M. Lebrenn, se retournant, dit aux combattants qui l'entouraient:

--Ces soldats sont des frères, après tout; tâchons une dernière fois

d'éviter l'effusion du sang.

--Vous avez raison... Essayez toujours, monsieur Lebrenn,--dit le

forgeron aux bras nus, en frappant avec l'ongle sur la pierre de son

fusil;--mais ce sera peine perdue... Vous allez voir...

Le marchand monta jusqu'au faîte des pavés amoncelés; là, appuyé d'une

main sur son fusil, et de l'autre main agitant son mouchoir, il fit

signe aux soldats qu'il voulait parlementer.

Les tambours de la troupe cessèrent de battre la charge, et firent un

roulement, que suivit un grand silence.

À l'une des fenêtres du premier étage de la maison du marchand, sa

femme, sa fille, à demi cachées par la jalousie, qu'elles soulevaient

un peu, se tenaient côte à côte, pâles, mais calmes et résolues. Elles

ne quittaient pas des yeux M. Lebrenn, parlant alors aux soldats, et

son fils, qui, son fusil à la main, avait bientôt gravi la barricade,

afin de pouvoir, au besoin, couvrir son père de son corps. Georges

Duchêne allait les rejoindre, lorsqu'il se sentit vivement tiré par sa

blouse.

Il se retourna et vit Pradeline, les joues animées et toute haletante

d'une course précipitée.

Les défenseurs de la barricade regardant la jeune fille avec surprise,

lui avaient dit, tandis qu'elle tâchait de se frayer un passage parmi

eux pour arriver jusqu'à Georges:

--Ne restez pas là, mon enfant, c'est trop dangereux.

--Vous, ici!--s'écria Georges, stupéfait à l'aspect de Pradeline.

--Georges! Écoutez-moi!--lui répondit-elle d'une voix

suppliante--Hier, je suis allée chez vous deux fois dans la journée,

sans pouvoir vous trouver... Je vous ai écrit que je reviendrais ce

matin... J'ai traversé pour cela plusieurs barricades, et...

--Retirez-vous!--s'écria Georges alarmé pour elle.--Vous allez vous

faire tuer... Votre place n'est pas ici...

--Georges! je viens vous rendre un service... Je...

Pradeline ne put achever. M. Lebrenn, qui avait en vain parlementé

avec un capitaine de la garde municipale, se retourna et s'écria:

--Ils veulent la guerre!... Eh bien! la guerre!... Attendez leur

feu... et alors ripostez...

La garde municipale tira; les insurgés ripostèrent, et bientôt un

nuage de fumée plana sur la barricade. On tira des fenêtres voisines,

on tira des soupiraux de caves; on put même voir à la croisée de sa

mansarde le vieux grand-père de Georges Duchêne effectuer, faute

d'armes et de munitions, une espèce de déménagement à grande volée sur

les municipaux assaillant la barricade, où se battait le petit-fils du

vieillard: ustensiles de ménage et de cuisine, tables, chaises, tout

ce qui put enfin passer à travers la fenêtre, était jeté par le

bonhomme avec une fureur presque comique; car, à bout de projectiles,

il finit par jeter, de désespoir, son bonnet de coton sur les troupes;

puis, regardant autour de lui, désolé de n'avoir plus de munitions, il

poussa un cri de triomphe, et commença d'arracher toutes les ardoises

de la toiture qui se trouvaient à sa portée, et de les lancer à tour

de bras sur les soldats.

L'attaque était chaudement engagée: les municipaux, après avoir

riposté par des feux de peloton, s'élancèrent intrépidement à la

baïonnette.

À travers la vapeur blanchâtre condensée sur le faîte de la barricade,

se dessinaient plusieurs groupes: dans l'un, M. Lebrenn, après avoir

déchargé son fusil, s'en servait comme d'une massue pour repousser les

assaillants; son fils et Georges, attachés à ses pas, le secondaient

vigoureusement. De temps à autre, tout en combattant, le père et le

fils jetaient un regard rapide sur la jalousie à demi baissée, et ces

mots parvenaient parfois à leur oreille:

--Courage! Marik!...--criait madame Lebrenn.--Courage! mon fils!...

--Courage! père!...--criait Velléda.--Courage! frère!...

Une balle égarée fit voler en éclats une des lames fragiles de la

jalousie derrière laquelle se trouvaient les deux femmes

héroïques..... Les deux vraies Gauloises, comme disait M. Lebrenn, ne

sourcillèrent pas, elles restèrent à portée de voir le marchand et son

fils.

Il y eut un moment où, après avoir vaillamment lutté corps à corps

avec un capitaine, M. Lebrenn, venant de le renverser, se redressa,

chancelant encore sur les pavés ébranlés; soudain un soldat, debout

sur la crête de la barricade, et dominant le marchand de toute sa

hauteur, leva son fusil la pointe de la baïonnette en bas; il allait

transpercer le marchand, lorsque Georges, se jetant au devant du coup,

le reçut à travers le bras, et tomba. Le soldat allait redoubler,

lorsqu'il fut saisi aux jambes par deux petites mains, qui se

cramponnèrent à lui avec la force convulsive du désespoir... il perdit

l'équilibre et roula, la tête en avant, de l'autre côté de la

barricade.

Georges devait la vie à Pradeline: brave comme un lion, les cheveux en

désordre, la joue enflammée, elle était, durant le combat, parvenue à

se rapprocher de Georges. Mais, au moment où elle venait de le sauver,

une balle, en ricochant, frappa la jeune fille au côté. Elle tomba sur

les genoux... en s'évanouissant son dernier regard chercha Georges,

qui ne se doutait pas du dévouement de la pauvre créature[17].

[Note 17: Ces traits de courage, dignes de nos mères, sont

justifiés par la mort héroïque de deux belles jeunes filles de

dix-huit ans, qui, coiffées en cheveux, les bras nus, se tenaient

debout sur une barricade, voisine de la rue Saint-Denis, au mois de

juin 1848.]

Le père Bribri, voyant la jeune fille blessée, déposa son mousqueton,

courut à elle et la souleva. Il cherchait des yeux où la mettre à

l'abri, lorsqu'il aperçut, à la porte du magasin de toile, madame

Lebrenn et sa fille. Elles venaient de descendre du premier étage, et

s'occupaient, avec Gildas et Jeanike, d'organiser une ambulance dans

la boutique.

Gildas commençait à s'habituer au feu. Il aida le père Bribri à

transporter Pradeline mourante dans l'arrière-magasin, où madame

Lebrenn et sa fille lui donnèrent les premiers soins.

Le chiffonnier sortait de la boutique, lorsqu'il vit rouler à ses

pieds un frêle petit corps vêtu d'un pantalon garance et d'un

bourgeron bleu en lambeaux, trempé de sang.

--Ah! pauvre Flamèche!--s'écria le vieillard en courant auprès de

l'enfant, qu'il essaya de relever en lui disant:--Tu es blessé?... Ça

ne sera rien... Courage...

--Je suis flambé, père Bribri!...--répondit l'enfant d'une voix

éteinte.--C'est dommage... je n'irai pas... pêcher de poissons rouges

dans le... bassin... des...

Et il expira.

Une grosse larme roula sur la barbe hérissée du chiffonnier.

--Pauvre petit b.....! il n'était pas méchant,--dit le père Bribri en

soupirant.--Il meurt comme il a vécu, sur le pavé de Paris!

Telle fut la fin et l'oraison funèbre de Flamèche.

Au moment où le pauvre enfant trépassait, le grand-père de Georges,

malgré sa faiblesse, descendait de chez lui, accourant à la barricade.

Du haut de sa fenêtre, ses munitions mobilières et immobilières

épuisées, il avait suivi les péripéties du combat, et vu tomber son

petit-fils. Il le cherchait parmi les morts et les blessés, en

l'appelant d'une voix déchirante.

La résistance des défenseurs de la barricade fut si opiniâtre, que les

municipaux, après avoir perdu un grand nombre de soldats, durent se

replier en bon ordre.

Le feu avait cessé depuis quelques instants, lorsqu'on entendit tirer

un coup de fusil dans une rue voisine, et retentir sur le pavé le

galop de plusieurs chevaux.

On vit bientôt paraître à revers de la barricade un colonel de

dragons, suivi de plusieurs cavaliers, le sabre au poing, comme leur

chef, et chargeant un groupe d'insurgés, qui tiraient en battant en

retraite et en courant.

C'était le colonel de Plouernel; séparé d'un escadron de son régiment

par un mouvement populaire, il cherchait à s'ouvrir un passage vers le

boulevard, ne s'attendant pas à trouver la rue occupée à cet endroit

par l'insurrection.

Le combat, un moment suspendu, recommença. Les défenseurs de la

barricade crurent d'abord que ce petit nombre de cavaliers formait

l'avant-garde d'un régiment qui allait les prendre à revers et les

mettre entre deux feux si la garde municipale revenait à l'assaut.

Une décharge générale accueillit les quinze ou vingt dragons commandés

par le colonel de Plouernel; quelques cavaliers tombèrent, lui-même

fut atteint; mais, cédant à son intrépidité naturelle, il enfonça ses

éperons dans les flancs de son cheval, brandit son sabre et s'écria:

--Dragons! sabrez cette canaille!...

Le bond que fit le cheval du colonel fut énorme; il atteignit la base

de la barricade; mais là, il trébucha sur les pavés roulants et

s'abattit.

M. de Plouernel, quoique blessé, et à demi engagé sous sa monture, se

défendait encore avec un courage héroïque; chacun des coups de sabre

qu'il assénait de son bras de fer faisait une blessure. Il allait

cependant succomber sous le nombre, lorsque, au péril de sa vie, M.

Lebrenn, aidé de son fils et de Georges (quoique celui-ci fût blessé),

se jeta entre le colonel et les assaillants exaspérés par la lutte,

parvint à le retirer de dessous son cheval, et à le pousser dans

l'intérieur de la boutique.

--Amis! ces dragons sont isolés, hors d'état de nous résister...

désarmons-les... mais pas de carnage inutile... ce sont des frères!...

--Grâce aux soldats... mais mort au colonel!--s'écrièrent les hommes

qui étaient accourus chargés par les dragons.--Mort au colonel!...

--Oui! oui!--répétèrent plusieurs voix.

--Non!--s'écria le marchand en barrant sa porte avec son fusil, tandis

que Georges se joignait à lui.--Non! non! pas de massacre après le

combat... pas de lâcheté!...

--Le colonel a tué mon frère d'un coup de pistolet à bout portant...

là-bas, au coin de la rue!--hurla un homme, les yeux sanglants,

l'écume aux lèvres, en brandissant un sabre.--À mort, le colonel!...

--Oui! oui! à mort!...--crièrent plusieurs voix menaçantes.--À

mort!...

--Non! vous ne tuerez pas un homme blessé!--Vous ne voudrez pas

massacrer un homme désarmé!...

--À mort!--répétèrent plusieurs voix.--À mort!...

Eh bien, entrez!--Voyons si vous aurez le coeur de déshonorer la cause

du peuple par un crime!

Et le marchand, quoique prêt à s'opposer de nouveau à cette férocité,

laissa libre la porte qu'il avait jusque-là défendue.

Les assaillants restèrent immobiles, frappés des paroles de M.

Lebrenn.

Cependant, l'homme qui voulait venger son frère s'élança le sabre à la

main en poussant un cri farouche. Déjà il touchait au seuil de la

porte, lorsque Georges, lui saisissant les mains, et les serrant entre

les siennes, l'arrêta, et lui dit d'une voix profondément émue:

--Tu voudrais te venger par un assassinat? Non, frère... tu n'es pas

un assassin!

Et Georges Duchêne, les larmes aux yeux, le pressa dans ses bras.

La voix, le geste, l'accent de la physionomie de Georges causèrent une

telle vive impression à l'homme qui criait vengeance, qu'il baissa la

tête, jeta son sabre loin de lui; puis, se laissant tomber sur un tas

de pavés, il cacha sa figure entre ses deux mains, en murmurant à

travers ses sanglots étouffés:

--Mon frère!... mon pauvre frère!...

* * * * *

Le combat a cessé depuis quelque temps. Le fils du marchand est allé

aux informations; il a apporté la nouvelle que le roi et la famille

royale sont en fuite, que les troupes fraternisent avec le peuple, que

la chambre des députés est dissoute, et qu'un gouvernement provisoire

est établi à l'Hôtel de ville.

La barricade de la rue Saint-Denis est cependant toujours

militairement gardée. En cas de nouvelles alertes, des vedettes

avancées ont été placées. Çà et là gisent les morts des deux partis.

Les blessés appartenant soit à l'insurrection, soit à l'armée, ont été

transportés dans plusieurs boutiques où sont établies des ambulances,

ainsi que chez M. Lebrenn. Les soldats sont traités avec les mêmes

soins que ceux qui les combattaient quelques heures auparavant. Les

femmes s'empressent autour d'eux; et s'il est quelque chose à

regretter, c'est l'excès de zèle et la multitude des offres de

service.

Plusieurs gardes municipaux et un officier de dragons, qui

accompagnait le colonel de Plouernel, ayant été faits prisonniers, on

les a répartis dans diverses maisons, d'où ils ont pu bientôt sortir,

déguisés en bourgeois, et accompagnés bras dessus, bras dessous, par

leurs adversaires du matin.

La boutique de M. Lebrenn est encombrée de blessés: l'un est étendu

sur le comptoir, les autres sur des matelas jetés à la hâte sur le

plancher. Le marchand et sa famille aident plusieurs chirurgiens du

quartier à poser le premier appareil sur les blessures; Gildas

distribue de l'eau mélangée de vin aux patients, dont la soif est

brûlante. Parmi ces derniers, côte à côte, sur le même matelas, se

trouvaient le père Bribri et un sergent de la garde municipale, vieux

soldat à moustaches aussi grises que la barbe du chiffonnier.

Celui-ci, après avoir prononcé l'oraison funèbre de Flamèche, avait

reçu, lors de l'alerte causée par les dragons, une balle dans la

jambe. Le sergent avait reçu, lui, à la première attaque de la

barricade, une balle dans les reins.

--Cré coquin! que je souffre!--murmura le sergent.--Et quelle soif!...

le gosier me brûle...

Le père Bribri l'entendit, et voyant passer Gildas, tenant d'une main

une bouteille d'eau mélangée de vin et de l'autre un panier de verres,

il s'écria comme s'il eût été au cabaret:

--Garçon! eh! garçon! à boire à l'ancien, s'il vous plaît... il a

soif.

Le sergent, surpris et touché de l'attention de son camarade de

matelas, lui dit:

--Merci, mon vieux; c'est pas de refus, car j'étrangle.

Gildas, à l'appel du père Bribri, avait rempli un de ses verres; il se

baissa et le tendit au soldat. Celui-ci essaya de se soulever, mais il

n'y put parvenir, et dit en retombant:

--Sacrebleu! je ne peux pas me tenir assis; j'ai les reins démolis.

--Attendez, sergent,--dit le père Bribri;--j'ai une patte avariée,

mais les reins et les bras sont encore solides. Je vas vous donner un

coup de main.

Le chiffonnier aida le soldat à se mettre sur son séant, et le

maintint de la sorte jusqu'à ce qu'il eût fini de boire; après quoi,

il l'aida à se recoucher.

--Merci et pardon de la peine, mon vieux,--dit le municipal.

--À votre service, sergent.

--Dites donc, mon vieux!

--Quoi, sergent?

--Savez-vous que c'est tout de même une drôle de chose?

--Laquelle, sergent?

--Enfin! de dire qu'il y a deux heures, nous nous fichions des coups

de fusil, et que maintenant nous nous faisons des politesses.

--Ne m'en parlez pas, sergent! C'est bête comme tout les coups de

fusil.

--D'autant plus qu'on ne s'en veut pas...

--Parbleu! que le diable me brûle si je vous en voulais, à vous,

sergent!... Et pourtant, c'est peut-être moi qui vous ait cassé les

reins... De même que, sans m'en vouloir pour deux liards, vous

m'auriez planté votre baïonnette dans le ventre... D'où j'en reviens à

dire, sergent, que c'est bête de s'échiner les uns les autres quand on

ne s'en veut pas.

--C'est la pure vérité.

--Eh puis, enfin, est-ce que vous y teniez beaucoup à

Louis-Philippe... vous, sergent?

--Moi? je m'en moque pas mal!... Je tenais à avoir mon temps de

retraite pour m'en aller... Voilà mon opinion. Et vous, l'ancien? la

vôtre?...

--Moi, je suis pour la république, qui assurera du travail et du pain

à ceux qui en manquent.

--Si c'est comme ça, l'ancien, j'en serais assez de la république; car

j'ai mon pauvre frère, chargé de famille, à qui le chômage fait bien

du mal... Ah! c'est pour ça que vous vous battiez, vous, l'ancien? Ma

foi, vous n'aviez pas tort...

--Et pourtant, c'est peut-être vous qui m'avez déquillé, farceur;

mais, sans reproche au moins!

--Que diable voulez-vous? Est-ce que nous savons jamais pourquoi nous

nous battons? La vieille habitude de l'exercice est là; on nous

commande feu... nous faisons feu, sans vouloir trop bien ajuster pour

la première fois... vrai... Mais on riposte ferme... Dam... alors...

chacun pour sa peau...

--Tiens! je crois bien...

--On est pincé, ou l'on voit tomber un camarade; alors on se monte;

l'odeur de la poudre vous grise, et l'on finit par taper comme des

sourds...

--Une fois là, sergent, c'est si naturel!

--Mais, c'est égal, voyez-vous, mon ancien, à portée de fusil, ça va

encore; mais une fois qu'on en vient à s'empoigner corps à corps, à la

baïonnette, et que, se regardant le blanc des yeux, on se dit en

français: _À toi, à moi_... tenez, on sent quelque chose qui vous

amollit les bras et les jambes, ce qu'on ne sent pas quand on tape sur

un vrai ennemi.

--C'est tout simple, sergent, parce que vous vous dites en vous-même:

Voilà des gaillards qui veulent la réforme, la république... bon...

Quel mal me font-ils à moi? Eh puis, est-ce que je ne suis pas du

peuple comme eux? Est-ce que je n'ai pas des parents ou des amis dans

le peuple aussi?... Il y a donc cent à parier contre un que je devrais

être de leur avis au lieu de les carnager...

--C'est si vrai, l'ancien, que je suis comme vous pour la

république... si elle peut donner du pain et du travail à mon pauvre

frère, qui en manque.

--C'est ce qui revient à dire, sergent, qu'il n'y a rien de plus bête

que de s'esquinter les uns les autres, sans s'être au moins dit le

pourquoi de la chose.

Et le père Bribri, tirant de sa poche sa vieille petite tabatière de

bois blanc, dit à son compagnon:

--Sergent, en usez-vous?

--Ma foi, ça n'est pas de refus, l'ancien; ça me dégagera un peu la

cervelle.

--Dites donc, sergent,--dit en riant le père Bribri;--est-ce que vous

seriez enrhumé du cerveau? Vous savez la chanson:

Il y avait une fois cinq à six gendarmes

Qui avaient des bons rhumes de cerveau...

--Ah! vieux farceur!--dit le municipal en donnant une tape amicale sur

l'épaule de son camarade de matelas, et riant de la plaisanterie;

puis, ayant savouré son tabac en connaisseur, il ajouta:

--Fichtre! c'est du fameux!

--Écoutez donc, sergent,--dit le père Bribri en prisant à son

tour,--c'est mon luxe. Je le prends à la _Civette_, rien que ça!

--C'est aussi là que ma femme se fournit.

--Ah! vous êtes marié, sergent? Diable! votre pauvre épouse va être

fièrement inquiète!

--Oui, car c'est une brave femme! Et si ma blessure n'est pas

mortelle, il faudra, l'ancien, que vous veniez d'amitié manger la

soupe chez nous. Eh! eh!... nous parlerons de la barricade de la rue

Saint-Denis en cassant une croûte.

--Vous êtes bien honnête, sergent; c'est pas de refus. Et comme je

n'ai pas de ménage, il faudra qu'en retour votre épouse et vous veniez

manger avec moi une gibelotte à la barrière.

--C'est dit, mon ancien.

Au moment où le _civil_ et le _militaire_ faisaient entre eux cet

échange de courtoisie, M. Lebrenn, pâle, et les larmes aux yeux,

sortit de l'arrière-magasin, dont la porte était restée fermée

jusque-là, et dit à sa femme, toujours occupée à soigner les blessés:

--Ma chère amie, veux-tu venir un instant?

Madame Lebrenn rejoignit son mari, et la porte de l'arrière-magasin se

referma sur eux. Un triste spectacle s'offrit aux yeux de la femme du

marchand.

Pradeline était étendue sur un canapé, pâle et mourante. Georges

Duchêne, le bras en écharpe, se tenait agenouillé auprès de la jeune

fille, lui présentant une tasse remplie de breuvage.

À la vue de madame Lebrenn, la pauvre créature tâcha de sourire,

rassembla ses forces, et dit d'une voix défaillante et entrecoupée:

--Madame... j'ai voulu vous voir... avant de mourir... pour vous

dire... la vérité sur Georges. J'étais orpheline, ouvrière fleuriste;

j'avais eu bien de la peine... bien de la misère... mais j'étais

restée honnête. Je dois dire, pour ne pas m'en faire trop accroire,

que je n'avais jamais été tentée,--ajouta-t-elle avec un sourire amer;

puis elle reprit:--J'ai rencontré Georges à son retour de l'armée...

je suis devenue amoureuse de lui... Je l'ai aimé... oh! bien aimé...

allez!... c'est le seul... peut-être est-ce parce qu'il n'a jamais été

mon amant... je l'aimais sans doute plus qu'il ne m'aimait; il valait

mieux que moi..... c'est par bon coeur qu'il m'a offert de nous

marier..... Malheureusement, une amie m'a perdue; elle avait été,

comme moi, ouvrière... et par misère, elle s'était vendue!... Je l'ai

revue riche, brillante... elle m'a engagée à faire comme elle... la

tête m'a tourné... j'ai oublié Georges.... pas longtemps,

pourtant..... mais pour rien au monde, je n'aurais osé reparaître

devant lui... Quelquefois, cependant, je venais dans cette rue,

tâchant de l'apercevoir... Je l'ai vu plus d'une fois travailler dans

votre magasin, madame... et parler à votre fille, que j'ai trouvée

belle... oh! belle comme le jour!... Un pressentiment m'a dit que

Georges devait l'aimer... Je l'ai épié; plus d'une fois dans ces

derniers temps, je l'ai aperçu le matin à sa fenêtre, regardant vos

croisées... Hier matin... j'étais chez _quelqu'un_...

Et une faible rougeur de honte colora un instant les joues livides de

la jeune fille; elle baissa les yeux, et reprit d'une voix de plus en

plus affaiblie.

--Là, par hasard... j'ai appris que _cette personne_... trouvait votre

fille... très-belle... et comme cette personne... ne recule devant

rien, cela m'a fait peur pour votre fille et pour Georges... J'ai

voulu le prévenir hier... il n'était pas chez lui; je lui ai écrit...

pour lui demander à le voir, sans lui expliquer pourquoi... Ce

matin... je suis sortie de chez moi... sans savoir... qu'il y avait...

des barricades... et.....

La jeune fille ne put achever, sa tête se renversa en arrière; elle

porta machinalement les deux mains à son sein, où elle avait reçu la

blessure, poussa un soupir douloureux et balbutia quelques paroles

inintelligibles, pendant que M. et madame Lebrenn pleuraient

silencieusement.

--Joséphine,--lui dit Georges,--souffrez-vous davantage?--Et il ajouta

en portant la main à ses yeux:--Cette blessure... mortelle... c'est en

voulant me sauver qu'elle l'a reçue.

--Georges,--dit la jeune fille d'une voix faible et d'un air

égaré,--Georges, vous ne savez pas...

Et elle tâcha de rire.

Ce rire dans l'agonie était navrant.

--Pauvre enfant! revenez à vous,--dit madame Lebrenn.

--Je m'appelle _Pradeline_,--répondit la malheureuse créature en

délire.--Oui... parce que je chante toujours.

--L'infortunée!--dit M. Lebrenn,--elle délire!

--Georges...--reprit-elle dans un complet égarement,--écoutez mes

chansons...

Et d'une voix expirante elle improvisa sur son air favori:

Je sens déjà la mort...

Allons... si c'est mon sort...

Ah! c'est pourtant bientôt.

Que de... mourir...

Elle n'acheva pas; ses bras se raidirent, sa tête se pencha sur son

épaule.

Elle était morte...

Gildas, à cet instant, entr'ouvrit la porte qui communiquait à un

escalier montant au premier étage, et dit au marchand:

--Monsieur, le colonel qui est là-haut demande à vous parler tout de

suite.

La nuit était venue.

Le marchand se rendit dans sa chambre à coucher, où le colonel avait

été conduit par mesure de prudence.

M. de Plouernel avait reçu deux blessures légères et de fortes

contusions. Pour faciliter le premier pansement appliqué à ses plaies,

il s'était dépouillé de son uniforme.

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 29 / 66 题