vassaux, puis main-mortables, nouveaux progrès; et toujours
ainsi, de pas en pas, se frayant, à force de patience et d'énergie,
une route à travers les siècles et les obstacles, ils sont enfin
arrivés à reconquérir leur =droit divin=, à eux et à nous; c'est-à-dire
la =souveraineté du peuple=. Et n'est-ce pas à la fois un droit et une
récompense? car enfin, à cette heure, tout ce qui constitue la
richesse de la France que nos pères avaient reçue des mains de Dieu,
nue, inculte et sauvage, ces terres cultivées, ces industries, ces
monuments, ces routes, ces canaux, que sais-je? enfin toutes les
merveilles de civilisation dont la France est aujourd'hui couverte, ne
sont-elles pas le fruit de l'accumulation du travail de nos aïeux,
prolétaires et bourgeois durant des siècles? Ah! eux seuls ne sont
jamais restés oisifs! et tandis que les rois, les seigneurs de la
_conquête franque_, et le haut clergé catholique, leur éternel et
indigne complice, jouissaient dans l'indolence; chacune de nos
laborieuses générations, à nous autres _Gaulois conquis, asservis et
dépouillés_, augmentait les incalculables richesses du pays! Et pour
prix de ces labeurs séculaires, le prolétariat aujourd'hui émancipé
n'interviendrait pas légalement, pacifiquement, de par son droit
souverain, dans une plus équitable exploitation de ces trésors, créés,
fécondés, par la sueur et par le sang de ses pères! Quoi! pauvres
enfants! le prolétariat risquerait d'être demain replongé dans le
servage, parce que, selon la nature des choses, à l'action succède une
réaction passagère; parce que des traîtres ont escaladé le pouvoir;
parce que les rois d'Europe, sentant leur fin venue, redoublent de
férocité comme la bête sauvage aux abois?... Vous désespérez de
l'avenir? lorsque, grâce au suffrage universel, leur dernière et
impérissable conquête, les déshérités d'hier, aujourd'hui majorité
immense, peuvent demain imposer à la minorité privilégiée de la veille
leur volonté, souveraine comme l'équité? Quoi! vous désespérez?
lorsque le pouvoir est révocable à la voix de nos représentants,
nommés commis par nous =juges suprêmes= de ce pouvoir?... dans le cas où
il aurait l'audace de violer la constitution, cette arche sainte de la
république, que nous défendrions au prix de notre sang! Quoi! vous
désespérez, parce que, depuis dix-huit mois, nous avons lutté, quelque
peu souffert?... Ah! ce n'est pas pendant dix-huit mois que nos pères
ont souffert, ont lutté; c'est pendant plus de dix-huit siècles... Et
si chaque génération a eu ses martyrs, elle a eu ses conquêtes!... et
de ces martyrs, de ces conquêtes, vous allez voir les pieuses
reliques, les glorieux trophées... Venez, mes enfants, suivez-moi.
Et ce disant, M. Lebrenn se dirigea, suivi de sa famille, dans la
chambre aux volets fermés, où le fils, la fille et le gendre du
marchand entraient pour la première fois.