M. Lebrenn trouva son hôte debout, pâle et sombre.

--Monsieur,--dit-il,--mes blessures ne sont pas assez graves pour

m'empêcher de quitter votre maison. Je n'oublierai jamais votre

généreuse conduite envers moi, conduite doublement louable, après ce

qui s'est passé hier entre nous. Mon seul désir est de pouvoir

m'acquitter un jour... Cela me sera difficile, monsieur, car nous

sommes vaincus, et vous êtes vainqueurs... J'étais aveugle sur la

situation des esprits; cette révolution soudaine m'éclaire... Le jour

de l'avénement du peuple est arrivé... Nous avons eu notre temps,

comme vous me le disiez hier. Monsieur, votre tour est venu.

--Je le crois, monsieur... Maintenant, laissez-moi vous donner un

conseil... Il ne serait pas prudent à vous de sortir en uniforme...

L'effervescence populaire n'est pas encore calmée... Je vais vous

donner un paletot et un chapeau rond; à l'aide de ce déguisement, et

dans la compagnie d'un de mes amis, vous pourrez sans encombre

regagner votre demeure.

--Monsieur! vous n'y songez pas... Me déguiser... ce serait une

lâcheté!...

--De grâce, monsieur! pas de susceptibilité exagérée; n'avez-vous pas

conscience de vous être intrépidement battu jusqu'à la fin?

--Oui... mais désarmé... désarmé par des...

Puis, s'interrompant, il tendit la main au marchand et lui dit:

--Pardon, monsieur... je m'oublie, et je suis vaincu... Soit, je

suivrai votre conseil; je prendrai un déguisement, sans croire

commettre une lâcheté. Un homme dont la conduite est aussi digne que

la vôtre doit être bon juge en matière d'honneur.

En un instant M. de Plouernel fut vêtu en bourgeois, grâce aux habits

que lui prêta le marchand.

Le colonel, montrant alors son casque bossué placé à côté de son

uniforme à demi déchiré pendant la lutte, dit à M. Lebrenn:

--Monsieur, je vous en prie, gardez mon casque, à défaut de mon sabre,

que j'aurais aimé à vous laisser comme souvenir d'un soldat à qui vous

avez généreusement sauvé la vie.

--J'accepte, monsieur,--répondit le marchand;--j'ajouterai ce casque à

deux autres souvenirs qui me viennent de votre famille.

--De ma famille!--s'écria M. de Plouernel stupéfait.--De ma

famille!... Vous la connaissez?

--Hélas! monsieur...--répondit le marchand d'un air pensif et

mélancolique,--ce n'est pas la première fois que depuis des siècles un

Néroweg de Plouernel et un Lebrenn se sont rencontrés les armes à la

main.

--Que dites-vous, monsieur?--demanda le comte de plus en plus

surpris.--Je vous en prie! expliquez-vous...

Deux coups frappés à la porte interrompirent l'entretien de M. Lebrenn

et de son hôte.

--Qui est là?--dit le marchand.

--Moi, père.

--Entre, mon enfant.

--Père,--dit vivement Sacrovir,--plusieurs amis sont en bas; ils

arrivent de l'Hôtel de ville. Ils vous attendent.

--Mon enfant,--reprit M. Lebrenn,--tu es connu comme moi dans la rue;

tu vas accompagner notre hôte, en passant par le petit escalier qui

aboutit sous la porte cochère, afin de ne pas passer par la boutique.

--Oui, père.

--Tu ne quitteras monsieur de Plouernel que lorsqu'il sera rentré chez

lui, et tout à fait en sûreté.

--Soyez tranquille, mon père; je viens déjà de traverser deux fois les

barricades... Je réponds de tout.

--Pardon, monsieur, si je vous quitte,--dit le marchand à M. de

Plouernel.--Mes amis m'attendent...

--Adieu, monsieur...--dit le colonel d'une voix pénétrée.--J'ignore ce

que l'avenir nous réserve; nous pouvons nous retrouver encore dans des

camps opposés; mais, je vous le jure, je ne pourrai désormais vous

regarder comme un ennemi.

Et M. de Plouernel suivit le fils du marchand.

M. Lebrenn, resté seul, contempla le casque du colonel pendant un

instant, et se dit:

--Ah! il est vraiment des fatalités étranges!...

Et prenant le casque, il alla le déposer dans cette pièce mystérieuse

qui excitait si vivement la curiosité de Gildas.

M. Lebrenn vint ensuite rejoindre ses amis, qui lui apprirent que l'on

ne doutait plus que la république ne fût proclamée par le gouvernement

provisoire réuni à l'Hôtel de ville.

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 30 / 66 题