--Ces soldats sont des frères, après tout; tâchons une dernière fois
d'éviter l'effusion du sang.
--Vous avez raison... Essayez toujours, monsieur Lebrenn,--dit le
forgeron aux bras nus, en frappant avec l'ongle sur la pierre de son
fusil;--mais ce sera peine perdue... Vous allez voir...
Le marchand monta jusqu'au faîte des pavés amoncelés; là, appuyé d'une
main sur son fusil, et de l'autre main agitant son mouchoir, il fit
signe aux soldats qu'il voulait parlementer.
Les tambours de la troupe cessèrent de battre la charge, et firent un
roulement, que suivit un grand silence.
À l'une des fenêtres du premier étage de la maison du marchand, sa
femme, sa fille, à demi cachées par la jalousie, qu'elles soulevaient
un peu, se tenaient côte à côte, pâles, mais calmes et résolues. Elles
ne quittaient pas des yeux M. Lebrenn, parlant alors aux soldats, et
son fils, qui, son fusil à la main, avait bientôt gravi la barricade,
afin de pouvoir, au besoin, couvrir son père de son corps. Georges
Duchêne allait les rejoindre, lorsqu'il se sentit vivement tiré par sa
blouse.
Il se retourna et vit Pradeline, les joues animées et toute haletante
d'une course précipitée.
Les défenseurs de la barricade regardant la jeune fille avec surprise,
lui avaient dit, tandis qu'elle tâchait de se frayer un passage parmi
eux pour arriver jusqu'à Georges:
--Ne restez pas là, mon enfant, c'est trop dangereux.
--Vous, ici!--s'écria Georges, stupéfait à l'aspect de Pradeline.
--Georges! Écoutez-moi!--lui répondit-elle d'une voix
suppliante--Hier, je suis allée chez vous deux fois dans la journée,
sans pouvoir vous trouver... Je vous ai écrit que je reviendrais ce
matin... J'ai traversé pour cela plusieurs barricades, et...
--Retirez-vous!--s'écria Georges alarmé pour elle.--Vous allez vous
faire tuer... Votre place n'est pas ici...
--Georges! je viens vous rendre un service... Je...
Pradeline ne put achever. M. Lebrenn, qui avait en vain parlementé
avec un capitaine de la garde municipale, se retourna et s'écria:
--Ils veulent la guerre!... Eh bien! la guerre!... Attendez leur
feu... et alors ripostez...
La garde municipale tira; les insurgés ripostèrent, et bientôt un
nuage de fumée plana sur la barricade. On tira des fenêtres voisines,
on tira des soupiraux de caves; on put même voir à la croisée de sa
mansarde le vieux grand-père de Georges Duchêne effectuer, faute
d'armes et de munitions, une espèce de déménagement à grande volée sur
les municipaux assaillant la barricade, où se battait le petit-fils du
vieillard: ustensiles de ménage et de cuisine, tables, chaises, tout
ce qui put enfin passer à travers la fenêtre, était jeté par le
bonhomme avec une fureur presque comique; car, à bout de projectiles,
il finit par jeter, de désespoir, son bonnet de coton sur les troupes;
puis, regardant autour de lui, désolé de n'avoir plus de munitions, il
poussa un cri de triomphe, et commença d'arracher toutes les ardoises
de la toiture qui se trouvaient à sa portée, et de les lancer à tour
de bras sur les soldats.
L'attaque était chaudement engagée: les municipaux, après avoir
riposté par des feux de peloton, s'élancèrent intrépidement à la
baïonnette.
À travers la vapeur blanchâtre condensée sur le faîte de la barricade,
se dessinaient plusieurs groupes: dans l'un, M. Lebrenn, après avoir
déchargé son fusil, s'en servait comme d'une massue pour repousser les
assaillants; son fils et Georges, attachés à ses pas, le secondaient
vigoureusement. De temps à autre, tout en combattant, le père et le
fils jetaient un regard rapide sur la jalousie à demi baissée, et ces
mots parvenaient parfois à leur oreille:
--Courage! Marik!...--criait madame Lebrenn.--Courage! mon fils!...
--Courage! père!...--criait Velléda.--Courage! frère!...
Une balle égarée fit voler en éclats une des lames fragiles de la
jalousie derrière laquelle se trouvaient les deux femmes
héroïques..... Les deux vraies Gauloises, comme disait M. Lebrenn, ne
sourcillèrent pas, elles restèrent à portée de voir le marchand et son
fils.
Il y eut un moment où, après avoir vaillamment lutté corps à corps
avec un capitaine, M. Lebrenn, venant de le renverser, se redressa,
chancelant encore sur les pavés ébranlés; soudain un soldat, debout
sur la crête de la barricade, et dominant le marchand de toute sa
hauteur, leva son fusil la pointe de la baïonnette en bas; il allait
transpercer le marchand, lorsque Georges, se jetant au devant du coup,
le reçut à travers le bras, et tomba. Le soldat allait redoubler,
lorsqu'il fut saisi aux jambes par deux petites mains, qui se
cramponnèrent à lui avec la force convulsive du désespoir... il perdit
l'équilibre et roula, la tête en avant, de l'autre côté de la
barricade.
Georges devait la vie à Pradeline: brave comme un lion, les cheveux en
désordre, la joue enflammée, elle était, durant le combat, parvenue à
se rapprocher de Georges. Mais, au moment où elle venait de le sauver,
une balle, en ricochant, frappa la jeune fille au côté. Elle tomba sur
les genoux... en s'évanouissant son dernier regard chercha Georges,
qui ne se doutait pas du dévouement de la pauvre créature[17].
[Note 17: Ces traits de courage, dignes de nos mères, sont
justifiés par la mort héroïque de deux belles jeunes filles de
dix-huit ans, qui, coiffées en cheveux, les bras nus, se tenaient
debout sur une barricade, voisine de la rue Saint-Denis, au mois de
juin 1848.]
Le père Bribri, voyant la jeune fille blessée, déposa son mousqueton,
courut à elle et la souleva. Il cherchait des yeux où la mettre à
l'abri, lorsqu'il aperçut, à la porte du magasin de toile, madame
Lebrenn et sa fille. Elles venaient de descendre du premier étage, et
s'occupaient, avec Gildas et Jeanike, d'organiser une ambulance dans
la boutique.
Gildas commençait à s'habituer au feu. Il aida le père Bribri à
transporter Pradeline mourante dans l'arrière-magasin, où madame
Lebrenn et sa fille lui donnèrent les premiers soins.
Le chiffonnier sortait de la boutique, lorsqu'il vit rouler à ses
pieds un frêle petit corps vêtu d'un pantalon garance et d'un
bourgeron bleu en lambeaux, trempé de sang.
--Ah! pauvre Flamèche!--s'écria le vieillard en courant auprès de
l'enfant, qu'il essaya de relever en lui disant:--Tu es blessé?... Ça
ne sera rien... Courage...
--Je suis flambé, père Bribri!...--répondit l'enfant d'une voix
éteinte.--C'est dommage... je n'irai pas... pêcher de poissons rouges
dans le... bassin... des...
Et il expira.
Une grosse larme roula sur la barbe hérissée du chiffonnier.
--Pauvre petit b.....! il n'était pas méchant,--dit le père Bribri en
soupirant.--Il meurt comme il a vécu, sur le pavé de Paris!
Telle fut la fin et l'oraison funèbre de Flamèche.
Au moment où le pauvre enfant trépassait, le grand-père de Georges,
malgré sa faiblesse, descendait de chez lui, accourant à la barricade.
Du haut de sa fenêtre, ses munitions mobilières et immobilières
épuisées, il avait suivi les péripéties du combat, et vu tomber son
petit-fils. Il le cherchait parmi les morts et les blessés, en
l'appelant d'une voix déchirante.
La résistance des défenseurs de la barricade fut si opiniâtre, que les
municipaux, après avoir perdu un grand nombre de soldats, durent se
replier en bon ordre.
Le feu avait cessé depuis quelques instants, lorsqu'on entendit tirer
un coup de fusil dans une rue voisine, et retentir sur le pavé le
galop de plusieurs chevaux.
On vit bientôt paraître à revers de la barricade un colonel de
dragons, suivi de plusieurs cavaliers, le sabre au poing, comme leur
chef, et chargeant un groupe d'insurgés, qui tiraient en battant en
retraite et en courant.
C'était le colonel de Plouernel; séparé d'un escadron de son régiment
par un mouvement populaire, il cherchait à s'ouvrir un passage vers le
boulevard, ne s'attendant pas à trouver la rue occupée à cet endroit
par l'insurrection.
Le combat, un moment suspendu, recommença. Les défenseurs de la
barricade crurent d'abord que ce petit nombre de cavaliers formait
l'avant-garde d'un régiment qui allait les prendre à revers et les
mettre entre deux feux si la garde municipale revenait à l'assaut.
Une décharge générale accueillit les quinze ou vingt dragons commandés
par le colonel de Plouernel; quelques cavaliers tombèrent, lui-même
fut atteint; mais, cédant à son intrépidité naturelle, il enfonça ses
éperons dans les flancs de son cheval, brandit son sabre et s'écria:
--Dragons! sabrez cette canaille!...
Le bond que fit le cheval du colonel fut énorme; il atteignit la base
de la barricade; mais là, il trébucha sur les pavés roulants et
s'abattit.
M. de Plouernel, quoique blessé, et à demi engagé sous sa monture, se
défendait encore avec un courage héroïque; chacun des coups de sabre
qu'il assénait de son bras de fer faisait une blessure. Il allait
cependant succomber sous le nombre, lorsque, au péril de sa vie, M.
Lebrenn, aidé de son fils et de Georges (quoique celui-ci fût blessé),
se jeta entre le colonel et les assaillants exaspérés par la lutte,
parvint à le retirer de dessous son cheval, et à le pousser dans
l'intérieur de la boutique.
--Amis! ces dragons sont isolés, hors d'état de nous résister...
désarmons-les... mais pas de carnage inutile... ce sont des frères!...
--Grâce aux soldats... mais mort au colonel!--s'écrièrent les hommes
qui étaient accourus chargés par les dragons.--Mort au colonel!...
--Oui! oui!--répétèrent plusieurs voix.
--Non!--s'écria le marchand en barrant sa porte avec son fusil, tandis
que Georges se joignait à lui.--Non! non! pas de massacre après le
combat... pas de lâcheté!...
--Le colonel a tué mon frère d'un coup de pistolet à bout portant...
là-bas, au coin de la rue!--hurla un homme, les yeux sanglants,
l'écume aux lèvres, en brandissant un sabre.--À mort, le colonel!...
--Oui! oui! à mort!...--crièrent plusieurs voix menaçantes.--À
mort!...
--Non! vous ne tuerez pas un homme blessé!--Vous ne voudrez pas
massacrer un homme désarmé!...
--À mort!--répétèrent plusieurs voix.--À mort!...
Eh bien, entrez!--Voyons si vous aurez le coeur de déshonorer la cause
du peuple par un crime!
Et le marchand, quoique prêt à s'opposer de nouveau à cette férocité,
laissa libre la porte qu'il avait jusque-là défendue.
Les assaillants restèrent immobiles, frappés des paroles de M.
Lebrenn.
Cependant, l'homme qui voulait venger son frère s'élança le sabre à la
main en poussant un cri farouche. Déjà il touchait au seuil de la
porte, lorsque Georges, lui saisissant les mains, et les serrant entre
les siennes, l'arrêta, et lui dit d'une voix profondément émue:
--Tu voudrais te venger par un assassinat? Non, frère... tu n'es pas
un assassin!
Et Georges Duchêne, les larmes aux yeux, le pressa dans ses bras.
La voix, le geste, l'accent de la physionomie de Georges causèrent une
telle vive impression à l'homme qui criait vengeance, qu'il baissa la
tête, jeta son sabre loin de lui; puis, se laissant tomber sur un tas
de pavés, il cacha sa figure entre ses deux mains, en murmurant à
travers ses sanglots étouffés:
--Mon frère!... mon pauvre frère!...
* * * * *
Le combat a cessé depuis quelque temps. Le fils du marchand est allé
aux informations; il a apporté la nouvelle que le roi et la famille
royale sont en fuite, que les troupes fraternisent avec le peuple, que
la chambre des députés est dissoute, et qu'un gouvernement provisoire
est établi à l'Hôtel de ville.
La barricade de la rue Saint-Denis est cependant toujours
militairement gardée. En cas de nouvelles alertes, des vedettes
avancées ont été placées. Çà et là gisent les morts des deux partis.
Les blessés appartenant soit à l'insurrection, soit à l'armée, ont été
transportés dans plusieurs boutiques où sont établies des ambulances,
ainsi que chez M. Lebrenn. Les soldats sont traités avec les mêmes
soins que ceux qui les combattaient quelques heures auparavant. Les
femmes s'empressent autour d'eux; et s'il est quelque chose à
regretter, c'est l'excès de zèle et la multitude des offres de
service.
Plusieurs gardes municipaux et un officier de dragons, qui
accompagnait le colonel de Plouernel, ayant été faits prisonniers, on
les a répartis dans diverses maisons, d'où ils ont pu bientôt sortir,
déguisés en bourgeois, et accompagnés bras dessus, bras dessous, par
leurs adversaires du matin.
La boutique de M. Lebrenn est encombrée de blessés: l'un est étendu
sur le comptoir, les autres sur des matelas jetés à la hâte sur le
plancher. Le marchand et sa famille aident plusieurs chirurgiens du
quartier à poser le premier appareil sur les blessures; Gildas
distribue de l'eau mélangée de vin aux patients, dont la soif est
brûlante. Parmi ces derniers, côte à côte, sur le même matelas, se
trouvaient le père Bribri et un sergent de la garde municipale, vieux
soldat à moustaches aussi grises que la barbe du chiffonnier.
Celui-ci, après avoir prononcé l'oraison funèbre de Flamèche, avait
reçu, lors de l'alerte causée par les dragons, une balle dans la
jambe. Le sergent avait reçu, lui, à la première attaque de la
barricade, une balle dans les reins.
--Cré coquin! que je souffre!--murmura le sergent.--Et quelle soif!...
le gosier me brûle...
Le père Bribri l'entendit, et voyant passer Gildas, tenant d'une main
une bouteille d'eau mélangée de vin et de l'autre un panier de verres,
il s'écria comme s'il eût été au cabaret:
--Garçon! eh! garçon! à boire à l'ancien, s'il vous plaît... il a
soif.
Le sergent, surpris et touché de l'attention de son camarade de
matelas, lui dit:
--Merci, mon vieux; c'est pas de refus, car j'étrangle.
Gildas, à l'appel du père Bribri, avait rempli un de ses verres; il se
baissa et le tendit au soldat. Celui-ci essaya de se soulever, mais il
n'y put parvenir, et dit en retombant:
--Sacrebleu! je ne peux pas me tenir assis; j'ai les reins démolis.
--Attendez, sergent,--dit le père Bribri;--j'ai une patte avariée,
mais les reins et les bras sont encore solides. Je vas vous donner un
coup de main.
Le chiffonnier aida le soldat à se mettre sur son séant, et le
maintint de la sorte jusqu'à ce qu'il eût fini de boire; après quoi,
il l'aida à se recoucher.
--Merci et pardon de la peine, mon vieux,--dit le municipal.
--À votre service, sergent.
--Dites donc, mon vieux!
--Quoi, sergent?
--Savez-vous que c'est tout de même une drôle de chose?
--Laquelle, sergent?
--Enfin! de dire qu'il y a deux heures, nous nous fichions des coups
de fusil, et que maintenant nous nous faisons des politesses.
--Ne m'en parlez pas, sergent! C'est bête comme tout les coups de
fusil.
--D'autant plus qu'on ne s'en veut pas...
--Parbleu! que le diable me brûle si je vous en voulais, à vous,
sergent!... Et pourtant, c'est peut-être moi qui vous ait cassé les
reins... De même que, sans m'en vouloir pour deux liards, vous
m'auriez planté votre baïonnette dans le ventre... D'où j'en reviens à
dire, sergent, que c'est bête de s'échiner les uns les autres quand on
ne s'en veut pas.
--C'est la pure vérité.
--Eh puis, enfin, est-ce que vous y teniez beaucoup à
Louis-Philippe... vous, sergent?
--Moi? je m'en moque pas mal!... Je tenais à avoir mon temps de
retraite pour m'en aller... Voilà mon opinion. Et vous, l'ancien? la
vôtre?...
--Moi, je suis pour la république, qui assurera du travail et du pain
à ceux qui en manquent.
--Si c'est comme ça, l'ancien, j'en serais assez de la république; car
j'ai mon pauvre frère, chargé de famille, à qui le chômage fait bien
du mal... Ah! c'est pour ça que vous vous battiez, vous, l'ancien? Ma
foi, vous n'aviez pas tort...
--Et pourtant, c'est peut-être vous qui m'avez déquillé, farceur;
mais, sans reproche au moins!
--Que diable voulez-vous? Est-ce que nous savons jamais pourquoi nous
nous battons? La vieille habitude de l'exercice est là; on nous
commande feu... nous faisons feu, sans vouloir trop bien ajuster pour
la première fois... vrai... Mais on riposte ferme... Dam... alors...
chacun pour sa peau...
--Tiens! je crois bien...
--On est pincé, ou l'on voit tomber un camarade; alors on se monte;
l'odeur de la poudre vous grise, et l'on finit par taper comme des
sourds...
--Une fois là, sergent, c'est si naturel!
--Mais, c'est égal, voyez-vous, mon ancien, à portée de fusil, ça va
encore; mais une fois qu'on en vient à s'empoigner corps à corps, à la
baïonnette, et que, se regardant le blanc des yeux, on se dit en
français: _À toi, à moi_... tenez, on sent quelque chose qui vous
amollit les bras et les jambes, ce qu'on ne sent pas quand on tape sur
un vrai ennemi.
--C'est tout simple, sergent, parce que vous vous dites en vous-même:
Voilà des gaillards qui veulent la réforme, la république... bon...
Quel mal me font-ils à moi? Eh puis, est-ce que je ne suis pas du
peuple comme eux? Est-ce que je n'ai pas des parents ou des amis dans
le peuple aussi?... Il y a donc cent à parier contre un que je devrais
être de leur avis au lieu de les carnager...
--C'est si vrai, l'ancien, que je suis comme vous pour la
république... si elle peut donner du pain et du travail à mon pauvre
frère, qui en manque.
--C'est ce qui revient à dire, sergent, qu'il n'y a rien de plus bête
que de s'esquinter les uns les autres, sans s'être au moins dit le
pourquoi de la chose.
Et le père Bribri, tirant de sa poche sa vieille petite tabatière de
bois blanc, dit à son compagnon:
--Sergent, en usez-vous?
--Ma foi, ça n'est pas de refus, l'ancien; ça me dégagera un peu la
cervelle.
--Dites donc, sergent,--dit en riant le père Bribri;--est-ce que vous
seriez enrhumé du cerveau? Vous savez la chanson:
Il y avait une fois cinq à six gendarmes
Qui avaient des bons rhumes de cerveau...
--Ah! vieux farceur!--dit le municipal en donnant une tape amicale sur
l'épaule de son camarade de matelas, et riant de la plaisanterie;
puis, ayant savouré son tabac en connaisseur, il ajouta:
--Fichtre! c'est du fameux!
--Écoutez donc, sergent,--dit le père Bribri en prisant à son
tour,--c'est mon luxe. Je le prends à la _Civette_, rien que ça!
--C'est aussi là que ma femme se fournit.
--Ah! vous êtes marié, sergent? Diable! votre pauvre épouse va être
fièrement inquiète!
--Oui, car c'est une brave femme! Et si ma blessure n'est pas
mortelle, il faudra, l'ancien, que vous veniez d'amitié manger la
soupe chez nous. Eh! eh!... nous parlerons de la barricade de la rue
Saint-Denis en cassant une croûte.
--Vous êtes bien honnête, sergent; c'est pas de refus. Et comme je
n'ai pas de ménage, il faudra qu'en retour votre épouse et vous veniez
manger avec moi une gibelotte à la barrière.
--C'est dit, mon ancien.
Au moment où le _civil_ et le _militaire_ faisaient entre eux cet
échange de courtoisie, M. Lebrenn, pâle, et les larmes aux yeux,
sortit de l'arrière-magasin, dont la porte était restée fermée
jusque-là, et dit à sa femme, toujours occupée à soigner les blessés:
--Ma chère amie, veux-tu venir un instant?
Madame Lebrenn rejoignit son mari, et la porte de l'arrière-magasin se
referma sur eux. Un triste spectacle s'offrit aux yeux de la femme du
marchand.
Pradeline était étendue sur un canapé, pâle et mourante. Georges
Duchêne, le bras en écharpe, se tenait agenouillé auprès de la jeune
fille, lui présentant une tasse remplie de breuvage.
À la vue de madame Lebrenn, la pauvre créature tâcha de sourire,
rassembla ses forces, et dit d'une voix défaillante et entrecoupée:
--Madame... j'ai voulu vous voir... avant de mourir... pour vous
dire... la vérité sur Georges. J'étais orpheline, ouvrière fleuriste;
j'avais eu bien de la peine... bien de la misère... mais j'étais
restée honnête. Je dois dire, pour ne pas m'en faire trop accroire,
que je n'avais jamais été tentée,--ajouta-t-elle avec un sourire amer;
puis elle reprit:--J'ai rencontré Georges à son retour de l'armée...
je suis devenue amoureuse de lui... Je l'ai aimé... oh! bien aimé...
allez!... c'est le seul... peut-être est-ce parce qu'il n'a jamais été
mon amant... je l'aimais sans doute plus qu'il ne m'aimait; il valait
mieux que moi..... c'est par bon coeur qu'il m'a offert de nous
marier..... Malheureusement, une amie m'a perdue; elle avait été,
comme moi, ouvrière... et par misère, elle s'était vendue!... Je l'ai
revue riche, brillante... elle m'a engagée à faire comme elle... la
tête m'a tourné... j'ai oublié Georges.... pas longtemps,
pourtant..... mais pour rien au monde, je n'aurais osé reparaître
devant lui... Quelquefois, cependant, je venais dans cette rue,
tâchant de l'apercevoir... Je l'ai vu plus d'une fois travailler dans
votre magasin, madame... et parler à votre fille, que j'ai trouvée
belle... oh! belle comme le jour!... Un pressentiment m'a dit que
Georges devait l'aimer... Je l'ai épié; plus d'une fois dans ces
derniers temps, je l'ai aperçu le matin à sa fenêtre, regardant vos
croisées... Hier matin... j'étais chez _quelqu'un_...
Et une faible rougeur de honte colora un instant les joues livides de
la jeune fille; elle baissa les yeux, et reprit d'une voix de plus en
plus affaiblie.
--Là, par hasard... j'ai appris que _cette personne_... trouvait votre
fille... très-belle... et comme cette personne... ne recule devant
rien, cela m'a fait peur pour votre fille et pour Georges... J'ai
voulu le prévenir hier... il n'était pas chez lui; je lui ai écrit...
pour lui demander à le voir, sans lui expliquer pourquoi... Ce
matin... je suis sortie de chez moi... sans savoir... qu'il y avait...
des barricades... et.....
La jeune fille ne put achever, sa tête se renversa en arrière; elle
porta machinalement les deux mains à son sein, où elle avait reçu la
blessure, poussa un soupir douloureux et balbutia quelques paroles
inintelligibles, pendant que M. et madame Lebrenn pleuraient
silencieusement.
--Joséphine,--lui dit Georges,--souffrez-vous davantage?--Et il ajouta
en portant la main à ses yeux:--Cette blessure... mortelle... c'est en
voulant me sauver qu'elle l'a reçue.
--Georges,--dit la jeune fille d'une voix faible et d'un air
égaré,--Georges, vous ne savez pas...
Et elle tâcha de rire.
Ce rire dans l'agonie était navrant.
--Pauvre enfant! revenez à vous,--dit madame Lebrenn.
--Je m'appelle _Pradeline_,--répondit la malheureuse créature en
délire.--Oui... parce que je chante toujours.
--L'infortunée!--dit M. Lebrenn,--elle délire!
--Georges...--reprit-elle dans un complet égarement,--écoutez mes
chansons...
Et d'une voix expirante elle improvisa sur son air favori:
Je sens déjà la mort...
Allons... si c'est mon sort...
Ah! c'est pourtant bientôt.
Que de... mourir...
Elle n'acheva pas; ses bras se raidirent, sa tête se pencha sur son
épaule.
Elle était morte...
Gildas, à cet instant, entr'ouvrit la porte qui communiquait à un
escalier montant au premier étage, et dit au marchand:
--Monsieur, le colonel qui est là-haut demande à vous parler tout de
suite.
La nuit était venue.
Le marchand se rendit dans sa chambre à coucher, où le colonel avait
été conduit par mesure de prudence.
M. de Plouernel avait reçu deux blessures légères et de fortes
contusions. Pour faciliter le premier pansement appliqué à ses plaies,
il s'était dépouillé de son uniforme.